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REVUE
DES
ÉTUDES JUIVES
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VERSAILLES. ~ IMPRLMERIE CliRF, 50, RUE DUPLESSlS.
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DES
ÉTUDES JUIVES
PUBLICATION TRIMESTRIELLE
DK LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES
TOME CINQUANTE-UNIÈME
PARIS
A LA LIBRAIRIE A. DURLAGHER
83 J^'^ RUE LAFAYETTE tS^'i^^^^^
1906 iL-^
101
t.3\
■ "■ Digitized by the Internet Archive
'•"•in 2012 with funding from
Algoma University, Trent University, Lal^ehead University, LaurentfanJJïiiversity, Nipissing University, Ryerson University and University of Toronto Libraries
http://archive.org/details/revuedestudesjui51soci
ZADOG KAHN
(1839-1905)
ZADOC KAHN
Vendredi 8 décembre s'est éteint à Paris, dans sa soixante-sep-
tième année, M. Zadoc Kahn, grand- rabbin de France. Celte mort,
perte irréparable pour le Judaïsme français, et qui met en deuil ce-
lui de tous les pays, — car Factivité féconde de l'illustre défunt avait
dépassé depuis longtemps les boiiies de notj-e patrie, — frappe très
douloureusement la Société des Études juives. M. Zadoc Kahn,
comme l'a ra[)pelé justement M. Théodore Reinach sur sa tombe,
fut le véritable fondateur de notre Société et, depuis la première
heure, il ne cessa jamais de lui prêter le concours le plus actif et le
plus fervent. Membre du Conseil, plusieurs fois son président ou
vice-président, collaborateur de notre Revue, M. Zadoc Kahn a
conti-ibué largement au bon l'enom scientifique et à la prospérité
de la Société des Études juives. Le moment n'est pas venu encoi'e
de faire l'inventaire immense d'une carrière si fiuctueusement
remplie. Ce ne sera pas une tâche médiocic que l'élude biogra-
phique de la personne et de l'œuvre de M. Zadoc Kahn. En atten-
dant qu'on érige, soit dans notre i'ecueil, soit ailleurs, ce monu-
ment de piété et de reconnaissance, nos lecteui's nous sauront
gré, sans doute, de placer sous leui's yeux les éloquentes allocu-
tions prononcées lors des obsèques du gi'and disparu. Pour nous,
nous ne ferons que retracer brièvement ici les étapes principales
de sa carrière.
Né le 18 févjier 1889, à Mommenheim, [)elit village du Bas-Rhin,
dune famille modeste, Zadoc Kahn commence à étudier la Bible
et le Talmud chez des j'abbins de la région, il entie en 18o() à l'école
rabbinique de Metz, va avec cette école à Paris, y termine ses études
en I8()"2 par de brillants examens qui lui valent le diplôme de
II ZADOC KâHiN
grand-rabbin. A sa sortie du séminaire, il dirige quelque temps
l'école préparatoire du Talmud-ïorah. Quati'e ans après, il est
nommé rabbin adjoint au grand-rabbin de Paris, en remplacement
d'Elie-Aristide Astruc, nommé grand-rabbin de Belgique. En 1867,
il publie sa thèse sur VEsclavage selon la Bible et le Tabnud,
qui lui vaut le diplôme supérieur de grand-rabbin. En 1868, à l'âge
de vingt-neuf ans, il est élu grand-rabbin du Consistoire de Paris,
il occupe ces fonctions jusqu'au 25 mars 1890, date à laquelle il
devient grand-rabbin de France, succédant à Lazare Isidor. Il
occupe ce poste jusqu'à sa mort, survenue au moment même où,
par la loi de séparation des Églises et de l'État, ses fonctions ces-
saient d'être officielles. M. Zadoc Kahn, en dehors de sa charge
pastorale, était président honoraire de TAlliance Israélite univer-
selle, président de la Commission du séminaire Israélite, membre
du Conseil de la Jewish Colonization Association ; il a été le fon-
dateur ou le collaborateur de nombreuses sociétés et institutions
juives ou laïques. Comité de Bienfaisance, Refuge du Plessis-Pi-
quet, Refuge de Neuilly, Société des Études juives, Alliance fran-
çaise. Société des prisons, etc., etc.
Il avait été fait chevalier de la Légion d'honneur en 1879 et promu
officier en 1901.
Outre la thèse citée plus haut, M. Zadoc Kahn a publié, dans la
Bévue des Études juives, une étude sur le Livre de Joseph le Zé-
lateur (1880-81) et une biographie de son ami Isidore Loeb (1892;.
De son œuvre de prédicateur il reste, outre de nombreux ser-
mons et allocutions publiés séparément, trois séries de Sermons et
Allocutions, parus en 1875, 1886 et 1894, un volume intitulé Ser-
mons et Allocutions à la jeunesse Israélite (1878) et un volume
d'oraisons funèbres : Souvenirs et Regrets (1898). Ajoutons que
M. Zadoc Kahn a beaucoup travaillé à la traduction de la Bible
entreprise sous sa direction par le rabbinat français et dont le pre-
mier volume (édition complète et édition abrégée sous le titre de
Hible de la Jeunesse) a paru en 1899. De la deuxième partie il avait
déjà fait paraître cette année séparément le IJvre des Psaumes et
il mettait la dernière main à la préparation du deuxième et dernier
volume de cette Bible, quand la mort est venue le surprendre en
pleine activité et lucidité d'esprit.
UlbCUUHS PRONONCl^S 4U.X OUSÉoUES DE .H, ZApOC KAIIN UI
DISCOURES PRONONCÉ PAR M. THÉODORE REINACII
AU NOM DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES.
Messieurs,
Des voix éloquentes viennent de vous dire ce qu'a été, ce qu'a
fait pouj- le Judaïsme d'hier et d'aujourd hui l'iiomme de grand
cœur que nous pleurons. Au nom de la Société des Études juives
je dois rappeler en quelques mots ce qu'il a fait pour le Judaïsme
d'autrefois.
En lui apportant un suprême hommage, nous n'accomplissops
pas seulement un devoir de reconnaissance ; nous exauçons un
vœu touchant de M. Zadoc Rahn lui-même. Au printemps dernier,
dans le banquet cordial qui réunissait les membres de notre
Société à l'occasion de notre vingt-cinquième anniversaire, Zadoc
Kalin nous disait : a S'il y a un titre que je désire qu'on rappelle
un jour à mes obsèques, un titre que je désire qu'on inscrive sur
ma tombe, c'est d'avoir é1^ un des fondateurs de la Société des
Etudes juives. » Nous étions loin de prévoir, en écoutant ce soir-là
sa parole enjouée et jeune comme de coutume, que c'était en
quelque sorte son adieu qu'il adressait à la Société et que, si peu
de mois api'ès, nous viendrions à notre tour lui adresser le
nûtj'e, . .
Sa modestie disait « un des fondateurs » ; c'est le fondateur qu'il
aurait fallu dire. Fondateur de notre œuvre, Zadoc Kahn l'a été, en
ellet, parce qu'il en a conçu l'idée, parce que, du premier coup, il
lui a tracé son programme, parce que, grâce à sa haute autorité
morale, due moins à sa situation officielle qu'à une intelligence
toujours en éveil et à une bonté toujours j'ayonnante, il a su
giouper autoui' de lui la phalange de collaborateurs dévoués qui
devait assurer le succès de notre œuvre. Je les vois encore, assis
rue Laffitte, autour de la table où se rédigea notre premier procès-
verbal, le 10 novembre 1879. A côté des anciens, à côté de Gliarles
Netter, le bon rabatteur de la première heure, de Joseph Deren-
bourg, l'impeccable érudit, de Lazare Isidor, le patriarche nar-
quois qui avait été, à son heure, un précurseur et même un héros,
je reconnais ceux que le procès-verbal appelle modestement « un
ceriain nombre de jeunes gens Israélites»; et parmi eux, au pre-
IV DISCOURS PROiNONCÉS AUX OBSÈQUES
mier rang, le baron James Edouard de Rothschild, notre premier
président, qui aurait pu se contenter de nous apporter un nom
célèbre et une brillante situation sociale, mais qui voulut y joindre
un solide mérite personnel, la curiosité bien rare du bibliophile
qui ouvre ses livres, et la bonté plus rare encore du mécène qui
ouvre son cœur; Isidore Loeb, la conscience, le labeur, la modestie
faite homme; Arsène Darmesteter, dans les yeux de qui la passion
de la science luisait comme une flamme ardente qui menaçait de
consumer et qui, en elï'et, consuma bientôt sa frêle enveloppe...
Que de belles intelUgences! que d'âmes d'élite, ravies, hélas ! avant
l'heure, et que vient aujourd'hui rejoindre, arrivé, il est vrai, au
seuil de la vieillesse, mais trop tôt pour notre amitié, trop tôt
pour le bien qui lui restait à faire, le chef vénéré du Judaïsme
français ! . . .
Zadoc Kahn avait eu de bonne heure le goût des recherches
d'histoire et d'érudition. Il y apportait de précieuses qualités de
fond et de forme que révèlent ses premiers travaux : une métbode
sévère, une diction lucide, simple et élégante. Au sortir du Sémi-
naire, un aveugle clairvoyant, Salomon Munk, le choisissait pour
rédiger à sa place la table analytique de sa traduction du Guide
des Égarés : tâche délicate, exigeant du savoir et du tact, qu'ap-
précieront tous ceux qui en ont rempli de pareilles ou qui ont
souffert des index mal faits par autrui. Celui de Zadoc Kahn lui
valut de la part de l'illustre savant un témoignage public de
reconnaissance. Puis ce fut cet Essai sur V esclavage dans la Bible
et le Talmud, petit livre resté justement classique, et dont Wallon
a consacré les résultats dans un chapitre de la deuxième édition de
son Histoire de V Esclavage^ où il le cite presque à chaque page.
Une brillante carrière de savant semblait s'ouvrir devant le jeune
talmudiste, mais les succès mêmes qui le désignaient à l'attention
de ses coreligionnaires devaient l'arracher à la science qui les lui
avait valus. Rabbin -adjoint à vingt-huit ans, grand-rabbin de
Paris à trente ans, il fut bientôt trop absorbé par les soins écra-
sants de son double ministère — ministère de culte et ministère
de bienfaisance — pour consacrer à l'érudition autre chose que
ses moments perdus,... et il n'en avait guère. Mais, si sa produc-
tion en fut diminuée, son zèle pour les bonnes études ne le fut pas,
et ce zèle trouvait un stimulant et comme une boussole dans son
patriotisme, doublé par la catastrophe où il avait perdu sa petite
patrie. C'est ainsi qu'un jour cet Alsacien déraciné, profondé-
ment Juif et profondément Français, conçut la grande et féconde
pensée de réunir en un faisceau toutes les jeunes énergies, tous
DE M. LE GRAND-RÂBBÎN ZADOC KAIIN V
les jfiiinos talents, qu'il devinait au sein du Judaïsme français, et
de détourner une partie de leur activité vers Tétude du passé de la
France Israélite et d'Israël en général. Il s'agissait, en un mot, de
laïciser l'histoire du Judaïsme, restée jusqu'alors l'apanage presque
exclusif des rabbins. Pour atteindre ce but, il fallait un double ou-
tillage : par la création d'une revue et d'une bibliothèque d'ou-
vrages originaux, on devait provoquer, encourager les recherches
savantes sur cette vaste matière trop négligée dans notre pays; par
des conférences et des rapports annuels, on devait en vulgariser
les résultats.
La Société des Études juives a plus que justifié les espérances
de ses fondateurs. Reconnue d'utilité publique après dix-sept ans
d'existence, sur le rapport de l'homme éclairé et libéral qui détient
aujourd'hui le portefeuille de l'Instruction publique, elle est dé-
sormais une personne morale qui survivra, j'en ai confiance, à
bien des générations de travailleurs. Notre bibliothèque met sous
presse son huitième volume. Notre revue est devenue le recueil le
plus réputé de son espèce, un organe qui attire non seulement des
lecteurs, mais des collaborateurs de tous les pays et de toutes les
confessions. Sans jamais renoncer au caractère bien français qu'elle
a revêtu dès l'origine, à la fois par la langue et par l'esprit où
elle est rédigée, elle a été, selon le mot de Zadoc Kahn lui-môme,
« une maison hospitalière ouverte à tous ceux qui unissent la sin-
cérité à la compétence ». Les cinquante volumes de sa collection
sont une mine inépuisable de renseignements exacts et précis sur
le passé d'Israël envisagé sous tous ses aspects, c étudié —je cite
encore une fois notre ami — avec une entière bonne foi, sans parti
pris, sans arrière- pensée ».
Zadoc Kahn ne se contenta pas d'être le promoteur de cette belle
œuvre et de la façonner en quelque sorte à son image. Il y con-
tribua de sa parole et de sa plume, trop rarement, mais toujours
avec éclat. Une des études les plus attachantes qu'ait publiées
notre revue est son travail sur le Livre de Joseph le Zélateur, cu-
rieux recueil manuscrit de controverses religieuses du moyen âge.
Dans cette étude revivent, avec leurs physionomies originales, toute
une galerie de rabbins français du xnr siècle et, en face d'eux,
leurs adversaires mitres qui n'étaient pas toujours leurs ennemis.
C'est aussi sous les auspices de la Société qu'il a donné, mais non
publié, sa belle conférence sur Maïmonide, revenant ainsi, en
pleine maturité, au sujet de prédilection de sa jeunesse. Trois fois
— en 1882, en 1886, en 1901 — Zadoc Kahn a été le président de
notre Société, et en cette qualité, ou comme vice-président, il a
YI DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈOUES
dirigé bien des assemblées générales, inauguré bien dos confé-
rences remarquables, avec une bonne grâce et un à propos qui ne
se démentaient jamais. D'ailleurs, membre ou non du bureau, il
assistait aussi régulièrement que possible aux séances de notre
Conseil; aucune question délicate n'était soulevée, sans qu'il la fît
])énéricier de son expérience et de sa haute raison conciliante ;
aucune démarche difficile n'a été accomplie sans l'aide de son in-
lassable dévouement. Nul ne nous apportait en plus grand nombre
les concours pécuniaires sans lesquels une œuvre comme la nôtre
ne peut vivre et les concours scientifiques sans lesquels elle ne
mérite pas de vivre. Il a fait plus encore. C'est lui qui nous a re-
commandé l'homme qui fut pendant quinze ans la cheville ou-
vrière de la revue, l'inoubliable Isidore Loeb, son camarade de Sé-
minaire, son ami de toute la vie. Quand Loeb nous fut enlevé, il
lui consacra une notice biographique où l'émotion contenue ne
fait que souligner la finesse et la ressemblance du portrait; puis,
non content de louer dignement Loeb, il nous amena son digne
successeur : c'est à Zadoc Kahn que nous devons Israël Lévi.
Messieurs, au début de ces paroles, je vous disais que mon but
était seulement [de rappeler ce que Zadoc Kahn a fait pour le Ju-
daïsme d'autrefois, et je vous l'ai montré, en eifet, éclairant le
passé d'Israël par ses propres travaux, fondant la Société des
Études juives, lui traçant sa voie, l'animant de son esprit. Mais
tout se tient dans la vie comme dans la Vérité. Alors même que
Zadoc Kahn avait les yeux fixés sur le passé seul, le présent et
l'avenir du Judaïsme profitaient de sa féconde initiative. Sans
doute notre Société a tenu à répudier dès sa naissance, elle conti-
nuera à répudier jusqu'au bout toute velléité de polémique ,
toute tentative d'édification : abstention d'autant plus remarquable
que son créateur était un rabbin, un croyant et l'un des prédi-
cateurs les plus éloquents de son temps. Mais précisément parce
que la science seule nous a guidés, nous n'avons pas servi que la
science.
D'abord, parce que la force qui se dégage de la simple vérité est
si intense, qu'il n'est pas un homme de bonne foi qui puisse par-
courir notre recueil sans y puiser un peu d'équité, de pitié et
même d'admiration pour cette race de martyrs qui a lancé l'idée
de justice dans le monde, qui a souffert pour y avoir cru, et
qui ne cessera de souITrir que lorsque la justice aura partout
triomphé
Ensuite, parce que l'étude sincère et désintéressée delà reUgion
Israélite, depuis ses origines, nous a montré partout le mouve-
l)K M. LK GRAND-RABBIN ZADOC KÂHN VII
ineni, an lion do rimmohilit»» factice où se complaisail Torgiieil
des apologistes daulrefois. Nous avons appris, nous savons de
science certaine, que la religion d'Osée et d'Amos n'est pas tout à
fait celle de Samuel, que le Judaïsme du second ïsaïe ou d'Hillel
n'est pas celui d'Ezéclnel, pas plus que le Judaïsme de Moïse Men-
delssobn n'est celui de Moïse Maïmonide. Sur un même fond inva-
riable de principes se développe une série de lentes, mais conti-
nuelles métamorphoses, à mesure que se réfléchit dans les idées
et les formes religieuses le progrès des connaissances scientifiques
et des conceptions morales.
Eh bien, ce qui est vrai d'hier. Test aussi de demain. Les astro-
nomes qui jalonnent les positions successives d'une comète dans le
ciel, qui les relient ensuite par une courbe continue et prolongent
cette courbe dans l'espace infini, dessinent, pour ainsi dire, à
l'astre errant son itinéraire futur. De même les historiens du Ju-
daïsme, en analysant les causes de son évolution passée, an-
noncent, justifient, que dis-je? préparent ses changements à venir.
Zadoc Kahn, dont l'esprit conservateur à l'anglaise ne s'effrayait
d'aucune nouveauté opportune, Zadoc Kahn, dont la prudence
hardie, passez-moi le mot, envisageait sans répugnance d'inévi-
tables transformations, Zadoc Kahn disparaît au moment même
où le Judaïsme français, brusquement émancipé de la tutelle de
l'État, avait le plus besoin de ce guide éprouvé pour secouer l'iner-
tie des uns et modérer l'impatience des autres. Mais les témoins de
sa vie, les confidents de ses espérances, ne laisseront périr ni sa
mémoire, ni ses leçons. Sa pensée, vivante parmi eux, les sou-
tiendra dans l'œuvre nécessaire qui marquera une étape nouvelle
et féconde de l'ascension d'Israël vers un idéal toujours plus élevé
de vérité, de beauté et de bonté !..
DISCOURS PRONONCÉ PAR M. C. RODRIGUES-ELY
AU NOM DU CONSISTOIRE CENTRAL DES ISRAÉLITES DE FRANCE.
Messieurs,
Le Judaïsme français est frappé à la tête. Celui qui non seulement
faisait sa parure et son orgueil, mais qui était comme une part
VIII DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES
même de son âme, le grand-rabbin Zadoc Kabn nous est enlevé et
une mort prématurée vient arrêter le cours de la plus merveilleuse,
de la plus féconde activité. Le Consistoire central, privé deFbomme
éminent qui pendant tant d'années avait présidé à ses délibérations,
sentait encore sa blessure toute vive et voici que lui est ravi par
une catastroplie brutale celui qui était son guide religieux, l'inspi-
rateur de tous ses actes et de toute son œuvre.
Doyen des membres de cette assemblée et appelé, à ce titre, à
apporter ici l'hommage de ses regrets et de sa reconnaissance, je
ressentirais cruellement mon insuffisance pour une telle tâche, si
je ne pensais que l'éloge d'un pasteur comme celui que nous pleu-
rons réside moins dans les paroles que nous prononçons que
dans le souvenir présent à tous de tout ce qu'a fait, de tout ce qu'a
été celui qui disparaît, dans la manifestation de ce deuil si profond,
si sincère, qui réunit aujourd'hui tous les Israélites français dans
la plus intime communion de douleur.
C'est le 2o mars 1890 que M. Zadoc Kahn avait pris possession
du poste de grand-rabbin du Consistoire central des Israélites de
France, où l'appelait le vote unanime des délégués consistoriaux.
La Communauté de Paris, légitimement fière du magnifique essor
qu'avaient pris, sous la direction déjà longue de M. Kahn, toutes
ses institutions cultuelles et charitables, ne laissait pas sans
émotion se détacher d'elle un pasteur auquel elle se sentait unie,
autant que par la plus respectueuse déférence, par l'afl'ection la
plus vive. Lui-même ne sentait pas sans regrets se détendre un
peu des liens qui lui étaient profondément chers. Mais, en se pré-
parant à servir son culte sur une plus vaste scène, il n'abandonnait
pas la Communauté parisienne. Déjà d'ailleurs, depuis de longs
mois, la maladie de son regretté prédécesseur, le grand-rabbin
Isidor, l'avait appelé à prendre la plus grande part dans la direc-
tion du culte Israélite en France, et il sentait que les circonstances
allaient imposer à celui qui recevrait officiellement cette direction,
de trop pressants devoirs, pour qu'il lui fût permis d'hésiter un
instant à en accepter la charge.
Ce n'est pas ici. Messieurs, le lieu ni le moment de retracer
longuement cette histoire si récente et dont le souvenir vit encore
douloureux dans tous nos cœurs. Cependant il m'est impossible
de ne pas rappeler en quelques mots comment les événements
devaient faire des années pendant lesquelles M. Zadoc Kahn fut
le grand-rabbin du Consistoire central des Israélites de F>ance
l'époque peut-être la plus grave et, je puis dire, la plus tragique de
l'histoire du Judaïsme français contemporain.
DE M. LE GRAND-RABBIN ZADOC KAHN IX
C'était le temps où les ferments de haine jetés contre nos core-
li«,nonnaires allaient lever et produire leur moisson de malheurs et
de catastrophes. Avec qnelle douleur notre pasteur avait vu se
répandre ce flot d'erreurs, de préjugés, de calomnies qu'on avait
pu croire à jamais dissipés ! Avec quelle surprise attristée il avait
vu cette œuvre sacrilège se développer dans le pays de la Révolu-
tion, dans cette terre de France, h laquelle sa i)iété même d'Israé-
lite l'attachait du plus filial amour! Vous le savez, vous le senicz
tous, Messieurs. Encore une fois, je ne veux pas dérouler de nou-
veau devant vons les épisodes de cette déplorable histoire, ni les
luttes où succombèrent plusieurs des meilleurs de notre jeunesse
Israélite répandant, dans les querelles suscitées par la haine la plus
impie, un sang qu'ils auraient joyeusement versé pour la France,
ni cette longue et acharnée campagne qui voulut faire de la con-
damnation d'un seul — et d'une condamnation obtenue par quels
moyens, on n'allait pas tarder à le savoir! — la condamnation de
toute une race, de toute une religion et qui devait ensuite pendant
tant d'années retarder les réparations nécessaires du droit et de la
justice. Tout ce qu'il me plaît de rappeler en ce moment, c'est com-
ment notre cher grand-rabbin, pendant de si longs mois, travail-
lant sans relâche à réfuter les erreurs, à dissiper les préjugés, à
raffermir les courages ou à consoler les deuils, sut remplir le devoir
si délicat et si difficile que les événements lui imposaient, sans que
jamais une parole de violence soit sortie de ses lèvres ou de sa
plume, sans ([ue jamais on ait entendu de lui autre chose que le
plus pressant, le plus pathétique appel à l'union, à l'amour, à la
concorde entre les hommes issus d'une même origine, enfants
d'une même patrie. Seulement, dans ces moments sombres, son
cœur d'Israélite, d'Alsacien, de Français était déchiré, et il n'est
pas exagéré de dire que c'est de la blessure reçue alors qu'il meurt
aujourd'hui avant l'heure.
Sans doute, l'apaisement était venu et M. Zadoc Kahn avait pu
reprendre, dans une atmosphère plus calme, l'œuvre d'enseigne-
ment, de charité, d'administration, tache normale du chef d'une
.grande famille religieuse. Avec quelle ardeur, avec quel éclat il l'a
toujours remplie, ajoutant encore, dans sa passion inlassable pour
le bien, même en dehors du Judaïsme, même au delà des limites de
la France, une collaboration appréciée à beaucoup de ces œuvres
où se répand l'activité généreuse de nos contemporains ! On vous
l'a dit déjà, on vous le dira encore.
Cependant de nouveaux et graves problèmes se posaient au
Consistoire central et à son guide. La séparation des Églises et de
X DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSEQUES
rÉtat était imminente. M. Zadoc Kahn no lavait pas souhaitée;
mais il avait trop de confiance dans les bienfaits de la liberté pour
la redouter. 11 savait seulement que les conditions nouvelles laites
au culte allaient imposer aux Israélites, et à leurs chefs avant tous,
des devoirs encore plus impérieux. Une œuvre s'ouvrait infiniment
complexe et délicate. Son zèle ne s'en effrayait pas et sa pré-
voyance, toujours en éveil, se préoccupait dès longtemps de s'y
préparer et d'y préparer les fidèles confiés à sa direction. 11 avait
commencé à nous apporter dans nos séances, dans nos commis-
sions, le concours de sa lucide intelligence, de sa science si vaste,
de son esprit d'organisation si fécond en ressources. C'est à ce
moment, cest à l'heure où il nous était le plus nécessaire, où il
allait rendre à son culte les plus grands services peut-être qu'il
eût été appelé à lui rendre, que la maladie l'a frappé subite et que
la mort impitoyable nous l'enlève.
Notre douleur, Messieurs, est immense. J'aurais pu — et ce m'eût
été une douce satisfaction — rappeler moi aussi, avec tant d'autres
qui l'ont fait et le feront, ces dons si exceptionnels, cette rare
union des plus hautes qualités qui avaient acquis à notre cher
grand-rabbin des sympathies si profondes, qui lui valent aujour-
d'hui d'universels regrets. Ses collaborateurs immédiats du Consis-
toire central devaient être, ils ont été les premiers sensibles à celle
force de charme et de séduction qui émanait de cette grande intel-
ligence, de ce grand cœur, et qui, s'ajoutant au prestige de sa situa-
tion, de sa science, de son éloquence lui avait donné partout une
incomparable autorité. Jai dû refouler mes sentiments pour ne
retracer, suivant la mission qui m'a été confiée — et combien
imparfaitement, je le sais mieux que personne — que le rôle du
grand-rabbin du Consistoire centj'al des Israélites de France.
Quand, il y a trois jours, dans une séance d'une de nos Com-
missions, la nouvelle de sa mort nous fut apportée, notre conster-
nation fut profonde. Nous méditions en silence la grandeur de
notre perte. Chaque jour nous la révélera davantage. Combien,
dans la tâche difficile qu'il nous reste à accomplir, nous manque-
ront les conseils, la direction souveraine de ce rare esprit, chez
qui le pieux respect du passé s'unissait à un sentiment si vif des
nécessités inéluctables du présent et de l'avenir, je n'ose le pré-
voir, mais je puis bien dire que nous ne ferons rien qui ne nous
soit inspiré par son souvenir et son enseignement. La mort même
n'aura pas interrompu son œuvre ; le peu de bien que nous ou nos
successeurs, nous pourrons accomplir lui sera dû ; et si, dans les
destinées nouvelles qui lui seront faites, le Judaïsme français voit
\)E M. LK 6RâND-RABBI!V ZADOC KAHN XI
se lover encoi'e dos heures ^'loriiMiscs e( prospères, il iToiihliera
jamais d'eu reporter eu gi'aude partie lliouiicurau ^raud-rahhiu
/adoc Kaliu.
Cette assurauce serait la [)his noble consolatiou qu'il uous serait
possible dofl'rirà sa famille eu pleurs, s'il était permis de vouloii'
consoler une si légitime douleur. C'est, eu tous l(;s ras, le plus
bel bommage que notre reconnaissance puisse déposer sur cette
tombe.
DISCOURS DE M. LE BARON GUSTAVE DE ROTHSCHILD
PRÉSIDENT DU CONSISTOIRE ISRAÉLITE DE PARIS.
C'est avec la plus profonde émotion que je viens, au nom du
Consistoire Israélite, du Comité de Bienfaisance, de la Communauté
de Paris, et en mon nom personnel, dire un dernier adieu à celui
dont la mort nous a cruellement frappés et expiimer la douleur
que tous nous ressentons de la perte de notre regretté et vénéré
grand-rabbin Zadoc Kahn.
Toute sa carrière s'est écoulée parmi nous ; successivement
directeur du Talmud Torali, rabbin adjoint au grand-rabbin de
Paris, puis grand-rabbin de Paris à un âge où d'autres débutent à
peine dans la carrière, nous l'avons suivi, connu et apprécié.
Pasteur actif, zélé, vigilant, c 'est à lui qu'est dû l'essor de notre
Communauté, le développement de toutes ses œuvres de cbarité,
du Comité de Bienfaisance, dont il s'occupait avec un zèle infa-
tigable.
Nous qui l'avons eu comme collaborateur pendant de si longues
années, nous savons quelle ardeur il mit à développer toutes les
œuvres du culte et toutes celles de charité, avec quelle passion il
Soutenait et défendait les intérêts de ses coi'eligionnaires. Nul n'a
rendu à notre Communauté des services plus éminents, plus
inoubliables
Appelé par l'unanimité des délégués consistoriaux au poste su-
prême de giand-rabbin de France, ce ne fut pas sans un grand
décbirement de cœur, de sa part et de la nôtre, qu'il se vit dans
l'obligation d'accepter ces fonctions, qui l'éloignaienl officiellement
XII DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES
(le la direction de notre Communauté. Il restait, cependant, tou-
joui's notre pasteur vénéré et c'était — pour nous tous — un vrai
jour de fête, quand, à certaines solennités, il nous faisait entendre
son éloquente parole et appelait notre attention sur les sujets les
plus élevés, sur la morale et le devoir des Israélites.
Il nous est enlevé, au moment où nous aurions eu le plus impé-
rieux besoin de son expérience, de ses conseils, de son influence,
pour parer à la crise que traversent tous les cultes, et quand il
ressentit les premières atteintes de la maladie qui devait Tenlever,
ce fut pour lui un amer regret de ne pouvoir faire entendre, au
jour du Kippour, comme il en avait Tintention, sa voix et ses con-
seils dans les difficultés de Theure présente.
La disparition de notre éminent grand rabbin est, j'ose le dire,
une véritable calamité pour le Judaïsme français. Bien plus, Tin-
fluence morale qu'exerçait celui que nous pleurons était univer-
sellement reconnue, et sa mort sera un deuil non seulement pour
les Israélites français, mais encore pour tous ceux qui, dans le
monde entier, s'adressaient à ses lumières, à sa bonté !
Il ne fut pas seulement un guide religieux, mais aussi — et c'est
ce qui l'a porté au rang si élevé que tous lui ont reconnu — un
homme profondément charitable. Personne ne frappa en vain à sa
porte; à quelque culte qu'on appartînt, il ouvrait sa main bienfai-
sante et aucune infortune ne le laissait indifïérent.
Constamment sur la brèche, il s'occupait de nombreuses œuvres
de morale privées et publiques, de toutes confessions, et sa dispa-
rition sera douloureusement ressentie, non seulement par nos
coreligionnaires, mais par tous ceux qui s'occupent de l'améliora-
tion des conditions humanitaires et sociales de la vie.
Quant à moi et à toute ma famille, nous perdons un conseiller
écouté, un ami dévoué, qui fut associé à toutes nos joies comme à
toutes nos douleurs.
Adieu, cher et vénéré Pasteur, adieu, mon vieil ami, puissent
les regrets universels que vous laissez derrière vous être une
consolation pour ceux qui vous pleurent.
DE M. LE GHAND-RABBIN ZADOC KAllN XllI
DISCOUliS DE M. SALOMON REINAGH
AU NOM DE a l'aLLIANCE ISRAÉLITE UNIVERSELLE ».
Messieurs,
Si je prends ici la parole à la place du président de V Alliance,
c'est pour épargner à notre vénérable ami le fardeau d'une épreuve
où son éloquence pourrait èti'e trahie par son émotion.
L'homme éminent, honneur de son pays et du Judaïsme, auquel
nous rendons ici les devoirs suprêmes, lut un ouviier de la pre-
mière heure dans cette grande institution de V Alliance israélite
dont il était le président d'honneur depuis quinze ans. Pendant
près de quarante ans, il lui donna, sans compter, toutes les forces
bienfaisantes de sa parole, de son intelligence, de son cœur. Il
l'avait presque vue naître ; tout jeune encore, il s'était mis à tra-
vailler avec elle et pour elle, alors que personne ne pouvait prévoir
le rôle glorieux qui lui était destiné dans l'évolution économique
et sociale du Judaïsme. Il a été associé à tous les événements, à
toutes les mesures qui en ont successivement précisé et développé
l'action, élargi le champ d'influence, accru les ressources. Personne
n'écrira l'histoire de l'Alliance sans y rencontrer, presque à chaque
pas, le nom cher et respecté de notre ami. Également éloigné de
ce conservatisme étroit qui s'effraie des changements nécessaires,
et de cette fureur d'innover qui compromet trop souvent les ré-
formes utiles, il eut, dès le début, une perception claire et comme
impérieuse de la tâche éducatrice dévolue à V Alliance, du devoir
qui lui incombait, sans fioisser les habitudes religieuses de nos
frères d'Orient, de leur apporter les lumières, les méthodes, les
insti'uments de travail utile, dont le Judaïsme occidental ne devait
pas se réserver le bienfait. Pour que cette difl'usion si désirable
s'accomplît, pour que l'état moral, intellectuel et matériel de nos
coreligionnaires arriérés se relevât par rapt)rentissage et par
l'école, il fallait, chez les dirigeants comme chez tous leurs auxi-
liaires, un zèle prudent, une résolution tenace, une confiance
solide dans la grandeur de l'œuvre, comme dans la vitalité et dans
la souplesse du Judaïsme. Zadoc Kahn avait toutes ces qualités,
qui sont presque des vertus, et savait en communiquer quelque
chose à ceux qui collaboraient avec lui. Il suffisait, au cours de
XIV DISCOURS PRONONCES AUX OBSEQUES
nos séances, de Favoir entendu parler deux ou trois fois sur les
questions de tout ordre qui sollicitent notre attention, pour admi-
l'er, en surcroît d'une compétence étendue aux sujets les plus
divers, son art délicat et sûr de résoudre les difficultés par un
mélange de raison et de douceur.
Cette douceur exquise de Zadoc Kahn, qui s'exprimait dans sa
voix comme dans son sourire, n'avait rien d'apprêté, ni de con-
venu; elle était le reflet spontané et naturel d'une bonté inépui-
sable. Zadoc Kahn était infiniment bon et indulgent; il cherchait,
avec une touchante obstination, des excuses pour ceux mêmes qui
heurtaient le plus violemment sa passion de justice et de charité ;
il ne voyait qu'à la dernière heure, quand il le voyait, dans les
actions des hommes, le mobile de la méchanceté et de l'envie. Il se
dispensait de haïr le mal en n'y croyant pas, ou en n'y déplorant
qu'une erreur. Que de fois nous l'avons entendu calmer des irri-
tations, réfréner des impatiences, choisir des exemples dans le
passé proche ou lointain pour rendre l'espoir aux découragés, la
foi aux timides ! Tant que ses collègues d'hier, ses admirateurs et
ses amis se réuniront autour de la table où sa place reste vide pour
veiller aux intérêts qui lui étaient chers, ils se rappelleront ses
conseils, ils les allégueront, ils s'en fortifieront encore, ils en trans-
mettront enfin le souvenir et comme le parfum aux jeunes gens
qui continueront notre œuvre et l'achèveront sans doute dans le
même esprit de solidarité et de progrès.
Dès les premiers temps de Y Alliance, alors que ses membres
avaient plus d'ardeui' que de moyens, il fut question d'améliorer
par l'émigration, par la colonisation agricole la triste situation des
Israélites de certains pays, victimes d iniques préjugés que l'es-
prit du dix-huitième siècle n'a pu abolir. Le jour où il devint pos-
sible de passer des paroles aux actes, quand la grande association
de colonisation juive eut été ci'éée, Zadoc Kahn fut du petit
nombre de ceux qui dirigèrent, au milieu de difficultés et de mi-
sères sans cesse renaissantes, la marche rationnelle et méthodique
du nouvel exode. Les colonies agricoles que V Alliance a fondées
ou ([ui sont nées sous son inspiration, en Asie, en Africjue, dans
les deux Amériques, ont contracté envers Zadoc Kahn une dette de
reconnaissance que le temps ne fera qu'alourdir, à mesure que
les effets de sa clairvoyance se révéleront davantage, que son oj)-
timisme des jours d'épreuve paraîtra mieux justifié. Ces œuvres
sont encore jeunes; le vingtième siècle en verra mûrir les fruits.
On comprendra alors, du moins dans un cercle plus étendu, quel
fut le mérite, quelle fut la perspicacité des quelques hommes qui
DE M. LE GRAND-RABBIN ZADOC KAHN XV
ont enlrevu d'abord, puis assuré ces grands et heureux cliange-
ments dans la condition de milliei's d'Israélites. Un village déjà
floiissant dans la République Argentine porte le nom de Zadoc
Kahn ; ce nom est aimé et vénéré, il est pleuré aujourd'hui par tout
le Judaïsme; mais nulle pai't il n'est entouré de plus de gratitude,
de plus d'amour, honoré de plus de larmes que dans les contrées
lointaines où la vieille ruche d'Israël a essaimé.
Quant à l'œuvre principale et immédiate de V Alliance, à cette
École normale d'Auteuil, pépinière de ses maîtres, aux écoles de
tout genre établies par elle en Afrique et en Orient, on peut dire
que le jugement de nos contemporains, chrétiens, musulmans ou
Israélites, a déjà justifié, et au delà, toutes les ambitions de ses
fondateurs. Aux yeux de Zadoc Kahn qui fut l'âme de tant d'en-
treprises utiles, il n'y en avait pas de plus utile que la nôtre ; cent
fois il y est revenu, dans ses allocutions, dans ses sermons, dans
sa propagande personnelle, poui" la recommander à la libéralité de
tous. « A nous », disait-il en 188î^, à nous, favorisés par la Pro-
vidence, de créer des écoles où l'enfant puisse apprendre son de-
voir et acquérir le sentiment de la dignité, de l'honneur, de la
vertu! A nous, tous tant que nous sommes, de seconder celte
saillante etgénéreuse Alliance Israélite qui a entrepris depuis long-
temps la guerre sainte, remporté déjà de belles victoires, mais dont
Tœuvre ne saurait complètement prospérer sans le concours em-
pressé, chaleui'eux et large de tous ceux qui s'honorent d'être
Israélites en même temps que fils d'un pays libre ! »
Ce concours empressé, chaleureux et large, Zadoc Kahn avait
bien le droit de le demander aux autres : il avait commencé, il n'a
pas cessé de le donner lui-même jusqu'à la fatigue, jusqu'à l'épui-
sement de ses forces. Mais n'eût-il fait que cela — et que de
grandes choses on lui doit encore ! — il mériterait de rester, dans
les annales et la pieuse mémoire du Judaïsme, au premier rang de
ceux qui, pour lui emprunter sa noble formule, s'honorent d'être
fils d'un pays libre en même temps qu'Israélites.
XVI DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES
DISCOURS DE M. LE GRAND-RABBIN LEHMANN
AU ISOM DU SÉMINAIRE ISRAÉLITE.
Messieurs,
Le rabbinat a perdu son chef, le Judaïsme français, son pasteur ;
la religion, un de ses représentants les plus honorésous, nous avons tant aimé.
Son contemporain sur les bancs du Séminaire, quoique un peu
XX DISCOURS PRONONCÉS AUX OBSÈQUES
plus jeune que lui, son condisciple qu'il voulut bien lionorer et ré-
jouir de sa précieuse et lidèle amitié, encore accrue par le lien de
famille qui s'est formé entre nous, je nourrissais pour lui une
affection pour ainsi dire filiale, et c'est pourquoi je ressens avec
une amertume plus vive Timmensité de la perte que nous faisons
en lui et je demande, comme vous demandez tous, à sa veuve dé-
solée, à ses enfants éplorés, la permission de mêler nos larmes à
leurs larmes.
En songeant combien à eux et à nous cette précieuse existence
eût été douce, combien utile, nécessaire encore, les uns et les
autres tristement nous remontons par la pensée le cours des deux
mois qui viennent de s'écouler : il y a deux mois, quelques jours
de plus peut-être, Zadoc Kahn respirait encore, en apparence du
moins, la pleine et parfaite santé. L'on était beureux autour de
lui, en lui voyant déployer son activité accoutumée, consacrée à
tant d'oeuvres diverses. Elle était tout heureuse , sa belle et
grande famille, dont tous les membres se tiennent si étroitement
unis, semblant n'avoir qu'un cœur et qu'une âme dans le sen-
timent qui les attacbait à leur chef bien -aimé. Elle s'estimait
parfaitement heureuse, la noble femme, sa compagne vénérée, de
continuer à s'associer à sa vie de labeur, de rivaliser avec lui de
dévouement et d'ardeur pour tout ce qui se fait de bon et de
beau dans notre Communauté, quand est survenue cette cruelle
maladie qui poursuivit insidieusement son chemin et ses ravages,
sans que rien pût l'arrêter, rien, ni les tendres et vigilants
soins d'une famille angoissée, ni nos journalières et ferventes
prières, ni les efforts multipliés de la science, de ses représentants
les plus autorisés, parmi lesquels le propre fils de notre vénéré dé-
funt, qui, non plus que sa vaillante mère, ne quittait le chevet de
son père.
Devant ce malheur, ce grand malheur, comment ne pas gémir,
ne pas pleurer ; comment ne pas répéter les paroles de Jérémie au
spectacle de la ruine du Temple, car l'âme des justes est aussi un
temple, puisque Dieu y réside, comment ne pas redire : al êlé ani
bokhiya êniy êniyaredamayim, « voilà le trop légitime sujet de
mes pleurs, mes yeux, mes yeux fondent en larmes ?»
Nous voudrions, mais nous ne le pouvons, car l'heure nous
presse, redire tous les mérites de Zadoc Kahn, tous ses innom-
brables titres à nos regrets : ses beaux travaux, qui révèlent une
science consommée, une érudition sûre, toute l'élévation, toute la
précision, toute la merveilleuse lucidité de sa pensée. Nous ne
pouvons dénombrer davantage toutes les belles œuvres de philan-
DE M. LE GKÂND-RÂBHIN ZADOC KAIIN XXI
tliropie, de pivvoyance , de charité, de science religieuse qu'il
fonda ou concourut à fonder. Cela a été dit, sera redit et devra
être complété plus tard, car la matière est vaste. Mais nous ne
pouvons pas ne pas relever ici celui des mérites de cet homme,
qui, à juste titre, compte le plus devant Dieu et les hommes : sa
honte exquise, son esprit d'indulgence, Taménité de son cœur pour
tous, pour nous ses collègues, qui étions sa famille spirituelle,
pour toux ceux qui, de près ou de loin, entraient en relation avec
lui, mais surtout pour les malheureux, ceux de notre Commu-
nauté, ceux du monde entier, coreligionnaires ou non, qui tous
venaient à lui, confiants, sûrs d'être accueillis, secourus, encou-
ragés, réconfortés. Nous n'osons parler des trésors de bonté que
son cœur recelait pour les siens, ce serait toucher à une corde trop
sensible, nous exposer en ce moment à attendrir plus que de rai-
son ceux qui souffrent et qui pleurent.
Mais ce que nous ne pouvons davantage omettre de rappeler ici,
c'est le sentiment profond du devoir qui fut le plus puissant res-
sort de la merveilleuse activité de Zadoc Kahn et qui primait chez
lui toute considération personnelle, jusqu'au souci de sa santé,
qu'il a peut-être trop négligée.
Nous ne pouvons laisser non plus que de rappeler, en cette
chaire qu'il illustra, ce clair et beau langage qui fut le sien, cette
admirable parole, si simple et si élevée à la fois, accessible aux
plus humbles intelligences, édifiante pour les plus distinguées,
cette parole si parfaitement appropriée à l'exposition des doctrines
du Judaïsme, ces doctrines dénuées de mystère, claires comme les
clairs rayons qui d'en haut descendent sur ce sanctuaire. Ah !
sanctuaire, sanctuaire, maintenant voilé de deuil, voûtes sacrées
qui si souvent avez retenti de sa voix pleine de charme et d'auto-
rité, vous ne l'entendrez plus ! l^our lui vos échos seront muets
comme sont muettes ses lèvres glacées par la mort. Ah 1 Commu-
nauté de Paris, frères et sœurs, qui si souvent avez tressailli au
chaleureux appel de sa voix, qui si souvent vous êtes délectés à
ses discours, soit qu'ils répandissent un baume salutaire, le baume
de la foi, sur les meurtrissures de vos cœurs, soit qu'ils appor-
tassent un rayon de plus à vos joies, soit qu'ils vous rendissent
plus intelligibles les textes et les enseignements de nos livres sa-
crés, vous ne l'entendrez plus, car sa bouche, qui est restée sou-
riante jusque dans la mort, est close, à jamais close !
Mais ne nous laissons pas aller au découragement, ce serait faire
injure à sa mémoire que nous voulons honorer. Il n'a jamais perdu
courage, lui, pas même aux heures les plus difficiles, pas même
XXII DISCOURS PR0NONCÉS AUX OBSÈQUES DE M- ZADOC KAHN
en ces jours de maladie et dangoisse, supieme épreuve que Dieu
lui envoya sans doute pour lui fournir roccasion de manifester
sous une forme nouvelle, la seule qu'il n'eût point envisagée jus-
qu'alors, toute la virilité de son àme. Non, Zadoc Kalin ne connut
jamais la désespérance ; il possédait la pleine confiance en soi et
la pleine confiance en Dieu. Il nous faut les garder à son exemple
et le sentiment de sa disparition ne nous en doit pas détourner :
« Dès avant que la lampe du pontife Hély s'éteignît au tabernacle de
Silo, dit le Talmud, celle de Samuel déjà brillait à l'ombre de son
Sanctuaire. » Quand tomba le manteau des épaules du prophète,
Elisée fut là pour le ramasser. Qui sera Samuel ? Qui sera Elisée ?
ou quels seront-ils ? Qui ramassera le flambeau échappé des mains
défaillantes de notre tant regretté grand-rabbin? Qui recueillera
le manteau, insigne d'autorité, pour l'étendre, à nouveau, pro-
tecteur, sur Israël : Hên ata Adonaï yadata « Toi seul, Seigneur,
tu le sais. » Il suffit. Lischouatekha kiviti Adonai « Notre salut
est en tes mains, Éternel ».
Pour nous, en présence des restes sacrés de celui que nous
pleurons et dont le nom restera une bénédiction dans notre
bouche, zékhér Sadik lihrakha, nous prenons ici l'engagement de
continuer d'entourer d'amour et de respect sa veuve, la digne
compagne de sa vie, tous les membres de sa famille à laquelle
appartiennent, vous ne l'ignorez pas, deux fidèles pasteurs d'Is-
raël, qui furent la joie de son cœur et qui resteront l'honneur de
sa maison.
Mais nous prenons l'engagement aussi, quelles que soient les
circonstances, de demeurer hdèles nous-mêmes au Dieu qu'il a
servi, à nos croyances, à notre religion paternelle, dont il fut, jus-
qu'à son dernier jour, le digne et vaillant défenseur.
Ainsi jusque par delà la mort, dans le monde de l'éternité, sa
vertu grandira encore de toutes celles que nous pratiquerons à son
exemple et lui préparera un glorieux repos au sein du Seigneur
Vehalakh lefanékha cidkékha oiikhevod Adonaï yaasféka.
ALLOCUTION DE M. LUCIEN LAZARD, VICE-PRÉSIDENT XXIII
Nous joignons à ces discours^ l'allocution suivante prononcée
par M. Lucien Lazard, vice-président de la Société des Études
juives, au début de la séance tenue par le Comité le 2' décembre
dernier :
Messieurs,
Votre Société, par la boucbe de M. Théodore Reinach, a, dans un
éloquent et émouvant discours, rendu à M. le grand-rabbin Zadoc
Kabn l'hommage qu'elle lui devait. Néanmoins, il m'est impossible
d'ouvrir cette séance sans consacrer un souvenir à la mémoire de
riiomme éminent, grand par le talent, plus grand encore par le
cœur, qui vient de nous quitter.
Ce n'est pas sans une profonde émotion que nous nous retrou-
vons dans cette petite salle où depuis tant d'années nous étions
habitués à le voir siéger au milieu de nous, éclairant de sa parole
chaude et précise à la fois, accompagnée de ce bon et fin sourire
que nous aimions, les discussions qui s'égaraient, ranimant les
courages qui se lassaient et donnant, là comme partout, l'exemple
de la foi agissante.
Un peu de notre âme à tous est parti avec celui qui non seule-
ment occupait parmi nous, à juste titre, la plus haute dignité, mais
qui, par l'amour qu'il portait à ses frères, par l'ardeur infatigable
qu'il mettait à leur service, par l'éloquence avec laquelle il savait
les défendre, était l'incarnation du Judaïsme contemporain.
Dans cette Société, qui, comme presque toutes les belles institu-
tions dont nous pouvons nous glorifier, était son œuvre, il avait
mis le plus cher de lui-môme et il lui portait une aifection que
nous étions heureux de lui rendre dans sa soif de justice et de
charité, qui n'est que l'expression vivante de la justice, il compre-
nait que l'étude impartiale et désintéressée de l'histoire d'Israël,
de son long et patient effort vers la vérité, de son martyre sécu-
laire, était le meilleur culte que nous puissions rendre à la mé-
moire des aïeux.
C'était peut-être aussi à ses yeux le moyen le plus efficace de se-
couer cette lâche et cruelle indifférence qui a envahi l'esprit de
tant des nôtres, parmi ceux surtout qui ont été comblés des dons
inestimables de l'intelligence et de la haute culture. Rattacher au
1. Nous aurions aimé reproduire également le discours prononcé par M. Isaac Lévy,
iiranil rabbin de Bordeaux, mais nous n'en possédons pas encore le texte (28 décembre)»
XXIV ALLOCUTION DE M. LUCIEN LAZARD, VICE-PRÉSIDENT
Judaïsme, tout au moins par la religion du passé et par le souvenir
des souffrances communes, ces fils de persécutés, oublieux, au
milieu des joies de la liberté, des épreuves et des douleurs pour-
tant si récentes encore des ancêtres, tel était sans doute le but
qu'assignait à la Société des Études juives son àme ardente, et
passionnée.
Sa noble ambition a-t-elle été complètement réalisée? L'avenir
seul nous l'apprendra. Mais par sa vie admirable, par Fexemple
inoubliable qull a donné, il a été le type du juif que nous pouvons
présenter avec fierté au monde entier : c'est pourquoi nous sa-
luons sa mémoire vénérée avec douleur, avec orgueil et avec re-
connaissance.
LE PROSELÏTISME JUIF
(suite ^)
II
LES RABBINS DE L EPOQUE TALMUDIQUE ETAIENT-ILS FAVORABLES
OU HOSTILES AU PROSÉLYTISME ?
Il est une opinion qu'on cite d'ordinaire comme représentant la
véritable et dernière pensée des rabbins du Talmud touchant le pro-
sélytisme. C'est celle de R. Helbo, rabbin d'origine babylonienne,
qui a exercé son activité en Palestine au iif siècle. Elle est ainsi
conçue : « Les prosélytes sont aussi pénibles pour Israël que la
lèpre pour l'épiderme; c'est ce que dit l'Ecriture en ces termes :
Les prosélytes s'attacheront à Israël et seront une lèpre pour la
maison de Jacob-. » L'auteur joue sur le mot nnoDSi, qu il rapproche
de nnso « lèpre », alors qu'il signifie, en réalité, « se rallieront ».
Exprimer une telle méfiance à l'égard des prosélytes et qualifier
ainsi leur iniluence sur la destinée des Juifs, c'est condamner pré-
ventivement tout prosélytisme.
Or, cette assertion du docteur palestinien n'est pas invoquée
moins de quatre fois "^ dans le Talmud babylonien, comme si elle
était devenue la norme. S'il en est ainsi, on en conclut avec j-aison
que le l'édacteur du Talmud l)abylonicn, c'est-à-dire les écoles rab-
biniques du v^ siècle, était hostile à la propagande. Mais ce luxe de
1. Vuir t. L, p. 1 et suiv.
2. Je traduis, cola va sans dire, à. la façon de l'auteur.
3. Cin(i fois si l'on s'en rapportait à M. E. Hirsch {Jew. Enci/clopedia, t. \, p. "223),
(]ui cite encore Keloubot, 11 a; mais c'est une erreur, car cette page du Talnuid ne
s'occujte aucunement de l'opinion de Pi. Helbo.
T. LI, NO 101. i
2 REVUE DES ETUDES JUIVES
citations doit-il s'interpréter de cette façon? Pour le décider, il nous
faut étudier ces passages.
1" Une baraita [Yehamot, 47 a-b] décrit les formalités usitées
pour la réception des aspirants-prosélytes. Entre autres mesures,
quand le néophyte exprimait son désir de devenir juif, on Tavertis-
sait tout d'abord des obligations dont il se chargeait du fait de son
entrée dans la communion d'Israël. Cet article est ainsi commenté
dans le Taimud : « Pourquoi cette formalité? Réponse : pour le dé-
tournei' de son dessein au cas où sa résolution ne serait pas ferme »
;î:-i-id3 '0"'nD ■'i^^. Ceux qui ont édicté cette prescription, ajoute-t-on,
pensaient comme R. Helbo, qui a dit : u Les prosélytes sont aussi
pénibles pour Israël que la lèpre pour l'épiderme. »
L'école, qui a ainsi interprété la baraïta, ne laisse pas deviner son
opinion propre; elle se borne à déclarer que ce texte s'explique le
mieux par le dire de R. Helbo. Allèguera-t-on qu'elle a voulu donner
une autorité de plus à celui-ci en le rattachant à l'enseignement
des Tannaïtes? Ce serait lui attribuer un expédient qui n'est pas
dans les habitudes rabbiniques. On pourrait soutenir avec au moins
autant de raison que l'école marque par là son étonnement. Ne
comprenant pas cette mesure, qui écai'te du Judaïsme ceux qui de-
vraient y être admis, elle ne s'en rend compte que par la suppo-
sition d'un sentiment analogue à celui qu'a cristallisé R. Helbo
dans sa formule.
^^^ Dans Nidda, 13 6, on cherche une explication à une baraïta,
très obscure, ainsi libellée : « Les prosélytes, de môme que ceux
qui jouent avec les enfants, retardent l'avènement du Messie. »
Quelle était la pensée de l'auteur de ce propos : voulait-il dire que
les prosélytes, n'observant pas toujours minutieusement toutes les
lois religieuses \ par cela môme qu'ils sont devenus Israélites, font
rejaillir sur leurs coreligionnaires les conséquences de leurs péchés,
dans lopinion qui fait du mérite de tout Israël la condition de la
venue du Messie? Quoi qu'il en soit, pour rendre plus claire cette
baraïta, on ne trouve rien de mieux que de la rapprocher de l'apho-
risme de R. Helbo ; elle s'inspire, dit-on, du môme esprit.
Ici encore nous n'avons que la conjecture d'un commentateur
1. Si Ton craint le manque de ponctualitc des prosélytes dans raccomplissement des
prescriptions relii-neuses, on redoute aussi leur excès de scrupules dans Tobservance
des rites. Pi, Yohanan dit que, « pour la consommation de l'agneau pascal, les prosé-
lytes ne doivent pas se réunir entre eux, de peur ({u'ils ne soient trop pointilleux et
ne rendent le sacrifice imj)Jopre au rite » ïlbiDUJ HIIDn Y'Q^y 'j'^N pHT' 'T T73N
b^OD ■'T^b imN'^3"'"! ^^2 "IpipT^ N?3U: Û'^n^ iPeaahun, 91 ô). Le zèle des néophytes
est de tous les temps.
LK PROSELYTISME JUIF 3
voulanl eiUrer dans la ])ensée du texte qu'il interprète, et tout ce
que nous avons dit précédemment est de mise encore ici.
;^° Même remarque à faii'e à propos d'un autre passage de Yeba-
mol (100 h]. Isaac, rabbin palestinien de la fin du iii« siè(^le, ayant
dit que mallieurs sur malheurs Tondent sur ceux cfui acceptent des
conversions ', on ajoute que ce docteur est du même avis que K.
Helbo.
4° A propos d'une opinion d'après laquelle Dieu n'établit sa rési-
dence en Israël que parmi les familles dont la généalogie est pure
(KiddoKschin, 70 b], un condisciple de Helbo, Rabah b. R. Houna,
dit : a 11 y a cette différence entre les Israélites de naissance et
les prosélytes, que les premiers sont, quoi qu'ils fassent, le peuple
de Dieu, tandis que les derniers le deviennenty du fait de leur vo-
lonté. » Cette distinction vient compléter l'opinion de R. Helbo, qui
a dit :...
l.a pensée, un peuénigmatique, est analogue, semblc-t-il, à celle
qui inspire l'étrange baraïta de Nidda: le prosélyte est un danger
pour Israël, parce qu'il peut empècber, par son iiifidéUtê^ soit
Vunion de Dieu avec son peuple, soit Tavènement du Messie.
Quoi (ju'il en soit, ce passage est différent de ceux que nous avons
déjà considérés ; cette fois, nous avons Fopinion d'un rabbin dé-
signé nominativement se surajoutant à celle d'Helbo, qui est son
condisciple ; on ne peut plus y cbercber le sentiment unanime de
la postérité.
Tout compte fait, de quatre passages un seul témoigne de l'ad-
hésion d'un rabbin à l'opinion de Helbo, et les trois autres n'ont
aucune valeur démonstrative pour déterminer le sentiment des
écoles babyloniennes des iv« et v<^ siècles. Ce sont des commen-
taires objectifs, qui prouvent si peu la répugnance de ces académicîS
pour le prosélytisme, (ju'ils peuvent attester le contraire : on dirait
des précautions oratoires pour informer que ces propos déconcer-
tants sont conformes à un avis particulier. Et ces baraïtot et cette
affirmation de l'Amora Isaac ont vraiment provoqué la surprise de
leurs commentateurs, car, seules, elles sont suivies d'une interpré-
tation : les opinions opposées ne sont l'objet d'aucune glose, parce
1. C'est là, (raprès lui, le sens de ce verset des Proverbes, xi, 15 : le malheur at-
teint celui qui se porte garant pour autrui (cf. kidd.^ 70 b). — Qu'il ne faille pas
prendre à la lettre ces interprétations exi-in-tiques, c'est ce qu'on voit dans Koliélet
liahha^ sur viii, 10, Là, le même docteur, interprétant ce verset, dit que la conversion
des païens n'est pas « vanité » : ce (|ui ICst, e'est le fait cpic les prosélytes ne se con-
vertissent pas d'eux-mêmes "j^wT^ '53rî rTTT bnn i^rN pHit"' 'i'n ban riT û:^
•jrj^bN^ Û'^Na. 11 n'est donc pas hostile à toute espèce de conversion.
4 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
qu'elles paraissaient logiques. De môme, dans la page de Yebamot,
47, citée plus haut, on ne croit pas nécessaire d'expliquer ces autres
paroles adressées par les rabbins aux néophytes : « Vous voulez
entrer dans la communion d'Israël? Ne savez-vous donc pas que
les Juifs aujourd'hui sont persécutés, humiliés, malheureux?. . . »
Cette considération humanitaire n'avait pas besoin d'éclaircisse-
ment, et tout docteur en reconnaissait la justesse et l'opportunité .
Reste donc ce seul fait que Helbo, comme d'autres rabbins, se
méfiait des conversions, y voyait un danger pour le Judaïsme, et,
par conséquent sans doute, désapprouvait le prosélytisme. Mais
nous n'avons aucunement constaté que son sentiment fût devenu
universel ou eût été érigé en loi.
Il était si peu devenu universel que, bien que Helbo ait enseigné
en Palestine, yam«/5 son opinion ne parait dans le Talmud pales-
tinien ni dans aucun des Midraschim, qui tous ont été rédigés
après lui et la plupart en Palestine. Bien mieux, le verset sur lequel
Helbo l'avait appuyée est employé par un autre rabbin pour corro-
borer l'idée contraire : « A qui se rapporte ce verset : Le guer ne
demeure pas dehors » (Job, xxxi,32)? Aux prosélytes, pour dire que
les prosélytes sont destinés à devenir des prêtres exerçant leur
office dans le Temple, car il est écrit : Le prosélyte se ralliera à vous
et ils s'attacheront à la maison de Jacob. Or, le verbe hdd est em-
ployé uniquement à propos de la prêtrise (I Sam., ii, 36), car dans
l'avenir, les prosélytes mangeront du pain de proposition, leurs
filles ayant épousé des prêtres » (Schemot Rabba, xix). Quel est le
rabbin qui prend ainsi le contre -pied de Helbo? C'est R. Beréchia,
son élève, le seul qui rapporte ses sentences et interprétations de
l'Écriture ^ ! L'enseignement du maître n'avait donc même pas
conquis l'adhésion du disciple qui jure d'ordinaire par lui.
Qu'on relise, après cela, ces mots de M. Bertholet : « En somme,
c'est une façon de parler générale que les prosélytes sont pour les
Israélites une gêne et une espèce de lèpre -. » M. Bertholet a certai-
1. Voir Bâcher, Agada der Palàstin, Amorder, III, p. 348 et 56.
2. « lu Summa : es ist eine gemeine Redensart das sic den Israeliten beschwerlirh
und eine ArtAussatz siiid» {Die SLellung der Israeliten u. der Juden zu den Frem-
den, p. 343).— Renan invoque le dire de Helbo comme témoig-uaire des seutimeuts du
Judaïsme aui" siècle, càv la citation [Vie de Je'sus, p. 13) de Nidda, 13 Z», Yebamot,
47 6, Kidd., 70 6, comme on l'a vu, vise cette opinion. C'est la même parole que Renan
appelle à la rescousse pour attester le revirement d'idées qui s'était produit en 135
après la chute de Bétar ; «Maintenant on ne veut plus de prosélytes... Celui qui
cherche à s'agréger au peuple de Dieu est repoussé avec injure. Mais on ne s'arrêta
l)as là : . . .ON proclama que les prosélytes étaient une lèpre pour Israël » [L'Eglise
chrétienne, p. 253). Peut-être n'est-ce là qu'une; exagération de ces mots de Joseph
LE PROSELYTISME JUIF 5
nement été frappé du grand nombre do fois — il en cite trois d'a-
près Danz — que revient cette sorte de sentence, mais, n'étant pas
remonté aux sources, il n'a pas pu découvrir que le Talmud ne
se l'approprie pas, et que seul Helbo s'exprime ainsi. A raisonner de
la sorte, il serait permis d'aifu'mer, par exemple, que pour le Tal
mud l'époque messianique se distinguera des temps présents sim-
plement par la fin de la servitude d'Israël, car il cite, non point
trois fois, mais sept fois l'opinion de Samuel, qui professe cette
doctrine [Berachot, 34 b\ Sabbat, 63 a et 151 b\ Pesahim, 68 a\
Sanhédrin, 91 b et 99 a). Or, qui soutiendra une pareille gageure?
L'opinion de Helbo assurément n'était pas isolée, elle se ratta-
chait, non à une doctrine, mais à une tendance, qui se manifeste
aussi haut qu'on remonte dans l'histoire authentique des rabbins.
C'est celle qui se révèle dans les dires de Rabah b. R. Houna. de
R. Isaac et des deux baraïtot que nous venons de passer en revue.
C'est encore celle, semble-t-il au premier abord, d'une autre ba-
raïta {Aboda Zara, 3 6, et Yebamot, 24 b), déclarant qu'à l'époque
messianique les conversions ne seront plus reçues ^ Mais, à la vé-
rité, il faut écarter ce texte du débat : l'auteur du propos est hos-
tile seulement aux conversions intéressées; il ne veut pas de celles
qui sont dues à la peur ou à la politique, et c'est ce qu'il exprime
très nettement par la suite : « de même qu'on n'a pas accueiUi de
prosélytes au temps de David et de Salomon. » A cette époque glo-
rieuse où Israël était triomphant, les conversions étaient motivées
uniquement par des considérations mondaines. C'est ce que déclare
justement le Talmud (TebamotlQ a) e\\ commentant ces mêmes
mots : les prosélytes d'alors en voulaient seulement « à la table
royale » tr'^hti bia 'jn::'iu:b, n'aspirant qu'aux faveurs. C'est, sous
une autre forme, l'interprétation qui est donnée de la baraïta dans
Aboda Zara, 3 6, soit par l'école, soit par la baraïta elle-même :
Deroul)ouri? : « L<ti'S([U(' plus tard (micoim* le judaïsmo devint sitnveut \c pont qu'itu
traversait pour arriver an christianisme, on regarda les conversions d'un mauvais œil,
et l'on dit que les prosélytes étaient pour Israël comme une lèpre. » [Palesline, j). 228,
note 2.)
1. 11 faut rattachei' à cette oiniiion cette gl(»S(> anoiiynu», (jui n'i^st reproduite (pie jiar
Koliélel Rabba, sur i, 7 : « , ..Peut-être dira-t-ou que celui qui ne s'est pas converti
en ce monde [avant l'arrivée du Messie] le fera dans le monde futur [à. l'avènement du
Messie]. A cela répond le verset d'Isaïe, liv, 15 : « Voici [maintenant] il se convertit » ;
mais s'il le fait par la suite, « cela ne viendra i)as de moi » [dit Dieu]; « qui résidera
[en qualité de prosélyte] avec toi en ce monde « se ralliei-a à toi » dans le monde
futur.» Ce n'est là qu'une altération de notre baraïta combinée avec le commentaire
qu'en donne R. Eléazar dans Yebamol, 21 b.
6 REVUE PES ETUDES JUIVES
« A Tépoquo messianique, les païens mettront les tefUlin sur leurs
tûtes et sur leurs bras, des cicit à leurs vêtements, des mezouzot à
leurs portes (c'est-à-dire : se déclareront ouvertement Israélites) ;
mais dès qu'ils verront la lutte de Gog et Magog- (et qu'ils craindront
la défaite du Messie), ils rejetteront tous ces signes extérieurs. »
N'y a-t-il pas dans cette espèce de prophétie comme la projection
dans l'avenir d'un spectacle auquel les Juifs venaient d'assister :
la désertion, lors des insurrections de ^^ et de 132, d'un cer-
tain nombre de néo-Juifs? En tout cas, on a vu que cette baraita ne
doit pas être invoquée pour attester l'hostilité des rabbins à tout
prosélytisme.
R. Hiyya, rabbin babylonien de la fin du ii^ siècle qui, comme
Helbo, vint se fixer en Palestine, trahit peut-être la réaction qui a
suivi la défaite décisive de 185, quand il dit : « Il ne faut pas avoir
confiance dans le prosélyte jusqu'à la vingt-quatrième génération,
car il reste attaché à son levain. « Mais, par son exemple, on peut
voir avec quelle prudence il faut accueillir ces hyperboles. Après
ces mots^ si tranchants, Hiyya ajoute : « Mais, lorsque le prosélyte
se soumet au joug de Dieu avec amour et respect et se convertit en
vue du ciel, Dieu ne le repousse pas, car il est écrit : « Il aime le
prosélyte ^ . »
La conception d'Eliézer b. Hyrcanos (fin du i'^'' siècle et com-
mencement du ii^j ne prête pas à controverse. « C'est la crainte-,
et non l'amour, dit-il, qui est le mobile des conversions » [Yeba-
mot, 48 b). « Aussi, s'ils sont malheureux aujourdliui — dans
l'empire romain^ — ne faut-il pas s'en étonner » ilbid.).
Ce Tanna nourrit une incurable méfiance àl'égard du prosélyte'*.
1. L'opinion dp Hiyya ne s'est conscrvre que dans le Yalkout snr Ruth, § 601.
Comme le eoiitexte est nn extrait du Midr'asch sur Ruth, il est à ])résumer que ce
passage appartenait aussi ;i ce recueil. Ce texte est éqalement invo(iué à deux reprises
par Renan (iô,), ainsi ([ue la i»aro!e d(> Helbo, pour caractériser les idées juives du !''■■
cnnmie du ii* siècle ; mais, chose curieuse, il ne mentionne aucunement le correctif de
la fin. Ainsi itrocède également 31. Bei-tliolet. La rencontie s'explique i»eut-èti'e autre-
ment que par un égal nian([ue d'impartialit('' : 1er, deu\ auteurs, en renvoyant au folio
103 d du Yalkouf, sans dii-e de ((uelle édition, révèlent (ju'ils ne connaissent ce pas-
sage que pour l'avoir lu dans Carpzov, p. 51 (M. Bertliolet se réfère, au surplus, à ce
polémiste), et celui-ci, bien entendu, a négligé de reproduire le complément du pas-
sage, qui ne cadrait pas avec sa démonstration.
2. La crainte! de la damnation ?
3. Malgré la faveur que Dieu déviait leur montrer.
4. Cependant un texte d'une authenticité inctnitestable, la Mec/iU/a,\^. l')Ha-b de
l'éd. Fi'iedmaiin, attribue à ce Taujia l'oitinion o|)posée. R. Eliézer interprète ainsi le
mot c'est moi d'Exode, xviii, 6 : « Dieu dit à Moïse : C'est moi qui par ma paroh; ai
créé le monde, et c'est moi qui rapproclie et non qui éloigni* ; c'est moi qui ai rap-
prodié' Jelhro et ne l'ai pas éloigné. Pareillement toi, quand (juclqu'un vient à toi
LR PROSELYTISME JUIK 7
C'est, sous ce rapport oncorc, le véritable disciple de r<''cole de
Schammaï — du Scliammaï de la tradition — , encore qu'il eût iré-
quenté celle de Hillel. Comme le Schammaï traditionnel, il répond
avec dureté aux prosélytes qui s'adressent à lui. Une fois qu'Aky-
las, le prosélyte, commentant devant lui le verset : «Dieu parce
qu'il aime le prosélyte, lui accorde nourriture et vêtement »(Deut.,
X, 18), s'écriait: « Et voilà tout l'honneur qui l'attend! » Eliézer
lui répliqua, non sans rudesse : « C'est peu de chose à tes yeux
ce que le patriarche suppliait Dieu de lui assurer ! » {Berhchit Rabba,
Lxx; Kohélct Rabba, sur viii, 8; Bemidbar Babba, \u\\ Eliézer dit
encore que, si Dieu recommande avec tant de sollicitude le prosélyte
à la bonté des Israélites, c'est que « son fond est mauvais » ; pour
un rien il retournerait à l'idolâtrie (MecJnlta, p. 95 a ; Baba Mccia,
59, b). Comme l'a très bien remarqué M. Bâcher \ cette conception
pessimiste est du môme ordre que celle qu'il se faisait des païens.
« Leur charité, disait-il, n'est qu'ostentation (Baba Batra 40 b,
corrigé d'après Pesikta, là b) ». Aussi professait-il que le monde
futur leur est fermé {Tosefta Sanhédrin, xiii,2; Sanhédrin, 105 a),
La rudesse de Schammaï pour les aspirants-prosélytes est bien
connue. Cependant, comme les anecdotes qui lui sont prêtées ont
besoin d'être discutées, il ne sera pas inutile de les reproduire une
fois de plus :
Raraïta : Un païen se présenta devant Schammaï et lui dit : « Combien
avez-vous de lois? — Deux : la loi écrite et la loi orale. — La loi écrite,
j'y croirai ; mais non à la loi orale. Convertis-moi et apprends-moi la loi
écrite (seulement). » A ces mots, Schammaï s'emporta et le mit à la porte
avec des injures. Le païen, alors, se rendit chez Hillel, qui le reçut
comme prosélyte (malgré la condition susdite). Le premier jour [il lui
pour se ronvcrtir, il ne le fait (iircu vue du ciel : rapprochc-lc et ur réloi^Mic pas.
De là tu peux apprendre cette règle que, si Fou repousse de la main gauche, il faut
rapprocher de la droite. » 11 n'y a pas moyen de suj^poser ici une substitution de
noms, car ce passage appartient à un très long morceau qui met en contraste les in-
terprétations divergentes de R. Josué, d'Eliézer de Modin et de notre Eliézer, en les
rangeant toujours dans cet ordre. Or, ici aussi l'opinion d'Eliézer suit celles d'Eliézer de
Modin et de Josué. C'est ce passage qui — à tort assurément —a induit Schorr (//«/î/f ,
XI, p. 67 et s.) à l)0uleverser tous les textes i)our restituer à Eliézer tout ce que dit
ou fait R. Josué en faveur des prosélytes. — M. Bertliolet (p. 321) cite, d'après Hausrath,
une sentence analogue à celle d'Eliézer (pie Simon b. Gamliel, arrière petit-fds d'Hillel,
aurait eu l'habitude de prononcer : « Lorsqu'un paien vient pour se convertir, il faut
lui tendre la main pour le faire entrer sous les ailes de la Schechina. » En réalité, ce
n'est pas le fils du Gamliel des Actes des Apôtres ([ui parle ainsi, mais Simon b.
Gamliel II {Vai/ikrn Rahba, ii). Ses paroles sont étranges, telles (ju'elles sont rajqiortées
dans ce recueil, car il aurait dit : « C'est là ce qu'ont enseigné les sages dans la
Mischna », alors (|ue la Mischna fut seulement rédigée par son fils, Rabbi Juda.
1. Agada der Tannailen, \, 2" éd., p. 107.
8 REVUE DES ETUDES JUIVES
apprit ralphabct] disant : voici Valcf, le bct, le guimel, le dalet.,. Le
lendemain, il lui enseigna le contraire. — a Mais hier, s'écria le prosé-
lyte, tu ne m'as pas parlé ainsi! — Ainsi, répliqua Hillel, à moi tu fen
rapportes, et tu ne fen rapporterais pas à la tradition ! ' »
Autre histoire analogue. Vn païen se présenta devant Schammai et lui
dit : « Convertis-moi, à la condition de m'enseigner toute la loi pendant
que je me tiendrai sur un pied. » Schammaï le repoussa avec la coudée de
bâtisse qu'il tenait à la main. Le païen se rendit alors chez Hillel, qui le
reçut comme prosélyte, en lui disant : « Ce qui te déplaît, ne le fais pas à
ton prochain » ; c'est là toute la loi, le reste n'en est que le commentaire :
va et étudie. »
Autre fait analogue. Un païen, passant derrière une école, entendit la
voix du scribe disant : « Voici les vêtements qu'on confectionnera : le ra-
tional, l'éphod. » — « Pour qui ces vêtements, demanda-t-il? — Pour le
grand-prêtre. » Le païen se dit alors : « Je vais me faire prosélyte pour
qu'on me nomme grand-prêtre. » Il se présenta devant Schammaï et lui
dit : « Convertis-moi à la condition de me faire grand-prêtre. » Scham-
maï le repoussa avec la coudée de bâtisse qu'il tenait à la main. Le païen
se rendit alors chez Hillel, qui le reçut comme prosélyte. Puis HiUel lui
dit : « Nomme-t-on roi celui qui ne connaît pas les règles de la monar-
chie ? Va donc d'abord t'en instruire. » Alors le païen lut l'Écriture, et,
arrivé à ce passage : « Le laïc qui approchera sera mis à mort », il dit :
«( A qui s'adresse ce verset ? » Hillel lui répondit : « Même à David, roi
d'Israël. » Là-dessus le prosélyte se tint ce raisonnement : « Si les Israé-
lites, qui ont été appelés les enfants de Dieu et que celui-ci, dans son
amour pour eux, a nommés: « mon fils, mon premier-né, Israël », sont ce-
pendant passibles de la mort au cas où ils s'approcheraient, à combien
plus forte raison un simple prosélyte, venu avec son bâton et sa be-
sace ! » Il alla dire à Schammaï : « Comment pourrais-je être grand-
prêtre puisque le laïc qui s'approche est passible de mort? » Et à Hillel il
dit : a Hillel, le débonnaire, que les bénédictions reposent sur ta tête, car
tu m'as introduit sous les ailes de la Schechina! » —Un jour ces trois pro-
sélytes se rencontrèrent et ils se dirent : « L'irascibilité de Schammaï a été
sur le point de nous repousser du monde ; la douceur d'Hillel nous a rap-
prochés des ailes de la Schechina » {Sabbat, .31 a).
A supposer que ces historiettes soient authentiques, il n'en ré-
sulte pas nécessairement que Schammaï montrait de la défiance
ou de la répugnance pour le prosélytisme, ni, à plus forte raison,
1. C'est à peu près la même histoire que racontera Koliélet Rahba, sur vu, 8, de
Rab et de Samuel : « Un Persan se présenta devant Rab pour y être instruit dans la Loi.
Rab lui dit : Prononce alef. — Qui prouve, répondit le Persan, que c'est un alef...
Là-dessus Rab le renvoya avec colère. Samuel, au contraire, faccueillit avec bienveil-
lance... » On conclut de ce récit que la patience de Samuel a plus fait que l'empor-
tement de Rab, car sans la patience du premier, le Persan serait retourné à son levain
mî^"^Db. Ces derniers mots sont un doublet de la fin de la page de Sabbat.
LE PROSELYTISME JUIF 9
qu'il fùl opposé à toute propagande. Ce qnon veut montrer dans
ces traits, c'est sa rudesse faisant contraste avec lindulgence et la
douceur de Hillel. 11 s'emporte, assurément, contre la prétention
de ces païens ([ui veulent mettre à leur conversion des conditions
extravagantes; mais rien ne dit qu'il aurait ainsi accueilli celui qui
venait au Judaïsme simplement et sans exigences puériles.
On a relevé ' encore d'autres passages qui trahissent le peu de
foi des rabbins dans la solidité des conversions. C'est pour cela que
la « tradition » attribue aux prosélytes, qui se joignirent aux Israé-
lites lors de la sortie d'Egypte, le crime d'avoir adoré le veau d'or.
La « tradition » est ici Samuel b. Nahman, qui déduit cette justifi-
cation des Israélites des termes employés à cette occasion : « Voilà
ton Dieu, Israël ». Les Israélites de naissance auraient dit : « Voilà
notre Dieu » [Vai/ikra Rabba, xxvn). Aussi, d'après un texte ano-
nyme du Tanhoiima [Ki Tissa, 21 -), qui n'est qu'un développe-
ment des paroles de Samuel b. Nahman •\ Dieu dit-il à Moïse : « Ton
peuple s'est perverti », ton peuple et non le mien.
Mais c'est méconnaître l'intention de ce Midrasch que d'y voir la
condamnation du prosélytisme ou môme la méfiance à l'égard des
convertis. Samuel ben Nahman se livre ici à un de ces jeux d'es-
prit chers aux Agadistes, l'apologie à outrance, la réhabilitation
quand môme de ceux des Israélites dont l'Ecriture raconte les
fautes. Que cette méthode tant soit peu paradoxale ait été un
moyen de défense contre les attaques du dehors ou une simple
gageure, ce n'est pas ici le lieu de le rechercher; elle est indé-
niable, et c'est la seule chose à enregistrer pour l'instant. Or, il se
trouve justement que c'est Samuel ben Nahman qui aime à rappor-
ter les dires de R. Jonathan connu par sa réhabilitation des pé-
cheurs les plus notoires : « Celui-là se trompe, dit Samuel b. Nah-
man, au nom de R. Jonathan, qui prétend que les iils d'Eli, les fils
de Samuel, David, Salomon, Josias ont commis des fautes {Sabbat,
05 b et ^C) a-b) ». Ce qui montre bien, d'ailleurs, que Samuel b. Nah-
man ne nourrissait pas les sentiments qu'on lui impute à l'égard des
prosélytes, c'est cette leçon qu'il fit en une autre circonstance : « Le
verset du Cantique des Cantiques (vi, 2) : « Mon bien-aimé est des-
cendu dans son jardin, au parterre des plantes aromatiques, pour
. . .cueillir des lis » doit être interprété par cette parabole : Un roi
avait confié à son fils son verger planté de noyers, de pommiers et
de grenadiers. Tout le temps que le prince obéissait à son pèie,
1. M. Beitholet, p. 342.
2. M. Bertholet cite ce passade, mais sans indiquer de référence.
3. Elles y sont même reprises, mais sans la mention du nom de l'auteur.
10 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
lo roi parcourait le mondo et, quand il rencontrait quelque part
un bon plant, il le déracinait pour le replanter dans le jardin.
Le fils désobéissait-il, son père enlevait du jardin les meilleurs
arbres. Ainsi, lorsque les Israélites obéissent à Dieu, celui-ci va
voir parmi les peuples les justes qui s'y trouvent, comme Jetbro et
Racliab, et les amène pour les attacher à Israël... » [Cantiques
Rabha, ad loc.)
M. Bertholet corse, il est vrai, cette liste de textes talmudiques
ou midrascbiques par un extrait du Kad HakémaJi de Beliaï I
« Des prosélytes on ne peut rien attendre de bon; comme ils sont
issus ex (jutta sordida îibicc rrar:^, ils sont une racine de poison,
et leurs enfants sont pour la plupart foncièrement mauvais, car de
Maacha, que David convertit au Judaïsme, naquit Absalon, qui cher-
cha à tuer son père et qui commit un inceste avec ses femmes. »
Ce recours à un auteur espagnol du xiii« siècle, que M. Bertholet
doit à Buxtorf, a d'autantplus lieu de nous étonner chez un savant
moderne, que M. Bertholet, comme nous l'avons vu (t. L, p. 3), loue
M. Schurer d'avoir prouvé que l'expression « prosélyte de la porte »
n'est aucunement un terme technique ancien, mais une invention
d'un commentateur du xiii® siècle, qui n'est autre que Behaï.
On dira, il est vrai, si l'on connaît le Talmud, que cet auteur a
tout au moins emprunté à ce livre l'expression ex gutta aordida.
En efTet, elle se trouve, entre autres, dans Nidda, 49^, et Horayot,
\^a. Seulement le pauvre Buxtorf a mal traduit l'adjectif, qui ne
veut aucunement dire : sordide, malpropre, mais impropre, non
admis par la loi, privé de la capacité légale. Un témoin b"io-: n'est
pas malpropre, mais impropre à témoigner. Buxtorf s'est laissé en-
traîner par ses souvenirs : il a pensé à l'expression rminD nsuTo, qui
a ce sens. Mais admirez le trait : ces mots sont appliqués à l'Israé-
lite aussi bien qu'au païen : « Akabia ben Mehallalel disait : Con-
sidère trois choses et tu ne seras pas induit au péché : d'où tu viens,
oii tu vas et devant qui tu auras à rendre compte de tes actes. D'où
tu viens? D'une goutte félide rimno "n^'ûiz » [Ahot, ni, 1).
iVI. Bertholet est moins heureux encore quand il veut fonder sa
thèse sur des étymologies : « C'est un fait qui se passe de com-
mentaire, dit-il (p. 343), que dans les dialectes araméens le verbe
ms (d'où vient guer) a pris le sens de « commettre un adultère ».
Un philologue de profession ne ratifiera pas d'emblée une pareille
assertion, car elle suppose, ce qui est absurde et controuvé, que
ce verbe n'appartient pas au fond primitif de la langue araméenne
et n'a été usité que dans les dialectes araméens ^z^Z/V, ou qu'il a
été importé des Juifs aux dialectes non-juifs de cette famille. En
LE PROSÉF.YTISME JUIF H
fait, 11011 seuleiiiciit il appailiciit au vocalîiilain; araméeii on gé-
néral, mais oncoi'o il se rencontre peut-être déjà chez les Juifs à
une époque où certainement le mot guer navait pas encore le
sons (le prosélyte; il est, en clTet, employé par l'Ecclésiastique,
XLii, \)c : n^5n 1D nm^sa '. L'étymologio.proposée par l>ayiie-Smitli
est autrement satisfaisante et conforme à la psychologie populaire.
D'après lui (col. ()8S), le sens donné à cotte racine viendrait de ce
que toute fomme ('Irniu/rre était considérée comme une femme do
mauvaise vie. Quelle étrange idée de faire de l'histoire avec des
étymologics, et surtout des étymologies aussi fragiles !
Ce serait aussi, paraît- il, un indice singulièrement instructif
de la suspicion dont était rohjet le prosélyte que, sa vie durant,
celui-ci portât W surnom (\o « prosélyte «^ et son fils celui de « fils
de [)rosélyte » iBerlholet, p. 341). Il faut vraiment heaucoup de
bonne volonté pour découvrir dans ce fait — qui n'était nullement
la règle, d'ailleurs — une révélation sur les pensées intimes des Juifs
ou des rabbins. En un temps où n'existaient pas encore de noms
de familles, il est naturel que toute particularité servît à mieux
déterminer l'identité. C'est ainsi qu'au moyen âge, en France
les Juifs bapthés s'appelaient volonliers /<? Co;it'^r.s' -. Ce surnom,
en outre, était-il imposé aux prosélytes ou adopté par eux libre-
ment et mémo avec une certaine flerté? Les inscriptions latines,
gravées sans aucun doute suivant les instructions des familles des
défunts et où le titre de meiuentes a tout l'air d'une profession de
foi, permettent de conclure plutôt pour la seconde hypothèse.
Nous n'en avons pas fini avec les découvertes du même genre
faites par M. Bertholet. « On a si peu confiance, dans le prosélyte,
dit-il, que la règle rabbinique porte : « Prends garde au prosélyte
jusqu'à la dixième génération. » Cette règle a été trouvée par Ca-
saubon {Adversiis Baroniiim, p. 27) et reproduite, d'après lui, par
Goodwin (Moses et Avon, § 7), et c'est sur ces autorités qu'elle est
versée aux débats. Le malheur est qu'il n'existe aucune rèf/le de
ce genre dans le Talmud et que la seule sentence-* qui puisse avoir
prêté à la confusion exprime tout autre chose ; c'est ce proverbe
babylonien : « N'humilie pas le païen devant le prosélyte jusquà la
dixième génération » {SanJuklria, 1)4^)'*.
1 Je (lis peut-c'/re parce quii tiioii avis, mrin <l"it ùtrr corriLir, daprés le lm'cc et
le Talimid, eu nJiDP. Cette corn'Cliuii a été adoptée par Snieiid, Peteis et Strack.
2. Iniputera-t-oii cette déuoniiiiatiou à la métianee du cliristiaiiisnie à rétrani des
prosélytes et à sa répiiguance pour les eoiiversioiis ?
3. Eli dehors du dire de R. Hiyya, ([ue M. liertholet leproduit ensuite.
i. Il y aurait encore bien des réserves à faiic sur I inlerpr.'fatinn ((ue donne
15 ^ REVUE DES ÉTUDES JUIVES
M. Bertholet introduit par ces mots ce faisceau de témoignages :
« Mais à ces passages | favorables aux prosélytes] s'opposent en
plus grand nombre ceux qui révèlent la forte méfiance avec
laquelle, en général, on paraît cependant avoir toujours considéré
le prosélyte » (p. 340). La moisson que nous venons de trier étant
assez pauvre, il faut s'attendre maintenant à une cueillette plus
maigre encore de textes rabbiniques favorables au prosélytisme et
aux prosélytes. On va voir ce qu'il faut penser de cette allégation
Et d'abord, rien de plus instructif que la page de Sabbat, 31. «,
qui met en scène Hillel et Scbammaï. Il saute aux yeux que ces
bistoriettes tendent à noircir Scbammaï pour en faire un repoussoir
à Hillel. Sont-elles conformes à la vérité ? Pas de tous points, assu-
rément : ces faits qui se produisent toujours dans les mêmes cir-
constances — Scbammaï est constamment armé d'un outil d'ar-
chitecte ou de maçon — ont, pour le moins, été arrangés parla
tradition ou le rédacteur. En outre, cette tradition émane sans
aucun doute d'un milieu qui cbercbait à rehausser le mérite de
Hihel. Chose curieuse : de son adversaire on ne rapporte que ce
qui peut le déprécier; à en croire ces récits hostiles, on n'ima-
ginerait pas que Scbammaï ait joué le premier rôle de son temps.
Aussi, lorsqu'on oppose ses maximes à sa conduite, fait-on preuve
de quelque naïveté : ses maximes sont de lui, et sa conduite est
celle que lui prête une légende intéressée ^ Mais si la tradition veut
M. Bertholet de certains textes extraits de la littérature rabbiuique. Ainsi, établissanl
un lien enti'e le dire de Heibo et la subordination des prosélytes par rapport aux
Israélites de naissance — lien qui n'existe aucunement — il ajoute : « Il est inadmis-
sible que le véritable Israélite soit sur la terre, tandis que le prosélyte est au plus
haut des eieux ». C"est la traduction du proverbe "^72^:3 5<Tl"^:i1 N^'INH N3"^^"»
N'^73125. Or, ce dicton ne se rapporte pas à ÏIsraélite, mais à Vmdigène, opposé à
Yauhain. En effet, le mot Nn'^St'^ n'a ([uc le sens d'indigène. Quand on veut mettre en
])arallèle le prosélyte et l'Israélite de naissance, on emploie toujours le mot Israël.
1. C'est ce dont ne s'avise pas M. Bertholet (p. 320), qui, à la suite de ses prédé-
cesseurs, oppose la conduite de Scbammaï à sa maxime : i«. Accueille tout homme avec
bienveillance ». — M. Bertholet, reprenant une note de Joseph Derenbourg [Palestine,
p. 229, note 2), fait aussi un grief à l'école de Scbammaï d'exiger du converti une opé-
ration, même quand la circoncision est superflue ; ce serait là une nouvelle preuve
des sentiments du maître au sujet du prosélytisme. Ce serait exact si l'école de Scbam-
maï n'exigeait pas la même opération de VIsraéliLe né circoncis ; or, tel est juste-
ment le cas : ce qui était o])ligatoire pour l'Israélite devait naturellement l'être aussi
pour le païen demandant à se convertir {Sabbat, 135 «). Plus tard, un docteur, R.
Schimon b. Eléazar, ne voulant pas admettre que l'école de Hillel n'eût pas réclamé
cette condition de l'Israélite, imagine que les Hillélites étaiçnt d'accord sur ce point
avec les Schammaïtes et que le différend portait seulement sur le cas du prosélyte
présentant le même phénomène physiologique [Tossefta Sabbat, xv, 9 ; Yebamot,
9 a ; Sabbat, 135 «) ; mais c'est là une vue toute théorique. — M. Derenbourg écrit à
ce propos (ibid.) : « Plus tard, on interpréta cette divergence d'opinions [au sujet du
LE PROSÉLYTISME JUIF 13
ainsi le rabaisser en lui attribuant une raideur maladroite, un em-
portement intempestif et blâmable contre des aspirants-prosélytes
aux caprices enfantins, c'est donc qu'on loue l'attitude de Hillel et
qu'on blâme celle de Scbammaï; en d'autres termes, qu'on approuve
et recommande le prosélytisme, et cela est plus important en-
core que les traits, même bisloriques, relatés par ces récits.
Ce n'est pas seulement au commencement du i"'", mais encore au
n« siècle — date vraisemblable de cette baraita — sinon au com-
mencement du iH°, que l'esprit des cercles rabbiniques nourrit
cette tendresse pour la conversion des païens. Pour le i" siècle,
personne ne le conteste : c'est l'époque où Matbieu, xxni, 15, re-
proche aux Pharisiens leur rage de convertisseurs, les voyages
qu'ils font pour recruter des âmes au Judaïsme, tandis que pour
le siècle suivant, môme les savants juifs admettent une réaction
décisive qui a fait brûler ce qu'on adorait jusque-là. On voit ce qu'il
faut penser de la thèse.
Or, ces traditions favorables à Hillel ne sont pas les seules à
nous donner cette impression. Il est un docteur qui est comme
Valter ego de Hillel, c'est R. Josué, le contradicteur ordinaire de
R. Eliézer. Si ce dernier rabbin admet que les païens n'auront pas
part aux l'écompenses du monde futur, Josué en déclare dignes les
païens qui ont respecté les lois de la justice. Dans une circonstance
solennelle, il fut d'avis, contrairement à Rabban Gamliel, qu'un
prosélyte ammonite, malgré les termes formels de l'Ecriture, pou-
vait entrer dans la communauté d'Israël, invoquant celte raison,
assez fragile, que Sennachérib avait bouleversé les nations et que,
par conséquent, il n'y avait plus d'Ammonites authentiques (7'o,y-
prosiJlyto] do telk; façon ([ue, pour la quostioti priucipak', les Hillélites {)aruroiit d'ac-
cord avec les Scliamniaitos. Mais cola vioiit do co qu'on no pouvait plus supposer uno
indulgonco seniblahlo à l'ogard dos prosélytes ». Ces mots ne visent pas l'observation
de Schimon b. Eléazar, mais la Massécliet Guérim (cli. ii). — L'opinion dos Scham-
maïtes devrait particulii'roinont plaire aux théologiens chrétiens, car elle sond)le
découler d'une conception mysti(iue de la circoncision, tenue, non i)our une opération
chiruri-Mcali' destinée à corriger la nature ou à abolir une impureté, mais lunir un
sacrement. Ce qui le ferait supposer, c'est <|uo, d'après un docteur, ce rite avait pour
effet de transformer l'homme en uno créature nouvelle rTlZJin TV^^I (R. Boréchia,
Berèschit Rabba, xxx). Si les Scliamniaitos partaireaient cette manière de voir, et c'est
assez probable, il est naturel (juils aient exiiré l'effusion du sang, si minime qu'elle
fût, comme condition du sacrement. La conversion du prosélyte était éiraleniont consi-
dérée comme uno nouvelle création (Yebainot, 62 a). Qui sait si ce nost pas égale-
ment pour co motif qu'on exigeait du prosélyte cette opération? Si R. Josué a pu sou-
t(>nir (pie h; baptême tenait lieu de circoncision, c'est sans aucun doute parce que, à
ses yeux, le baptême avait la même vertu sacramentelle. Seulement ce sacrement avait
le tort d'être nouveau et d'exécution tntp facile, de contredire des textes foiniels du
Pentatfuqur et de no pas iiaraitro assez niysteiieux.
14 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
sefta Yadayim, ii, 17, p. 683 de l'éd. Zuckermandel). C'est encore
lui qui voulait que le baptême suint pour l'entrée du païen dans la
communion juive [Yebamot, 40 a\ N'est-il pas digne de remarque
que ce soit justement ce docteur qui ait les bonnes grâces de la
tradition, laquelle lui fait jouer le môme rôle quà Hillel '? Le con-
traste de sa conduite avec celle de R. Eliézer est présenté sous
les mômes teintes que celle de Hillel avec l'attitude de Schammaï.
Akylas, qu'Eliézer a rabroué si rudement, va chez Josué, qui le
reçoit avec bienveillance. Il commence par lui donner une inter-
prétation allégorique des mots nourriture et vêtem€?it, qm Favaient
choqué : la nourriture dont il est question en ce verset, dit-il, c'est
la Tora, et le vêtement, le Talit. Puis, il ajoute : tes filles épou-
seront des prêtres, et tes petits-enfants offriront des sacrifices sur
Tautcl {Berèschit Rabba, l\x). Ce qui met bien en lumière le paral-
lélisme des deux tradilions, c'est qu'Akylas s'écrie, comme les
prosélytes du temps d'Hillel : «La dureté d'Eliézer m'éloignait de la
Schechina, la bonté de Josué m'en a rapproché. »
Ici encore, ce n'est pas seulement l'exemple de Josué, mais la
manière dont est rapportée sa conduite qui doit entrer en ligne de
compte : elle nous atteste mieux encore que les traditions relatives
à Hillel l'existence encore au ii'' siècle — Josué appartient au
commencement de ce siècle — d'un courant très fort en faveur du
prosélytisme.
C'est ce courant que suit aussi Juda b. Haï, docteur palestinien
du milieu du ii*^ siècle. D'après lui, le prosélyte, en apportant au
temple ses prémices, avait le droit de réciter la formule de Deutér.,
XXVI, 5-10, et de se dire « descendant d'Israël », parce que Dieu
avait tenu à Abraham ce langage : « Jusqu'ici tu étais le père
d'Aram, désormais tu seras le père de tous les peuples (j. B'ik-
kourmiy 04 a) ^. » A son avis, donc, le prosélyte devenait tout à fait
l'égal des Israélites de naissance, il était vraiment le fils d'Abraham.
C'est parce qu'il était animé de ce sentiment que Juda trouvait. des
moyens de tourner la loi aiin d'admettre les païens dans le sein du
1. L'attitude des deux docteurs était devenue à ce point classique que par la suite
on a i:i(jssi indûment le noUibre des scènes où il aurait joué un rôle analoiçue,
D'ai)rès Kohélel liabba, sur i, 8, une femnn! s'étant présentée devant Eliézer i)our se
convertir, en disant : « Maître, rapproche-moi », celui-ci lui demanda d'abord de
confesser ses fautes en détail. La femme répondit : Mon plus jeune fils est né de mon
fils aîné. Sur ces mots, Eliézer la repoussa avec indignation, tandis que Josué l'ac-
cueillit, malgré cet aveu. Or, ce récit, comme le montre surabondartiment la suite, est
l'adaptation d'une histoire dont Ràb Hisda fut le héros deux siècles après ces deux Tan-
naites (Abocla Zara, 17 «).
2. La Tossefta {Bikkourim, i, 2) attribue, à tort, l'opinion contraire à ce rabbin*
LE PHUSKLYTISME JUIK ^5
Judaïsme. Bien qu'à ses yeux, les conversions, pour être valables,
dussent se faire devant le tribunal, quelqu'un s'étant converti sans
la présence d'aucun témoin, il accepta sa conversion, sous prétexte
qu'il avait des enfants (baraita, Yebamot, 47 a).
Aussi ne faut-il pas sélonner de l'entendre dire, à propos des
formalités (exigées du prosélyte, la circoncision et le baptême,
qu'une seule suffit [Ycbamot^ 40 6) '.
Son adversaii-e ordinaire, Nebémia, partage son sentiment tou-
cbant le prosélytisme. Pour lui, ces paroles de TEcrilure : « J'étais
avec toi le jour de ton armée » se rapportent à Abrabam. Dieu lui
dit : « J'étais avec toi lorsque tu me ralliais tant d'armées et de
légions » (Berèschit Jiabba, xxxix).
La conduite du patriarche convertissant les païens, d'après une
interprétation tendancieuse et par cela môme d'autant plus intéres-
sante, va devenir le sujet d'bomélics nombreuses : toujours on le
louera de son initiative; bien mieux, on attribuera le même mérite
à sa femme et à ses descendants, Isaac et Jacob, encore que le texte
de l'Écriture prête peu à de pareilles fictions, et si on le blâme, ce
ne sera pas d'avoir conçu un tel dessein, dangereux pour la con-
servation de sa foi, mais, au contraire, de n'avoir pas opéré toutes
les conversions qui s'oflVaient à lui.
Abandonnant pour un instant l'ordre chronologique que nous
suivons, nous allons réunir les textes qui, à notre connaissance,
justifient notre assertion. Pour les Agadistes, le verset : « Et les êtres
qu'ils avaient faits à fiaran » ne comporte qu'un sens : « Et les êtres
qu'Abraham et Sara avaient convertis ». Ainsi s'exprime le Sifrè,
II, M (p. 78 a de l'édit. Friedmann) : « Les paroles de l'Écriture :
« Tu aimeras l'Éternel, ton Dieu, » signifient : fais-le aimer de
toutes les créatures à la manière d'Abraham, ton ancêtre, ainsi qu'il
est dit : « Elles êtresqu'ils avaientfaits àHaran. » Faire des êtres,
comment est-ce possible? Même si tous les humains se réunissaient
pour créer une mouche et faire pénétrer en elle le souffle, ils n'y
arriveraient pas! Ces paroles nous enseignent donc qu'Abraham
les convertissait et les introduisait sous les ailes de la Schechina. »
Le Targoum Onkelos adopte la même explication. R. Eléazar b.
/imra reprend cette interprétation et en tire cette conclusion :
« Donc celui qui rapproche le païen et le convertit fait autant que
s'il le créait {Berèschlt Rabba, xxxix, lxxxiv ; Cantiq . Rabba, sur
j, 3), ou d'après une variante [Cant. R., ib.), < celui qui introduit
1, Il n'esrpas'absolument sur, quoi qu'eu peuse Sclinir, que les mots ■^:;d Tna sn
rapportcnl mùuic au baptême sans circoncision.
i6 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
une créature sous les ailes de la Schechina a le môme mérite que
s'il l'avait mise au monde » . R. Yolianan prend également à son
compte ce commentaire de la Genèse [Cant. Rabba, sur i, 3).
Toute riiistoire d'Abraham semble, pour les Agadistes, llUustra-
tion de la conduite à tenir envers les prosélytes. L'Écriture place
le patriarche à la porte de sa tente. Dieu lui dit, d'après Berèschit
Rabba, xlvui : « Tu as ouvert une bonne porte aux passants, tu as
ouvert une bonne porte aux prosélytes, car, sans toi, je n'aurais
créé ni les cieux, ni la terre, ni le soleil, ni la lune. » Dieu lui dit
encore : « Sois une bénédiction. » On peut lire, au lieu de berakha
« bénédiction )^ berèkha « citerne » : « de même que la citerne
purifie ceux qui sont impurs, de môme, toi, rapproche ceux qui
sont éloignés et purihe-les pour leur père qui est aux cieux»
[Berèschit Rabba, xxxix).
« Les mots de TÉcritare : « Il proclama le nom de l'Éternel «
signifient qu'Abraham faisait proclamer le nom de l'Éternel par
la bouche de toutes les créatures ou qu'il convertissait les païens
et les faisait entrer sous les ailes de la Schechina » [Berèschit
Rabba, ib.).
Rabba, rabbin babylonien du iv^ siècle, disait dans une homélie :
« Dieu est appelé le Dieu d'Abraham, et non le Dieu d'Isaac ou de
Jacob, parce qu'Abraham a été le premier des prosélytes » {Soucca,
A'3 b).
Le trait le plus caractéristique est le reproche qui est fait au
patriarche de n'avoir pas converti tous ceux qu'il aurait pu. A cette
question : a Pourquoi Abraham a-t-il été puni par l'esclavage de
ses descendants en Egypte?» R. Yohanan répond : « C'est qu'il
avait écarté des hommes qui seraient entrés sous les ailes de la
Schechina. Il a, en effet, obéi à la prière du roi de Sodome :
« Laisse-moi les âmes » [Nedarim, 32 a). On dit encore que
Timna, qui était princesse, voulait se convertir, mais ni Abraham,
ni Isaac, ni Jacob ne consentirent à en faire une prosélyte. En dé-
sespoir de cause, elle devint la concubine d'Eliphaz. C'est ainsi
qu'elle devint la mère d'Amalec, qui devait persécuter Israël. Juste
punition d'un refus blâmable [Sanhédrin. 99 b.)
Mais ce n'est pas seulement Abraham qui est loué i)our avoir fait
des prosélytes, ce sont encore les plus illustres de ses descendants.
Nous avons déjà parlé dTsaac et de Jacob et des reproches qu'ils
encourent pour n'avoir pas môme assez fait dans celte direction.
De Moïse, Juda b. Simon, homéliste palestinien du iv^ siècle, dit :
«A lui se rapportent ces mots « Béni as-tu été à ton arrivée»,
parce que, dès son arrivée au monde, il rapprocha ceux qui étaient
LE PROSÉLYTISME JUIF 17
éloignés, Bitia, lille de IMiaraon, s'étant alors convertie » [Ueutér.
Rabba, vu ; Pesikta, p. 197). Il est vrai qu'ici Moïse est un conver-
tisseur sans le savoir; dans le texte de la Mecbilta cité plus haut,
il l'est pour obéir à Tordre formel de Dieu : « Dieu lui dit : C'est
moi qui ai créé le monde par ma parole, c'est moi qui rapproche et
qui éloigne; c'est moi qui ai rapproché Jethro au lieu de l'éloi-
gner ; cet homme ne vient qu'en vue du ciel, avec l'intention de se
convertir. Pareillement toi, rapproche-le et ne l'éloigné pas. »
Salomon fut aussi un convertisseur. S'il épousa des femmes
étrangères, c'était, non pour obéir à sa passion, mais « pour leur
faire aimer Dieu, les convertir et les faire entrer sous les ailes de la
Schechina (Cant, Rabba, sur i, 1) ». C'est de cette façon que
R. Yosè b. Halafta, Tanna du ii« siècle, voulait convertir en éloge
le blâme que l'Écriture adresse au roi d'Israël. R. Joseph, rabbin
babylonien, répétera ces paroles, ce qui provoquera l'objection :
« N'a-t-il pas été enseigné qu'au temps de Salomon, les conversions
n'étaient pas acceptées? » A quoi on répondra ; « Les conversions
dont il est question dans ce passage sont des conversions inté-
ressées, celles de gens voulant jouir des faveurs du roi, ce qui
n'était pas le cas pour des princesses [Yebamot, 76 «i.
Ezéchias n'est pas le héros de conversions célèbres, mais il
invoque, pour être sauvé, le mérite de ses ancêtres, qui ont rap-
proché de Dieu tant de prosélytes. S'il est écrit qu'il se tourna vers
le mur (Il Rois, xx, 2), cela signifie, d'après R. Josué b. Lévi, vers
le mur de Rachab ; il s'appuya sur ce qui avait été fait à celle-ci
(qui avait été convertie'); mes ancêtres, dit-il, qui ont rapproché
de toi tant de prosélytes^ ont bien mérité que tu me sauves ».
(j. Sanhédrin, 28 c).
L'exemple de Rachab est cité avec complaisance par les Aga-
distes, et cette complaisance est, elle aussi, instructive. Que dans
leur naïveté, les homélistes aient été fiers de la conversion — sup-
posée — d'un Jethro, prêtre de Madian, c'est naturel; c'était un
titre de gloire pour Israël ; que les plus grands ennemis du peuple
juif aient fini par embrasser sa foi, c'était une revanche facile ;
qu'enfin, les descendants de ces conquérants, fléaux d'Israël,
fussent devenus les rabbins les plus célèbres, c'était un triomphe
pour les docteurs, et l'on s'explique sans peine qu'on ait forgé ces
fictions avec amour ; mais pour Rachab, cette femme de mauvaise
vie, ces considérations sont sans valeur, et si c'est justement la
\. Mer/iiilla, 14 b ; Cunt. H., sur i, '2.
)1. Dans les textes parallèles, ou ajoute même : « Mes ancêtres (lui t'ont fait tout cet
honneur » HTM H^'J^n bs "p t:;:>0 im2N.
T. LI, N° 101. 2
18 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
bassesse de la condition qu'on invoque [Zebahim, 116 a-b), n'est-
ce pas pour relever d'autant le mérite de sa conversion et la gran-
deur du prosélytisme ?I1 s'est produit pour elle le môme phénomène
que pour Rutli. C'est l'origine étrangère et la conversion de R util
qui sont vantées dans le livre qui porte son nom : son mérite lui a
valu de compter parmi ses descendants le plus illustre roi d'Israël,
David. Pareillement, Racliab, non seulement devint l'épouse de
Josué, mais eut la gloire d'être l'aïeule de huit prophètes-pontifes
[Meguilla, 14 b).
Jethro et Rachab symbolisaient l'action exercée par le Judaïsme
dans les temps de prospérité. Aussi R. Beréchia, agadiste fécond
du iv® siècle, faisait-il dire à Israël : « Maître de l'univers, lorsque
tu nous gratifies de lumière, ton nom n'en devient que plus grand
dans le monde, beaucoup de prosélytes viennent se joindre à nous,
comme Jethro et Rachab : ceux-ci ne sont venus que pour avoir
entendu (les miracles faits en faveur d'Israël). » R. Hanina dit, de
son côté, que pareillement, lorsque Dieu sauva les trois compagnons
de Daniel, beaucou]) de païens embrassèrent la communion juive
[Cant. Rabba, sur i, 2). Dans le même Midrasch, ces paroles accom-
pagnent un enseignement analogue de Rabbi : « Il y a telle co-
lombe, dit-il, qu'on nourrit parce que les autres, sentant la nour-
riture qui lui est donnée, accourent près d'elle dans son colombier.
Ainsi lorsqu'un ancien prêche, beaucoup de païens viennent se
convertir » [ib.^ suri, \^).
Voilà déjà une collection de témoignages attestant la prédilection
qu'on avait conservée, malgré les déceptions, pour le prosélytisme.
Mais nous sommes encore loin de compte, et si nous reprenons
maintenant l'ordre chronologique, nous allons entendre du n« au
ive siècle la même note. Nous ne citerons pas tous les exemples
de conversions mentionnés au hasard dans le Talmud \ ni tous les
docteurs qui sont dits fils de prosélytes, ni même ce fait que R.
Akiba, le protagoniste de la réaction contre les idées universalistes
du siècle précédent, comptait parmi ses disciples un prosélyte
égyptien {Sifrè, p. 120 b ; Tossefta Kiddouschin, v, 4) : des arbres
ne font pas une forêt. Nous enregistrerons seulement les opinions
des docteurs attestant la persistance de l'ancien idéal d'Israël.
Yosè b. Halafta, le célèlire Tanna du ii^ siècle, espère pour
l'avenir la conversion de toute l'humanité au Judaïsme (Aboda
Zara^ 3 b) ; il admettait que la fille d'un père et d'une mère prose-
1. Voir, par exemple, j. Sabbat, ^d\ j. Kiddouschin, 64 c, 66 «-6; j. Yebamot,
8 d ; Yebamot, 46 «, 102 a ; Kidd., 76 b.
LE l'ROSÉLYTlSME JUIF 1«
lytes pouvait devenir la femme crun prètie {Mlschna KiddoiiscJdn,
IV, 7); on a déjà vu plus iiaut que ce docteur loue Salomon d'avoir
épousé des femmes étrangères pour les rallier au culte dlsraël.
R. Scliimon b. Kléazar, rabhin du môme siècle, nourrit le même es-
poir, car, dit-il [UeradwL, o7 b), il esl écrit : « Alors je changerai les
lèvres des peuples en lèvres pures, afin qu'ils invoquent tous le nom
de rKternel et le servent d'un commun accord (Sopbonie, m, 9) ».
Faul-il j-appeler que le Schemonc Esrè de Roscb Hascbana et de
Kippoiu-, qui existait déjà à cette époque, demande que toutes les
créatures de Dieu, animées de la même crainte, forment un
faisceau pour accomplir la volonté de Dieu avec sincérité ^ ; que le
Moussa/' de Roscb Hascbana, dans un morceau qui est devenu par
la suite la prière finale de tous les offices, proclame Tespérance
d'Israël en la dispai'ition de l'idolâtrie, en la restauration du monde
sous l'autorité de Dieu, en l'accord de tous les êtres bumains dans
l'invocation de son nom, en la reconnaissance universelle de la
souveraineté de rÉt(M-nel, en la soumission de tous à sa royauté,
de façon que Dieu règne également sur le monde entier-.
Par moments les docteurs de ce temps laissent écbapper des
paroles qui, prises à la lettre, indiqueraient même une largeur de
vues plus grande encore. Ainsi s'exprime le Slfra [Aharè Mot,
cb. xiii) : « L'Écriture dit: « Ouvrez les portes afin qu'entre... ».
Est-il écrit : les prêtres, les Lévites et les Israélites ? Non, mais :
«Le goï juHie qui pratique la loyauté. » Puis : « Voici la porte de
l'Éternel ?» Ajoute-t-on : « Qu'y pénètrent les prêtres, les Lévites
et les Israélites? » Non, mais: « Que les justes y pénètrent. » Pa-
reillement est-il dit : « Réjouissez -vous en l'Éternel, vous prêtres,
Lévites et Israélites? » Non, mais : « Réjouissez-vous en l'Éternel,
vous justes. » De même il est écrit, non : « Éternel, fais du bien
aux prêtres, aux Lévites et aux Israélites », mais : « Fais du bien,
Éternel, aux gens de bien. » Tout cela montre qu'un païen qui
accomplit la Loi est l'égal du grand-prêtre. » Cette pensée est expri-
mée par R. Méir, rabbin du ti« siècle, et citée par trois fois dans le
Talmud: « Même le païen qui accomplit la Loi est Tégal du grand-
prêtre "^» (Aboda Zara^ 3 a ; Uaba Kamma, 38 a ; Sanhédrin,
1. Ce iiiorceau est d'autant plus intéressant (|u'il ajiparticnf à un paraLTaplu' relatif
à rrpociue niessiani(|U(' et (|u'll est cahiné sur le Schemoné Esrè ordinaire. Cela répond
à rétonnenient (juo manifeste M. Bcrtholct de ne pas voir dans le Schemoné Esrè
l'espérance en la parti<ij»atiun de toute l'humanité à l'ère niessianiiiue.
2. Cette prièr(> figurait déjà dans le Rituel de Kab au m» siècle (j. Rosch Haschaïut,
57 a et jiassages parallèles).
3. Bemidbar Rabùa^ vm, romniente le mot « pnirn » m njoutani : a Oui ses! roii-
verti ». Cf. Psaumes llabha, éd. Ijnher, p. IS.
:^0 REVUE DES ETUDES JUIVES
59 a). R. Méir déduit cet enseignement d'un verset par un même
procédé : « Il n'est pas dit dans Lévitique, xviii, 5 : vous observerez
mes statuts et mes commandements parce que les prêtres, les Lé-
vites et les Israélites qui les pratiquent obtiennent par eux la vie »,
mais «parce que Y homme qui les pratique... ». Ainsi encore le
Sifi'è, Deutér., 54 (voir encore Sifrè.^ombw, W 1 et HouUln, 5r/) cite
le vieil apborisme que renoncer à l'idolâtrie, c'est reconnaître toute
la loi '. R. Yohanan dira, de môme : <( Celui qui renonce à l'idolâ-
trie est appelé juif par FÉcriture » [Megidlla, 18 a)'^. Mais il ne
faudrait pas trop presser ces termes ; il est évident, que dans la pra-
tique, un païen n'aurait pas été admis dans la communauté d'Israël
sur la simple déclaration qu'il renonçait à l'idolâtrie. Ce sont là des
hyperboles indiquant seulement la conception qu'on se faisait des
principes essentiels du Judaïsme. Cependant, même dans la pratique,
la loi ne manquait pas à sa manière de favoriser le prosélytisme.
Ainsi, une mischna [Yebamotyii, 8) porte que celui qui est soupçonné
d'avoir entretenu des relations coupables avec une païenne, s'il l'a
épousée après sa conversion, n'est pas obligé, de la répudier. Nous
voilà loin du temps d'Ezra et de Néhémie. Cette disposition légale
est contraire, il est vrai, au principe que toute conversion non
désintéressée n'est pas valable, en particulier celle qui est due
seulement à la passion; mais ce principe lui-même, dit le Talmud
[Yebamot, 24 ô), a été aboli : la règle est que toute conversion,
quel qu'en soit le mobile, est valable aux yeux de la loi ^. Cette
règle, d'après le ïalmud de Jérusalem (Kiddoiischin, 65^) fut
édictée par Rab '•.. Celui-ci admet même que ceux qui veulent se
convertir pour des raisons d'amour ou tout autre motif, on ne doit
pas d'abord essayer de les faire renoncer à leur dessein, mais, au
contraire, il faut les accueillir avec bienveillance, en pensant qu'ils
ont peut-être des intentions désintéressées \
Ce sont également des textes législatifs qui défendent d'affliger
tlblD ïimnrr 'dDD ïm?:^. — R. Méir, dont il vient d'être parlé, est d'avis que le
rjuer toschab est celui qui a accei)té, par devant trois Itaber^ de ne plus s'adonner a
l'idolâtrie [Aboda Zara, 64 6).
•2. R. Schimon b. Pazi dit également que la fille du Pharaon est appelée dans les
Ghroniquics la Juive, parce qu'elle avait renié l'idolâtrie (.l/e/^w/Z/a, 13«).
3. ûin:i Qb^D -itûint; i-^,mD rîDbn.
4. pi /c^N i:d72 n^N pi nuJN "^3273 "^u^s pi nanN D^b -i"»''5n73r;
imN vbnpTj i\N nnoNi ^^1173 ■^n-':; pT mn^N •^t':; pi n^Dbiz ^nbi'ij n^;
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LE PROSÉLYTISME JUIF 21
le prosélyte en lui rappelant son état antérieur. On ne doit pas lui
dire : « Hier tu pratiquais Fidolatrie, et aujourd'hui tu es entré sous
les ailes de la Scliechina » [Slfra, Kedoschim, viii, 2), ou encore, si
Ton est en contestation avec lui : « Hier tu adorais Corès et Nebo,
tu as encore du porc dans les dents, et tu discutes avec moi ! »
(Mechilta, p. 95 de l'éd. Friedmann). On ne doit pas non plus tenir
un pareil lan^^jage au prosélyte qui veut étudier la Loi (7'os.s<? //a
Baba Mrcîa, m, 25 ; IkiOa Mecla, 58/;), ni dire au fils de prosélyte :
« Souviens-toi de la conduite de tes ancêtres » [Mischna Baba
Mecla, IV, 10). « Quand Dieu dit dans le désert : Ce n'est pas seu-
lement avec vous que je coni racle une alliance, mais encore avec
ceux qui ne sont pas ici aujourd'hui (Deutér., xxix, 14), il parlait
des générations à venir et des prosélytes » (baraïta, Scheboiiot,
80 a ; Sabbat, 146 a). Cette exégèse fut invoquée par la suite pour
résoudre un curieux pioblème de théologie. C'était une vieille
croyance qu'à la suite du péché d'Eve, sa postérité avait été
infestée du venin du serpent, mais que les Israélites, en recevant
la Loi au Sinaï, avaient été lavés de cette souillure originelle Au
v^ siècle, un rabbin babylonien, Rab Aha, fils de Rabba, discutant
cette opinion, objectait : « Et alors quel est le cas du prosélyte»
puisque ses ancêtres n'ont pas accepté alors la loi divine? Rab
Aschi résout la difficulté en citant la baraïta en question [Sabbat,
146 rt\ Ceux qui lavaient conçue comme ceux qui l'invoquaient ne
devaient pas se faire illusion sur la valeur de cette interprétation,
tant soit peu mystique ; aussi ce tour de force exégétique n'en est-
il que plus significatif.
C'est ici le lieu de rappeler le long passage de la Mechilta que
nous avons reproduit [Revue, t. L, p. 5) et que nous tenons pour
un fragment de discours des missionnaires juifs. Les prosélytes
sont chers à Dieu pour diverses raisons; ils sont appelés des
mêmes noms que les Israélites ; comme eux, ils sont les serviteurs
et les amis de Dieu, etc. (îe texte, comme nous l'avons dit, appar-
tient à la période des Tannaïm.
Il semblerait, d'après ce qu'on admet d'ordinaire, que maintenant
que les derniers Tannaïm ne sont plus, la réaction provoquée par
les catastrophes de 70 et de 185 s'exercera sans contradiction, sans
retour des anciennes aspirations. Or c'est justement à ce moment
que s'expriment avec le plus de netteté les conceptions favorables
au prosélytisme. R. Eléazar (nr siècle] voit dans la dispersion des
Juifs parmi les nations un dessein providentiel pour la conversion
du monde : « Dieu n'a exilé Israël au milieu des nations que pour
que se rallient à lui les prostUytes. » Cette pensée, R. Eléazar l'ap-
22 REVUE DES ETl DES JUIVES
puic sur ces mois de Hosée, ii, ^5 : « Je le sèmerai pour moi dans
La terre. » Quand on sème, c'est pour récolter au centuple. Ainsi,
je sèmerai pour moi Israël, pour récolh^r au centuple des prosé-
lytes ^ » R. Yolianan, que nous avons rencontré déjà maintes l'ois
dans cette étude, fait découler la môme idée d'un autre verset : « Je
dirai à celui qui n'est pas mon peuple, tu es mon peuple », c'est-à-
dire aux non-juifs : vous deviendrez mon peuple, par votre conver-
sion [Pesaliim, 87 b-). Aussi ne doit-on pas s'étonner que, s'empa-
rant d'une expression consacrée, ce rabbin dise que, s'il faut écar-
ter d'abord l'aspirant-prosélyte de la main gauche, il faut ensuite
le rapprocher de la main droite ^ (j. Sanhcdrln, %) b)
A la même époque R. Schimon b. Lakisch dit même que le pro-
sélyte est plus cher à Dieu que les Israélites qui assistèrent à la scène
du Sinaï. Ceux-ci ont eu besoin pour accepter la loi de Dieu du mi-
racle dont ils furent témoins : tonnerre, éclairs, tremblement de
la montagne, bruit du Schofar; tandis que le prosélyte, sans un
pareil spectacle, vient se vouer à Dieu et accepte le joug du règne
céleste. En est-il qui soit plus méritant? {Tcmhouma, éd. Ruber, I,
p. 63). Aussi le même rabbin disait-il que, faire fléchir le droit du
prosélyte, c'est faire fléchir le droit de Dieu (HagiiU/a, 5 a'').
C'est une pensée analogue qu'exprime Abahou, le célèbre contro-
versiste palestinien du iv^ siècle, en commentant Hosée, xiv, 7 :
(( Les prosélytes deviennent les égaux d'Israël ; leurs noms, dit le
Saint, béni soit-il, me sont aussi chers que les Ubations qui me sont
faites sur l'autel » {Vaylkra Rabba, i; Bemklbar Rabba, \i\i\. Juda
b. Simon disait, de son côté, dans le même siècle : « Vois combien
les prosélytes sont chers aux yeux de Dieu : dès que Rulh eut l'in-
tention de se convertir, TÉcriture l'assimila à Noémi [Ruth Rabba,
sur 1, 1'8)'\ Uu de ses contemporains remarquait que le Penlateuque
n'a pas recommandé le prosélyte moins de quarante-huit fois, et
que parallèlement il met quarante-huit fois en garde contre l'ido-
lâtrie : « Dieu dit à Israël : il suffit qu'il renonce à son culte et
vienne à toi, pour que je te le recommande, car je l'aime » [Tan-
lioiima, éd. Ruber, lïl, p. 3-4). Abbab. Zemina, écho de R.Hoschia,
1. Peut-être aussi Elùazar jouc-t-il sur ïT^rTlTT = ÏT^n'^'lTl « .)'' les disperserai ».
!2. Remarquez ici encore que, pour trouver cette idée dans le texte, il faut la dé-
tourner de son sens incontestable, car « celui (jui n'est pas mon i>euple » y désigne
Israël.
3. Dans Hufh huhha, i, 17, ces paroles sont attribuées à II. Isaac, à tort i»robable-
mcnl (on aura mal résolu l'abréviation V'*^).
5. Ces textes montrent (jue l'ancien enseig-nenient conservé dans la Mecliilta était
encore exploité. »
LE PROSELYTISME JIJIK 25
remarquait ([ireu raveui' de [iiosélytes mémo contraints, les Gahao-
nites qui avaient trompé la l)onne toi de Josné, ou \iola une loi du
Pentateuque, eu laissant piMulus pendant plusieurs mois les ca-
davres des descendants de Saiil, lequel les avait persécutés. « Les
passants disaient : Quelle l'aute ont donc commise ces gens, que la
loi ait été modifiée? — C'est d'avoir porté la main sur des prosé-
lytes forcés. — Si Dieu prend ainsi la cause de ces prosélytes,
qu'est-ce pour les prosélytes sincères ? il n'y a pas de Dieu comme
le vôtre, ni de nation comme la vôtre; notre devoir est de nous
attachera vous. » Beaucoup eflectivement se convertirent alors.
Telle l'ut Forigine de la conversion des cent cinquante mille pro-
sélytes que recensa Salomon (j. Kiddoiischin, 65 c, Hrmidhar
Rabba, viii). La même histoire est invoquée dans Schemot liaôùa,
XIX, pour commenter le verset d'Isaïe, lvi, 3 : « Que le fds de l'é-
tranger qui s'attache àFÉternel ne dise pas : l'Eternel me sépare de
son peuple.» Dieu dit aux prosélytes : « Vous avez peur, parce que
j'ai dit que le fils de l'étranger ne mangera pas de l'agneau pascal.
Eh hieu, consultez les Gabaonites, qui ont agi avec ruse et ne se sont
convertis que par crainte, et voyez les faveurs que je leur ai accor-
dées. Si cependant je les ai traités avec tant de bienveillance, que
sera-ce pour vous qui vous convertissez par amour » !
Aboun, rabbin du iv« siècle également, commentant les mots:
«Les justes sont allés là », y voit cette pensée: « Les hommes
pieux sont allés là où ils pouvaient faire des prosélytes, et ont
réussi dans leur entreprise ; ainsi Joseph s'est lié à Asnat, Josué
à Rachab, Booz à Ruth et Moïse à Jethro » [Kohélet Rabba, sur
vni, 10.)
Un texte anonyme qui s'est conservé dans la Pcsikta Rabbati^
XXXV (p. 100 a) mérite d'être rapporté, pour cloi'e cette liste : « Lors-
que les Israélites furent exilés de leur pays, les anges dirent à Dieu :
« Dans leur propre terre, ils s'attachaient aux idoles; maintenant
qu'ils vont être mêlés aux païens, ce sera pis. J'ai confiance eu mes
enfants, répondit Dieu, et j'ai l'assurance qu'ils ne m'abandonne-
ront i)as j)our s'attacher aux idoles, mais qu'au contraire, ils se sa-
ci'ifieront pour moi et que, non contents de se dévouer à moi, ils en
rapprocheront d'autres sous mes ailes. » L'antique idéal s'était si
peu effacé qu'on continuait à assigner au Messie pour mission de
ramener à Dieu par la pénitence tous les habitants de la terre '.
La tendance que nous avons constatée dans tous ces dires se ma-
nifeste avec éclat dans un chapitre du Midrasch sur les Nombres
1, Passaûe aiitmyiiic de Cant. lUtbba, sur vu, 'j.
24 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
(ch. viii). Il n'y a là pas moins d'une dizaine de pages consacrées
aux prosélytes et respirant le même esprit. Seulement il est bon de
prévenir que ce chapitre, de même que les précédents, n'appartient
pas au corps de Touvrage; ce sont des additions faites on ne sait
quand. Il n'y aurait pas lieu d'en faire état si l'analyse des morceaux
composant ce chapitre ne montrait que l'auteur s'est borné à une
simple compilation faite avec assez de soin. Voici ce qu'on lit dans
ce chapitre.
Tout d'abord est reproduite l'opinion de R. Abahou qu'on connaît
déjà. Cette citation se termine par ces mots :
Pareillement, de même qu'il y a dans le Pcntateuque un paragraphe
relatif aux rapports de l'Israélite avec Tlsraélite : Si un Israélite en
trompe un autre, il doit apporter un sacrifice * (Lévit., v, 20 et suiv.),
ainsi Dieu a écrit un paragraphe touchant les rapports do l'Israélite avec
les prosélytes : Si un Israélite vole un prosélyte, le cas est le même que s'il
avait volé un Israélite. Pour celui qui a volé un Israélite, le délit est ap-
pelé « péché » ; pour celui qui a volé un prosélyte, péché aussi ; le pre-
mier a commis une faute envers Dieu, le dernier aussi*, etc. Tout cela
enseigne que le prosélyte est assimilé complètement à l'Israélite.
Reprenant le verset de Nombres, v, 6, qu'il s'agit d'interpréter,
l'auteur continue :
C'est en d'autres termes ce que dit le Ps., cxlvi, 8-0 : « Dieu aime les
justes, il garde les prosélytes... » Ainsi, dit le Saint, béni soit-il, j'aime
ceux qui m'aiment (suivant les termes de I Sam., ii, 30). Les justes
m'aiment ; moi aussi je les aime. Et pourquoi Dieu aime-t-il les justes?
Parce que leur justice n'est pas un héritage, et qu'ils ne sont pas une
caste. Les prêtres et les lévites forment des castes ; si quelqu'un veut de-
venir prêtre ou lévite, il ne le peut pas, son père ne l'ayant pas été lui-
même. Mais, si l'on veut devenir juste, fùt-on païen, on en a la faculté, car
ce n'est pas affaire d'hérédité. C'est pourquoi il est écrit [après les mots :
famille d'Aron, louez Dieu, famille de Lévi, louez Dieu] : « Bénissez
Dieu, vous qui révérez l'Eternel ». Ici il n'est pas dit : « Famille de ceux
qui révèrent l'Eternel », parce que c'est d'eux-mêmes qu'ils ont pris de
généreuses résolutions et aimé le Saint, béni soit~il. C'est pourquoi Dieu
les aime, ainsi qu'il est écrit : « L'Eternel aime les justes. » 11 aime beau-
coup aussi les prosélytes. La chose ressemble à ceci. Un roi avait un
troupeau qui allait chaque jour dans la campagne et rcvonait le soir. Une
fois un cerf se glissa parmi le troupeau, au milieu des boucs. Il paissait avec
eux ; quand le troupeau rentrait au bercail, il rentrait aussi ; quand il
1. Après avoir réparô le dommage (vers. 23).
2. Voir Sifrè, NoiDhres , sur v, 6 (p. 1-2, Friedmann) et Mischna Baba Kamma,
IX, 11.
LE PROSÉLYTISME JUIF 25
en sortait pour paître, il cii fnisait autant. On raconla au roi (ju un cerf
s était attaché au troupeau, que, chaque jour, il sortait, paissait et ren-
trait avec les autres bêtes. Le roi le prit en affection et lui donna un
bon berger, avec ordre que personne ne le frappât. Quand le cerf reve-
nait, il commandait lui-même ([u'on lui donuiàt à boire. Il l'aimait ainsi
extrêmement. Les gens lui dirent : Seigneur, combien d'agneaux, de che-
vreaux tu possèdes, et tu ne nous fais aucune recommandation pour eux,
tandis que pour ce cerf, tu nous en fais cliaque jour ! Le roi répondit :
Le troupeau, qu'il le veuille ou non, a l'habitude d'aller tous les jours aux
champs et de revenir le soir dormir dans la bergerie. Les cerfs, eux, gîtent
dans les déserts et ne recherchent pas d'ordinaire les lieux d'habitation.
Comment ne pas être reconnaissant à celui-ci, (jui a abandonné le grand
et vaste désert pour venir dans une cour? Ainsi, ne devons-nous pas de la
gratitude au prosélyte, qui a abandonné sa famille, la maison paternelle,
son peuple et toutes les nations de la terre pour venir près de nous?
C'est pourquoi aussi Dieu a prodigué les soins pour lui et a enjoint aux
Israélites de bien prendre garde de les léser. C'est ainsi qu'il est dit :
« Vous aimerez le (fuer, vous ne molesterez pas le guer, etc. », et de même
que le Pentateuque condamne celui qui vole son prochain à la restitu-
tion et à un sacrifice, ainsi il condamne celui qui vole un (/lier à la res-
titution et à un sacrifice, comme on le voit par Nombres, v, G et suiv., pa-
ragraphe visant le vol envers le guev. C'est pour cela qu'il est écrit dans
les Psaumes, cxlvi : L'Eternel est le gardien du guer : il a multiplié les
lois qui doivent le protéger, afin qu'il ne retourne pas à son ancien état.
Après ce paragraphe qui a un accent d'antiquité et qui n'est pro-
bablement pas de l'invention du compilateur, celui-ci rapporte le
morceau de la Mechilta que nous avons transcrit à propos des
demi-prosélytes {Revue, t. L, p. 4).
Ce texte, ajoute-t-il, enseigne que les prosélytes sont égaux aux Is-
raélites. Voilà pourquoi il est dit : « L'homme ou la femme. . . » et c'est
lace qui est écrit en Samuel : « Ceux qui m'honorent, je les honore » '...
Autre explication de ce verset : il parle des prosélytes. Geux-ci honorent
Dieu en abandonnant leurs mauvaises actions pour venir se réfugier
sous les ailes delà Schechina. Aussi Dieu les honore-t-il, car quiconque
améliore ses voies honoie le Saint, béni soit-il, comme le montrent Ps.,
L, 23, et .lérémie, xiii, IG. La fin du verset de Samuel : « et ceux qui me
méprisent seront humiliés » vise les méchants qui s'éloignent de Dieu;
aussi Dieu les méprise-t-il. Quels sont ceux qui méprisèrent Dieu ? Ce
furent ceux qui adorèrent le veau d'or. Ils furent humiliés par la lèpre
et les écoulements qui les firent renvoyer du camp (d'après Canl. /*.,
sur IV, 7). Quel honneur Dieu accorda-t-il aux prosélytes? Après le cha-
pitre relatif au renvoi des impurs hors du camp vient le paragraphe qui
i. Ici Tiennent quelques lignes sur ce verset, qui forment une jtaientlièse.
'^(^ REVUE DES ÉTUDES JUIVES
fixe les devoirs envers les i)rosélytes. Ainsi, les Israélites pécheurs, Dieu
les éloigna, et les prosélytes qiîi étaient venus pour son nom, il les rap-
proolia. Il rendit les délits commis envers eux aussi sévères que les dé-
lits envers les Israélites, car celui qui vole un prosélyte est passible de la
même peine que celui (jui vole un Israélite.
Autre interprétation du verset des Nombres : <; 11 est écrit : Tous les
rois de la terre te louent en entendant les paroles de ta bouche (Ps.,
Gxxxviii, 4 . H. Pinhas dit : Il y a deux choses que les rois, après les avoir
entendues, louèrent en se levant de leurs sièges. Lorsque Dieu déclara...
que ce dont on fait tort au sanctuaire, il faut le rembourser, ils dirent :
D'après nos lois, celui qui fait tort au César d'une aiguille rembourse la
valeur d'un couteau à deux tranchants, et lui proclame qu'il faut seu-
lement rembourser la valeur; bien plus, il rend plus grave le délit com-
mis envers un particulier qu'envers Dieu,... et cela même envers un
prosélyte! V a-t-il un Dieu pareil qui aime ceux qui l'aiment, qui rap-
proche de lui ceux qui étaient loin, — comme ceux qui en étaient près
— et qui sont venus pour son nom? Et il ne faut pas dire que Dieu rap-
proche seulement les prosélytes véritables qui se sont convertis en vue
du ciel, mais même ceux qui l'avaient fait sans cette intention.
Ici l'auteur reproduit et développe l'opinion de R. Hoschia (voir
plus haut, p. 22). Il commente ensuite cet autre verset des Nombres :
« Chacun aura droit aux objets consacrés (Nombres, v, 10) ».
C'est ce que montre le Ps. cxxviii : Heureux tous ceux qui craignent
l'Eternel et qui marchent dans ses voies. Il n'est pas dit : Heureux l'Is-
raélite , heureux les prêtres, heureux les Lévites; mais heureux tous
ceux qui craignent l'Eternel, cesl-a-dire les prosélytes qui sont les
« craignant Dieu ». Comme pour les Israélites il est dit : Heureux es-tu
Israël, poui" les prosélytes aussi il est dit : Heureux tous ceux qui
craignent l'Eternel. Mais de quel prosélyte est-il question? Du prosélyte
sincère, qui n'est pas conime les Couthéens, dont l'Ecriture dit qu'ils
craignaient l'Eternel et adoraient tout de même leurs dieux. Il s'agit
dans le Psaume de pi'osélytes (jui craignent Dieu et marchent dans
ses voies.
Le Psaume dit ensuite : « Quand tu jouis du fruit de ton labeur, heu-
reux es-tu et le bonheur est à toi. » Ces mots se rapportent aussi au pro-
sélyte, lequel n'a pas pour lui le ujérite de ses ancêtres. Afin qu'il ne dise
pas : « Malheur k moi qui n'ai pas pour moi le mérite des ancêtres,
toutes les bonnes actions que je pourrais amasser ne me vaudront une
récompense qu'en ce monde », l'Ecriture vient lui apporter la nouvelle
que, pour son mérite personnel, il jouira d'une récompense en ce monde
et dans l'autre. « Le fruit de son labeur », ce sont ses bonnes actions ;
« heureux es-tu » en ce monde, « et le bonheur sera à toi » dans
l'autre vie.
» Ta femme sera comme une vigne fertile. » Si le prosélyte a une
LE PROSÉLYTlS>rE JUIF 27
feninio qui n'est pas des filles d'Israël, puisqu'elle s'est eonvertie avec
lui, elle esl comme les filles d'Israël — la vigne désignant Israi'l. « Klle
sera comme une vigne fertile », car elle aura des enfants. Si elle suit la
loi juive, à savoir (ju'elle se montre chaste, elle aura la chance que ses
enfants soient des connaisseurs de la Bible et de la Mischna et accom-
plissent de bonnes (euvres. C'est ce (jue 'disent ces mots du Psaume:
a Tes enfants seront comme des plants d'olives. » Les olives servent da-
liment, ou sont séchées, ou sont employées à la fabrication de Ihuile
la plus éclairante ; ses branches ne tombent ni en été, ni dans la saison
des pluies. Ainsi les prosélytes deviennent des connaisseurs de la Bible
ou de la Mischna, ou des dialecticiens, ou des docteurs, ou des hommes
intelligents, ou des gens sachant les choses en leur temps, et ils ont une
postérité ([ui vivra éternellement.
« Autour de ta table », car ton mérite rejaillira sur tes enfants; c'est ta
table qui vaudra a tes enfants de hautes distinctions.
c Ainsi est béni l'homme qui craint l'Eternel. » C'est, en effet, de cette
façon que furent bénis Abraham et Sara, qui étaient des prosélytes crai-
gnant l'Eternel. Ainsi seront bénis tous les prosélytes qui imiteront leur
conduite.
« Dieu te bénira de Sion. » Dieu les bénira au même endroit qu'il bé-
nit Israël, car les bénédictions émanent de Sion.
«( Et tu verras la félicité de Jérusalem tous les jours de ta vie. » Les
prosélytes auront le privilège de contempler la félicité de Jérusalem dans
l'avenir.
a Tu verras des enfants à tes enfants, paix sur Israël. » En quoi le fait
pour le pi'osélyte d'avoir des petits-enfants amènera-t-il la paix sur
Israël? Le texte parle du prosélyte sincère, qui aura le bonheur de ma-
rier sa fille à un prêtre et d'avoir ainsi des petits-enfants qui béniront les
Israélites par la formule : « . . .et que l'Eternel te donne la paix ». C'est ce
qui arriva à Uachab , la prostituée ...dont les arrière neveux furent
prêtres, officièrent à l'autel, entrèrent dans le Temple, bénirent Israël,
en prononçant le nom ineffable. Ce furent Baruch fils de Néria, Seraya fils
de Mahesia, Jérémie fils de Hilkia et Hanamel fils de Salom. On voit ainsi
que ce verset parle des prosélytes sincères. C'est aussi ce que Moïse a
indiqué dans le Pentateuque, car, après le paragraphe sur le vol commis
au détriment du prosélyte, il est dit : « Et chacun aura ses choses
saintes », ce qui veut dire que le prosélyte converti en vue du ciel aura
le bonheur de donner le jour à des petits-enfants auxquels reviendront
les choses saintes. C'est ce que signifient ces mots : « Il aime le prosélyte
lui donnant la nourriture et le vêtement. »
A ce propos. Fauteur raconte Thistoire d'Akylas se présentant
devant R. Elii'zer et R. Josué.
Toutes ces pièces, (pion pourrait facilement compléter, appellent
une revision du procès ; les affirmations sommaires, fondées sur
•28 REVUE DES ETUDES JUIVES
une connaissance imparfaite et une critique insuffisante des textes,
ne résistent pas à un examen impartial et sérieux des documents.
* #
Cet examen comporte-t-il une autre conclusion ? C'est ce que
nous allons essayer, en terminant, de dire brièvement.
Qu'il y ait toujours eu, dans le sein du Judaïsme, deux tendances
touchant le prosélytisme, cela ne soufï're aucun doute. Que la ten-
dance favorable à la propagande ait été surtout puissante en dehors
de la Palestine, dans la diaspora, c'est ce qu'on ne contestera pas
non plus. Enfin, que les missionnaires volontaires de la diaspora
ne se soient pas recrutés parmi les rabbins, c'est vraisemblable ^
Il ne faut donc pas s'étonner de rencontrer dans la littérature rab-
binique des traces indiscutables de la tendance hostile ; il faut
plutôt être surpris d'y trouver tant de preuves de la persistance de
la vue opposée.
Les dispositions favorables au prosélytisme furent- elles plus
fortes que les autres? Oui, sans aucun doute, mais dans un certain
milieu : celui des Agadistes, c'est-à-dire des prédicateurs. Chez
ceux-ci, la note est presque toujours la même ; dans la prédication,
les deux tendances ne se heurtent plus comme dans la législation;
une seule domine dans ces nombreux midraschim palesliniens,
débris informes des homélies populaires de plusieurs siècles,
c'est celle qui se réclame de l'exemple d'Abraham, père des prosé-
lytes. Or, où se révèle l'idéal d'une société religieuse : dans son
corpus jiiris ou dans ses sermonnaires; dans son droit canon ou
dans ses œuvres d'édification? Est-ce dans les Évangiles ou dans
la loi des Wisigoths que réside l'esprit du christianisme?
Mais pourquoi cet idéal n'a-t-il pas fait éclater la législation
qui le comprimait? Un succès immense aurait certainement brisé
les entraves de la loi. Ce sont les circonstances qui ont fait avorter
les espérances des prédicateurs. Les conversious furent nom-
breuses tant que Jérusalem resplendit encore au dehors de l'éclat
de son temple : la ruine du sanctuaire de Dieu porta le premier
coup à la propagande juive-. La concurrence du christianisme,
qui s'affranchit de tout l'héritage de la Loi, l'édit défendant sous
']. Quoique Mathieu, xxiii, 15, fasso <lo la rhasso aux prosrlyti^s un irrief aux scribes
et aux Pharisiens.
2. C'est ce qu'exprime très l)ien R. Beréchia dans les mots que nous avons rapportés
plus haut : C'est le bonheur que tu répands sur Israël qui lui rallie des prosélytes.
LE FROSÉLYTISiME JL'IK 29
peine de mort la circoncision des non-juifs, le spectacle, plus dé-
primant encore, des délections des recrues nouvelles, la réaction
tliéoloj^ique provoquée par le triomphe du paulinisme, la crainte
de dispai'aître, le recueillement, suite de la défaite et, en partie
aussi, le scrupule à associer des étrangers aux misères des Juifs ' :
toutes ces causes se liguèrent pour arrêter l'élan du Judaïsme, en-
core que les interprètes populaires de la Bible laissassent toujours
percer leur attachement à Tidéal des Prophètes.
111
ENCORE LES PROSELYTES « CRAIGNANT LE CIEL
Voici d'autres passages montrant la persistance de la notion du
u craignant le Ciel » parmi les rabbins palestiniens après le
II" siècle (voir Revue, t. L, p. 4 et s.).
Dans Berèschit Rabba, xliv, Lévi, rabbin du iii« siècle, commen-
tant ces mots de la Genèse, xv, 1 : « Ne crains pas, Abraham », s'ex-
prime ainsi : « [Après avoir défait Cadorlaomer et les autres rois],
Abraham avait peur, se disant : Peut-être parmi ces peuples que
j'ai massacrés se trouvait-il un Juste, un « craignant le Ciel ». C'est
à ce scrupule que Dieu répondit : « Ne crains pas, Abraham, il n'y
avait pas parmi ces gens un seul homme qui fût bon. »
Que l'expression « craignant le Ciel » puisse ici viser un païen
religieux, c'est ce que personne ne soutiendra. Ce serait commettre
un anachronisme que d'attribuer à Lévi une telle conception. Si donc,
comme il n'est pas douteux, rex[)ression a dans ce passage sa
valeur technique, on voit qu'elle désigne un demi-prosélyte qui ne
s'est pas encore rallié à la communauté d'Israël. On connaissait
donc encore l'existence, dans le passé ou dans le présent, parmi
les païens, de demi-juifs.
Le texte suivant, emprunté au même Midrasch, ch. lui, est plus
explicite encore. Sara disant : « Qui aurait pensé que Sara allai-
terait des enfants » (Gen., xxi, 7), les rabbins se demandent la
raison de ce pluriel, puisqu'elle n'eut qu'un fils. Pour l'expliciuer,
voici l'histoire qu'ils imaginent : « Comme Sara était pudique à
l'excès, Abraham lui dit : « Ce n'est pas le moment de la pudibon-
1. Scrupule tiue icNt'Ic la proci-diiic siii\ ic pimr la rûcei^timi des prosélytes.
:<0 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
derie; montre tes seins, afin que tous reconnaissent le miracle
divin. » Elle obéit à ce désir et l'on vit le lait couler de ses seins
comme de sources. Les matrones, alors, allèrent chercher leurs
enfants et leur (irent boire de ce lait, tout en disant : « Nous ne
sommes pas dignes d'allaiter nos enfants du lait de cette femme
juste ». Là -dessus le Midrasch rapporte les commentaires de ces
paroles dus aux rabbins et à R. Aha. Les rabbins disent : « Toutes
celles de ces femmes qui étaient venues de bonne foi devinrent
« craignant le Ciel ». D'après R. Aha', même lés enfants de celles
qui n'avaient pas d'intentions droites reçurent puissance en ce
inonde, mais cette puissance leur fut enlevée quand ils ne voulu-
rent pas recevoir la loi que Dieu leur offrait (allusion au Midrasch
d'après lequel Dieu proposa sa loi aux nations avant de la donner
aux Israélites). »
Une variante très importante de ce texte s'est conservée dans
la Pesikta Rabbati, p. 180 a. de l'édit. Friedmann : « Les païens
amenaient leurs enfants à Sara pour qu'elle les allaitât. Les uns le
faisaient de bonne foi, les autres pour réprouver; mais ni les uns
ni les autres n"y ont perdu. » En effet, R. Lévi dit : « Ceux qui l'ont
fait de bonne foi se sont convertis; voilà pourquoi il est écrit : Sara
a allaité des enfants : Us sont devenus des enfants d Israël . Ceux
qui avaient voulu seulement éprouver Sara sont devenus, d'après
nos sages, grands en ce monde. Tous ceux qui se convertissent dans
le inonde et tous les « craignant le Ciel » qui existent dans le
inonde sont de ceux qui ont été allaités du lait de Sara; voilà
pourquoi « la mère des enfants qui se réjouit w (Ps., cxiii, 9), c'est
Sara.
Si ce passage de la Pesikta Rabbati n'est qu'un commentaire de
celui de Berèschit Rabba, on ne saurait désirer une exphcation plus
claire. Il nous montre que Berèschit Rabba, interprété sans parti
pris, et non dans des vues modernes, vise bien des prosélytes d'un
certain degré. Le Midrasch imagine que, devant un pareil miracle,
les païennes se sont ralliées au Dieu d'Abraham. Dira-t-on que,
dans la pensée de cet interprète, « craignant le Ciel» est synonyme
de prosélyte complet, la phrase qui suit atteste qu'il faut juste-
ment distinguer ce terme de celui de prosélyte : les « craignant le
Ciel » sont une autre catégorie que les convertis ordinaires.
Mais si cette interprétation de Berèschit Rabba est de l'auteur de
la Pesikta Rabbati, voyez la conséquence : cet ouvrage ayant été
1. Le rnème R. Alia dit^ en cummoiitaut un verset de rEcclésiaste, viii, 10 : « Ce
qui est vanité, eCst que les créatures ne viennent pas se sanctitier sous les ail(!S de la
Schechina. » KahëleL Rabba, ad loc.
LE PROSKLYTISME JUIF 31
rédigé au i\« siècle en Italie ou en Grèce, il en résulterait que la
notion du « craignant le Ciel » était encore vivante à celte épo((ue ^ !
Remarquable est aussi Texplication mystique des paroles de la
Genèse : de même que les prosélytes sont dits enfants d'Abraham,
de môme les « craignant le Ciel » sont dits avoir bu du lait de Sara.
Que si, au contraire, la Pesikta a simplement enregistré une va-
riante du texte de Ucrhchit Habba, remontant à la même date,
c'est encore au m® siècle que se constate Texislence de la notion du
« craignant le Ciel » et avec une largeur de vues qu'on ne croirait
pas de ce temps.
C'est au iiasard de mes lectures que ces deux passages sont
tombés sous mes yeux; il est vraisemblable qu'une étude atten-
tive du Talmud de Jérusalem et des Midraschim en ferait découvrir
d'autres encore ^.
Israël Lévi.
1. Mais il y a Jjicn ])ou de raisons de voir en ce passai^M; l'opinion personnelle de
lauteur, car, sauf en un endroit dont il a été question plus haut, il ne cite jamais de
dires de ses prédécesseurs favorables au prosélytisme, et, «raiitrc i>art, il est hostile
aux païens.
2. Le passage suivant n'offre pas la même évidence que les préfédcnts : Ahiniélech,
frappé par Dieu pour avoir pris Sara, s'écrie (Gcn., xx. 4) : Seigneur, tuerais-tu le
païen même s'il est juste ? Quoique je sois ^^j,, je suis « craignant le Ciel » [Pesikta
Habbali, xlii, p. 176 6). 11 n'est pas sur (ju'on veuille faire dire à Abimélech : « Je
suis un prosélyte du premier degré » ; mais, en tout cas, cet exemple contredit l'opi-
nion de M. Hertholet, d'après qui l'expression « craignant le Ciel » désigne toujours
le prosélyte complet.
LES HORITES, ÉDOM ET JACOB
DANS LES MONUMENTS ÉGYPTIENS
De toutes les listes ethnographiques de la Genèse, celle qui énu-
mère (xxxvi, 20-28] les vingt-sept divisions et subdivisions des
« Horites, fils de Sé'ir » est sans doute celle qui nous apparaît le
plus exactement circonscrite dans le temps et l'espace. Elle pré-
tend être un catalogue des populations du Sé'ir, c'est-à-dire, au
sens strict, le plateau accidenté qui prolonge la Judée vers le Sud,
à l'ouest de r'Aral)a\ et, au sens lai*ge, toute la région désertique
qui sépare la Palestine de l'Egypte, depuis le fossé de T'Araba jus-
qu'à l'isthme de Suez; comme il résulte des textes égyptiens qui
nous montrent trois ou quatre groupes horites établis dans le voi-
sinage du Delta oriental et du golfe de Suez, c'est dans cette signi-
fication étendue, sans doute inconnue aux indigènes et propre aux
habitants de la Palestine, que le mot est pris ici. — Relativement
à la date, ces Sé'irites nous sont présentés comme un peuple de
très haute antiquité. Ils sont les aborigènes {iôsbé ha'arer) qui ha-
bitent le désert égypto-palestinien aux temps les plus reculés, anté-
rieurement à l'arrivée d'Édom ; c'est l'invasion des Édomites qui
leur fait perdre la situation de puissance prépondérante au Sé'ir et
graduellement provoque leur disparition-. Les matériaux offerts à
la chronologie par la Genèse sont, pour cette haute époque, de
1. Lagrange, Revue biblique, 1899, p. 374 et suiv., a réfuté l'opinion erronée ac-
créditée par les Edomiier de Buhl, qui plaçait le Mont Sé'ii- à l'orient de l'Araba.
2. Une thèse tardive et tendancieuse du Deutéronomc (ii, 12,22) veut que les Horites
aient été exterminés pai" les nouveaux arrivants; elle est ruinée autant par son invrai-
sennblance propre que par le témoignage de la liste édomite du chap. xxxvi de la
Genèse, qui, en mêlant de noms horites le catalogue des descendants d'Ésaii, indique
que les conquérants se sont annexé, loin de les détruire, quelques-uns des anciens
groupements locaux.
LES IIORIÏES, ÉDOM ET JACOB DANS LES MONUMENTS EGYPTIENS Xi
qualité trop médiocre pour ])ouvoir nous aider à fixer avec préci-
sion le moment où la dominai ion de Tisllmie sinaïti(jue échappa
aux mains des vieux maîtres du sol. Rappelons seulement que
dans la pensée du rédacteur d'une tradition sans doute ancienne \
rétablissement des Edomites en Sé'ii* est reculé jusqu'aux temps
d'Ksaii, tils d'Isaac; en d'autres termes, que Tépoque où il s'eiïec-
tua se confond avec celle de la descente de Jacob en Gosen, et que
l'événement qui mit fin à la nation liorite est contemporain de la
formation (Klsraël.
Nous nous proposons de montrer que les documents égyptiens
attestent en effet que les Horites furent, sur le Mont Sé'ir, les devan-
ciers des Edomites; que nous pouvons retrouver Fépoque de leur
domination incontestée et môme fixer avec quelque précision celle
de leur abaissement; enfin, qu'il est sans doute permis d'établir un
lien entre l'invasion par les Edomites de l'ancien domaine horlte
et l'entrée en scène du peuple hébreu.
I
La première des familles entre lesquelles la liste de la Genèse
divise les fils des « Hontes, fils de Sé4r » est celle de Lotan, qui
est lui-même père de Horl et de Hémam. Ce durent être là parmi
les possesseurs du Sé'ir des groupes particulièrement en vue, car
Lotan figure en tête du catalogue tout entier, et Hori a donné son
nom à l'ensemble des fils de Sé'ir. Ce n'est cependant pas à leur
importance [)ropre, mais seulement à leur proximité relative de la
vallée du Nil qu'ils doivent d'avoir laissé une trace dans l'épigra-
phie et la littérature de l'Egypte "-.
Trois inscriptions hiéroglyphiques'^ du temps d'Amenemhat III
et de Senwosrit III nous révèlent le nom de la région qui avoisi-
nait le district minier du Sarbut-el-Hadem et avec laquelle les
Égyptiens entretiennent des rapports tantôt amicaux, tantôt hos-
tiles : Lotanu. Il n'est pas douteux que Lotanu transcrit Lotan, et
que l'habitat du premier-né de Sé'ir se trouvait au sud-est de Suez.
1. Genèse, xxïii, i ; xxxiii, IG ; Josué, xxiv, 4.
2. Nous résumons dans les liirnes ([ui suivent les résultats d'une étude particulièrc-
inent consacrée à la critique des documents égyptiens (Lo^«/JM-Z/o//i/^, dans Spkinx ,
IX, pp. 70-86).
3. Inscription d'Abydos (Garstang, El-Anibali, pi. IV et V; cf. Weill, Sphinx, VllI.
p. 1) ; inscriptions du Sarbut (Weill, Recueil des laser, du Sinaï, n» To, et Sphiiijc,
pp. 9 et 66).
T. LI, x» lui. 3
34 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Assez loin vers le nord du Lotaii, les textes du Nouvel-Empire^
connaissent un pays de Hôru qui allait de la l'égion d'Ismaïlia
jusqu'à la frontière sud- ouest de la Palestine, le long des routes
qui, à ({uelque distance de la Méditerranée, mènent du Delta
septentrional en Syrie. Le Hôru ne nous apparaît pas avant la
XVIII® dynastie, mais nous avons les plus fortes raisons de croire
qu'il a été connu des Égyptiens vers la même époque que le Lo-
tanu. Hôru répond à Hori; il est digne de remarque que la tran-
scription Xopps'. des Septante semble indiquer qu à l'époque alexan-
drine la tradition s'était maintenue de la valeur fricative du n
initial.
Le second rameau issu, d'après la Genèse, de la branche lota-
nienne, Hé/nam ne nous est pas révélé sous cette forme en trans-
cription hiéroglyphique. Les Égyptiens n'ont-ils connu que deux
des trois membres de cette famille restreinte? Ont-ils réellement
ignoré le troisième groupe, qui, à en juger par la situation de Hôru
et de Lotanu, ne pouvait qu'être très rapproché de leur frontière?
Une hypothèse, qu'on ne jugera peut-être pas trop hardie, peut
permettre de répondre négativement.
L'inscription d'Abydos déjà citée, racontant une expédition de
Senwosrit III au pays des 'Amu (Bédouins) de l'isthme égypto-
syrien, nous apprend que « Sa Majesté arriva au pays appelé
Skmin )) et que « Skimn fut culbuté en même temps que le misé-
rable Lotanu ». Il est impossible de n'être pas frappé de l'identité
des deux dernières consonnes de ce Skmm et de celles de ûTD-^n,
d'autant que les noms à troisième radicale redoublée ne sont parti-
culièrement nombreux dans aucune des langues sémitiques ; si Ton
admet la distinction de Skmm et de Hémam, ouest obligé de croire
que deux ethniques de la forme bb>D ont coexisté dans la même
région, que la consonne redoublée était dans les deux un tiiîm, que
la liste de la Genèse ignore le premier et que l'Egypte ne connaît
pas l'autre. On est ainsi conduit à supposer que otû-'ïi offre une
lecture corrompue du mot transcj'it Skmm par les contemporains ;
ceux qui savent les altérations auxquelles sont sujets dans les ma-
nuscrits les noms propres étrangers n'hésiteront guère à croire
à la possibilité de semblable erreur dans un airaç transmis par
un texte qui, avant l'époque où la leçon ûTa'^n est fixée ^, a connu une
1. Particulièrement les inscriptions de Seti I (Lepsius, 111, 128 et 126) et le Pap,
Anastasi m (i, 10). Cf. Sphi?ix, IX, p. 76 et suiv.
2. DTO'^n est assuré à partir du livre Ides Chroniques (r, 39), qui offre cependant la
variante 0731", siirnilicative pour l'insécurité de la tradition : ce 572l!l est, comme le
montre le Ait/.av des Septante, une déformation de Û7a'^ïl.
LES IIOIUTKS, ÉDOM ET JÂCOR DANS LES MONUMENTS ÉGYPTIENS 3b
histoire cran moins dix siècles. La forme réelle du mot est, d'ail-
leurs, diflicile à rétablir, en raison de Tambiguïté qui aiïecte dans
l'alphabet égyptien les consonnes initiales qui, dans Thypothèse,
sont sus|)cctes en ûTa'^ïn. Skinm peut, en eiïet, rendre ûtod^ et ré-
pondre à toute une série de ("ombinaisons philologiquement plau-
sibles, et panni lesquelles nous ne saurions choisir sans arbitraire.
En dehors de ces Horites orientaux, nous ne trouvons plus dans
les monuments de TÉgypte qu'un représentant des autres familles
des « fds de Sé'ir ». Loasis de la, mentionnée dans le Voyage de
Sinuhit ', représente le rr'N (Sept. Aia) de la Genèse (xxxvi, 24). Le
'Aià de la liste horite est, il est vrai, lils de Çib'on, tandis que le
roman historique du papyrus de Berlin place là dans la dépen-
dance de Lotanu. Mais Id est décrit comme « une terre située sur la
limite d'un pays voisin »; c'est une province frontière dont la pos-
session a pu passer, au cours des temps, dune tribu à une autre.
Il serait surpi'enant qu'aucune modification ne fût intervenue dans
la situation relative des divers groupes horites entre l'époque de
nos informateurs égyptiens et celle, certainement postérieure et
sans doute voisine de la disparition de la vieille nation, à laquelle
remonte la liste de la Genèse.
Ces antiques mentions de Lotanu, de Hôru, de lâ, et éventuelle-
ment de Skmm, nous prouvent que, comme Robertson Smith l'aie
premier proclamé avec vigueur'-^, la liste des Horites est réellement
un tableau de divisions locales ou tribuliques^. Les vérifications
offertes, pour trois ou quatre noms, par les documents égyptiens
autorisent à conclure à l'historicité du catalogue tout entier.
11 n'y a pas lieu, en effet, de s'arrêter à l'objection qui pour-
rait être tirée du nombre des concordances, minime si Ton
considère que la liste horite comprend près d'une trentaine de
noms; car l'horizon égyptien ne dépassait pas, sous la XII« dy-
nastie, la bande du désert la plus rapprochée du Delta, et tout ce
qui pouvait se presser de Sé'irites derrière la bande habitée par les
Lotaniens appartenait à un monde inconnu. Même quand les
armées des Pharaons du Nouvel-Empire, franchissant le HôrUi
ouvrirent en Syrie un champ d'action peut-être à peine soupçonné
1. Cf. Sphinx, loc. cit., pp. 73 et 82.
2. Journal of Vlùlolorjij, IX, p. 90.
3. RohtMtson Smith a locomiu le caractère composite de la liste horite, (pii eu effet
unit à des noms de tiihu comme Lofan ou Hori des noms de lieu comme 'Aià. Mais il a
eu tort rriuteritreter TPN comme uu ethui(4ue, en l'expliciuant, dans le sens de sa
théorie totémistique, par le ïn*N, nom de l'oiseau.
36 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
des anciennes dynasties, elles ne s'engagèrent pas dans les soli-
tudes inhospitalières du plateau des 'Azazimé, du désert de Tili ou
de la presqu'île sinaïtique : la seule mention d'une expédition dans
le Sé'ir est du règne de Ramsès III, et les relations commerciales
ne durent jamais être très intenses et très directes avec ce pays de
nomades misérables. Nous sommes donc en droit de penser que
la liste de la Genèse ofïre un tableau fidèle du peuple que les
Édomites rencontrèrent sur l'isthme qui va du golfe élani tique au
golfe héroopolitain, et que, entre le moment où ce peuple apparut
aux Égyptiens et celui où arrivèrent les conquérants qui devaient
le supplanter, il ne s'est opéré dans sa composition et sa réparti-
tion sur l'isthme que des modifications de faible importance.
Grâce aux inscriptions d'Amenemhat III et de Senwosrit III et au
papyrus de Berlin, nous possédons ainsi le moyen de dater les
ancêtres des Horites de la Bible. Les expéditions minières du temps
d'Amenemhat, pendant lesquelles le frère du scheikh de Lotanu,
Hbtt, rendit de signalés services aux carriers du Pharaon, sont de
l'an 1840 environ» ; la campagne de Senwosrit III contre Lotanu et
Skmm est d'une trentaine d'années antérieure. Le Voyage de
Sinuhit est un peu plus récent : ses mentions de [Lojtanu et de lâ
nous font descendre jusqu'à 1800-1750 environ^.
Les monuments de la fin du Moyen-Empire ne nous livrent pas
seulement de précieux synchronismes qui étabUssent qu'au dix-
neuvième et au dix-huitième siècles les Horites étaient les maîtres
du Sé'ir. Ils répondent encore à une question que le document
biblique ne permettait pas de trancher: celle de savoir à quel
rameau de la famille sémitique se rattachaient les Horites. Exami-
nant les noms contenus dans la liste de la Genèse, Stade en con-
clut ^ qu'on ne saurait décider si le peuple qui les portait était de
langue (^ hébraïque » ou « arabe », mais il penchait en faveur de la
première alternative. C'est plutôt la seconde qui est la vraie. Le
nom du scheikh de Lotanu, dans le Voyage de Sinuhit, 'Am-
mufnsi transcrit, si les apparences ne sont pas trompeuses, le
1. D'après la chronologie de Borchardt et d'Eduard Meyer, dont les résultats nous
paraissent définitivement assurés.
2. Cf. sur la date du papyrus de Berlin, Borchardt, /Egypt. ZeilscUrift, XXVIII,
p. 102, et Sphinx, loc. cit., p. 71, note 5. Le [Lojtanu est qualifié une lois, dans le
document, de [Lojtanu supérieur, ce qui indique que, à l'époque où lut composé le ro-
man, Textension du nom à la Syrie (ou peut-être seulement à un plan plus éloigné de
l'isthme égypto-syrien) était déjà effectuée. Cette altération du sens propre à Lotanu
indique évidemment une époque déjà éloignée de celle des inscriptions d'Amenemhat
et de Senwosrit.
2. Stade, Geschichte Israels, l, p. 121.
LES HORITES, ÉDOM ET JACOB DANS LES MONUMENTS ÉGYPTIENS 37
i235N^3' si fréquent dans répifçraphio minéo-sabéenneJ. Si nous rap-
proclions do cette IVappanto coïncidence les rappi'ochements pré-
sentés avec l'arabe par les noms d''Ana^ d'Uç•^ d"Esban^ l'exis-
tence de bao en arabe et sans doute en safaïtique ^ on trouvera
sans doute vraisemblable que les plus anciens habitants connus
du Sinaï étaient apparentés aux populations qui, de longs siècles
après l'époque où disparurent les Horites, nous apparaissent dans
le Yémen et dans des établissements de l'Arabie du Nord qu'on
est d'ordinaire porté à considérer comme colonies yéménites.
Avant de quitter les Horites, que nous ne retrouvons plus dans
les sources égyptiennes postéiieures au début du xviii« siècle,
nous devons signaler une conséquence, intéressante pour l'histoire
de la Genèse, de Tauthenticité et de l'antiquité désormais cer-
taines de la liste des aborigènes du Sé'ir. Wellhausen a justement
remarqué^' le caractère archaïque de ce document en notant que la
brève indication sur 'Ana, qui < trouva les yêmim dans le désert,
en gardant les ânes de son père », n'a pas d'analogie dans tout le
Vierbundesbuch, alors qu'on trouve en JE une loule de traits de ce
genre; Dillmann, Gornill et Holzinger ont admis que les matériaux
utilisés dans la liste proviennent de J Nous voyons maintenant,
quelle que soit d'ailleurs la voie par où le catalogue horile s'est in-
troduit dans la Genèse, qu'il faut remonter, pour Toi-iginedu docu-
ment, à une date bien antérieure à celle des plus vieilles couches
littéraires du Pentateuque. Par quels intermédiaires a passé, avant
de parvenir jusqu'aux historiographes d'Israël, cette liste d'un
peuple dont l'agonie a dû commencer, comme nous allons essayer
de le montrer, dès avant le milieu du second millénaii-e? ('ouiment
expliquer la présence, parmi le dénombrement des tribus, d'un
débris de légende patriarcale horite, tel que le fragment relatif à
'Ana? Bornons-nous à saluer, dans les versets 20-'28 du chapitre
xxxvi de la Genèse, le document le plus vénérable par l'âge que
nous ait conservé la Bible tout entière ^
1. Halévy, 2i3, 1. 10 ; 244, l. 1 ; 4o2, 1. 3 ; 474, 1. 4; lo6, 1. \ ; lo8, 1. 1, etc. Le rap-
procliement, en germe dans Maspero, Recueil, t. XVII, p. 76, a été proposé par Hommel,
Allisrael. Ueberliefemiirj, p. 5.
2. Cf. Robertson Smith, Journ. of Pldl, IX, p. 90, et Noeldeke, ZDMG., XL, p. 1G8.
3. Cf. Wellhausen, Reste arab. Heidenfhums, p. 6G ; Buhl, Edomiler, p. 40.
4. Cf. Dillmann, Genesis. 6» éd., p. 381.
5. Cf. Rob. Smith, loc. cit., p. 90 ; Xoeldeke, Beitraye z. sem. Sprachii:., p. 78.
6. Wellhausen, Composition des Hexat., 3" éd., p. 49.
7. Une remarque encore. Depuis Kwald, on a souvent rapprooht'^ (encore Gunkol,
Genesis, p. 355) du nom de Lotan celui de Lot, l'ancêtre d'Ammon et (h; Moab ; on allé-
guait, en dehors de l'identité des noms, que Lo. qui féconde ses lilles dans une grotte
38 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
II
A quolle époque les Édomites se sont-ils installés sur le Sé4r à
la place des Horites ?
Le Voi/age de Simihit nous a fourni le terminus posl quem.
Un autre texte hiératique, inséré dans le papyrus Anaslasi VI,
marque la limite inférieure. Un document administratif du temps
de Seti II ' nous apprend que les garde-frontières de rOuâdy
Toumilât ont donné permission de passer sur les terres du Pha-
raon pour y faire paître ses troupeaux, à une bande de l^ôm
(Bédouins) û'Aduma : le groupe hiératique transcrit par ce dernier
mot représente, lettre à lettre, ûtin.
Ainsi, sous un règne qui se place dans la deuxième moitié du
xni^ siècle, des enfants perdus d'Édom, nomades et pasteurs, sont
signalés à Fextreme-occident du désert égypto-syrien. Ces misé-
rables qui sollicitent humblement c< l'autorisation de s(^ nourrir,
eux et leurs troupeaux, sur les tei'res de pâture du Pbaraon, soleil
de toute contrée » ne peuvent venir que de TEst.
Comme Fa dit Baudissin-, le texte précité oblige à admettre
qu'au moment de sa rédaction ou bien le domaine des Édomites
empiétait largement (à l'ouest de T'Araba) sur le territoire sinaï-
lique ou qu'ils n'occupaient pas encore de territoire fixe. La liste
des rois édomites consignée, à la suite du catalogue horite, au cha-
pitre xxxvi de la Genèse (31-39) nous oblige à choisir la première
alternative. Elle énumère la série des chefs qui se sont succédé à
la tête du peuple édomite avant que les rois d'Israël régnassent
(en Idumée), c'est-à-dire sans doute avant David ^ ; la série com-
prenant huit noms, il est à croire que le plus ancien des chefs
est un « homme de la caverne », partant un "^^iH, ce dernier mot étant rattaché à 'lin
«caverne». Mais du moment que Hori est un ethnique, poité par une population domici-
liée à l'est du INil inférieur, loin des troglodytes dont on a signalé les demeures rupes-
tres dans la région d'Eleuthéropolis et sur la montagne d'Es-Sera, le trait de la caverne
ne saurait plus servir à relier Lot à Lo.tan. Réduit comme base à l'assonance, le rap-
prochement n'a plus rien de plausible : le Lot de la Genèse est parent d'Isaac et partant
d'Édom, non de Hori qu'Édom a supplanté.
1. Pap. Anastasi VI, vi, 14. Cf. sur ce texte Max Millier, Asien und Europa, p. 13o ;
Buhl, Edo^niler, p. 5C ; Spiegelberg, AufenthalL Israels, p. 24. Les doutes élevés par
Winckler, Gescldchte Israels, I, p. 189, contre l'identilication d"Aduma et d'Édom ne
sont i)as fondés.
2. Baudissin, Realencyld. f.proL. Theol. u. Klrche, V, p. 16o.
3. Cf. Gunkel, Genesis, p. 356.
LES HORITES, EDOM ET JACOB DANS LES MONUMENTS EGYPTIENS :{9
désiu^m's, Bi^la', fils de Jjc'or, api)ailioiit (l(''jà au xiii® siècle \ si
même il n'est antérieur. J.es capitales édomites de l'époque de
Bêla' et de ses successeurs appartenant vraisemblablemen^t à la
région de T'Araba, l'arrivée sur la marche orientale de l'Egypte
d'une bande détachée du gros du peuple indique bien que, dès la
vingtième dynastie, les « lils d'Ésaii» occupaient sinon, comme l'a
dit 3Iax Millier-, toute la largeur du désert égypto-syrien, de la
dépression de T'Ai-aba à la dépression de Suez, du moins une
grande partie de cet espace.
La précieuse notice enregistrée par le scribe du papyrus Anastasi
ne nous apprend donc pas seulement que sous Seti II les Kdomites
étaient fixés sur le Séir; elle atteste qu'ils y étaient puissance
dominante et que sans dout(; des débris seuls des populations
antérieures y coexistaient encore avec eux. Elle perm<;t, par con-
séquent, dinférer que leur établissement sur 1 ^Vraba était déjà, à
l'époque de Seti II, effectué depuis un temps appréciable. La Bible
invite à la même conclusion ; elle ne fait pas commencer l'occu^
pation du Sé'ir au règne de Bêla', fils de Bc'or, contemporain,
suivant l'audacieuse et séduisante hypothèse' de Wellhausen^, de
l'exode des fils dlsrael, mais aux jours du légendaire Ésaii, syn*
chronique à J&cob et à la descente en Gosen. Les documents égyp-
tiens vont nous permettre de conjecturer à quel point de la longue
suite d années qui sépare la dernière manifestation de l'existence
des Horites (début du xviii« siècle) du moment où nous avons con-
staté qu'Kdom a déjà atteint toute sa puissance (fin du xiii° siècle),
il convient de placer Taj-rivée d' « Ésaii ».
Vers le moment où nous avons placé la date de composition de ce
Voyage de Sinuhlt, qui nous livre la dernière mention de noms
horites vivants, commence pourTÉgypte une période de deux siècles
environ (elle se clotvei's loTO), lugubre moyen âge entre les ères
brillantes et glorieuses du Moyen et du Nouvel-Empire. Ce fut une
période d'anarchie, pendant laquelle TÉgypte divisée n'eut pas le
loisir et la force d'entreprendi*e au-delà de ses frontières des expé-
ditions comme celles de la douzième dynastie ; période d'extrême
misère documentaire, la plus pauvre en faits peut-être des cinquante
siècles où nous pouvons suivre l'histoire de la vallée du Nil, la plus
mal connue non seulement de la science moderne, mais déjà des
anciens. C'est vej's la fin de ce dark lime (au plus tôt vers lOoO,
1. Cf. Wellhaust-n, IsraelU. u. Jiklische Geschichle, 5" éd. p. 11 ; Spiegelber?,
Aufenthall Israels, p. il.
2. Max Millier^ Asieii inid Europa, p. 13j.
3. Wellhaujeii, loc. cil., p. lU
40 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
peut-être seulement vers dOOO) que se produisit un des événements
les plus mystérieux de Ihistoire de l'Egypte : l'invasion des
Hyksôs. Nous ne pouvons entreprendre ici la critique détaillée
des opinions communément acceptées à ce sujet, ni surtout la dé-
monstration de l'absolue fausseté des renseignements fournis sur
l'époque dite des Hyksôs par les Aigyptiaka attribués à Mané-
Ihon^ ; nous nous bornons à mettre en lumière ce qui intéresse
directement l'histoire des Sinaïtes.
Les Hyksôs étaient, suivant une doctrine recueillie sans convic-
tion par Manéthon^, confirmée parle témoignage, singulièrement
méconnu, de Polyen ^, des Arabes. Les sources grecques, si tar-
dives qu'elles soient, reflètent correctement une vieille et authen-
tique tradition égyptienne : en effet, les textes de la dix-huitième
et de la dix-neuvième dynastie, donnent aux envahisseurs le nom
d''Amu ', désignation générique des Bédouins du Sinaï sous le
Moyen-Empire. Le nom même de Hf/ksôs ne signifie pas autre
chose. On a reconnu depuis longtemps qu'il faut y voir, non le
nom national des étrangers, mais une désignation de leurs chefs ;
Oxaw; transcrit hiq Sosu « scheikh des Sôsu». Les deux termes
de cette expression nous ramènent également à l'isthme égypto-
syrien : hiq est le titre constant des chefs des tribus nomades,
porté par le seigneur du Lotanu dans le Voyage de Siniihit et
les inscriptions plus haut citées du Sarbut, comme par les princes
du groupe de Y'qb-Hl sur lesquels nous aurons à revenir; Sôsu,
d'autre part, est l'appellation habituelle, à partir du début du Nou-
vel-Empire, des Nomades campés à l'orient du Delta, et, par exten-
sion, des Bédouins égarés en Syrie. A Fépoque où l'expression a
été formée, on avait conscience encore du caractère et de la patrie
véritables des « Pasteurs ».
On pourrait donc penser que l'invasion des Hyksôs ne fat guère
qu'un incident un peu violent de l'éternelle poussée des nomades
contre les terres fertiles des sédentaires, un épisode, assez étroi-
tement localisé, du mouvement qui devait après de longs siècles
aboutir à la conquête de l'Egypte par l'Arabie galvanisée et grou-
pée par rislam. Mais l'événement fut moins simple. H paraît, en
effet, qu'à côté des aborigènes de l'isthme, le flot envahisseur com-
1. Nous essaierons de montrer, dans un autre travail, que l'invasion dos Hyksùs n'a
pas couvert l'Egypte entière et a sans doute été limitée au Delta oriental, et (ju'il n'y
a pas eu en Egypte de dynastie de Hyksôs. Cf. infra, p. 42, note 1.
2. Manéthon, dans Josèphe, Contre Apion, I, xiv (82).
3. Polyen, VII, 4.
l 4. loscr. de Stabl-Antar {Hec. Travaux^ III, p. 2) ol Pap. Sallier, 1.1.
LES HORITES, ÉDOM ET JACOB DANS LES MONUMENTS ÉGYPTIENS 41
prenait un élément d'autre origine. L'inscription d'Hatsopsit note
qu'au milieu des 'Amu se trouvaient des Sm'm ou i>'?;i ^ : nous
avons ici un nom nouveau, inconnu à la période antérieure, et
sans doute aussi une population diiïérente de celle ((ui était anté-
rieurement classée sous le terme d'Aniu, puisqu'on prend la peine
de l'en distinguer expressément. Sm'm ou S m est, suivant tout(;
apparence, un mot purement égyptien qui signifie étranger KVqx-
pi'ession singulière « les rtrangers qui <Haient parmi les 'Amu »
indique évidemment un groupe marqué d'un caractère d'exotisme
particulièrement frappant, et qui tranchait sur le fond des Sinaïtes,
ennemis, mais ennemis traditionnels avec lesquels on était fami-
liarisé. L'incursion des Pasteurs a donc jeté sur la vallée du Nil,
mêlés aux Bédouins limitrophes du Delta, des nouveaux venus de
provenance plus lointaine, que l'Egypte ne confondait pas avec ses
vieux voisins horites-^
Résumons les résultats acquis : vers la fin du xtu» siècle, le
Delta suhit les ravages d'agresseurs dont le noyau était formé
d'Amu, c'est-à-dire d'Horites, mais dont une partie appartenait à
une couche ethnique distincte, originaire d'un point situé au-
delà de la zone où l'Egypte plus ancienne situait 'Amu. Qu'est-
ce à dire, sinon que l'invasion des Pasteurs a réalisé, sur une
échelle extrêmement limitée, un phénomène dont l'histoire des
migrations de ])euples présenterait sans peine de nombreux
équivalents? Les Germains qui pénétrèrent sur les terres de l'Em-
pire romain ne s'étaient ébranlés que sous la poussée de masses
plus lointaines, qui devaient à leur tour faire en Occident de
sinistres apparitions; avant d'a/Tecter l'aspect ethnographique des
provinces civilisées de l'Occident où elles fmirent par aboutir, les
invasions modifièrent la face des régions qu'elles avaient tra-
versées.
Nous supposons qu'issu d'un point extérieur à l'isthme égypto-
syrien, le (lot des Pasteurs charria à son arrivée sur le Nil des
éléments disparates : des bandes de Sinaïtes ('Amu) qui n'ont
pu appartenir qu'à la vieille race dont étaient Hori et Lotan, et des
émissaires des populations, venues de plus loin, dont l'approche
1. L'extrait de rinscription d(^ St;il>l Aiitar dans liée. Travaux, IH, p. 2, indiqiui
Sm'm. S'm est donné par l'c-dition plus compI«'te du texte publiée par (Jolénischeff dans
le même Recueil, t. VI, p. 20, pi., 1. 'M. Les deux formes semblent également plau-
sibles (cf. Max Mùller, Asien und Europa, p. 199, n. 1).
2. Golénischeff, Recueil, III, p. 2, n. 3, et Max Millier, Asien und Eut'opa, p. 199.
3. C'est Max .Mùller qui a indiqué nettement la distinction entre les Élranf/ers et les
'Amu (Dée Hijksos, dans Mitteil. d. vorderasiat. Gesellscha/'t, 1898, p. 113).
42' REVUE DES ÉTUDES JUIVES
avait mis en mouvement les peuplades jadis maîtresses du Mont
SéMr. Ce sont celles-ci que l'inscripLion de Stabl-Antar appelle les
Sm'm; ce sont peut- ôtre elles aussi qui reçurent d'abord le nom
de Sôsu qu'un âge postérieur, mêlant ensemble la vieille popu-
lation et la nouvelle, devait étendre à tous les Pasteurs sans ex-
ception.
On a accoutumé de ne considérer r«invasion des Hyksôs » qu'au
point de vue de ses conséquences pour l'histoire d'Egypte : nous
n'avons pas l'intention de montrer ici que celles-ci ont été infini-
ment exagérées, et que la recherche doit se dégager des hyperboles
de la légende égyptienne qui a amplifié l'occupation du Delta oriental
en une conquête de toute la vallée du Nil, imaginé une longue
lignée de Pharaons hyksôs ', assimilé aux guerres divines la cam-
pagne de libération d'Amôsis -. L'événement a sans doute eu une
influence plus marquée sur la destinée de l'isthme égypto-syrien.
Le Sé'iviiato sensu), balayé par les Sôsu qui poussèrent devant eux
ou entraînèrent à leur suite les 'Amu de race horite, ne put qu'en
être durablement affecté. Etant donnée l'extrême faiblesse numé-
rique des établissements humains que sont susceptibles de nourrir
la presqu'île et l'isthme sinaïtiques — le nombre des habitants delà
presqu'île ne s'élevait au début du xix° siècle qu'à 4 ou 5,000 envi-
ron •^ — une émigration, qui serait ailleurs insignifiante, équivaut
ici à la dépopulation. Ceux des groupes horites qui se jetèrent sur
le Delta s'y perdirent sans retour. L'histoire racontée par Manéthon
de la capitulation accordée par Amôsis aux 240,000 Hyksôs d'Avaris,
laissés libres d'aller fonder Hiérosolyma '', n'est qu'une grossière
altération delà vérité historique, destinée à harmoniser la tradition
égyptienne avec la version biblique de l'Exode : ce que le témoignage
d'un contemporain, Ahmos si Abina, nous laisse entrevoir du vrai
caractère de l'épisode final de la lutte contre les Pasteurs suffit à
nous assurer que les envahisseurs, rejetés dans la bourgade voi-
sine de Port-Saïd déjà décimés, — leur nombre ne pouvait dépasser
quelques milliers d'hommes et de femmes — ont été tués dans la
1. Les Apopiiis sont des Pliai'aons cryptions de pure race, membres d'une dynastie
qui a dû avoir pour centre Avaris. Le dieu local d'Avaris, Sutch, est une divinité na-
tionale dont le culte n'implique nullement l'origine étrangère de la famille royala : il
est déjà le dieu de Rà-Nahsi, dont personne n'a jamais songé à faire un Hyksôs. Ce
n'est que quand Suteli fut devenu une figure démoniaque assimilée aux Ba'al de
Syrie que ses adorateurs ont semblé des sacrilèges étrangers à la tradition égyptienne
et partant des étrangers.
2. Polyen, VU, 4.
3. Lottin de Laval, Voyage dans la péninsule du Sinaï, p. 240.
4. Manéthon dans Josèplie, Contre Apion, I, xiv. (89-90).
LES HORITES, ÉDOM ET JACOn DANS LES MONUMENTS K(iYPTIEN8 4;i
liilto OU rrparlis coinnio esclaves entre les soldais du Phaj'aon '. Si
l'on songe ([ue les tribus ou clans que la liste biblique place à la
tiHe de la nation borito, Lolan et Hori (Hori surtout, voisin immé-
diat d'Avaris), étaient les plus rapprocbés de la IVontièi-e ég\ plienne,
les plus directement sollicités par la ricbe pi'oie qui s'oiïrait à leur
faim de nomades, on admettra sans peine qu'ils ont dû être des
premiers à s'élancer à la curée, et que Lotan et notamment Hori
n'ont pu survivre à Tavenlure égyptienne et aux représailles qui
l'ont suivit;; (jue, s'ils ont maintenu une existence mist'rable, ils
n'ont pu préserver la situation éminente que la liste de la Genèse
leurassun; à la tète de bnirs l'rèriis; en d'auli'es tei'mes, que c'est à
la suite de la descente des liyksos en Kgypte qu'a dû se disloquer
le peuple borib^ tel (juil a|)parait au cbapitre xxxvi de la Genèse,
où Hori et Lotan en sont lesy;r//;z/ inter parcs.
Dans l'espace noir de cinq ou six siècles qui sépare le Lotan des
Senwosrit, des Amenembat, des Sinubit des Sôsu d"Aduma de
Seti II, nous iixons donc un point lumineux. Nous saisissons un
moment où la bande dései'lique qui joint le Delta à l'Asie a vu se
renouveler, au moins partiellement, sa population ; où les plus
notables de ses anciens possesseurs, les tribus prérogatives du
SéMr, Lotan et Hori se sont nécessairement dispersées, afi'aiblies,
peut-être éteintes; où une race nouvelle surgit, mêlée aux Horites,
à la lisière orientale de l'Egypte, pour n'en plus disparaître.
Tout porte à croire que l'orage qui, vers la lin du xvii« siècle,
a balayé le désert égypto-syrien, et a laissé dans les annales de
l'Egypte un long souvenir, est celui-là même qui a fondu sur
les Horites et a ruiné leur ancienne prépondérance; et tout invite
à reconnaître dans ceux des Hyksôs qui représentent un élément
distinct des Horites l'avant- garde du corps d'invasion dont les
Édomites historiques sont des traînards ari'êtés aux pentes occi-
dentales de T'Araba.
III
Y avait-il des Edomites parmi les audacieux qui passèrent le Nil,
les avant-coureurs que rKg}ple,un instant sui'prise, devait englou-
tir? On est libi'c de le supposer, mais seuls les amateuis dbypo-
I. Cf. Max. Millier, Die llyUaus, .iaiis Mitleil. li. vurderasiu/. Gesellsc/ui/l, 1808,
pp. 114 et 132.
44 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
thèses aventureuses penseront retrouver dans les Sm'm de l'inscrip-
tion de Stabl-Antar le clan do Sammà, fils de Re'uel, fils d'Ésau^
Il est certain que le gros dÉsaii, loin d'atteindre le Delta, s'arrêta
bien avant d'être parvenu à la région où nous avons trouvé établis
Hori et Lotan. L'État édomite, dont l'itinéraire de l'Exode d'IsraëP
jalonne approximativement par Qades et 'Éçion-Geber la frontière,
n'englobe, de Tistbme égypto-syrien, que la partie orientale voi-
sine de F'Araba et le centre; et, si le document du temps de Seti II
signale quelques Sôsu d"Aduma à l'ouest de la ligne frontière ainsi
circonscrite, dans le Ouàdy ïoumilât, il ne s'agit que d'une bande
d'aventuriers nomades que la faim a fait sortir du cercle de leurs
routes habituelles. La tranche occidentale de l'isthme, la seule que
les Égyptiens aient nettement connue ^,est donc restée extérieure à
l'aire des établissements édomites stables. Mais il est clair qu'elle a
dû être affectée par le passage du groupe ethnique dont les Édo-
mites se détachèrent d'abord et dont la tête de colonne pénétra en
plein Delta : il serait inconcevable que le fleuve dont nous observons
les alluvions aux deux extrémités de sa route, à Avaris d'une part,
sur T'Araba de l'autre, n'eiit rien laissé sur la section médiane de
son parcours. C'est, en effet, dans cette zone du Sé'ir occidental
que les textes du Nouvel-Empire mentionnent à de fréquentes
reprises les Sôsu, que leur nom apparente, d'un côté, aux Hyksôs,
de l'autre aux gens d'Édom '' ; c'est là également que la tradition
1. Genèse, xxxvi, 17. Le rapprochement serait, à tout prendre, moins invraisemblable
que celui de Sm'm avec U'Ô proposé par Glaser [Jehowa-Jovis, p. 3).
2. La délimitation ainsi obtenue n'a assurément de valeur que pour l'époque où le
document des Nombres a été composé (le mot de Stade reste vrai : la recherche qui a
pour but de fixer la uoute prise par les Israélites a l'intérêt de celle qui porterait sur
l'itinéraire des Burgondes se rendant chez Attila, dans les Nibelungen). Mais tous les
indices concordent à prouver qu'Édom n'a jamais dépassé qu'accidentellement la limite
occidentale indiquée par l'itinéraire.
3. Rappelons que, comme il a été dit plus haut (p. 35) la zone des intérêts égyptiens ne
s'étendait, au delà de la ligne du canal de Suez, vers le nord, que sur la région du Pelli
Désert où passent les routes de Syrie, vers le sud que sur le district minier du Sarbut
et du Ouàdy Maghàra. Le texte du papyrus Harris, qui signale la défaite des « Sa' ira
d'entre les Bédouins », est postérieur à la mention d'Édom dans le papyrus Anastasi VI
et la population visée est sans doute édomite (le document est du début du douzième
siècle) ; à cette date, les aborigènes comme Timua', Oholibama, 'Alwan étaient sans doute
assimilés ; faute de mieux, Ramsès IIÎ a fait razzier les misérables nomades du Sé'ir,
menu fretin que ses ancêtres eussent dédaigné.
4. Ce terme de Sôsu coudoie, dans les monuments de la XVIll" dynastie et des pé-
riodes suivantes, ceux de Monti, d"Amu, de Hôru (employés comme ethniques, le der-
nier aussi comme nom de pays) : ainsi Monti désigne, dans l'inscription d'Ahmos si
Abina, les Bédouins de l'isthme égypto-syrien et les habitants de la steppe de
'extrême-sud de la Palestine sur lesquels Amôsis, sitôt Avaris pris, va tirer ven-
LES IJORITES, EDOM ET JACOB DANS LES MONUMENTS EGYPTIENS 45
liébraïque place les plus anciennes résidences de Jacob et de ses
descendants : Gosen, le Horeb, Qades.
Nous arrivons à une conséquence indirecte, mais de liaute
importance, des constatations faites i)lus haut à propos d'Kdom.
Édom et Israël sont, dans la légende patriai'cale, des peuples unis
par la plus étroite parenté. Ésail et Jacob sont plus même que des
frères, ce sont des frères jumeaux; la convention généalogique ne
possède pas de moyen plus expressif pour affirmer Textrème affi-
nité, le proclie voisinage des origines. Si on se rappelle ({ue c'est à
Touest du Sé'ir d'Ésaii, dans la terre de Gosen, que la tradition
biblique relègue le berceau de la nation issue de Jacob, on se
demandera sans doute si ce n'est pas la vague qui, vers la lin du
xvii° siècle, a déposé sur les plateaux orientaux de fisthme les
éléments du futur Édom, qui a entraîné un peu plus loin, jus-
qu'aux portes de FÉgypte, le noyau (ou l'un des noyaux) du futui*
Israël.
Wellhausen ^ a émis l'idée que lorsque se fragmenta Isaac, la
nébuleuse où se confondaient Édom et Israël, Édom se consolida
d'abord ; celles des familles qui ne trouvèrent pas place sur le Sé'ir
ou qui, pour toute autre raison, se trouvèrent exclues de la nation
geance de l'invasiou des Pasteurs ; Hôru s'applique à toute l'étendue du VeLU Désert,
jusque vers Elusa, et même à toute la côte que nous appelons philistine et phéni-
cienne (cf. Sphinx, IX, p. 7^j et suiv.). Il ne faudrait pas croire, en raison de la
coexistence du nom récent et des mots anciens, que les Éiryptiens se sont rendu dis-
tinctement compte de la survivance de leurs anciens voisins liorites à côté des nou-
veaux venus. En réalité, les mots comme Hôru, Monti, etc. étaient passés dans la
langue pour désigner des espaces ou des populations du désert et ils continuèrent à
être utilisés par tradition ; dans aucun cas particulier, leur emploi ne suppose la per-
sistance du groupe ethnique auquel ils avaient été primitivement affectés, pas plus que
la mention de la Graecia dans Tite-Live ou de l'Allemagne dans Comines n'impliqnc
la conservation de la personnalité ethnique des Graikoi ou des Alamans jusqu'au pre-
mier ou au (luinzième siècle. Pour ne recevoir aucune force de l'argument tiré du
maintien des noms anciens, l'hypothèse d'une survie partielle des vieux groupes horites
dans la zone occidentale de l'isthme reste d'ailleurs extrêmement vraisemhlahle et
même nécessaire (voir infra, p. oO, ce qui est dit de BiUian). — Il va de soi que le
mot Sôsu, de son côté, n'a pas dû préserver longtemps le sens pvhnilif d'É Iran ger (ju'on
peut lui supposer et qu'il s'est rapidement étendu à tous les habitants de l'istlime sans
distinction d'origine ; dans les textes conservés du Nouvel-Empire, il ne signifie rien de
plus que « Bédouin sinaite » et il sert indifféremment pour les Horites et les popula-
tions ([ui ont peu à peu supplanté et ahsorhé les Horites, C'est sans aucun doute cette
signification conqjosite qu'il avait pour les Égyptiens qui ont appliqué l'expression
d'.cc Hyksôs » aux chefs des Sémites envahisseurs, et qui n'avaient certainement plus
aucun soupçon de la variété des éléments qui avaient collaboré à l'invasion du Delta
oriental. Ce dernier fait n'entame naturellement en aucune façon la valeur prohante que
nous avons assignée au terme en l'invoquant à l'appui de l'équation : Pasteur = Bédouin
du Sinaï.
1. Wellhausen, Gesc/iichle, o' éd., pp. 'J-10.
46 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
édomite formèrent l'embryon d'Israël. Dans notre hypothèse les
Bené-Ja'qob sont, comme les Édomites, des H///isôs restés en route
et sauvés, parla halte qui les arrêta au seuil de l'Egypte, du destin
fatal qui attendait leurs frères plus téméraires. Le Gosen est, en
eiret, i)i'esque extérieur à l'Egypte propre : la région avec laquelle
il coïncide ' n'appartenait au royaume pharaonique que politique-
ment, en ce sens qu'elle était en arrière du Mur du Prince élevé
vers le lac Tinisal)- pour « empêcher la descente des 'Amu » ; en
fait, TEgypte cessait avec la «terre noire >?, et la steppe située entre
le Nil et le Mur n'était qu'une continuation du désert, une marche
un peu plus surveillée que le reste des solitudes de l'isthme. Même
après que les Égyptiens eurent construit des établissements du-
rables dans ce district longtemps abandonné aux nomades et qu'un
canal y eut conduit l'eau du fleuve, il resta, par la nature du sol et
le caractère des habitants, plus désertique que nilotique. Il est sen-
siblement identique à la v terre du Pharaon » où les fonctionnaires
de Seti II ont donné droit de pacage, trois siècles et demi ou plus
après l'arrivée des Hyksôs, aux Bédouins d"Aduma; à l'époque grec-
que, il porte le nom caractéristique d'Apapia (au moins à partir de
Ptolémée II) et déjà Hérodote donne à la ville de Patoumos voisine
du canal l'épithète d"AûapiY|. Ainsi se résolvent les difficultés qui
faisaient obstacle à l'idée de rétablissement d'un groupe de nomades
tel que les Bené-Ja'qob dans le Delta, tant qu'on cherchait Gosen
dans un pays de culture, densément peuplé. On peut se les repré-
senter, sans invraisemblance, menant pendant de longues géné-
rations la vie pastorale en Gosen à la lisière des champs des séden-
taires; restant en contact {\e Âhir était une mince barrière) avec des
parents demeurés plus à l'est, au delà du Mur, sur les frontièi'es
d'Édom, vers Qades ou le Sinaï; s'évadant enfin quand les pro-
1. Le Gosen (ou plutôt Goscm, le rtai[x des Septante a préservé la forme originale)
est, d'après un document de basse époque, identique, en tout ou en partie, au 20^ nome
de la Basse-Égy]»te, c'est-à-dire à la région de Saft-e!-Hinné. Ce district, qui forme
aujourd'hui une des pai'ties les plus florissantes du Delta, n'était sans doute au
début du troisième tiers du second millénaire, pas encore conquis sur le marais ou le
désert. Mais le nom de Gosen couvrait k l'origine une contrée plus orientale encore
et plus rebelle à la culture et à la vie sédentaire. Cette extension sur tout l'Ouàdy
Tumilàt me paraît résulter du passage de VOde à Senwosril III qui loue le Pharaan
d'être « le rempart qui mure le pays de Qosm », Cette métaphore indique clairement
(|ue Qosm était pays fi-ontièrc ; de plus, elle doit renfermer une allusion directe au Mur
du Prince: le poète fait entendre (|uc mieux que le rempart, le Pharaon défend Qosm
contre les incursions des Bédouins, ce qui suppose (jue Qosm est sous la protection
immédiate de la ligne fortifiée qui couvrait la vallée du INil vers le nord-est. L'image
a d'ailleurs fait fortune dans la rhétorique égyptienne.
2. Cf. sur l'emplacement du Mur, Weill, Sphinx, VIII, p. 192.
LES IIORITES, ÉDOM ET JACOB DANS LES MONUMEiNTS ÉGYPTIENS 47
grès de la colonisation t'^^yplienne dans le Toumilàt et à ses alen-
tours leur eurent rendu Talniosphère iri'espirable.
Ce n'est pas innover que considérer la descente en Gosen comme
un épisode de Thistoire des Hyksôs, ou, plus précisément, de la
migi'ation qui, après avoir ruiné la confédération liorile, vint
s'abattre contre le Delta. Depuis qu'on a commencé à comparer les
traditions égyptiennes avec les récils du Pentateuque, on a été
frappé de certains ti'ails de ressemblance des (ils de Jacob, « pas-
teurs de troupeaux », avec les WoiilIve^; comme nous l'avons dit, la
relation manétbonienne, falsifiant le dénouement de l'aventure des
Hyksùs pour rbarmoniser avec la léj<ende biblique, présuppose Ti-
dentification des deux groupes d'immigrants. Josèpbe aiïecte, dans
le Contre Apioii, de prendre au sérieux cette combinaison, qui,
des milieux juifs bellénisants, a passé, avec Jules l'Africain, à l'bis-
toriograpbie chrétienne et môme à la science plus moderne : assez
nombreux sont les savants qui, au cours des derniers siècles,
ont entrepris d'accorder la thèse des /l(<7//;9^/«/t:^ avec celle de la
Bible. Nous ne nous arrêterons pas aux procédés imaginés pour
faire jaillir la vérité du rapprochement de deux sources presque
également légendaires'. Pour que la question pût être posée uti-
lement, il fallait non seulement que la ci'itique biblique eût fait
ressortir quelle masse de broderies romanesques surcharge, dans
la Genèse et l'Exode, un mince noyau historicjue, mais encore que
l'historiographie égyptienne se fût libérée des erreurs amoncelées
autour de l'aventure des Hyksôs par le compilateur des Aigf/ptlaka.
Cette deuxième condition, chose assez singulière, a été la dernière
à se réaliser. Ce n'est que d'hier que nous possédons les éléments
d'une chronologie égyptienne scientifique, et que nous sommes
débarrassés des dates fantastiques de Manéthon, qui reculaient l'ar-
rivée des Hyksôs jusque dans le troisième millénaire; ce n'est que
d'hier encore que, renonçant à voir en Manéthon la source capitale
et considérant en premièi'e ligne les documents égypiiens contem-
porains des événements ou peu postérieurs, on est parvenu à la
nolion juste de l'épisode d'Avaris - et partant à l'idée (jue l'Exode
ne pouvait avoir aucun rapport avec la soi-disant expulsion des Pas-
teurs. Parmi les devanciers qui ont admis la réalité d'une relation
entre les migrations hyksôs et Israélite, nous n'avons donc à tenir
1. Cf. les auteurs cités par Kurtz, Gesch. d. AU. Blinde!^, II, p. 178 ot suiv., et
Koeliler, Lelwhucli (1er bibl. Gesch., I, i» 2i4, n. I.
2. Ed. Mt'yer, Gesch. Alt. Ae;/., p. 214, tout vu reconnaissant le caractère Yérita])le
de la prise d'Avaris, concède encore à la tradition (jue les guerriers hyksùs ont pu pro-
liter d'une capitulation.
48 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
compte que des derniers en date \ particulièrement de Spiegelberg.
Le fait principal allégué par Spiegelberg apportera, à ce qu'il nous
semble, quelque appui à Ibypothèse que nous avons fondée sur la
vérilicalion par les documents égyptiens des données bibliques re-
latives aux Horites et à Édom. Nous i*eproduisons à peu près tex-
tuellement rai'gumenlalion du savant égyptologue de Strasbourg'-.
Les Hyksôs sont des Bédouins syriens qui s'emparèrent du royaume
pbaraoniquc et le dominèrent pendant deux siècles. Leurs rois
régnèrent sur l'Egypte à la façon des anciens souverains du pays,
dont ils adoptèrent bientôt la culture supérieure. Il est vraisem-
blable que ces conquérants sémites, quoique superficiellement égyp-
tianisés, gardèrent toujours le sentiment des liens étroits qui les
attacbaient à leur terre d'origine, et ils ont dû favoriser constam-
ment l'arrivée de nouveaux contingents de Sémites. On peut donc
conjecturer que c'est à cette époque que s'est produite la première
immigration de clans Israélites, celle que l'Ancien Testament per-
sonnilie dans les figures d'Abrabam et de Jacob. Ce serait là, à
première vue, une supposition arbitraire; mais elle s'appuie sur
le fait extrêmement remarquable que parmi les rois Hyksôs il en
est un qui s'appelle bî^ npj^"" = Ya'qob-el et porte la forme ancienne
du nom de Jacob ; le nom d'un autre prince hyksôs, Smqn, doit
peut-être être rendu par Siméon. On ne partira pas de là, assuré-
ment, pour identifier le patriarche Jacob avec son homonyme hyk-
sôs; si le premier avait été roi d'Egypte, la tradition en aurait su
quelque chose. Mais on a sans doute le droit de conclure qu'il y a
connexion entre la domination des Hyksôs et les Jakobstcimme^.
Des deux noms propres ainsi introduits dans le débat, nous
laissons de côté le second, Smqn, dont l'identité matérielle avec
celui de Siméon est loin d'être certaine. Mais Ya'qob-el '• doit nous
arrêter. Le principicule, dont un scarabée nous a conservé le nom,
1. Sethe, Goelt. Gel. Anzeiyen, i*è()'k, p. 9,37 ; Bissing, Gesch. Aegijplens, \k ;j8,
2. Spiegelberg, Aufenthalt Israels in /Egypteu, p. 28 et suiv, — Du rritinc ,
Aiqyplolofjiscke Randglosse7i zum Allen Testament, p. H et suiv.
3. Spiegelberg distingue les tribus de Jacob , qui avaient émigré en Gosen, de
celles d'Israël restées en Syrie. La question des ra[)ports de Jacob et d'Israël et celle
de la date de l'Exode restent trop obscures ])Our que nous puissions décider si Israi'l,
dont l'inscription triompbalc de Mcnepbtah atteste le domicile palestinien pour 1250
environ, comi»rend ou non les groupes échappés de Gosen.
4. H ne semble pas qu'il y ait lieu de douter de l'exactitude de cette transcription de
l'hiéroglyphique Y'qbhl (Sethe, Goett. Gel. Anz., 1904, p. 938). Une explication difle-
rente a été proposée avec une réserve méritoire par Max Miiller [Mitt. vorcler. Gesellsch.,
1898, p. 167j : la seconde paitie du mot serait égyptienne et l'ensemble signifierait
(( Ja'kob befriedigt ». Cet hybride paraît bien ]»eu vraisemblable.
LES HORITES, ÉDOM KT .lÂCOlJ DANS LES MONUMENTS EGYPTIENS 49
no régna assurément pas sur toute TÉgypte; il fut seulement le
chef do bandes qui n'occupaient sans doute j)as la totalité du
Delta. L'og>ptianismo do surface dont témoif];no son scarabée ne
doit pas davanlage faire illusion ; pondant lour brève domination,
les H\ ksôs n'ont guère eu le tomj)s do s'approprier une civilisation si
diiïéronlo de la leur (les Pasteurs faits prisonniers à Avaris semblent
bien èlro restés de purs Sémites) ot les scarabées ([u'ont fait graver
leurs scheikbs ne prouvent guère plus pour le degré de leur assi-
milation que les cartes do visite on français dont s'bonorentde nos
jours les notables musulmans de l'Orient.
Ya'([ob-el est la forme complète du nom tbéophore dont Ya'qob
est la forme apocopée. Ia) mot est identique à Tun des noms de la
liste triompbale de Tboutmès III' (premièn^ moitié du xv» siècle).
Nous ne savons malheureusement pas dans quelle partie de la
Palestine les Égyptiens ont rencontré ce Ya'qob-el (Max MûUer a
pensé à la Palestine centrale, vers le domaine de Dan etd'Épbraïm,
Sanda à Ja TransJordanie -j ; nous ignorons même si c'est là un nom
de localité ou do tribu ^. En présence de tant d'obscurités, toute
conclusion précise risque d'être imprudente. On peut cependant
croire, sans excès de hardiesse, qu'un lien existe entre Ya'qob-el
nom individuel et Ya'qob-el nom ethnique : soit qu'un Ya'qob-el
(qui n'est pas nécessairement identique à celui dont nous possé-
dons un monument, mais qui a dû faire partie de la même société)
ait réellement servi de souche à un groupe familial étendu, soit
qu'il ait été un chef ou un personnage notable qui a donné son
nom à un clan non fondé surla consanguinité '. Cette application à
1. Voir Ed. Moyer, Zeifschr. alU. W'issensch., 1886, p. 1 et suiv, ; Max Millier,
Asien und Etiropa, p. 162 et suiv., et Oriental. LUernlur-ZeiluiKj ^ II, .397; Holzin-
ger, Genesis, p. 268 ; Sanda, M'Utheil. vonler. Gesellsch., 1902, i». 00 ; Luther,
Zeitsc/ir. f. alll. U7.s\ç., 1901, p. 60 et suiv., etc.
2. S'il était certain, comme l'a pensé Maspero, que la partie de la liste qui avoisiiie
la mention de Ya'qob-el (n°102) se réfère à la Palestine méridionale, que Grr (80) est
Gerar, lihbu (87) Keliobot, Gczer du n" 104 le Gézer de la Judée, on pourrait su|q)oser
que Ya'qob-cl appartient au Negcb, et réside à proximité et au contact des Siisu du
Sé'ir. L'hypotliésc aurait l'avantage de rendre compte du rapport du Ya'qob-rl du
scarabée avec le Va'([ob-el de Tlioutmès III sans obliger à sujiposer ipie celui-ci repré-
sente ou bien un groupe hyksôs resté en route au moment de la marche vers l'Ki-'ypte, ou
bien une bande évadée du Sé'ir ou même de Goscn à la suite d'un premier exode.
3. Cette dernière alternative, longtemps perdue de vue, a été rappelée par Setlie
[Goelt. Gel. Anz., 1904, p. 938).
4. Noeldeke a indiqué ces deux hypothèses comme rendant compte dans la majorité
des cas du phénomène, fréquent et même normal chez les Sémites nomades, de la
désignation d'un groupe par le nom d'un individu, ancêtre réel ou supposé {ZDMG.f
XL, p. 157-158),
T. LI, NO loi. 4
^0 BEVUE DES ÉTUDES JUIVES
une collectivité dun nom personnel a été réalisée, de 1600 à 1475
environ, entre le Sé'ir oriental et un coin inconnu de la Palestine.
Est-ce coïncidence fortuite que la tradition hébraïque ait prêté une
fortune identique, dans les mêmes limites d'espace et même de
temps, au nom du héros et ancêtre Ja'qob ?
Cet indice d'une « descente en Gosen » n'est d'ailleurs pas isolé.
Nous avons dit que les Édomites ont absorbé une partie de la popu-
lation qui les a précédés sur le Sé'ir ; les listes à forme généalo-
gique traduisent en général ce fait par la fiction du mariage de
groupes horites (Timna', Oholibama)avec Ésaii ou son premier-né
Eliphaz ^ Si les « fils de Jacob » ont, en effet, comme nous l'avons
supposé, occupé la région orientale du territoire horite, il est à
prévoir que leur généalogie doit montrer quelque trace d'un croi-
sement avec les iosbé ha arec. Or le nom de la mère de Dan et de
Nephthali, servante de Rachel et concubine de Jacob, Bilha, a été
reconnu identique, par Dillmann ^ et Stade ^, à celui du clan horite
de Bilhan K Pour qui admet qu'il y a eu contact entre les « fils de
Jacob » et les Horites, rien de plus aisé à expliquer que Pinsertion
d'un neveu de Lotan dans la lignée des ancêtres d'Israël ^.
***
Les monuments égyptiens cités plus haut sont en grande partie
pour la science des acquisitions nouvelles ; les pierres qui fixent
le site et la date de Lotan, les scarabées des principicules hyksôs,
l'inscription de Menephtah avec sa mention d'Israël, ont vu le jour
dans l'intervalle des dix dernières années, A voir la rapidité et la
fécondité des découvertes, on peut rêver pour un proche avenir la
conquête de matériaux nouveaux qui imposeront avec la clarté de
l'évidence les résultats que nous disputons à la parcimonie de nos
textes. Tels qu'ils sont, les renseignements donnés par les inscrip-
tions hiéroglyphiques et les papyrus ont leur prix. En dépit de la
misère de notre information sur l'incident hyksôs, de Pétroitesse
1. Cf. Buhl, Edomilen.
2. Dillmann, Genesh, p. .387.
3. Stade, Geschichle, l, p. 146, n. 1.
4. La modification de la désinence, de Bilhan à Bilha, n'est pas troublante î le 'AJwan
horite répond de même au 'Aiwa édomite (Genèse, xxxvi, 23 et 40).
D. Steuernajjel, Eijiwcuideriaig, p. 43, au lieu de s'arrêter, comme Dillmann et Stade,
à nn rapprochement purement verbal, a conclu avec raison du nom de Bilha à l'exis-
tence d'éléments ijoritcs unis à « Rahel », Mais nous ne pouvons le suivre dans sort
aventureuse reconstruction de l'histoire des tribus.
LES nORITES, ÉDOM ET JACOM DANS LES MONUMENTS ÉGYPTIENS 51
de la fenêlrc ouverte du coté de TÉgypte sur l'isthme du Sé'ir, nous
possédons par eux des points de rep<^re qui pornicltcnl de recons-
truire avec probabilité une liistoire du désert égypto-syrien au
second millénaire conforme, dans ses grandes lignes, au sciiéma
qu'on peut extraire des récits l)il)liquos. Depuis quelques années,
la science s'est surtout monlj'ée attentive aux rapports de la culture
hébraïque avec la civilisation développée qui, issue de Babel, sMm
posa à tous les Sémites sédentaires du Nord. Ceux qui, sans mé-
connaître la capitale importance du rôle qu'y ont joué les éléments
« babyloniens », ne croient pouvoir expliquer l'évolution de la
société et de la religion Israélites qu'en mettant au point de départ
les formes simples d'une organisation de nomades, estimeront sans
doute qu'en nous faisant entrevoir les linéaments de l'épisode si-
naïtique, les documents égyptiens restituent à l'histoire du peuple
hébreu l'exacte perspective que le panbabylonisme a obscurcie.
Isidore Lévy.
CONTRIBUTION
A L'HISTOIRE DES GUEONIM PALESTINIENS
On'sait que les trouvailles de la Gueniza, et tout particulière-
ment l'écrit appelé « Meguilla d'Ebiatar », nous ont révélé ce fait
surprenant, que les chefs d'école palestiniens ont porté, à partir
du deuxième quart du xi^ siècle environ, le titre de Gaon, ou, sui-
vant le nom complet de cette dignité, de np:>-» liî^^ rn-'^iî-' ttî5^"i, mais
qu'à la suite d'événements politiques, le gaonat de Palestine ne
dura pas un siècle entier, après quoi les descendants de ces di-
gnitaires émigrèrent en Egypte. Le premier chef d'académie qui
prit le titre de Gaon fut FAaronide Salomon h. Yehouda, petit-fils
d'un certain Joseph ha-Gohen X^^ rr^a, c'est-à-dire Ab-Beth-Din. Il
eut pour successeur son fds Joseph (mort en 1054) ; mais pendant
que celui-ci exerçait la dignité du Gaonat, cette fonction passa au
prince Daniel b. Azaria de Babylonie, et ne revint qu'après la mort
de Daniel (1062) à Elia, fils cadet de Salomon (mort en 1084). Le
successeur d'Elia fut son fils Ebiatar, sous qui l'académie fut for-
tement battue en brèche par un fils de Daniel, nommé David, qui
se proclama exilarque en Egypte. C'est précisément l'histoire de
cette tribulation, ainsi que la chute de David et la délivrance de
l'académie qui en fut la conséquence, qu'Ebiatar raconte dans sa
Meguilla. Mais désormais l'école palestinienne ne put tout de même
pas se maintenir longtemps. Du frère d'Ebiatar, Salomon, nous ne
savons même plus avec certitude s'il exerça les fonctions de Gaon
jusqu'à la fin de sa vie ; mais nous trouvons un fils de Salomon,
Maçliah — bien qu'il porte encore le titre de npy^ 'j'in:^ r]:!-^*::^ ^«-i
— établi déjà à Postât en 1131, et aussi, encore vingt ans plus tôt,
un fils d'Ebiatar, Elia^
1. Voir mon article sur Éphraïm ben Schemaria dans la Revue, XLVIII, ISl et s.
où l'on trourera toutes les indications bibliographiques.
CONTRIBUTION A L'UISTOIRK DES GUEONIM PALESTINIENS 53
Or, il est intéressaiU dapprendre que les noms de tous ces Aa-
ronides (à l'exception d'un seul) se retrouvent dans un fragment de
la Gueniza, au British Muséum (Ms. or. 5549, fol. 1 r^ . Ce fragment
est une espèce de listede défunts, telle qu'il s'en trouve encore dans
la Gueniza \ et comme il renferme, de plus, d'autres particularités
remarquables, je le publie ici in extenso, avant d'en étudier le con-
tenu en détail.
>4D"i): pDT fiDsrt n^rr Noin N3a-n nd-^.td r^ainp nbni:; ni33
53n -lUîn Dm2N ni h p35"i nbiy?2n nann y^in-^ x:n^^
h^'n b-nar: -lUJn 2pyn nn ni2 piii i^r: -i^n pni:^ ni 73 p3Di
-mNn nujrr j'oirr^ :3-^-i nj: ^dt ^crn b-^bD n?:Dnn rnar .5
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g i! Dp:'-' 11^:1 pn^'O-" ^N-i inDH n72b;ai
îj* :i rjTobny n-«ab m:2D:n mp">r; m-«35m .20
Ainsi, la première partie de ce fragment (1. 1 à 7) énumôre les
membres suivants d'une famille - Noni p : Dosa, Josué, Abraham,
Isaac, Jacob et Josué. Ils sont tous représentés comme nobles,
savants et considérés ; toutefois nous ne savons pas ce qu'ils
étaient. Mais comme ce fragment a pi'obablement été écrit, ainsi
que nous le verrons tout à l'heure, en Egypte au xii^ siècle, il se
peut que le Josué nommé en second, en admettant qu'il soit fils du
1. Voir, par exemple, le fragment édité par Gaster dans Mélanges Kaufmann,
p. 241, n° XV.
2. C'est peut être ainsi qu'il faut expliquer le mot nîT^D-
î)i REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Dosa qui le précède immédiatement, soit identique avec AboU Sàïd
Josiié b.Dosa d'Egypte, en riionneiir duquel Juda Hallévi a com-
posé un poème débutant ainsi : :>u51!t^3 ^n"'i )121 m^ ^ Il est vrai que
cet Abou Saïd porte encore le suriioîii d'Ibn- np-ip^ qiie nous ne
trouvons pas dans notre document, mais. Dosa étant un i)om très
rare, Tidentification est extrêmement vraisemblable.
Quant aux chefs d'école énumérés, ceux qui se lisent aiix ligiièâ
13-19 sont les mêmes que les docteurs palestiniens que j'ai men-
tionnés plus haut. C'est d'abord (1. 13) Joseph, qui fut le chef de
cette lignée de Gueonim aaronides, et qui est nommé ici égale-
ment, tout comme dans un autre fragment de la Gueniza, édité par
Schechter- : p^2: piD l-^i rr^n pDn (ou C]Din"«) t]DT. Le Salomon qui
le suit (1. 14) doit être identique avec Salomon b. Yehouda, et il se
confirme de nouveau que Salomon, lui aussi, était un Aaronide
et que son père Yehouda ne fut pas Gaon, car il n'est pas men-
tionné ici. A Salomon succéda, ainsi que je l'ai déjà dit et ainsi
qu'il résulte de la Meguilla d'Ebiatar, son fils Joseph ; mais celui-
ci n'est pas cité ici, probablement parce qu'il fut, sans doute aus-
sitôt après son entrée en fonctions, évincé par Daniel b. Azaria,
et qu'il dut se contenter du rôle d'Ab-Beth-Din ^. Par contre, le
successeur de Jdseph, EHa, de môme que le fils et successeur d'E-
lia, Ebiatar, l'auteur de la Meguilla qui porte son nom, sont men-
tionnés aux lignes 15 et iQ. Du fils d'Ebiatar, Elia, nous savions
seulement jusqu'ici qu'il avait émigré à Fostât, où il acheta en
1111 le commentaire de Hananel sur Yomà, et où le Mouschtamil
du Caraïte Aboulfaradj Haroùn fut copié pour lui un an plus tard '•.
Notre document nous apprend maintenant qu'avant d'émigrer, il
fut membre de l'académie palestinienne, où il tint le rang de
a Quatrième », rang qui fut aussi occupé par Çadok b. Yosia,
« Troisième » sous Ebiatar, avant d'avoir été nommé à ce dernier
titre ^. Le Salomon nommé à la ligne 18 est identique avec l'homo-
1. Diwan, éd. Brody, 1. 1, n° 71. Cf. Ibid., les remarques, p. 17G, et Steinschiieider,
J'ew. Quart, iiey., XI, 329. Une lettre en prose rimée de Juda Hallévi à ce Josué se
trouve dans le tiième DiwcDi, t. II, n" 117 (réimprimée dans Brody-Albreclit, lyiD
•^^lUn, Leipzig, 1905, p. 99).
2. Saadyaîia, p. 81. Dans mon Schechter s Saadyana^ p. 14, l'expression "j'iT n"^D
est accolée par erreur au second Josepii.
3. Voir 'Bâcher, /. Q. R., XV, 84. Il est vrai que la Meguilla d'Ebiatar ne dit pas for-
mellement que Joseph ait été le fils et successeur de Salomon, mais cela résulte du
contexte. Ce Joseph n'est i)as du tout connu par ailleurs, et ne paraît pas avoir joué
de rôle important.
4. Voir ibid., 9o.
5. Meguilla d'Ebiatar, p. 2, 1. 19 : ■^Uî"'b\a nmb n,by •':9'i3nm-..
CONTRIRIITION A LMIISTOIRE DES GUEONIM PALESTINIENS 5»
nyme , frère d'Ebiatar, mentionné pfécédemmetit ; de môme le
Marliali de la ligne U) est le même que le fds de Salomoii H, éga-
lement cité déjà et qui vivait en 1131 à Fostât. Enfin, la femme qui
vient en dernier lieu, et dont le ilom n'est pas indiqué, est sans
doute idetifique avec Sitt Alma'a, la lîUc de Macliah, menlionné(3
dans le fragment édité par Schectiter (Saadyana, n» XLIII).
Gomme le nom de cette femme n'est suivi d'aucdri autre, notre frag-
ment doit avoir été composé vers le milieu du xn^ siècle, et com-
posé à Postât, où les descendants des Gueonim palestiniens jouis-
saient sans doute d'une certaine considération, et où il y avait in-
térêt, par conséquent, à révérer aussi le souvenir de leurs àïetix,
Que si notre fragment provient de Postât, on peut aussi éniettre
une conjecture sur les chefs d'école mentionnés aux lignes 9
à fi. Tous trois portent lo titre ribi:* bu: na^u:-» U35<^, ce qui
prouve qu'ils n'exei'çaient pas en Palestine. Nous voyons que
ceux de Babylonie nomment parfois leur académie ïi3"'u:^h n3>u5
nb'nà bu3 ; quant à eux-mêmes, ils se désignent atissi par liNts ou uji^'i
'2i>y^ "IIn:; nn'^U5\ mais jamais par nb"iâ bu: ï-în^u:"" u:n"i ^ Par contre,
nous trouvons des chefs d'école à Postât, qui se nomment ainsi,
par exemple Yosia b. Àzslria ha-Gohen , le cousin de l'exilarque
David b. Daniel, mentionné dans la Meguilla d'Ebiatar (p. 3, 1. 6);
de môme Natanel, qui fut en même temps Naguld, est appelé u:î<^
rîbi;x bu: nn''u:"' -. En outre, la désignation de nbn:;, appliquée à l'E-
gypte, a une histoire tout à fait à part. Quand David b. Daniel se
proclama exilarque à Postât, et mit en péril l'académie de Pales-
tine, le « Troisième » de cette école soutint avec la plus grande
fermeté que la dénomination de T^h^^ ne convenait qu'à la Baby-
lonie, et que ce pays seul, par conséquent, avait droit à un exi-
larque^. Nous avons conservé une protestation très énergique
contre cette assertion dans un fragment de la Gueniza, dont les
auteurs (ou l'auteur) étaient membres de l'académie de Postât et
1. Voii'> par exemple, roii-tùte de la Consultation pu])lice \^^à\' Harkavy, Stud. u.
Miit., IV, 88 : ^:D^^5< "^D^b nbi^bu: nn^ui-^n iy^ bt< ir^sb nNir^ tt nb^u:
n'py^' inx:; nn^u:^ u:i<n p^i^iu: "i3Dni< ivzn npj^-» Iin:; nn"»^»::"' u:us-i -«^Nn
'IDT. L'expression ;ibi:4bu: inD^u:'^n "^nTO revient aussi dans un fragment de la
Gueiiizâ édité par ScUeclitet- [Mélanfjes Bevliner, partie Uébr., p. 111, iilt.), qui pro-
viendrait de l'Egypte, et r|Ui appartient àU prfettiler tiferâ dU ±1" sièclfe, voir Revue,
XLVII, 139, et mon ScàéchtersSaadijanûy p. B, n° 1.
2. Vbii- J. Q. R., VIU, 534; kebUe, XLVUI, 164, n. 3. La fondation dune académie
à Fostàt pourrait remonter à Schenlaria h. Ellianan; yo'w Revue, l. c, 161.
3. MeQuilla d'Ëhiaiar, p. 4, 1, (> : fa^siCwSn ^5n3 ^bl nbi:i pIlT 1"^NU: '«....
î-n73ip73n bàn i^'i^tn ribi:; u;^i-i it< rtbis i^^npb ûbi^n nt nnnn û^?3DnS
'IDI 'u:^ m-«b:* n^bs^ ib^u: bnn^J y-in. Voir à ce sujet, Revue, XLVni,lG7.
d6 RE\'UE des ETUDES JUIVES
disent que TÉgypte peut également être considérée comme Dias-
pora, aussi bien que la Babylonie, d'autant plus que Joseph et les
autres ancêtres des tribus y ont vécu, et que Moïse y est né*.
C'est pour affirmer ce droit que l'usage semble s'ôtre établi ebez
les chefs de l'école de Fostât de se nommer nbr^ b^ rt3'«uî'^ ;aN^.
Pour ce qui est de ces trois chefs : Elia ha-Gohen, Salomon et
Menahem, il va sans dire qu'il est difficile de les identifiei-. D'après
al-Hiti, le Caraïte Samuel b. Ascher b. Mançoùr, surnommé Abou-1-
Tayyib al-Djebeli, aurait engagé une polémique contre un uni»
wn?D U3î<"i. Mais comme ce Caraïte appartient probablement au
X' siècle, le Menahem qu'il a combattu pourrait difficilement être
le même que l'un des nôtres, car le titre de nbr^ buî nn-'iii-' u:i^n na-
quit sans doute en Egypte, à la suite des faits que j'ai exposés, au
plus tôt seulement dans la seconde moitié du xi" siècle. J'ai iden-
tifié aussi le Menahem cité par al-Hiti avec un disciple de Saadia
qui porte le même nom '^.
Il est encore plus malaisé de dire ce que fut le Cahana men-
tionné à la 1. 12, et qui, tout en étant placé parmi des chefs d'école,
n'est pourtant pas désigné spécialement comme ayant exercé cette
fonction. Je remarque seulement qu'il y a eu à Pumbedita un gaon
de ce nom (Cahana b. Haninaï) ^.
Samuel Poznanski.
p. S. — Cet article était déjà imprimé, quand le fascicule d'oc-
tobre de la J.Q.R. (t. XVIII, p. 1-39) a publié une étude substan-
tielle de E. J. Worman, intitulée : Noies on the Jeios in Fustat
from Genizah Cambridge documents. Cette étude nous apprend
d'abord (p. 14) que le Maçliah ha-Cohen mentionné plus haut pré-
sidait un tribunal à Fostàt, qu'il a sans doute exercé aussi les
fonctions de chef d'école, et que les documents signés par lui
embrassent les années 1127-1138. Que si, dans ces documents,
il ne se nomme pas nbin bttî nD-ittî"^ ;ïJ5<^, mais aps^-» ';^î<r^ nn^uî-» uît^-i.
1. Saadyana, n» XL, f" 2 v°, 1. 14 : ï-;mt:n b23^n Y^nb rj^iin ûni:7û ^^....
et f» 4 vo, 1.1 : nnr^ n?3n "^^2^ T^riN n^rai uni yn^b riitnn û^ii:?2 yiN Nbrr
'l^^ "Tbl2 12 D"«:D bN Û'>2D ^T^ I^^T» ":0NT Ï12. Cf. Bévue, l. c, 169-170.
2. Cf. ma notice sur al-D.jelteli dans Jew. EncijcL, VIII, 10. Mais si le IVagment de
la Gueuiza mentionné plus haut (p. 24, n. 1) provient réellement de l'Egypte, il prouverait
que la dénomination de rîblwl y était déjà usuelle dans le i»remier tiers du xi" siècle.
3. Les personnes mentionnées à coté du fragment comme étant encore en vie (une
femme, puis trois hommes : Salomon, Moïse et Ismaël) pourraient, à cause de l'épi-
thète qui les accompagne, avoir appartenu à la famille des Ben-Dosa.
CONTRIBUTION A L HISTOIRE DES GUEONIM PALESTINIENS î;7
c'est sans doiUt» parce (|u"il a apporté ce liln; de la Palesliiicct {|ii'il
n'a pas pu réchaiiger coiitrn un nouveau.
Worman donne aussi la liste des chefs de Facadémie de Foslàt,
trouvés par lui, (pii ont pi'écédé Maçliah. Le premier est Yosiya,
([ui est identicpie, ce (jue Worman ne remarcpu' pas, avec le Yo-
siya 1). Azarya ha-Cohen nommé plus haut (il ilorissait en 1070-
lOHl). Ensuite vient un peisonnage, d'ailleurs inconnu, Salomon
1). Samuel h. )vb'û (sic), peu après 1082 (c'est ainsi qu'il faut lire,
1. 10, au lieu de 1028). C'est ensuite un Salomon ha-Cohen b. Yo-
sef, qui est désigné dans un document datant de 1002 comme at^
î-în-^ïî-^n, appellation correspondant à Ab Beth-Din \ mais qui reçoit
aussi le titre de n3'«;a"'n ^kSn. Puis vient Maçliah, et, après lui, un
cei'tain Samuel, pendant les années 1143-1 150 -.
- Si mon hypotbèse sur les trois chefs d'école de notre fragment
(1. 0-11) est exacte, en d'autres termes s'ils ont exercé leui's fonc-
lions en Egypte, c'est à-dire à Fostàt, il n'est pas impossible que
lo Ella mentionné à la ligne 0, étant donné qu'il est désigné comme
Cohen, soit un fils de Yosiya et ait exercé ses fonctions très i)eu
de temps, ensuite que le Salomon de la ligne 10 soit identique
avec Salomon b. Samuel b. lrb:j, enfin que Menaliem ait exercé
ses fonctions entre celui-ci et Salomon ba-Cohen b. Y^osef. Mais il
va sans dire que ce ne sont là que de vagues hypothèses, qui ont
besoin d'être confirmées par de nouvelles trouvailles.
Worman cite aussi (p. 12] une lettre adressée à Haï par les
membres de la synagogue babylonienne de Fostàt (ijnjj< 1373)3
inn^'ij'^ ÛU5 by nt^inpi-f û->"'b2::rî nossa û^bbDPT:!! mbnprt), dans laquelle
ils donnent au Gaon le titre de ïibis bu: na'^O'» *»::5<"i. Mais ici encore
1. Le tciiiic (11' 2N pour 'J'^T IT^D ai< se trnuv<' aussi dans la Mef/uilla il'Ehialar,
l»ai' exemple, 1». 2, 1. 19. Le dnciimeiit de 1092 en question est juiblié i>ar Selieclit<M-,
Saadi/ana, p. 81, note 2. Cf. Revue, t. XLVUL 166, note 3.
2. C'est i)i()l)ai>Iement le Nairuid Samuel b. Hananya, mais celui-ei etait-il aussi
elief d'école? — Entre Salomon b. Samuel b. "IT^bnû et Sabunon ba-Coben b. Yosef,
Wuinian place encttre le jji'ince Daniel, (jui aurait été cbef d'éeole en 1092. Mais le
document invoqué, (pii est identifpu; avec celui (|ui est cité dans la note précédente,
jirovient du tribunal de l'exilarque David b. Daniel, dont le i>ère, Daniel b. Azarya,
fut Gaon en Palestine, comme je l'ai dit précédemment. Woruïan cite encore, d'api'ès
des documents de la seconde moitié du xii* siècle et de la première moitié du xiir :
un prince Daniel en M6o, qui est |M'obablemcnt le même ((uo Texilarque Daniel b.
Hasdaï de Bagdad: Natanel ba-Lévi en 1160 et 1166, dans le«iui'l il faut voir dès lors
le Xaguid de ce nom mentionné plus liant. Puis vient Moïse, en 1171, c'est-à-dire Mai-
monide, et enfin, comme chef d'école, CUD" ûnn^N en 1212-1232, (pii n'est autre
(pi'Abialiam Maïmoiiide (sauf (pi'il faut compléter rt-jutliète en ipTn "C^LÎrri, voir
Monaisschri/'i, t. XLiv, 11 : pTHrî c^'^DH pnDi7:n nnn cmDN imm im?:
b8 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ce titre, que Haï ne polie nulle part ailleurs, tte peut s'expliquer
que comme étant familier atlx Juifs d'Egypte. Eu tout cas, il faut
ajouter cette lettre à la correspondance si maigre (j'en ai dressé la
listé dans la Revue, t. XLVIII, 161-162) échangée entre l'Egypte et
les Gueonim babyloniens, en y joignaiit aussi la Consultation citée
dans d"«3l73^p û'':ni;^ manujn, n*' 79 (fol. 24 <^^ 1. 3 : V^ ^i '^^ ^n '^^^
..«lairi Su3 131-1 '"'on S^sipnn T^ti-^n p dn s^bw^ nsujn tnN "j^iàyt]
'151 "lî^iat u:-n^D m:uj-i^Ei a-^suj Ypi2 êd-'-iii^t^ irasbt] nb^iua 13d).
S. P.
LE COMiMENTAlUE DU PENTAÏEUQUE
ATTIIIBIÉ A R. ASCllEIi BKN YEIIIEL
Dans le Hadar Zekènim (Livoui-ne, 1840) se trôiive imprimé,
d'après un manuscrit datant de 1504', à côté d'une Tersion des
TossaJot sur le Pentateuque, un autre commentaire du Penta-
téiique, appelé '^''^in. L'éditeur, Samuel Ibn-Yoli, et les rabbins de
Livouriic signataires de l'Approbation attribuent ce commentaire
à R. Asclier b. Yebiel. Cette indication est reproduite par les bi-
bliograpbes, par Jellinek, Bâcher, Epstein, Gross- et d'autres en-
core. Il est tout à fait singulier qu'aucun de ces savants n'ait
conçu de doute sur l'attribution à Asclieri de cet ouvrage, car uhe
simple lecture un peu. attentive éveille nécessairement la défiance.
Mais la paternité d'Ascberi ne doit pas seulement être révoquée
en doute, on peut même démontrer jusqu'à l'évidence qu'il est
impossible que R. Ascher béh Teliiel soit Fauteui' de ce commen-
taire qui lui est attribué.
Et d'abord il est exlrèmcment douteux qu'Ascber ben Yebiei
ait jamais écrit un commentaire du Penlateuque. Déjà Azoulaï lait
remarquer que Jacob b. xVsclier, dans l'introduclion de ses mwSn^ns,
1. C'est peut-être le tnèine niiuuisorit que mentionne Azoulaï. Schem lui~(inedol.,
I. p. 34 dans l'éd. Ben Jacob.
2. Ben Jacob, Otzar ha-Sef'arint, p. 134; Steinsclmeider, Cal. lioilL, \\. 751,
n° 32; Jellinek, Bel Aw-.V/Wy-rt.sc/t, V. p. loG et suiv. ; Buchev, Die jUdi se /ie iiibel-
exegese, p. 91, 100; Kpsteiu, 3/o.N'e.s ha-Darsc/ian ans Xcn-bonne. {» lo ; Gross, Gallin
Judaica, p. 746.
60 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ne mentionne pas de commentaire de son père. Mais, pour dé-
fendre contre cette ol)jection son garant, le personnaj^e considé-
rable ^bm:i û-T.xj qui lui a parlé d'un commentaire manuscrit d'A-
sclieri sur le Pentateuque, Azoulaï s'efi'orce de faire taire son
scrupule criti([ue en sii))posantqLie Jacob ben Ascber n'a peut-être
pas connu le commentaire de son père : n^^bj^-^Mn ^b^u iJzi^j^ Nb d5< '.
Pour admettre cette singulière explication il faudrait croire que
Jacob b. Ascher resta en Allemagne après le départ de son père.
Dans ce cas, il serait possible, à la rigueur, que le commentaire
composé par le père en Espagne fût resté inconnu au fils en Alle-
magne. Azoulaï parait, en effet, être de cet avis, en disant que ce
commentaire ne lui était pas parvenu et, plus loin (p. 86, n« 28) :
■^\sb wsmb t:d^lS73 y^: û-»-n::- bra n-py^ nrnm « Jacob b. Ascber avait
quitté l'Allemagne. . . » Mais comme il est constant que Jacob ben
Ascber est allé en Espagne avec son père et qu'il est môme mort
dans ce pays -, l'idée qu'il n'a pas connu le commentaire de son
père, avec lequel il a toujours babité dans le même pays, n'est pas
seulement, comme Azoulaï le remarque lui môme, étrange ^21
nr), mais même tout à fait impossible Si Ascheri avait composé un
commentaire du Pentateuque, Jacob b. àscher n'aurait pas man-
qué de le connaître. Or, qu'il ne l'ait pas connu, c'est ce qui res-
sort, non seulement du fait relevé par Azoulaï, mais encore, et
avec beaucoup plus de certitude, de la circonstance suivante : dans
le corps de son commentaire •\ Jacob ben Ascher rapporte vingt-
et-une explications et interprétations au nom de son père, sans
employer même une seule fois Texpression : b"T i^"i< dpd ■ mon
père a écrit. . . », ainsi qu'il fait dans les Toiirlm, ou dans le com-
mentaire lui-même, quand il y cite Nabmani et Ibn Ezra.
Il est vrai que les expressions par lesquelles il introduit les ex-
plications de son père ("«Dmi^ ;yty\\!< ^-itûwS p'^^12 p^'î;>ii2 ,î<"Nb r^;l5p^ï^
b"T ï5"2<nn 5^"i^ b"T ^\snn N"i^ ';nu:b ^tûn im"i n-in "^nfi^j sont aussi
employées pour des emprunts faits à des ouvrages, mais ici elles
font l'impression de se rapporter à une tradition orale. C'est même
dit une fois explicitement : b"? ;::"i<"in tî"i< "^b '^sn (sur Gen.,i, 30).
Pourlant Geiger '• croit que Jacob ben Ascber a connu aussi des no-
i. Scheni Jia-GiœdoL, p. 34 dans l'éd. Ben Jacol).
2. Cf. la note de Gassel sur les Consultations rm^T^ iTllnT, p. 60 Z» ; Graetz, Vil,
p. 3i(> et suiv. ; V^'eiss, Ziir GescJdchle (1er Tradition, V, p. 118.
3. Il s'agit aussi bien du Gomineutaire lui-même (Zolkiew, 1806; Hanovre, 1838) que
des mN"lî:"lD souvent imprimées sous le titre de D"'"nûri b^3. Tous deux ne for-
maient primitivement qu'un seul ouvrage.
4. WissenscJuiftliche Zeitsckrift, IV, p. 400.
UN COMMKNTAIRK DU PKNTATECnlJE 61
ticcs écrites do son père, « parce qu'il cite deux fois ses propres
paroles (V't '»25"î<nin î<"n li^b), et qu'il en indique une fois la fin
par l'addition des mots : jusqu'ici (^":>) ». Se réféi'ant à Goiger,
Zunz ^ aussi |)arle di; « gloses d'Ascheri écrites sur le Penta-
teuque ».
Mais nous allons prouvai' par un exemple, empriiiiti' au com-
mentaire même en ([uoslion, (ju'on peut introduire par l'expression
'd ';i;2:b la citation ûo paroles sim{)l(Mn(Mit (uitendues. Il y est dit,
f° 5(S aj s. V. ^yi2^ : . . .V't ^T3Du:î< Il 'n nnn ^dto -^nrTjO pN « J'ai en-
tendu de la bouche de Dan Aschkenazi... », ce qui n'empêche pas
qu'on lit ensuite : V't y-n ^ydh iïitt, « tels sont les termes de... ».
L'opinion de Geiger est encore contredite par les trois citations con-
tenant l'eulogie Y':f, formule usitée pour les vivants (éd. Hanovre,
o4c, Î59a, 69 rt). Il est difficile d'admettre avec Geiger que Y'::"' soit
une faute pour V'::t, alors que la première formule est reproduite
à plusieurs reprises et au milieu de passages qui contiennent la
seconde, et surtout s'il est vrai que, comme h; dit le premier édi-
teur, le manuscrit qui a servi à son édition était écrit de la main
même de l'auteur. Voici tout bonnement la clef de l'énigme : Ja-
cob ben Ascher a mis par écrit les explications qu'il cite au nom
de Y'::'^ U5"fiînn 5^"^ du vivant de son père ; ensuite l'eulogie Y'i"»
s'est simplement conservée lors de la rédaction du Commentaii-e.
S'il avait eu sous les yeux des « notes écrites » de son père, cette
eulogie serait inexplicable. Deux exemples montreront la justesse
de cette explication.
Dans le commentaire qui nous occupe, Baïuch le Français est
cité comme mort, Hadar Zckènim.la, tandis que le nom du
môme rabbin est suivi, 36 ô, de l'eulogie Y'"i3. D'autre part, Yomtob
b. Abraham de Séville (Ritba) a mis la dernière main à ses No-
velles sur Aboda Zara en 1342-^, ce qui n'empèchi» pas qu'il y cite
ses maîtres, Aron lui-Lévi et Salomon b. Adret, avec l'eulogie "i":,
ou Y'-i5 (7 0, I3«, \^a, V^b, 21 b, 33 «, b, 34a, 38^/, <^, etc.). Or,
Aron ha-Lévi est mort [)eu après 1300 et Salomou heu Adrol en
1310. Seule mon explication rend- fac'ilement com[)te de ce phé-
nomène •^
Mais, en admettant même qu'en dépit de tous les arguments
contraires, Ascheri ait éci'it un conunentaire du Penlateu(|ue, celui
1. Zur Geschichte, p. 102.
2. C'est l'indicaliuii qui se lit il la lin : riNTÛ' ta'^o'r^^ Dw^^n P^'J ...s'iSCm
3. Il en est de mètiic pour "^"3 et 5"T concernant Naliniani dans les sclidlies de
Ben xVdret sur Neilarim et Yebamol. Cf. Perles, /<. S. ben Ailereth, p. 80.
62 PEVlîli DES ÉTUDES JUIVES
que nous lisons dans le Hadar Zekènim ne peut pas être de lui,
et yoiri pourquoi :
1. Nous avons déjà dit que Jacob b. Ascher cite dans son corjj-
mentaire vingt-et-une explications et interprétations au nom de
son père, dont seize dans le Commentaire proprement dit (^ 6, 8 «,
^b, Ma, 14«, iorf, 18Ô, 36 <^, 39^/, 44 a, 53 ô, Uc, 59«, 64c,
9() a] et cinq dans les mi^nD-iD (Gen., xv, 6 ; xxxi, 33 ; Exode, xvi, 21 ;
xvni, 1; XXI, 14). Or, notre commentaire n'a pas la moindre trace
de vingt de ces explications. Ce fait suffirait déjà, à lui seul, pour
dénier la paternité de ce commentaire à Ascher b. Yeliiel. 11 est
vrai que l'une de ces explications d'Ascheri se trouve effectivement
dans notre commentaire. Mais il est pour cela une raison fort
simple : le même développement se trouve dans les deux recen-
sions des Tossafot sur le Pentateuque. C'est à celles-ci qu'ont
puisé à la fois notre commentaire et Ascheii. On ne doit pas
s'étonner de voir citer une explication des Tossafot au nom d'A-
scheri, étant donnée sa prédilection bien connue pour cette litté-
rature et le fréquent emploi qu'il en fait. Pour faciliter la compa
raison, voici les passages en question.
Jacob b. Ascher (64 c) :
&:>:: n?3iN h"ii ^"«nn n"n"i
to-iujb^ pt: t^iitiu: *;^373rî ï-rîm
Nbuj nuîTD rr^si -nno .nnpn b^nnrt
1373 r!37an li^n^ ""Dn ts:» n73'^ 1ph^
,r;b3>73bi û-i^ab'w:
Commentaire du Rosch (54 h) :
\wi^ "^sa 13532 ï-rb:>72T uînn 137:1
■^ib "^snt: bi'i:» rT-^ïiuj ^cb rrbnn
n"i73T nrjpT p;!:-):^ "^ib ■»3m nww^
tD'iUjb^T riT '{■«5tt31 (Gen., xlvi, 11)
•^Db J-rbnn nrrp ^33 -12735 nb3>73i
imN^r tz5n^b:5' r-ni3:^n np"<:'i2î
Sj' n-^^sTr? ^^b .mn3T73ïn inbujm
(ûrjb;::) ^"ya-Q 'ibs un aa iiuî-is ^33
ribnn nnp 123 msttb •'n'iiii:[«5]
m2ï:b î<bo "j-iuîn^ "^33 rr^anb i<b
Tossafot, dans i)aaf Zekènim, 046 :
\25in p72^ S'^^'buî i-^i^au; "^sb .drr tzi:; ]i^i^ "^33 uj^n n^ r^ntys
•iib ''3ai 'lîVJ -^ib '^3373 bin:» î^-^miî •'sb r-rbnn iiujn:^ ^33 n3'b3 rTb::^»l
ïnnp ^33 13733 rîb:>73i CD-^iab^ p^ûT riT 1^37331 "1-1-1731 nnpi tsi^anà
*^y -i^DT- '-jDb min3T73ni iin^n Dïi^bj^ mi33>n ^'p^yxD -«Db nbnn
♦n373n un Q5 NbN m373b73 ■>-i73ib û^nn3n Nb ^.73ib3D ûïi tzi Iiu5-ia 133
On voit donc clairement que notre commentateur a emprunté
UN COMMENTAIHI^ DL' PKiNTATEUUUL: 63
mot pour mot cotte explication ai^\ Tossai'ot, tandis qn'Asclieri
n'en reproduit fjue Je fond.
Non seulement les cilalions d'Aschori, faites par son fils, ne se
retrouvent pas dans notn> coniinen taire, mais mCMiic quelques-
unes d'entre elles ne peuvent pas s'y retrouver, pai'ce que la mé-
lliode « exégtUique » lui en est tout à fait étrangère. Je veux par-
ler de l'interprétation des lisles de mois et des indications (le
nombres données par la Massora, dans \{) genre de celles-ci ' : briN»
Lév.,)m»fi<b iy\i2 bns73 ,ni<b bnx^j «i:->T ^nmowa 't (Gen., xxxi, 33)
'131 n:izh ^sn"> i] Clir., xvir, l}} bni< b^N bx^To (^bnn?:) rr^rii^'i /i, 1
■i:"'\'n ,n-i723n iiDw^î pOTsn Dpnn':: n^on '^d (Ps., lu, 7) bnwSTo '^no'^n
ly m7:3n mmn pn^n iiDy-j nn.sb ,t>!pin nyiîj bn^s?: T^bi* {<-ip''T
...bwsbiSD iN'^i'u: pu:?2n ir^m n.xb bn^^j t^^ti is^Tn nbi'jb -inn^
bniS?2 r-t^rîwSi TwSt .riDi-" pbnn nb^^ j-n bm brî.xn j<d'«t ,miibi2 N:i''"J
^no-'T ...m7:3r: i-iDi<: tni nv2brj n-»Db û\:j7:t ...nisb nb^'CJ?^ bn^ bj<
'5"t '^ax-ir; n"ûî .-in^n D'^ n^n iàiD briN».
Des subtilités analogues se trouvent encore dans Ex., xvi, 21 (ûm
...miD^n 't D?3n uîWOT) et xxi, 4 (...rrriown 'z 'ni2iyn). Notre com-
mentaire ne contient pas une seule de ces prétendues explications.
Cette absence d'interprétations de la Massora constituerait encore
un argument contre la paternité d'Ascheri, alors môme que des in-
terprétations de ce genre ne seraient pas attestées chez lui par
son fils. La raison en est que Méir de Rothembourg, le maître
d'Ascheri, s'est beaucoup occupé de l'interprétation de la Massora,
comme le montre le ms. du Vatican, n» i83"^ (Zunz, 92), et Fa ex-
ploitée môme dans la halacha (y'^aujn, § 135, 156, 414, 415, 4()5). La
Massora ne pourrait donc pas être totalement laissée de côté dans
un commentaire d'Ascheri, d'autant moins qu'on y emploie fré-
quemment Idi guematria et le notarikon.
2. Parmi les explications que Jacob b. Ascher rapporte au
nom de « certains » û-^^a-is?: ;a\ ou encore sans autre indication,
1. On sait que ce sont justement ces sortes de subtilités qui coastitueut les
mi<"lD"lD. L'expression de mmOÎJn "^73^^ dont Jacob b. Ascber se sert i>our les
désigner a trompé Geiger [loc. cit. y note), en lui faisant croiie qu'Ibn Ezra, (jui em-
ploie aussi ce t(3rme dans l'introduction de son Commentaire du Pentateuque, sonire
également à ces explications subtiles, d'où il résulterait « qu'à une époque plus an-
cienne il existait déjà de ces interprétations forcées de listes massorétiques ». Le pas-
sage d'Ibn Ezra est ainsi conçu : nb?: HTob .nmOttH •^U::N ^12^'^ T'DTwS «bl
...Dn 'iDmn ^mn dh^ts:?:: bD -"d .nions n^sbT rfNb?^ n^T. Ainsi, il est
([uestion d'interprétations portant sur les plena et les defecliva ; mais celles-ci pa-
raissent déjà dans le Talmud et dans les Midrascliim, tandis qu'on ne trouve aucune
trace à une époque ancienne des puériles iuterprélatioDS massorétiques à la mode de
Méir de Rotbembourg et de Jacob ben Ascber. Cf. Geiger, Xachgelaesene Schriflen^
IV, p. ^0.
REVUE DES ETUDES JUIVES
OU même comme étant les siennes propres (ïii^'ns ^nj^^bi), il s'en
trouve un grand nombre dans notre commentaire ; de celles-ci, plu-
sieurs ne se lisent nulle part ailleurs, et même quelques-unes ont
été transmises à l'auteur seulement de vive voix. On serait donc
fondé à en conclure que notre commentaire a été utilisé par Jacob
ben Ascber, sans que celui-ci y ait vu l'œuvre de son père. Je ne
Teux pourtant pas presser cette conclusion, car il est toujours pos-
sible que les mêmes explications se soient trouvées par dessus le
niarclié dans d'autres sources que nous ne connaissons pas. On
peut en tout cas faire valoir qu'il est au plus haut point invraisem-
blable et étrange que le commentaire d'Ascheri n'ait pas été vu
par son fils. Mais ce qu'on est obligé de regarder comme impos-
sible, c'est que, dans le grand nombre d'explications pour les-
quelles Jacob est d'accord avec son père, il n'y en ait pas une
seule qu'il ait entendue de sa bouche. S'il n'en était pas ainsi, il
n'aurait certainement pas tu le nom de son père, pour attribuer ses
explications à d'autres ou, qui plus est, à lui-même.
Quelques exemples illustreront la grande conformité de Jacob
ben Ascher et de notre commentateur :
Jacob b. Ascher :
1.
svî-13 (Ps., cxix, 160) n?:^ ^nm UiNi
Geii., i,] nN* a"^r:'::N isnn'^i ,n73N n"o
ïiwN tz^nrN s^T^n ,p7:îî sn"o [4
tl^nbN N-13 ,?-l72N n"0 [ibid., 31)
^^'■Di .JnTDN n"o (Gen., n, 3) imias^b
n^^"^i Î-173N2 n7:N tDiTas^s 'i iDpn
.{Baal liCL-Tourim, sur Gen., i, 1)
2.
■^mN "iTOuNi "iTn ^niwN \zr^^ ^73NO
by t>i'::T m?: ^'ûr\ mn ï-tt b:'^
^n^n imOiN ij-^^r; irro t**jbN ,r:T
bs nsb nriD '^^rr ib-^DNi in.N -p^ym
'inx bDb 12b N3u; 'd ,i7ûibn:D ^n-N
JCûm., 22 d) i:b "inDUÎ 17:^ I72"lbnb I
Rosch :
1.
'n ^D72 y72^ 1-^^12 'n nnm
im72ip7o rrcen "^^ in-i hrN-i73ï3
: an ibwST "I72UJ îi''3pri ûnne 1^1:72
û"^ribN ix"n3 ,û"-'nbN t^"n3 n'^-iD^nn
N"-i^'>-i ,n"N ^''-^ribN is"-i^T ,n"ieyb
N"n^i .û^binsn a-^^-^^nn n"s< û"'^nbî<
p b3>n .rr:;:' -l'ox bs n"N û""^r;bK
n^i:"»"! r\i2^ 'rzvzyti 'i nTûib i;pn
n7:Nn i-Taj3 b^n ^^ n73ib ,)'\::':^
[Had. Ze/c, 1 «)
2.
..."^mwX t2"^,73yD 'n n7jnb ^ni: n?:
t^^'rvU Dmr»D n72^72b ^^nrjs^wN'î b"-'*!
.nmon "îin7û tiov 'j-nn'vU -itcnh
riTU) ,3n"i7on \ni n}:"^73:3 'i< m-^rr:^
pb .û^'-'nb i3"^n riTT nn^T^b i2^-j
n.N-i \mK -i7û'::722 \mN in^i -i7jn
£zip73n irr:: is'^'^m tzi^DiwN- nu:
p-i rT^:i\::r; t^bi ï-ît 173:2 riT m^
Had.) ûlbn *|innD731 nN132 n73Dn72
•[Zek., 19 6
UN COMMENTAIRE DU PENTATEUijUE
65
3.
ûrr; n\n3T yp;^ son n-rD .piocn
i-TTD (cieii., XVI, :j) d"^:^ ni::^ ypTj
.{Corn., 22 c) -im:3^ N^n qx nujy dnn
iT^aNnn mbn -"^în .^ruïi mbn
inu;^"!^ î-i^n"» xb .niTo'nr! •^y'n)2
"•nns n:nTnia ,t]N3n Nb -^rrn Trr^^D
rnN npn ?-im:"^n nnn nDNS?:
^3^3 maSID p^Nin N'^DH wSb .a"^nT
yn;a"«b noio 23i:;ît»:î .m^r^n ^^b
rn2"::r: nx bbn?3n;a ,r^::^n t^b
Nb':: -i72nb iN-naa np;a mny T«y?2
iTannnc ,m73nn >ib ^i^n in:iDD
•(Co/»., 40 (/) r^N irN^ ■'Tob
;{.
tz:^3u: -l'ijy ypn b"n yp73 rjT;a
r-inu:b ts^DU) n^y yp?: nri:73 pi
n?jb->T ((ieii., XVI, :j) y-iN3 tsnaN
n'^z::^ yp73 D"m ,;a-nD7:n i?3 mno
y/^<(/.) ^morr n^an rr^riu) ta-^^uj n""»
.(Zc/.;., 18 d
4.
bi?3 û-'-inn
nisnn «b 'n -«dsn
ci^DD Nb ^b n-'n-^ Nb
m3:*n
N5
Nû:n N5
rts^^n
«b
nN niDT
*Ti73nn
Nb
nN ^3D
.m7a'7r; nis 1:^7373 ib^ND bniD-^aiD
nmr':: ■'73 ,qN2n «b ^b n^r:-« «b
ï-ruîNb ri73n t2-«-inN rz^nbx
nN npn n^UN nnn nsN^Toh
■^73 bD ,3"i3:in Nb n^d Nb .û'^nT
.t*^n^ ï-iytau: •^T^b ï^n id"iD 32:>;z3
■•73 bso ,-nDT n:;3D ï-f3yn £>*b
^pia mn:' n"'y73 fnn^n bbn73U3
...'i5"i nau: r^bu: tobi^^rr 'ji'iNn
n73inr: b:D;a ."ins n:j3:D -n73nn c>ib
!Si:73:i -1T7373 ^■'b^73 qiob ■n"«2n max
•I13D73 nrNI T^3N nN 'T'373 IS-'N^a
Ces exemples peuvent suffire, d'autant plus que les livres en
question sont facilement accessibles. Je me contenterai de dresser
encore la liste des passages bibliques sur lesquels Jacob ben
Ascber et notre commentateur donnent les mêmes explications.
Ces passages sont les suivants ' :
Gen.,
, i {àis)
16
Gen., II, 3
m, 6
Gen,
III, ^^
1. Les passages précédés d'un astérisque se trouvent dans \e Baal ha-Tourim ; ceux
qui ont deux astérisques, dans cet ouvragri- et dans le Commentaire.
T. Li. N- 101. :;
66
REVUE DES ÉTUDES
JUIVES
m., VI, 16
Gen., xLi, 7
*Ex., XXXI, 13
VII, 17
10
XXXIII, 6
23
XLIV, 21
15
VIII, 6
XLV, 22
XXXVIII, 8
19
27
*21
IX, 29
XLIX, 2
Lévit., I, 3
XVIII, 13
28
XVI, 13
23
Exode, VIII, 12
XXI, 2
XIX, 7
X, 2
XXVI, 8
XXV, 5
XI, 7
Nombres, XXI, 13
M9
XII, 32
Deut., II, 23
23
XIII, 17
XIV, 2
XXVII, 22
XIV, 16
XXXII, 1
XXX, 8
XVII, 13
xxxiii, 6
XXXIII, 6
XX, 2
7
XXXVII, 3
XXI, 16'
17
32
XXII, 28
XXXIV, 24
XLi, 1 {bis)
XXVII, 21
Cette liste n'a pas la prétention d'être complète, et le nombre
des passages énumérés pourrait encore être considérablement ac-
cru. Serait-il possible d'imaginer que Jacob b. Ascher n'eût entendu
aucune de ces explications de la bouche de son père, si celui-ci
était l'auteur de notre commentaire ? Ainsi donc, le fait que, d'une
part, les explications citées par Jacob au nom de son père ne se
trouvent pas dans notre commentaire, tandis que, d'autre part, un
grand nombre d'interprétations et de développements de notre
Commentaire sont reproduits par Jacob ben Ascher, mais non au
nom de son père, suffit parfaitement à faire regarder comme
impossible la paternité d'Ascher ben Yebiel pour notre commen-
taire. Mais on en peut donner d'autres preuves encore, tirées du
commentaire lui-même.
3. Nous ne connaissons pas seulement de Méir de Rothembourg
des interprétations massorétiques, mais encore des explications et
même des développements plus considérables, cités en son nom
par différents auteurs-. Jacob b. Ascher, lui aussi, rapporte, sur
Gen., XXIII, 15, 19; Lévit., xni, 14 (12 6, 54 6), au nom de Méir des
expUcations, qu'il a sûrement entendu citer par son père, suivant
la juste remarque de Geiger ^. Or, non seulement ces explications
1. Dans Jacob ben Asclier au nom de ÏT^ns^O 13'^DI, c'est-à-dire a coup sûr Saadia
Gaon, voir Ibn Ezra, ad locuin.
2. Voir Zunz, loc. cit.
3. Loc. cit., p. 400.
UN COMMI'NTAIMK DU PKNTATliUQlJE 67
de Méir manquent dans notre commentaire, mais, de plus, M(;ir de
RotliemboLirg n'y est mémo pas cité une seule fois. Le conçoit-on
dans un commentain.' d'Asclieri?
4. En quelques endroits les développements de notre commen-
taire durèrent d(^ ce que nous trouvons chez Aschcri sur le même
sujet. En voici des exemples. D'après la méthode habituelh^ à
notre commentaire de développer non seulement un passage bi-
blique, mais encore une parole du Tahiiud qui s'y rattache, le déve-
loppement des Tossalbt d'Ascheri sur lient hhot, 00 a [Herakha Me-
schoiilléschet, Varsovie, 1863) n'aurait pas dû manquer dans notre
commentaire sur Exode, xxi, 19. Une explication de Rabbénou Tarn
sur Ycbaniot, Ma, est rapportée par les ïossafol d'Ascheri (Li-
vourne, 1776) dans les mômes termes que dans les Tossafot, ad
loc, tandis que dans notre commentaire (Deut., vu, 4) la teneur
du même développement est toute différente, sans môme que le
contenu soit absolument semblable. — Les divergences appa-
raissent avec une netteté particulière dans les deux passages cor-
respondants qui suivent :
Cominentaire :
^n 3^73^:1 ^\^:L12 :;"^nn 'iz^^i ^h^y
.(//. z., :;6 6) mnon!!
Ascheri :
mitt] -i72Nn ï^r:^ '»::-i^d •^"uî-ii
Jm::7ûr: b:: 153:d nbipu; n^ir^^:
.:^"nn ^nr; tz-ini::p 'm D-'ain 'm
r\i2h'ûi2 lîobrt ni:"^2:b n-^nD 'rnm
Hiikhot) 'j'^^T^n în':îb\2: iT-ion
•^Gicit, n* lu
Ces deux citations diffèrent sur ti'ois points. D'abord, le texte de
Raschi est différent; dans Ascheri il est exactement celui du Com-
mentaire sur Nombres, xiv, \^\), Qi à^ MenaJiot, 43 6. Ensuite, ce
que l'auteur de notre commentaire a seulement entendu, Ascheri
l'a lu dans le ïanhouma. Enfin, le style et le ton sont tout autres*
Ces deux passages ne peuvent pas appartenir à un seul et môme
auteur. — Dans le môme passage notre commentateur présente,
au sujet des Cicit, beaucoup de développements dont il n'y a pas
trace dans Ascheii, et môme un usage ((ui contredit diamétrale-
ment l'opinion de ce rabbin : 5|3:d bD buj mDnnn rrr^u: '^r\yï2'Q "^^sn
...mD-'nD 3""» msn-infi^m "ny-^u !i3>^n>3 ':i (//. Z., 57^^). Au contraire,
Ascheri dit, loc. cil. : tz^-^-i'^ap 'n V^'^ û'^n^^t^ 'i nros^b :;iïi3 5<2TNm
68 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
5. Notre commentaire cite des explications au nom d'un R. Dan
d'Allemagne , en les introduisant ainsi : -inD^î^ p Yn ^^12 •^rj'^^a
y'T (12 rt), V'T "^TSiDUJî^ 1^ '-) n^ri "^DTD riNS -û^t) ^nyi2^ (37 b), '^Z)i2 "^n^^TDUî
V't "^tss^n P 'n nnrr (58 r^]. Ces citations montrent que ce Dan était,
à Tépoque où l'auteur Ta entendu, un savant considéré et déjà âgé.
Or nous connaissons ce rabbin par ses actives relations avec les
savants de TEspagne, où il a vécu lui-même et où il jouissait,
comme on le verra plus loin, d'une réputation de grand savant
et d'une autorité considérable. Par contre, on ne trouve nulle part
trace de relations entretenues par Dan avec des savants alle-
mands, ses compatriotes ; du moins, il n'est pas mentionné dans
les ouvrages contemporains d'auteurs allemands. On ne peut se
l'expliquer qu'en admettant que Dan lui-même n'a jamais été du
tout en Allemagne, et que la désignation d' « Asclikenazi » se rap-
porte seulement à son origine allemande, ou bien que c'est lui-
même qui a émigré d'Allemagne en Espagne, mais dans sa jeu-
nesse déjà, de sorte qu'il ne pouvait pas encore être connu dans
sa patrie comme savant. Ascberi n'a donc pas pu être son auditeur
en Allemagne ; mais il ne l'a pas connu non plus en Espagne, car
Dan est cité comme étant déjà mort dans le Commentaire de Babya
ben Asclier, composé en 1291, alors qu'Ascheri est venu en Espagne
en 1305 seulement. Et même si l'on voulait admettre que Dan était
encore à un âge avancé en Allemagne, où Ascberi aurait été son
auditeur — quoique dans ce cas il soit bien étrange qu'on l'eût
ignoré complètement dans ce pays, du moins devra-t-on recon-
naître que la désignation d' « originaire d'Allemagne » donnée à
Dan n'a pas pu naître en Allemagne même, et que, par consé-
quent, Dan n'a pas pu être appelé « Aschkenazi » avant d'émi-
grer en Espagne, où il a reçu ce surnom. Comment donc Ascberi,
même s'il avait entendu Dan en Allemagne, aurait- il pu écrire :
•^T5D^fi< 1"! '1 "^DTD ^Dyn-ù: ? Et comment expliquer dans ce cas l'eulogie
V'T? 11 est d'ailleurs impossible qu'un savant appelé d'après son
pays d'origine soit cité avec ce surnom par un auteur du même
pays écrivant dans sa patrie. On écarte ainsi l'objection que Dan
aurait peut-être fait un voyage d'Espagne en Allemagne, et qu'A-
sclieri aurait pu l'entendre à cette occasion. Dans cette bypothèse,
l'eulogie V't resterait toujours inexplicable. Mais personne ne vou-
dra croire sérieusement qu'Ascher ben Yebiel ait mis par écrit ce
qu'il aurait entendu de Dan en Allemagne seulement vingt ' ans
plus tard en Espagne, supposition qui est d'ailleurs écartée par le
i. En effet, Dan était déjà eu 1290 une pcrsounalité connue en Espagne ; il faut donc
qu'il ait émigré dans ce pays au moins quelques années auparavant.
UN COMMENTAIRE DU PENTÂTEUQUE 69
fait même qu'une des explications de Dan est, comme on l'a vu,
rapportée littéralement.
Nous avons donc démontré qu'il est impossible qu'Ascher ben
Yebiel soit Tauteur du commentaire sur le Pentateuque qui lui est
attribué.
II
CARACTERE DU COMMENTAIRE
La nature de ce commentaire peut être caractérisée d'un mot :
c'est une compilation. A quelques rares exceptions près, tout le
contenu s'en retrouve dans d'autres ouvrages dont les uns sont
eux-mêmes plus anciens et ont pu lui servir de sources, et dont
les autres sont, à la vérité, de la même époque ou même posté-
l'ieurs, mais citent des textes ou des auteurs antérieurs. La source
principale à laquelle notre compilateur a puisé la plupart de ses
explications, ce sont les Tossafot sur le Pentateuque du Daat /.e-
khiim, qu'il copie souvent littéralement. Il en a pris d'autres dans
les ïossafot du Talmud ; fréquemment aussi il est d'accord avec
les Tossafot du Hadar Zekènim, sans qu'on puisse dire s'il les a
utilisées directement, ou si tous deux ont puisé à une soui'ce com-
mune. Certaines explications anonymes de notre commentaire
sont reproduites dans Minhat Yehouda, dans Paanéah Raza ou
dans Imré Noam au nom d'anciens auteurs, lesquels sont tous
des Tossafistes ou, du moins, sont cités aussi par les Tossafot bi-
bliques C'est parcelles-ci encore que nous connaissons la plupart
des savants que le compilateur mentionne lui-même, de sorte que
mainte explication qui ne revient pas dans les Tossafot ni ailleurs
voit ainsi son origine tossafistique garantie. Mais même là où
cette origine n'est attestée par aucun témoignage, on reconnaît
!. Il lavit i-cctilicr niic siiiiiulièrc (micui' de Gioss. Ce savant écrit en toutes lettres
Monalsschrift, 1901, p. 36o, C'est M. Biichler quia attiré mon attention sur cet ai-
ticle) : «Le eoninientaire Minhat Yeliouda... a été édité avec les Tossafot sur le Penta-
teuffue (niDOin "^bs^n! «lans le r(>cueil Daat Zekènim, Livonrne, 1783, ot Hadar Ze-
/,ènun, Livouriie, IS40. Je cite d'après la ])reniière édition... ». Si <dle ne )»rovi(Mit
pas d'une simple eri-eur de njém(»ire, nltr coidusion est inexplicable, d'autant plus
• pie Gross lui-niènie, suivant l'opinion romniinie, attribue notre commentaire à Asclier
ben Yc^liiel [Gallia judaica, 746 : Û^2pT m~... avec le romnientaire d'Asclier bcn
Vehiel). 11 n'est même pas besoin de niontier que notre commentaire n'est pas iden-
tifiue avec le Minhat Yehouda.
7d fiÈVUE ÈIFS ETUDES .M IVES
au contenu et au style du développement qu'il est pris à cette
source.
Le compilateur a encore utilisé d'autres l'ecueils de Tossafot que
celix que nous connaissons. C'est ce qui résulte des divergences
avec les ïossafot éditées qui ne peuvent pas être attribuées à
une libre modification du compilateur. Voici quelques exemples.
Sur Exode, xix, 12(33 6), notre commentaire introduit une citation
par ces mots : ...D"rî"i "^nnn -i"n "^dtd ti^'tjujt. C'est ce qui est rapporté
dans les Tossafot au nom d'Isaac [D. Z., 40 b : -^yi "dtq t^^ûo
prii:*^ ; //. Z., 35 « : "^""irs nTDiNi). Un tel changement serait une fal-
sification. Notre commentaire mentionne, au nom du même Ba-
ruch, une ex|)osition lialacliique sur Ex., xxi, 3 (36 6), qui se
trouve, sansfindication de l'auteur, dans les Tossafot (Z). Z., 42 6;
H. Z., 37 a). Ici aussi, le compilateur a emprunté le nom propre à
une autre source. Il est, en effet, invraisemblable, comme on le
verra plus loin, qu'il ait lui-même entendu Baruch.
Le peu d'éléments nouveaux que nous ofï're le compilateur, en
entendant par là tout ce qui n'a pas le caractère des Tossafot ou
qui est vraiment original, se compose d'un certain nombre d'ex-
plications données au nom de Nahmanide, d'autres qu'il tient de
son père, de ses maîtres et de différents auteurs, et de quelques
citations extraites de Midrascliim que Jellinek a réimprimées *; il
faut y ajouter des extraits du Yelamclènou -, du Tanhouma ^ et du
Schoher Tob \ qui n'ont peut-être pas été empruntés à ces Midra-
scbim eux-mêmes, mais seulement à une source secondaire. Notre
commentaire n'est donc pas autre chose qu'un recueil d'explica-
tions tossafistiques, puisées en majeure partie littéralement dans
d'autres textes, et augmentées d'un certain nombre de citations de
Nahmanide et de quelques explications entendues de vive voix par
le compilateur.
Pour ce qui est de ce dernier, il est très probable que sa patrie
est la France. Ce qui milite déjà en faveur de cette origine, c'est
qu'il a principalement utilisé pour sa compilation des ouvrages
d'auteurs français, et aussi que presque tous les maîtres qu'il cite
nommément ont vécu en France. Un indice plus probant de la pa-
1. Bel lia-Midvascii, V, 155, 156,
1. 58 a: I3n73bi ;i5m73 {Tanhouma, npn, § ^, § lU); GO a : l^^Tib"^ 'Q'^112
iran/i.,pb3, §1).
3. 19« : U5-|-!70 {y?^^ ^ 0; '^^ « (tiir de llaschij ; 49 a (cl. Buhcr, :>nii:73, § 1]:
puis 59 Ô (par Haschi); 60 « (p'53,§ 16).
4. 14 b. Je n'ai pas trouvr le passage daiis 1rs ('ditions. BiibiT, Iiitrodnctioiis du Tan-
houma, chap. IX, et du Midrasch des Psaumes, cli. xi, ne uiciitidiiiie pas notre cuni*
mentateur.
UN COMMI'iNTAlRE DU PENTATEUQUE 1\
trie tl«^ noti'o coinnionlatcm-, c'osi lo T3>b franrais , (prou trouve
dans les passades suivaiils :
Y'p-iTon u:'' pn U33 -«b Y::u5n fybn û^s-n^: D"p 't3->:j3 {M a) ;
^2. T"yb3 wS'i"np"'n '-^d .::>-iTn rr^rr^ -ib wsb "^d isin (1. 3>t-i) ni"«t (i/nd.) ;
. . .fi^-inpnm73 (^1 a) ;
•i. fyba ^5"n^ .nd"!"» toii (37/7) ;
T). f'^^ba b"-'m3 .rj-inn nmt< n^^T (42/;);
(). "'3"t:"'TnN T"3^bm mn5< t^np: v-inj^ ûb-is^n -i-«it< inn (48 a);
7. m\uyb û^5b7:n -n^b ûrj?3T n'QTia îi3>ipn no^ n-'tuîi «■•usa bsb 1)3->dt
T"yba ïin"^"i3 3 (53/>>) ;
8. pHi:-" 'n pi3 "^-in^ fyhn bn"n'^&^ip V"!^P ^^^^ "'^"^"''^ '^^''^^ ^"ns^rj
irN S3"n^wS'ip l'^mp "iDwN^ in\^ -"nti î^bî^ ...nn\n-' yairt^ m f^tis^i
2-113^ (08 «)'.
Le dernier passage se retrouve, il est vrai, dans les Tossalot de
Daat Zr/iènhit, (81 &), mais il n'est pas vraisemblable qu'un écri-
vain non-français, même en copiant textuellement une source
française, aurait conservé l'expression imp i3Nu:. Du reste, l'or-
tliographe du mot n'est pas tout à fait la même et n'est pas usitée
ailleurs. Dans les Tossafot (/. c, et H. Z., 67 6) il est écrit b"'"«n^'ip,
b-i-^^np, dans Toss., Hoiillin, 62 a-b : b"->n-np, dans Minh. Yeh.,
ol b : bV'nmp. La même divergence existe pour j^V'-^rii^, glose de tôJD
[locis cilatis). Quant aux autres passages, le n** 1 revient, un peu
différemment, dans les Tossafot et dans Minhat Yehoiida; pour le
n° 5, la glose des Tossafot est fi^Vn:; (gnffoj. Cependant on ne peut
rien déduire avec certitude des leazim, attendu que les Juifs du
pays rhénan parlaient eux aussi le français-.
i*endant un certain lemps notre compilateur a vécu en Espagne,
où il a été personnellement en relations, comme on Ta vil, avec
Dan Aschkenazi et probablement aussi avec un autre savant (liste,
n° 28). Ces rapports permettent de déterminer approximativement
l'époque à laquelle il à vécu : c'est la fin du xiii'= siècle. En tout
cas, le commentaire a été composé après 1291.
Le nom du compilateur était certainement Ascher, ce qui ex-
pli([ue qu'on lait confondu avec Ascher ben Yehiel. Il y a en
I. 11 est a roinaiHiucr (jaWscluMi ne fait i>as la iiminilrc niciitiini <lo (-«'tto (fucstiuii si
impoitaiitr au jtoint «le vue hala(lii(|ur ,V. Pi. .Nissiiii et MiKulanné Yom Tnh siu-
Houlluu 02 « ; Bel Yossef, Yoré Déa. ^82).
"2. (iiidemaiiii, (iescUic/ife des Erziehunr/siresens... in Fvankveieli und DeUlsch-
land. 1». ITS l't suis.
72 REVUE DES ETUDES JUIVES
France à cette époque un savant du nom d'Ascher : c'est Ascher
ha-Lévi, oncle de l'auteur du Paanéah Raza ; mais il est extrême-
ment vraisemblable qu'il ne s'agit pas de lui, car autrement son ne-
veu l'aurait cité fréquemment.
Notre étude nous a donc conduit au résultat suivant :
1. Le commentaire du Pentateuque imprimé dans le recueil Ha-
dar Zekénim sous lo nom de 'd'iXt^ n'a pas Ascher b. Yebiel
pour auteur.
2. Ce commentaire n'est pas autre chose qu'une collection d'ex-
plications tossafistiques que le compilateur a extraites, le
plus souvent mot pour mot, des textes dont il s'est servi, et
dont il a fait un tout en y insérant des additions tirées des
écrits de Nahmanide.
3. Ce compilateur est un savant d'ailleurs inconnu, appelé Ascher,
dont la patrie était probablement la France, et qui florissait
vers la fin du xiii« siècle.
Voici maintenant la liste des autorités citées dans le Commen-
taire :
1. Avon (56). Tossafot Daat Zekènim, ad eiimdem lociim : dîDnïi
)^^iA '"I. Ses explications et « introductions » sont souvent citées
aussi dans Radar Zekhiim ; son nom revient fréquemment dans
Paan. Raza et dans les commentaires du Pentateuque de cette
époque. Il est peut-être identique avec Aron, grand-père de l'au-
teur du (ran (v. Paan. Raza sur Ex., i, 20), qui a vécu peu avant
^240^ D'après Gross ■^, ce dernier Aron est identique avec Aron
de """ûsp (Canterbury), qui est cité dans le commentaire du Penta-
teuque appelé Gan, ms. du Brilish Muséum (add. 22092), mais qui
n'est qu'une recension du Minhat Yehouda^ différente de l'édi-
tion, comme l'a montré M. Israël Lévi^. Cette « équation » est dou-
teuse parce que la qualification de ^3pt manque ''.
2. AU JiaEzri (3 a, -«ntrî! •^nsî ,nT3>rT "^aN liuîb \^'2 'i:>). C'est ainsi,
on le sait, qu'on appelle, d'après le titre de son ouvrage, Eliézer
ben Yoël ha-Lévi. Il est cité aussi une fois par les Tossafot, Daat
Zekènim, 23 b : •^iTJ'rj "«nK ,^Ty«bi^ air? tr\W2 n^NUî û-i^n y^i-\i2.
3. Abraham Ibn Ezra{<d a, 37 b, 48 a, 49 b, 52^). A l'exception de
1. Zunz, Zur Geschichle, p. 78.
2. Monalsschrifl, 1901, p. 365.
:}. Revue, t. XLIX, p. 40 et suiv.
4. Cf. I. Lévi, ibid., p. 43,
UN COMMENTAIRE DU PENT\TEUQUE 73
6rt et de 526, il est nommé aussi dans les ïossafot aux mômos pas-
sages et ailleurs.
4. Amram (55 a), probablement Amram Gaon. Le passage en
question dit : bbn 'n^ nbii^n iik:^ tr^^y an b^ l-iomaip i^mnizs "•nt^itTDi
Nbi 3î^n i?3 innwS ^HN ii-^tr^ i^bî< -«nap "^n^n bbn "^dn bN^uî"» y^^xn rr^r^^
ûNn 1^. Tossal'ot Daat lekènim, 07 a : 'n?3 û^Ta:^ 'nti D-'nxip •^nÊ<i:?3i
...bbn, où dn^3> '"173 est évidemment une faute pour 'nb. Epstein ^
écrit au sujet de ce passage qu'il ne connaît que par les Tossafot :
« Un autre Amram est mentionné dans les Tossafot ». Mais en pré-
sence de rindication précise de notre commentaire, il n'y a aucune
raison de mettre en doute l'identité de cet Amram avec Amram
Gaon. Zunz - paraît aussi identifier les deux Amram, sans con-
naître notre commentaire.
5. Bariich (v. plus haut, p. 70), appelé aussi Baruch le Français
[la: b"T TD^isr; yra 'nïi "^dtd utzîd ; 3() b : TD-iiTïi yra '-irt "^niT: ■'sti
V'-ia). L'origine tossafistique de deux des explications citées en son
nom a été démontrée plus haut ; elle est probable pour la troi-
sième, d'après le contenu et le style, en sorte qu'on est fondé à
croire que ce n'est pas le compilateur lui-môme qui a entendu Ba-
ruch, mais l'auteur du texte qu'il a suivi, en lui empruntant les
explications de Baruch, y com.pris l'expression "^st}. S'il en est ainsi,
il n'est pas difficile de déterminer qui est ce Baruch. Nous avons
vu précédemment qu'une des explications de Baruch est citée,
d'après deux témoignages — les deux éditions de Tossafot — au
nom d'un certain Isaac. Or, s'il n'est pas rare de voir dans notre
littérature un même texte rapporté à différents auteurs, le fait
se conçoit plus facilement s'il y a entre les savants cités un
i'ap])ort quelconque, par exemple de père à fils, de maître à élève,
ou quelque chose d'analogue. Nous connaissons en effet deux Tos-
sahstes nommés Baruch et Isaac entre lesquels ces deux sortes
de rapports ont existé : Baruch, l'auteur de Srfer ha-Terouma,
était, d'une part, fils d'isaac, et, de l'autre, disciple d'Isaac l'An-
cien. La qualification de Ti-iDirn convient aussi à Baruch ben Isaac,
à qui elle est donnée par plusieurs auteurs \ On ne connaît pas
d'autre Baruch originaire d<' France.
6. Bechor Schor (60 6, 07 b : niuj niDa msi, i\\)b : muj msa, 77 b :
U)"3'^b nN"i2). Les trois premières citations se trouvent textuelle-
ment dans les Tossafot Daat Zrkf'nim aux mêmes passages, le
1. Schemaja der Schûler und Secrelnr Rnschi's, p. 12 [Monatssc/trifl. XLI, \H'M).
2. Zur Geschichle, p. 88, 101 et 462.
;î, Gross, Gallia judaica, p. 525, et Epsteiii, Glossen, p. 14 {Monatsschrift, 1897).
74 REVIE DES ÉTl'DES JUIVES
quatrième dans Radar Zekènh)}. C'est le célèbre Tossafisteet com-
mentateur de la Bible Joseph Bechor Schor.
7. Dan Aschkenazi {v. sttpra, p. 68). Jl échangea des lettres
avec Salomon ben Adret ' et avec Yomtob bon Abraham de Sé-
ville -. l^ans une réfutation adressée à Dan au sujet d'une question
litigieuse, dififéronte de celle qui faitTobjet de la correspondance
précitée et qui est citée dans les Consultations de R. Nissim ben
Ruben Gérondi^, le Ritba s'exprime avec l)eaucoup de respect : "i^y
V'n3 'iT'2^ naia 'i^sbnnb ^n2 ■'SN, et encore, à la fin : -^t^iT ntm
.. .1?::^ ipiTo^i n'vDt^ Iran laiTob"". Nissim lui-même dit ensuite, en par-
lant de Dan : ^"^i^ î-nin ^mna ^pa rt^nu) "la "^spTm^ûUJ Tan^p !id "^sn nToni
ibb!! ûnni n?ofi^. Dans son Commentaire, Bahya b. Ascher rapporte
deux explications qu'il a personnellement entendues de sa bouche
(sur Exode, ii, ai , et xxiv, It). Il paraît avoir résidé à Sara-
gosse ; c'est sûrement là que Bahya l'a entendu, et dans une ques-
tion adressée de cette ville à Ben Adret '', on lit : l'izi^ "jT ^n^ïii
. . .■'b. Il donna au prophète d'Avila une lettre de recommandation
pour Ben Adret ; on s'explique ainsi pourquoi dans l'ouvrage apo-
cryphe Besamim Bosch (n» 24), « il est représenté comme un bouc
émissaire et l'auteur de choses ineptes'* », jugement que Perles,
dans sa biographie de Ben Adret ^ trouve énigmalique. — Azoula'i"^
dit au sujet de Dan : «"n-j-^nï-i "^toi nbnnm i^"Du:nn ^73^ 5]id3 rr^m, ce
qui signifie évidemment que Dan vivait encore après la mort de Ben
Adret. C'est faux, car il est déjà cité comme n'étant plus en vie par
Bahya, qui a écrit son commentaire en 1291 ^ alors que Ben Adret
est mort seulement en 1310.
8. Eliab ha- Cohen (78 6 : ^l^^ toujn ^J2i^v "{riDrî nw^-i^N "i^nToi
1. Consullalions. I, 1229-Ii>3;] : "'TjS'JN"]'î"1 '"1 2"lb : ConsuUalions atlnhuées à
Nahmanide, ii<» 230.
2. Nuvelles sur Yebmnot, cd. Livoiinic. 1787, f" 109 « : HT iV^^^ ^PDINÏ! "13:d1
b"T "'T:D's:;i< p 'n m- uy ■»:' --«n'sD npi'Tn?:^ Dizj^npn «-'rst le inêinc débat
que dans la CoiisuUaliou 1231 de Bcu Adret; Pvitba iiaitaiic rditiiiioii de son maître].
Ibid., 106 6 :b"T p 'i bin^H ûDnb ■^n-'j^n bn^.
3. Ci»nstaiitin()i)le, 1548. ii° 38. — Dans réditioii <le Roiiiiisberg, 1840 (ii° 32), 1^
est devenu partout "j""! et inènie "j"";". H oût été facile de décuuvrir un nouveau per-
sonnage grcàce à cette eireiu- d'un éditein- troi» savant! Déjà dans l'éd. de Crémone,
lool, une coquille a cbanu-é une fois \^ en "{"n.
4. Consullalions, I, n»* :j27-u30.
5. 11 aurait copié pour son usage des pliylactères en araniéen.
6. R. Salomon b. Ahrakatn b. Aderelh, p. 63, note 21.
7. Schem ha-Guedolim, 1, 'Ma, s. v. ^''^Zû"^"!-
• 8. V. supra, p. 68. — Il faut doue placer répo([Ue où florissait llitba, à qui Graetz,
Geschichte, VU, p. 352, assigne les années 1310-1330, au nioiuë dix Jbls plus tôt,
puis((ue son activité littéi-aire s'c'St déjà exercée avant 1290,
UN COMMENTAI H !•: i»U FM-NTATELoL'l': 75
...t)"nnV II est cité par les Tossafot Daat Zrk/'nim (17 b : anïi73
Vt ir^îDH 3N^bi^) '. Dans notre passa^-o, les TossaloL citent la même
explication avec un aulre nom : nnn rm û^3 ^'niin iït^^è^ '-i ïj-id^dt
rT»a?3 'n. I.e nom est donc iantif dans l'un des deux textes, mais,
en génri'al, c'est notre commentaire qui donne les leçons cor-
recles.
1). Ella (48 h : b"T in^bw^î n bwXUî). Peut-être identique avec le Yn^
b"T lï-13 in-^btî mentiotnié dans /><'^rt/ Zckénim, îiO /O. Un Elia est citr
par Pftdnrah Raza sur Exode, \i, <S, et Nombres, xiv, 9. Voir
aussi le 11° 8.
10. Ilanaïud [^)\) a : . . .rr^n Vt n"-n), c'est-à-dire Hananel ben
Houscbiel, n'est pas mentionné dans les Tossafot du Pentateuque.
La cilation, qui est un développement halacbique, est empruntée à
son Commentaire sur Maccol, ti ù. Il est à renuu-(|U('r qu'Ascberi,
ad /oc, traite la même question et arrive à un résultat analogue
sans citer Hananel.
14. heiac (68 a). C'est sûrement Isaac ben Méir, petit-fils de
Rascbi (v. i)lus liant, p. 71). Son nom ne jevient pas ailleurs dans
les Tossafot bibliques; même notre unique citation est de contenu
balacbique.
1^. hadc b. AbraJtatn [Ha : i^"3"'-i'"'D "^Db), appelé aussi Isaac le
Jeune, Tossatisle célébi'e. Il est souvent cité aussi par les'^rossafot
du Pentateuque, qui ont également notre passage, ad loc. Dans
notre commentaire, A a, on lit : Ta"i-i'"Dn «"nnb b"T riwb'O 'nn \>^'Q^^
.. .ib n"^"::m ihto, tandis que les Tossafot Daat Zekénini portent seu-
lement : . . .ûmnwS nn pHir"» 'nn •»an"'D"i. Cf. plus haut, p. 70.
13. J. de CorbcU (07 b : b^-»n"-ip73 ■'"-n;, probablement Jacob ^, ainsi
que lisent les Tossafot ad lue. C'est un célèbre Tossafiste ; sur le
Pentateuque, les Tossafot, noire commentaire, le commentaire de
/.unz et le Paanmh liaza ne citent de lui qu'une seule guematria
balacbique, si l'on peut s'exprimer ainsi, /unz -^ écrit en parlant de
noire Jacob : « Ses équations de mots d'après la valeur des lettres
sont souvent citées » ; mais lui-même observe en note que c'est
toujours le même exemple qui est mentionné. De même Gioss '•,
tout en ne pouvant lenvoyer qu'à /)aa/ ZeUénbu, 81, c'est à-dire
encore au même texte, n'en écrit pas moins : « La controverse de
Jacob de Corbeil avec K. Tam et plusieui'sde ses explications bi-
1. Cf. sur lui Ziiiiz, ////• Ik'svhiclile, p. SS, .'iGd : (li'oss, (iallid, p. l'.'d.
2. Dans M/'ti/t. Ye/toiu/u , il) r/ . Jaciil» cite Tain de Cinlu'il ( n""lb HT^'^n
5^"TD"np?3j, MU' i»"<'st jamais apiicIO ainsi aillciiis.
3. Zur (ieschic/ite, p. 77.
4. Gallia, p. o62.
76 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
bliques montrent qu'il intorprétait volontiers le texte de la Bible
d'après la valeur numérique des lettres » ; de plus, il parle de
« cette tendance mystique » qui aurait amené la confusion de
noire Jacob avec Jacob le Pieux de Marvège. Tout au contraire, le
l'ait que cinq commentaires (car les deux recensions imprimées des
Tossafot Vont en commun) ne connaissent que la même guema-
tria, montre que ces sortes de jeux ne Tout pas beaucoup occupé ;
il ne saurait donc être question d'<( interpréter volontiers »; on ne
peut pas parler non plus, en se fondant sur une seule guematria,
dune tendance mystique. Plus dun auteur s'est laissé aller à
imaginer une guematria, sans pour cela être aussitôt taxé de mys-
ticisme '.
14. Juda de Paris ÇSl b : U5"'^"iD^ ïtiiït» 'n '"^Di), c'est-à-dire Juda
ben Isaac Sir Léon. L'explication donnée en son nom est citée par
les Tossafot (Had. Zek., 39/^; D. Z., 47 a), au nom de Juda « le
Pieux ». Juda Sir Léon est également appelé parfois a le Pieux ».
Gross, qui l'a établi^, ne cite pas cette preuve.
15. Juda le Pieux (3 a : TDnrt riTirr' 'n b^ iiDDn Nit^D, et 5«it^D
Tonn min*^ 'n d^n^). C'est Juda ben Samuel le Pieux de Spire.
Dans 4 b : miMT 'n û^in 5^i£735, le mot Ton est tombé, comme on voit
par Tossafot D. Z., la. Ses explications — et non seulement des
guematriot — sont souvent mentionnées.
16. Joseph d'Orléans (3 ô : "^i^r^ 'n ib n-«;22m ...in&? 1;^12 Snuîi
U55'^'^''b*nï<'a). Les Tossafot Hadar Zekénim, 60 «, citent la même ex-
plication au nom de ;D"nnn, c'est-à-dire Bechor Scbor, en disant
simplement . . .^"nn!-; nTDii^i . . .ïiU5pT ; de même, Paanéah Raza sur
Gen., VI, 6. Imré Noam, ibid., ne connaît pas non plus de Y12
('ro'2 'irr "i7:t^i . . ."^"n n;z)pn"i). Gross'* montre encore par d'autres
passages que les mêmes développements, halacbiques ou exégé-
tiques, sont rapportés tantôt au nom de Joseph d'Orléans, tantôt,
et par cVaiitres auteurs, au nom de Bechor Schor. Se fondant sur
ce fait, Gross écrit : « Mais il est certain que ces deux noms dé-
signent une seule et même personne. . . » A ces exemples, je puis
en ajouter encore un : l'explication que Tossafot H. Z., 27 b, s. v.
Nb^">i, cite au nom de Joseph Bechor Schor (m^n vp-\'^ 'nïi yr^m
mia) est donnée dans Minh. Yehouda, 32 «, s. v. n^m, au nom de
1. C'est ainsi que Gross lui-même, op. cit., p. 3G, dit du commentaire de Jacob d'Or-
léans qu'il y « fait un usage frécjuent des guematriot », sans jiarler de tendance au
mysticisme.
2. Gallia, 519, 320, et Monaisschrifl, 1901. p. 370.
3. Ce dernier passage est cité par Paanéah Raza d'après le Midrasch Abkhir.
4. Gallia, p. 34.
UN COMMENTAIRE DU PENTATEUQUE 77
Joseph crOi'léans (■^•>^in?3 tpv '^ '"id ûs'am). Pourtant la conclusion
que Gross tire de ces rapprochements n'est ni justitiée, ni môme
juste. Est-il vraiment rare de trouver, dans cette httcrature, les
mêmes paroles attrihuées par différents textes à des auleiii's dil-
lérents? Dans cette étude même nous avons reconnu un cas
semhlable (\oirp. 70;; je n'en veux citer encore que (luehjues
exemples :
ïossal'. D. Z., "210, s. V. aà : Isaac, Paan Raza, 24 b : Orléans ;
» » 49 />: Isaac h. Abraham, Toss. Sankédr., 83/^ : Ja-
cob d'Orléans ;
» Sabbat, 'S>\) a \ Isaac b. J\léir, MinJi. Yeh.. 50/5»^ s. v. "^5 :
Méir ;
Minli. Yeh., 32 b, s. v. ïi3ïi : '•'"'^"in?3 n"-i, Paa?i. R., 27 b : Moïse ;
» » 37é,.s■.r.■|72N^nn: Ehakim, » w 30 «: Jacob ^
Enfin, Toss., Z>. /., 2 a, s. v. ^izari : ^Dyi2^ î^-ip ■^dt' 'nn ûuîai,
mais Toss., H. Z.. 'ib, s. v. b^i : n?oiî< m^ niDn ï^dt» 'nm. Mais le
plus intéressant de tous est l'exemple suivant, où l'on voit le lait
inverse : deux explications qui s'excluent mutuellement sont rap-
portées au nom du môme auteur. Le texte de Raschi sur Exode,
IX, 14, a déjà donné beaucoup de tablature aux premiers Tossa-
fistes; on l'interpréta subtilement ou on le corrigea. Paan. Raza
fait à ce sujet la remanjue : ■'"©-i U5TT«Dn nN"i;D ûmn^ "i"-in7D "i73fi<
. . .mniDain rrr^» ns» ans^a i^^ nn^a. Au contraire, le contemporain
d'Isaac hen Yehouda, Jacob dlllescas, dans son Imré Noam, rap-
porte également au nom d'Abraham — le même à coup sûr — une
tout autre leçon du manuscrit autographe de Raschi : 'hto b3fi<
s-iDTa":: lîiDTD nnD i73^:rn "?"t -^"-q'tq: '::i-i"^Dn rtNTsa ^ny-n^:: ûnnsN
. . .nbip;:) n-ni&n (cf. Tossal". //. Z., où la même lecture est donnée
comme une correction courante : l'^n"':;?: ûbi^m).
Ces exemples, (jui pourraient d'ailleurs être considérablement
augmentés, montrent surhsamment cond)ien il est risqué d'édilier
des faits historiques sur la base fragile de semblables citations,
que les conclusions qu'on en déduit ne sont rien moins que « cer-
taines ». On pouri'ait m'objecter que mes exemples n'indiquent
qu'une confusion faite une fois unique, tandis que dans le cas qui
nous occupe elle se répète cin(i fois, et ne peut donc pas être un
simple hasard. Soit. Mais voici un exemple qui va montrer ({ue de
telles confusions ne prouvent rien même quand elles se reproduisent
souvent. Le Paanéah Raza mentionne dans une cinquantaine de
1. Cf. Israël Lt'Ni, l{ecue,\L\\, i». i2. a i»iui»oï, Isaac dE\iLU\.
78 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
passages un Jacob (npy^ i'^Ti'n, 'n'py^ ^"iTi, et en abrégé -«"-in?:, '^"nrt,
•'"n). La première citation (sur Gen., vi, 9) est la suivante : -i"nrt -^dtq
mLDinn hy^ ^''i i3-«'^m !np3'^ Jacob, le Tossafiste tout court, n'est
autre sans doute que Rabbénou Tarn, de Rameru, le petit-fils de
Raschi. Or, des explications de Jacob sont citées neuf fois au nom
de Jacob d'Orléans : Paan. Raza sur Gen., ix, 23 ; xii, 6 ("^"n) ; xvii,
24; E.rod., \iiJ6; xxi, 7; xxviii, 5, 35; Deut., xxvi, 14 (n"nr5^
npSJt) =Minh Ych. au nom de Jacob d'Orléans (t:"3'^b"nN?3 n'Soun'S
'■^•^"110^73) ; d'autre part : Paan. Raz. sur Ex., xxvni, 35 ; xxix, 9
(np^'i YnriTo) = Tossaf. Zeba/ihn, \1 b, Ma, Sanhédr., 83 ô, au
nom de ^"■'rb'nN"! nps»-' '-i. De cet accord neuf fois répété dans ré-
change des noms propres on devrait déduire, d'après Gross, et
avec plus de raison encore, que Rabénou Tarn de Rameru et son
disciple Jacob d'Orléans sont identiques, d'autant plus que, dans
notre cas, les citations ne diffèrent pas, à proprement parler, mais
se complètent. Donc une répétition même assez fréquente ne
donne pas à de telles citations une bien grande force démonstra-
tive. Voudra-t-on admettre que le Jacob du Paanéah Raza n'est
pas R. Tam, mais véritablement Jacob d'Orléans, qui fut aussi un
Tossafiste éminent? Mais alors on en tirera la preuve tout simple-
ment évidente que Joseph Rechor-Schor et Joseph d'Orléans ne
sont pas identiques. En effet, si le Jacob du Paan. Raza est Jacob
d'Orléans, le "^"n d'Orléans fréquemment mentionné dans cet ou-
vrage (■cir^b'-ni^Tû "^"n, \DD"'"^b-nè< •>"-! et souvent u:3-«^bn-iw^ seulement), et
qui souvent aussi est nommé tout à côté de Jacob, dont par con-
séquent il est forcément distinct, ne peut pas être Jacob d'Orléans,
comme Gross ^ l'admet sans autre preuve, mais Joseph d'Orléans,
ainsi que Zunz ^ le suppose, également comme si cette identifica-
tion était évidente ^. Mais comme Joseph dOrléans est cité par
Isaac b. Juda, dans le Paan. Raza, à coté de Bechor-Schor et
presque aussi souvent que lui, il est impossible que « ces deux
noms désignent une seule et môme personne ».
La même conclusion ressort encore particulièrement des deux
L Gallia, p. 36.
2. Zur Gesc/iichle, p. "75, 92.
3. Eli fait» un nis. du Paanéah Raza de l'an 1396 (N31 ^"ni:"ip3 HjJ'D *1D3
hm^ "{'l'^^'^'b), aj)i»arten;iut à M, A. Ei)Stoiu, i»orle pour 1D3"'">'::"mN "^"l. qu'on lit
dans le to^tc imprimé du Paanéah, 18 6 : '■''^b"nî<?2 t]OT^ 'nn. Ceci rendrait sans
plus ample examen notre question superflue , si le même ms. ne résolvait une
autre fois l'abréviation ^a"»"»?""!!» "^""î en '■nb'nî<73 3py» '"in (tin '»2J5'^T = éd.
23 6). On ne prut donc rien conclure avec certitude de ce ms. Mais il reste acrpiis que
Joseph d'Orléans est, au moins une fois, cité dans le Paan. Raza, ce (pii est un grand
api)ui pour notre thèse.
UiN COMMKMAIHK Ui; lM.;î\TATKL(jLE 79
passages suivants : Isaac I). Juda ('crit dans son introdnclion :
••mm^ \n"»a i:inT ^"w m^m ^D'^r-'b-iiNT "^"n ""nam. C'est assez clair.
Mais voici encore ce qu'on lit sur Gen., xaiii, (î : mno^an )^^^\^
...V't. Ainsi, Joseph Bechor Sciior a l'ait uikî objection à une ex-
plication de J. d'Orléans, et a donné une autre intei'prétation du
passa'i:e en queslion. Nous voici donc en prestance d'une allerna-
live : Ou bien le Jacob du Paan. Haza est R. Tain, — et alors des
citations identiques faites au nom d'auteurs différents ne prouvent
absolument rien, et la conclusion de Gross n'est pas justifiée ; ou
bien le Jacob du Paan. Haza est Jacob d'Orléans, — et alors le "^""i
tt5"r">bniî<n nommé à côlé de lui est Joseph d'Orléans ; donc celui-ci
est distinct de Joseph Bechor Schor, et la conclusion de Gross
n'est pas juste.
Ce qui montre encore ([ue Joseph d'Orléans n'est pas Joseph
Bechor Schor, c'est qu'ils sont mentionnés l'un à côlé de l'autre
par le MlnJiat Yehouda^, dans le commentaiie manuscrit de
Zunz -, et dans le ms. Adler étudié par Gross lui-môme-'. Ce der-
nier ne cite pas ce fait dans sa Gallia judaica, mais dans la Mo-
nat^'ichrifL p. 370, où il donne déjà comme chose certaine sa
théorie de l'identité des deux Joseph, il se contente d'écrire au
sujet du ms. Adler : « Mais s'il est vrai aussi que dans notre ma-
nuscrit, p. 1()7 b et 174, Joseph d'Orléans est mentionné à côté (de
Bechor Schor), il n'en résulte pas encore que tous deux ne sont
pas identiques : il est toujours possible d'admettre que dans les
différents écrits utilisés par notre commentateur anonyme, c'était
tantôt le nom de Joseph d'Orléans, tantôt celui de Joseph Bechor-
Schor qui était employé, et qu'ils ont été recopiés tels quels. » En
ce qui concerne les manuscrits, je suis obligé d'accepter la possi-
bilité de cette opinion, ne pouvant pas la contrôler. Mais du Min-
hat Yehouda il ressoi-t clairement qu'elle est inadmissible, comme
on le voit par la considération suivante. L'auteur du Minhat Ye-
houda a utilisé directement le commentaire de Bechor Schor sur
la Genèse et l'Exode, ce qui résulte des nombreuses citations, et
notamment de ces passages-ci : Vby ...mu: ^i::2 '-s pi (11 b), d'y
-nw mD2 "yy^nz [±a). Or, dans \Yla, sont rapportées deux explica-
tions de Bechor Schor, sur Exode, vu, 17 et ix, 10, mais dans l'in-
1. Dans la liste, (.iDinicc par Zmiz, p. !>7, «lis auteurs cilt-s par le Miith<i( Ye/ioiidd^
maïKiur noti'(3 Jusepli.
2. Ziir Gesch., p. 101.
3. Monalsschri/l, i!»01. \k 370.
80 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
tervalle une autre, sur viii, 12, au nom de Joseph d'Orléans \ et
celle-ci se trouvait, au témoignage des Tossafot dans le commen-
taire de Bechor Schor. Pourquoi donc le M'mhat Yehoiida ne la
cite-t-il pas en son nom ? Peut-on croire que l'auteur a, sur ce pas-
sage, écarté le commentaire de Beclior-Sclior, pour cliercher dans
d autres ouvrages et pour trouver justement au nom de Joseph
d'Orléans ce qu'il pouvait trouver aussi dans le commentaire de
Bechor-Schor? On ne saurait le penser sérieusement. Il faut donc
admettre que Fauteur du Minhat Yehouda a pris l'explication de
Joseph d'Orléans dans le commentaire même de Bechor-Schor, où
elle était citée en son nom. Je reconnais volontiers que mes ar-
guments ne peuvent pas prétendre à l'évidence ; mais j'ai dé-
montré, en tout cas, que l'identité des deux Joseph est au plus
haut point « incertaine », offrant ainsi l'occasion aux savants qui
ont la possibilité de consulter les manuscrits, particulièrement
ceux du Paanéah Raza, de donner à cette question une solution
plus certaine.
A l'appui de son assertion, Gross cite ce renseignement de Gue-
dalya Ibn Yahya : ^■':N"'bTiî^73 pniL"^ n"nr: )'^-û^:^ ""Sina p"72Dn "^rT^N"!
mi23 -n^n Tù^'Di^n, ce qu'il corrige en pni:-« -la tpv. Voilà, n'est-il
pas vrai, une base bien fragile ! Elle n'a pas moins de quatre points
faibles. D'abord, la citation manque dans les éditions du Semak, ce
qu'a déjà remarqué Azoulaï - ; ensuite, il faut y introduire le nom
de Joseph au moyen d'une correction; en troisième lieu, cette cor-
rection n'est pas justifiée, attendu qu'il a réellement existé un Isaac
d'Orléans (Tossaf. Meriahot, 5 a), lequel pouvait également porter
le nom de fa?nllle Bechor-^chor. Enfin, le renseignement est pris au
Schalschélet, qu'on ne saurait accueiUir avec assez de méfiance ^.
Joseph d Orléans était le contemporain de Bechor-Schor et,
comme lui, élève de B. ïam ; on conçoit donc que leurs noms aient
été confondus. Il est d'ailleurs possible, et même très vraisem-
blable, que certaines explications provenaient de l'un et de l'autre
à la fois, parce que tous deux, puisant à la même source, étaient
inspirés du même esprit.
17. Mahuonide i\Àb : •'3i7a"''^?2r! ' rjc» n"-ir! ^^■^d'i). Cette citation
1. '■^■'"IINTO C]OT^ '") '"^D Di^LÛm. On iw peut pas soDgcr ;i la ivsuJutioii inexacte
d'une abréviation, jiaice <\\\r Jaeoh d'Orléans est toujtiurs cité sous le nom de n""!-
Dans Gross, p. 36, "^"-i est une faute pour n"n.
2. Schem ha-GuedoL, I, 18 «, n. 5.
3. Cf. encore Zunz, Z. G., p. V6.
4. Maimonide n'est jamais ainsi appelé par Ascheri, qui écrit b"T Û"37D1il, D"l!rî
b"T72a <»»i b"T H'^'D l-'^nn- l*ft>' contre, dans les Tossafot Had. Zek., 2Sb. s. v. ÛNT
1172 ■'"'73.
UN COMMENTAIRE DU PENTATEUgUE 81
vient (11111 passage du Mlschnr Tord, 11. Melakhim, IX, 14, ot con-
tienl un passage qui manque dans les éditions : ns iT^n . . .■'::-i"'D"i
...:;"inD. C'est conforme au texte que connaissait Nahmanide ^ sur
Gen., XXXIV, 13).
18. Mé\r ha-Lrvi, dans un(î citation terminée par les mots : b'b:'
b"T V'^'^^^ (74 « : b"T •''ibïi n-^N?: 'n •^dtd \n3>73\2:u5 ï^irj ûran), est sans
doute le célèbre Méir lia-Lévi Aboulafia (n^w^n) '. D dins Daal Zo-
kénini, 86 b^ s. v. ra^i, les Tossafol rapportent la même explica-
tion avec ces mots : b^Ton^a \n3'?3u: d^'iûrn, abréviation qu'il faut as-
surément résoudre en •^ib "i"»N?3 'n?3. Ou bien Fauteui-de ces Tossafot
a entendu Méir lui-même-, ou bien il a utilisé les ouvrages de Nab-
manide (la citation ne se trouve pas dans le commentaire).
19. Moïse, citant son maître Samuel (â «: "^siD ^?2ï5 n;î572 'n a^rin
nnn bNi?3i23 'n), ne peut être déterminé plus précisément.
20. Moïse ben Nahman (V'372^) est, a])rès Rascbi, l'auteur le plus
souvent mentionné dans notre commentaire, vingt-deux fois en
tout. Ces citations ne sont empruntées quen partie au Commen-
taire du Pentateuque de Nalimanide, et même celles-là ne se
trouvent pas toutes dans les éditions.
'i\. Moïse ha-Darschan, ^o\\l\(i ujitd est cité deux fois (2«:
l^-i-in rv:^i2 'n '"^5)73 ti^^^:©, ^b : p-i^n rv^i2 'n '■'D):), est bien, à en ju-
ger par le contenu et le style des passages rapportés, Moïse ha-
Darsclian de Narbonne, comme l'admet aussi Geiger ^. Le premier
passage (sur Gen., ii, 2:2), dont la source est Gen. rabba, cli. xviii,
i; 2, se trouve en effet dans le Beréschit rabbatl attribué à R. Moïse
lia-Darschan (copie du nis. de Prague appaitenant à M. A. Epstein).
Le second, qui se rapporte à Gen., ii, S, est ainsi conçu : 'n tcT'I
to^siCN^n mn^b t^bN pn z"û^ t^bu; ii^biz .Dnp73 \i'$i p tzs-^nb^
i^bx £^-133 c*<bT &-ip?3 r>i"i3D Cibiirnuj ■':s73 tnp ta-^Nips i^n^
t=53\n-,3wN ^nNs:72 î-rn^-ONns n^wnn nniDnr) Qbirn r-inx m^T^
l^n'in nuîTD '"1 '"^OTO (1. "^rr^Nn, Osée, ix, 10). C'est bien l'esprit et la
langue de Moïse ha-I)arsclian, tels qu'ils se manifestent dans le
Beréschit rabbatl, le Midrasch Tadsché ' et dans d'autres textes
cités en son nom. Epstein ' n'a donc pas raison de corriger '■'dt: en
1. Dons Zuiiz, op. ci/., MtJii- Alxmlafia luamnir dans la liste «li-s autciiis «ifcs pai- les
(•oninuMitaircs bibliques.
2. 11 a »Mit('ii(hi eucon' un autic savant de la iMiiinsule ibt'ii(|ui'. Isaac de Lisbnniie
31 a, s. V. in : n^iT^^-^bTD ■'"nrrTD -^Byn'^r-
3. Xif-é Xa'anianitn, partie alleni., p. Ifi.
4. Epstein a démontré (lue ce Midrascii pioviont fie locule de ]\. Mtusi' Ii,i On s. li m
[Deilraef/e zur judischen Aller lums/cunde,[K xi, xii).
5. Moses ha-Darschan ans Xarbonne, jt. Ij.
T. Ll. NO 101. 6
82 REVUE DES ETUDES JUIVES
•'D^j, et (le faire de ce Moïse ha-Darschan un contemporain d'A-
scher ben Yehiel.
•22. Distinct du précédent est le V't l^'inn )3"n s^ir? cité dans 62 b,
ainsi qu'il résulte du contexte. Il est extrêmement vraisemblable
qu'il s'agit de Moïse ben Jacob de Coucy, Fauteur du Semag, qui
est également appelé ';\::^"in'. La même explication (sur Nombres,
XXXII, 12) est donnée par Hizkoiuii et introduite par û-'Uî'id): izî"'.
23. Mo'ise de Pontoise [1^ b : Nr-i^iûDistD I2"^ri:i n^pn) est Moïse
ben Abrabam de Pontoise, l'élève de R. Tarn. Il est souvent cité
dans les Tossafot du Pentateuque et aussi dans notre passage, où
is''o">-l::3^D7D est une faute pour nd'^"'c:d-id)2.
24. Natan ben Meschoullam répond à la question d'un ennemi
des Juifs (67 a : ûb"n2:?3 'nn ini hb 's? 1^73 b^^ai). Il est connu comme
un apologiste du judaïsme. La même controverse se trouve aussi
dans Paan. Raz., ^d a.
25. Saadia Gaon est cité comme étant l'auteur des guematriot
suivantes: 24 « : rî"nbT rr^^yz n-i "jnNiin ^"i"«s .lirnuî-^T i"id bN-iu:*^ "^^m
N D"ns3 n'^ta '^j-'S. Anonyme dans les Tossafot et dans Paan.
Raza. 37 b : rjTûb ttdt b"T in»:; rr^^j'o ns^nn '-«s i?2N nbnn ■'n:^ bu:nn Nb
Anonyme dans le Paan. Raza. — On peut douter qu'il s'agisse
vraiment ici de Saadia Al-Fayyoumi. Peut-être faut il voir dans ce
Saadia Gaon le fils de Joseph Bechor Schor. Cette supposition
est confirmée par la raison suivante. Le poème, souvent cité, sur
le nombre des lettres de la Bible est donné expressément par
Joseph del Medigo comme étant l'œuvre du dernier Saadia ^ ; or,
ce poème est attribué ailleurs à Saadia Gaon^, entre autres textes
dans un manuscrit qu'a vu Azoulaï ''. Del Medigo lui-même con-
fond aussi, dans un autre passage, ces deux Saadia ^. La ressem-
blance des noms Saadia ben Joseph a certainement contribué à
cette erreur.
26. Salonion^ à qui Isaac ben Abraham a expliqué un passage
midraschique {A a : «"a-^^b V't n?2bu3 'nn bi^^UTj, est sans doute Salo-
mon « le Saint » de Dreux, qui florissait, comme Isaac ben Abra-
1. Voir Epstciii, op. cit., p. 14; Gross, Gallia, i>> 558, et Monatsschrift , 1901,
p. 372.
2. Noblot Hokhma, éd. Bàlo, 1631. Zunz {Z. G., p. 15) le dit aussi, mais à titre de
simple hypotlièse.
3. Cf. le Comm. "^niS niD:> dans En-Jacob, éd. Vilna, sur Kiddouschin, 30 a.
4. Schem., \, 150 a.
0. Azoulaï, loc. cit.
UN COMMENTAIRE DU PENTATEUnUE 83
ham au commencement du xui^ siècli; et lut, comme lui, l'élève
dlsaac TAncien. Ses explications sont souvent citées par les deux
recensions des Tossafot, MinJiat Ychouda, Paanêah Raza, Imré
Noam, le commentaire manuscrit de Zunz, etc.
27. Samuel bon Mèir (D"au:n) n'est mentionné que dans deux
passages, 16 ô et <S'la, qui se trouvent aussi dans les Tossafot. La
première fois celles-ci disent seulement '-"d D"auî"n, tandis que notre
commentaire porte n"-i "^nt^ '^"i-^'-h "rr^y^. C'est ainsi que s'exprime
le Gan. Tl n'est pas possible qu'Ascher ben Yeliiel ait ainsi écrit.
28. Samiipl Jta-Cohen, qui est cité, dans 37 Z>, en ces termes : ■'d?:
i;ran h:î^"72;z5 'nn '^"n?:, ne peut pas être identifié avec certitude,
car nous ne savons si ces mots appartiennent au compilateur ou,
— avec le passage lui-même — à l'un des textes qu'il a utilisés.
Dans le dernier cas, il pourrait être question de Samuel ben Aron
ha-Gohen,qui est^mentionné dans Schibbolé ha-Léket^% 39, et qui,
lui, est peut-être identique avec le Tossafiste Samuel ben Aron de
Join ville. Mais si le compilateur a personnellement entendu Sa-
muel, ce dernier est très probablement Samuel ha-Gohen de Va-
lence, correspondant de Samuel b. Adret ', et qui confia aussi à
Bahya ben Ascberun secret cabbalistique sur Ex., m, 4.
29. Simson (2 a : ii^^cu: 'n ïiuîpn; est peut-être Simson ben Abra-
ham de Sens, ou Simson de Chinon. L'explication de Gen., ni, 6,
rapportée en son nom, est citée d'une façon anonyme dans Tossa-
fot tiad. Zek., Minhat Yehouda et Imrê Noam.
30. Je ne sais qui il faut voir dans l'abréviation Y'^^ (^8 b],
""î'y^Ti (Ol b, Oo (t). Le premier passage se trouve dans Minh. Yeh.^
le second dans les Tossafot, mais sans nom d'auteur.
31. Rabbcnou Tarn est mentionné dans un passage halachique
(65 a ; voir plus haut, p. 67).
32. Le compilateur cite les deux explications suivantes au nom
de son père. Sur Ex., n, 17 : "^Np ûT»a-i:i-«i D"m Ti"y '■^n?3i N2N «-^d^û
n-'TDn b:' l-'^i-i^:^ pu:b ns-^ir^jT ...D"'amn n?3nD D^yinrt n?Q-ib^ D-^wn bx
...::i::-i ;2JDn v?:--?: i^-i^j-^t.Ex., xvi, 26 : ry^-ipu: ri'y n7j n3N "id?: '^r\yi2'û
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tD-'nbNn Ti'ûi2 -nrn ib^ 137373 v^P^ t<bm ...imD riTo d-^iwin n^m
1. Consullalions, Y, n° 119.
2. Pour le moment je ne connais qu'un passai,M> où Aseln'ii cite son père [Consull.
27, § 1)^ mais il dit : 13^ i3"rtî<b.
3. Une autre fois dans le même passage : -^iTa N3N '^'^3^b ^yo '^nfi<iS73 ?13tl
^"3>. AsCher l)en Yehiel n'emploie jamais la formule M"^' ; il écrit toujours b"T, sou-
vent aussi b"::T pour son père : c'est ainsi qu'il signe ses Consultations p ^^»
b"iST bN-'H'^ ou b"T.
84 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
ï-Ilû:*! r!7ûi^n ii^b ir^uj-'-iDn '-«d ^::?û pn ûnti nnNT nnnj» ri\D7:b mi&i
...in3>p2"i û-^n b:' ^T^ nN.
La môme explication est domiée par Jacob beii Asclier d'après
33. Un maître anonyme du compilateur (^7 b : b^'T "^It: '""D ^^ ;
34. Raschi, enfin, est l'auteur le plus souvent cite; il l'est
presque à chaque page. Il est rare que son commentaire soit sim-
plement mentionné ; plus fréquemment il est accompagné d'un
iMiTT^sb ^rr^ti ; mais le plus souvent ses explications sont discutées
d'après la méthode des ïossaflstes. Et voilà encore un excellent
argument en faveur du caractère purement tossaiistique de notre
commentaire.
Vienne, 17 août 1905.
V. Aptowitzer.
#
P. S. — Mon travail était déjà entièrement terminé quand j'ai
pris connaissance, grâce à Famabihlé de M. Israël Lévi, d'un ar-
ticle de Kaufmann sur Dan Aschkenazi, publié dans cette Revue,
t. XXXVI, p. 287-292. Dans cet article Kaufmann fait connaître,
d'après un commentaire manuscrit du Pentateuque, ms. de Dresde,
n« 399, cinq passages qui ont une grande importance pour notre
recherche. De ces cinq passages — trois explications au nom de
Dan Aschkenazi et deux au nom d'Ascheri , quatre se re-
trouvent dans notre commentaire dans des termes exactement
pareils, et seulement avec quelques légères divergences, telles
qu'elles se produisent habituellement dans deux copies différentes
d'un même manuscrit, et dont les copistes sont seuls respon-
sables. Qu'on compare en effet le ms. Dresde, 23«;, et Had. Zék.^
37 è; D. 26 «, Qi Had. Zek.,Mb\ D., 43 6/, QlHad. Zek., 58^/; D.,
41 b et Had. Zek.., 55 «5. Cette concordance remarquable suffit à
faire croire que , très vraisemblablement, le ms. de Dresde et
notre Commentaire sont deux copies différentes d'un seul et même
ouvrage. Joignez-y que Zunz [Zur Geschichte, 103) décrit le ms. de
Dresde comme un recueil « d'explications sur le Pentateuque. . .
avec des Guematrias » (Kaufmann dit simplement « un recueil »).
Mais voici qui élève cette probabiUté à la hauteur d'une certitude.
Dans un des passages parallèlles, ms. D., 43 a, = //. Z., 58 «, on
renvoie à une explication antérieure sur Nombres, xii, 3 : '-«d© itod
^^12 r53> ntt5?3 ttî-'Nm -"na ^mb:>na 'en b-^s^b. Or, cette explicalion se
UN COMMENTAIRE DU PENTATEUQUE 85
trouve effectivement dans notre commentaire, sur Nombres, xii, 3 :
n3D73 nnN n"T' non':: "«sb i"vn n-icns "^ ^^J•73'»U':: ...*i::> rrc): ^D^Nm
m3Dn nbm d-^t: ûiDb n^^is rtTn j^bon pn n?aNCD 'n-» cb-ij^ b^ mDb?^
c-n"» "^:;-n73m d^?: D^b N^i:i"« -1731b ib rr^m inriN bri "i?3l:3> by nbiD-^m
^'bo yi^iD"^ ^""rûDDi. Après cela, il importe peu de savoir si la se-
conde explication d'Asclieri sur Ex., xxi, i, se trouvait dans notre
commentaire (car celui-ci présente une lacune au début de Misch-
patim), ou si une quatrième explication de Dan, citée par notre
commentaire (12 a), manque vraiment dans le ms. de Dresde, et
n'a pas été plutôt omise par Kaufmann. Quoi qu'il en soit, on ne
peut plus douter, à mon avis, que notre commentaire et le ma-
nuscrit de Dresde représentent un même ouvrage dans des copies
di fié rentes.
Or, nous avons vu qu'Ascheri est cité dans notre commentaire
(ms. D., 41 h, Had. Zek., 55rt). Mais dans le passage sur Ex., xxi. 1,
on lit dans le ms. i"-i3 '^T55ïî&< n\i3î< 'nr? mt: '^ziz : l'auteur était donc
un élève d'Ascheri (Zunz, op. c. ; Kaufmann, /. c, 291). Toutefois
nous ne savons si le nom d'Isaac ben Abraham Navarro et la date
de 1343 se rapportent à l'auteur ou au copiste. Kaufmann paraît
préférer la première opinion (p. 290 : « composé en 1343 par. . . ou
du moins copié par lui »); Zunz {Ltr/.^ 622) adopte la seconde. Celle-
ci est confirmée par le fait que notre commentaire est attribué à
Aschcri , ce qui vraisemblablement suppose un auteur du nom
d'Ascber. Il est vrai que nous connaissons un disciple d'Ascheri
nommé Asclier : c'est Ascher bar Sinaï "«ro) de Russie, appelé
aussi Aschkenazi (Consultations d'Ascheri, n° 51, § 2). Mais celui-ci
est mort avant son maître, tandis qu'Ascheri est nommé une fois
dans notre commentaire comme n'étant plus en vie (ms. D., 41 h^
H Z.,o5«).
Pour Isaac ben Abraham, on peut faire entrer ici en ligne de
compte un savant de ce nom qui correspondit avec Ascheri
[Consultât., n° 86, § 9), mais qui portait le nom d'Albana (Nsnbi^^ ;
ensuite le savant copiste Isaac ben Abraham de Chinon [Gallia
jiidaica, 586 , peut-être aussi dans Gross,244, 274. Mais aucun de
ces deux Isaac ben Abraham ne s'appelle Navarro. Peut-être Isaac
ben Abraham est-il seulement le propriétaire du manuscrit. Un
Isaac Navarro mourut à Tolède on 1365 (^ibné JÂkkaron, n^ 38).
La mention d'Ascheri comme défunt et la date de 1343 donnée
par le manuscrit permettent d'en fixer les limites extrêmes de
composition aux années 1327-1343.
Il est regrettable que Zunz et Kaufmann, qui ont utilisé le ms.
de Dresde, n'aient pas connu notre commentaire. Plus heureux
86 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
que nous, ils auraient pu nous donner des renseignements positifs.
Habent sua fata VibcUil C'est ainsi encore qu'Eppenstein, qui, je
m'en aperçois maintenant, cite, dans une note additionnelle à
Tarlicle de Kaufmann [Revue^ t. XXX Vil, 318), notre commentaire
et le coirige d'apn^s le ms. de Dresde, n'a pas été frappé par la
singulière concordance des deux passages. Dans celte note, aussi
bien que dans l'introduction et les remarques des irr\T^in ^•Q'rM2
d'En Salomon Astruc, édités par lui, il parle toujours de notre
commentaire comme étant les « gloses de R. Ascher ben Yechiel »
et « n"n3' -d'^^i-i ^"^d )), quoique, dans n^nnri '^u:-ii?3, p. 158, note 6, il
cite le passage de notre commentaire (55 a), où, d'après le manus-
crit, c'est Ascheri lui-même qui est cité (comm. : b"T fc<""in; ms. :
Quant à Dan Ascbkenazi, mes conclusions ne sont pas sensible-
ment différentes de celles de Kaufmann Pourtant, Kaufmann pense,
en ce qui regarde l'époque de sa mort, que « tout indique que R.
Dan a survécu à R. Salomon ibn Adret » (p. 291). Cette assertion
se fonde sur Fhypotbèse que la date de 1343 du ms. de Dresde se
rapporte à la composition de l'ouvrage. Encore est-il que, dans ce
cas, comme l'auteur a entretenu des relations personnelles avec
Dan, il serait très peu vraisemblable que celui-ci fût déjà mort en
1291. Mais Kaufmann lui-môme reconnaît que la date de 1343
peut se rapporter à la copie du manuscrit, et nous avons même vu
que c'était le plus probable. D'ailleurs, c'est encore Kaufmann qui
dit ensuite : « Nous ne pouvons donc, jusqu'au moment où de
nouveaux documents seront trouvés, risquer une indication pré-
cise. . . ni quant à l'année de sa mort ». Avec l'hypotbèse de Kauf-
mann touchant le ms. de Dresde tombent aussi les doutes qu'il
formule sur la date précise de 1291 fournie par le commentaire de
Raliya.
V. A.
LE ROI DE FIUNCE CHARLES YIII
ET LES ESPÉRANCES MESSIANIQUES
Le colophon dums. hél)r. du Vatican, in-folio, n° IS7 (Catalogue
Assemani), contient une notice intéressante qui peut fort bien servir
à éclairer un point d'histoire.
Ce ms. est une copie du Peliah\ Ce livre étrange, non seule-
ment par son nom, mais encore par son contenu, et qui ne renferme
en apparence que des fantaisies cabbalistiques écbevelées, doit
lui-môme sa naissance à des circonstances historiques, car il
escompte, en s'appuyant sur des faits positifs, l'avènement de l'ère
messianique. La notice qui y a été ajoutée est conçue tout à fait
dans l'esprit du livre. Cet ouvrage, qui reste encore énigmatique,
malgré les recherches de Steinschneider, de Graetz et de Ph.
Bloch, est désigné, dans le ms. du Vatican, comme l'œuvre de
Kanah hen Nahoum ben Kanah -. Les variantes du pseudonyme de
l'auteur s'enrichissent ainsi d'une nouvelle forme -^ Si ce nom
contribue plus encore à troubler les faits qu'à les éclaircir, notre
manuscrit contient, par contre, une importante notice bibliogra-
2. T\Vî> *(3 din3 \2 in3p Ti'^y HDD^ ÏIT. Les autres noms que l'on connaît
sont : 1' nnS'^nN : i° N'^jin^ ;avec la remarque que ce nom a, Vn^n 03^, la même
valeur numérique que nN^^'^D = 126) ; 3° HDpn p i<^:nn3 ; 4^^ "m:;"«3N p ïl^p ;
5' Ti^i'Ç)'^ 13 N^Din3 ...Û-l nnDU:7373 ÛinD 123 -m:i (pM) ■'2î< nsp (au lieu (le
TXyp, on trouve aussi NSp^M). Voir Hi'ilprin, Séder ha-Dorol^ s. v. Nehounya h. Iia-
Kanali ; Azoulaï, Sc/iem lia-Gîiedoliitu ll<^ pavUe, s. v. riN"^'?© ; Jellinek, Helh lia-
Midrasc/i, lll. Introduction, p. xxxviii et s. ; Graetz, Geschichte der Juden, VIII, :5«"(''d.,
p. 4o0ets. ; Ph. Bloch, dans Winter et Wiinsche, Jiidische Litteralur, III, 282, et
Jewish Eiici/clopedia. \ll, 432; Steinschneider, Cdt. Bodl., col. 2056; Ben-,Iacob,
Oçar ha-Sefarim, p. 485, n" 890. Le ms. Munich, n° 22, attribue le Peliiik à Elkana
h. Yerocham.
3. On doit remaniuer ûiriî pour t<'^2"!nj. '"t ïl^p pour !rj3p^.
88 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
phique qui jette des lumii^res, non seulement sur Forigine de ce
manuscrit, mais encore sur le livre Pellah lui-même.
D'api'ès la note qui se ti'ouve au frontispice et qui paraît être
contemporaine du manuscrit, celui-ci se compose de 9 cahiers ou
1:20 feuillets in-folio. Le cahier est donc compté pour un peu plus
de 1:2 feuillets. Le manuscrit contient seulement le contenu de la
section de Beréschit, tandis que tout le Pentateuque formerait à
peu près 500 feuillets in-folio, donc — c'est ce que le copiste veut
dire — notre manuscrit contient seulement un peu plus du cin-
quième de tout Touvrage. En effet, on ne connaît plus du Peliah
que la partie qui porte sur la section de Beréschit '.
Après avoir donné cesiindications, le copiste ajoute ce qui suit :
« Ce livre ne peut être trouvé nulle part, sinon à Constantinople,
ville située dans la Romanie-, entre les mains de R. Joseph Boni-
fazio, aujourd'hui, en Fan 5i2â3 de la création ^ ; en ce temps vint
ici, à Candie '', un Juif, nommé R. Jacob, et il apporta avec lui
la copie de la section Beréschit seulement; c'est de là que je me
suis choisi ces choses, qu'il me copia dans ces cahiers; mais
R. Michael Romano copia [ensuite]"' la section de Beréschit^ tout
entière. »
Nous ne savons pas qui parle ici à la première personne. C'est
vraisemblablement le propriétaire du manuscrit, mais son nom ne
nous est pas connu. Ce n'est vraisemblablement pas Moïse Abiab,
qui est nommé à la fin du livre après le colophon, et dont nous ne
savons la relation qu'il a pu avoir avec le manuscrit.
Ce qui est très important, semble-t-il, c'est Forigine du manus-
crit du Vatican. Il a été copié sur un exemplaire unique qui se
trouvait à Constantinople. En admettant même que la qualification
d' « unique » ne doive pas être prise à la lettre, mais doive être
considérée simplement comme une vantardise du propriétaire, il
1. C'est ainsi que Jellinek parle aussi seulement de la section de Beréschit. — Les
indications concernant la valeur du manuscrit ne manciuent pas d'intérêt ; cf. Stein-
schneider, Voiieswigeti ûber die Kunde hebr. Handschrif'len, p. 16 et s.
2. On sait que c'est le nom de l'Empire byzantin ; c'est ainsi, i>ar exemple, qu'on
parle d'un Mahzor roman ; voir Zunz, Die Rilus, p. 79 et s.
3. C'est-à-dire en 1463.
4. Celui qui écritces mots vivait donc à Candie. Aux xv" et xvi» siècles, l'île était ha-
bitée par une population juive assez forte, où la science était également représentée;
voir mon article « Byzantine Empire » dans la Jewish Enc>jcIopedia, et l'art. « Crète »,
ibid. Un Benjamin ben Joseph Bonifacio s'y trouve cité.
0. Ou : précédemment; l'exemplaire (lui fut apporté à Candie par R. Jacob était, en
effet, l'œuvre de M. Romano.
6. Celte section fut choisie de préférence, parce que la Cabbale se plaît dans les
spéculations cosmologiques (îinSITD!! t^lD^lz)-, comme il est dit dans la notice.
LE ROI DE FRANGE CHARLES VIII 89
en résulte, dans tous les cas, que le Peliah était alors une rareté.
Mais on ne peut émettre une semblable assertion que si le livre est
nouveau, et la chose rappelle singulièrement la sensation que pro-
voqua Tapparition du Zohar. Ce qui en résulte encore, c'est que
Graetz avait raison de soutenir que le Peliah n'a paru qu'au
xv° siècle. Mais quand, d'autre part, cet historien s'efforce de
démontrer que ce livre est né en Espagne, sa thèse semble contre-
dite par l'origine assignée à notre manuscrit. Tout, ici, indique la
Grèce et l'Italie: l'original ne se trouve qu'à Constantinople, la
copie en est apportée à Candie, et le porteur, R. Jacob, qui n'a
aucun nom de famille, nous apparaît par là même comme un
Byzantin. Les autres personnes nommées portent des noms ita-
liens : Bonifazio et Romano, de sorte que Jellinek, qui regarde
l'Italie ou la Grèce comme la patrie de l'ouvrage, est ici tombé
juste'.
Le Se fer ha-Peliah et son frère jumeau le Se fer ha-Kanah
donnent, en se fondant sur des calculs cabbalistiques, l'année i 490
comme celle de la délivrance messianique -. La même année,
étendue seulement jusqu'en 1495, est aussi indiquée par l'auteur
du colophon comme l'époque des « Souffrances du Messie », qui
sera suivie de la délivrance. Ce colophon a pour nous le très grand
avantage de nous présenter des événements historiques concrets
et l'entrée en Italie de Charles, roi de France, comme les signes de
la délivrance prochaine.
Le roi de France Charles VIII (1483-1498), quoique jeune et
chétif, avait sur l'Italie des desseins vastes et considérables. Il se
considérait comme l'héritier de la branche italienne de la Maison
d'Anjou, et, en cette qualité, il voulut d'abord conquérir Naples,
ensuite l'Italie tout entière ; ce pays lui-même ne devait être, dans
sa pensée, qu'un pont pour regagner à la chrétienté Byzance, tombée
entre les mains des Turcs. Juifs et Chrétiens durent regarder avec
une vive impatience cette entreprise ambitieuse. Le chroniqueur
Joseph ha-Cohen, né à Avignon un an après, et précisément sous
le gouvernement de Charles VIII, rapporte très exactement les
faits; voici ici ses paroles ^ : « En ces jours, le roi de Naples ter-
1. Jellinek donne cette preuve d'un grand poids qu'on lit dans ]e Peliah qu'on peut
lire le samedi la traduction grecque ; Graetz, VIII, 3" éd., p. 451, ignore cette preuve.
— On retrouve la trace du livre à Constantinople au temps d'Elia Mizrahi ; voir Micliael,
Or ha-Cfiaiji/im, n" 17.
2. Le Peliah indique cette année une fois, le ha-Kanah deux fois (Graetz, op. cit.,
p. 450).
3. Eniek ha-Bacha, trad. M. Wiener, Leipzig, 1858, p. 73.
90 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
mina sa vie, et son fils Alphonse (II) monta à sa place sur le trône
royal. Tous deux s'étaient montrés cléments envers les Juifs, et
beaucoup de Juifs chassés d'Espagne s'étaient rendus dans son
pays et s'étaient considérablement multipliés dans les villes de
son royaume. A la fin de cette année, deux ans après l'expulsion
d'Espagne \ Charles (VIII), roi de France, pénétra en Italie avec
une puissante armée et poussa si loin son expédition qu'il arriva à
Naples et que Ferdinand (II), le fils du roi (Alphonso), s'enfuit de-
vant lui dans le fort de Gastelnuovo ^ ; toute la ville fut en proie
à l'anarchie et on livra au pillage les Juifs qui s'y trouvaient en
grand nombre, de sorte qu'Israël, à cette époque néfaste, fut très
abaissé ^. »
L'expédition de Charles VIII eut donc les conséquences les plus
tristes pour les Juifs de Naples, qui étaient alors justement très
nombreux et très influents''. Ils s'étaient probablement réfugiés
dans le Castelnuovo, mais lorsaue le bourg fut utilisé par le roi
Ferdinand lui-même comme asile, il livra les Juifs à la population
indigène de Naples, spécialement à la noblesse, fait qui est d'ail-
leurs connu par d'autres sources % mais que Graetz, chose singu-
lière, ne mentionne pas. Les Français entrèrent à Naples le 2*2 fé-
vrier 1495. C'est l'événement que l'auteur de notre colophon consi-
dérait comme le terme des « Souffrances » : désormais, avec l'ar-
rivée du roi de France, l'époque messianique devait commencer.
Ses espérances se fondaient sur le fait que le pape et tous les car-
dinaux avaient été obligés de s'enfuir de Rome et que même leur
résidence était inconnue. En réalité, le pape Alexandre VI Borgia
(1492-1503) s'était seulement réfugié dans le château de Saint-
Ange. Quelques-uns de ses cardinaux peuvent, comme le dit notre
auteur juif, l'y avoir suivi. La fuite doit s'être effectuée si mysté-
rieusement et si habilement que notre auteur, qui dit formellement
écrire à Rome, ne connaissait pas le lieu de séjour du pape^. Les
1. C'est-à-dire 1494. Ferdinand I de Naples mourut le 24 février 1494.
2. Castelnuovo est un immense bâtiment, qui pouvait offrir un asile à plusieurs mil-
liers d'hommes.
3. Joseph ha-Cohen s'en réfère ici a son autre ouvrau'-e sur l'histoire des rois de
P'rance et l'empire turc, où il décrit l'expédition avec plus de détails, mais il n'y dit
rien de plus sur le sort des Juifs (voir éd. Amsterdam, 1733, p. 50 h).
4. Que l'on songe à Isaac Abravanel qui jouissait d'une haute considération à la
cour d'Alphonse II; voir aussi Jewish Encyclopedia, VII, 4. Le roi Ferrante accorda
au fds d'un Juif, naturellement contre argent, un évèché, voir L. Ranke, Geschich/e
der romanischen und genncmischen Vôlker von 149i bis 151-^4, 2' éd., Leipzig,
1874, p. 13.
0. Ranke, op. cit., p. 38.
6. D'ailleurs, la fuite [du pape eut lieu, non pas lors du premier passage de
LE ROI DE FRANCE CHARLES Mil 91
contemporains, qui étaient lial)itués à la domination universelle du
pape, doivent avoir été fortement impressionnés par cette fuite et
par roccupation de Rome par les Français. Les espérances messia-
niques s'éveillèrent aussitôt et, avec Taide de la « Guematria », on
trouva même des passages l)ii)liques qui pouvaient être rapportés
à cet événement.
Nous n'attacherions pas beaucoup d'importance à cet unique
témoignage s'il ne s'accordait pas avec les espérances exprimées
par le Se fer Jui-Pclialt et le S. ha-KanaJt. Le fait important fut, à
ce qu'il semble, la chute de la puissance papale, et c'est ce qu'on
pouvait déjà observer avant 1490. A cela vinrent encore s'ajouter
l'exil des Juifs d'Espagne et les souffrances continuelles de ceux du
Portugal, événements qui durent plonger les Juifs dans une très
vive agitation. Nous ne savons pas au juste ([uelles tribulations
vinrent s'y joindre en Italie ; le colophon parle de douleurs et de
tourments en général, et seul Joseph ha-Cohen nous raconte expli-
citement l'épisode de Naples. Lors de la seconde entrée des Fran-
çais à Rome, le 8 janvier 1495, une émeute contre les Juifs éclata
également à Rome, et cette fois du côté des Français, mais à peine
Charles VIII eut-il assumé le gouvernement de la ville, qu'il com-
mença par mettre les Juifs sous sa protection '. C'est ainsi que
l'apparition du roi de France fut considérée par les Juifs oppiimés
comme un acte de délivrance, et la fuite du pape comme l'abo-
lition du mauvais régime après lequel on devait attendre l'avène-
ment du royaume de Dieu-.
Chose remarquable, dans certains cercles chrétiens, on fonda
aussi de grandes espérances sur la tète de Charles VIÏI. Le prieur
Charles VIII près an Rome, mais seulement après la formatiou d'une ligue contre le
roi de France, dans laquelle le pape Alexandre VI était également entré, et qui fut
alors obligé, quand Charles VIII, sur le chemin du retour, passa par Rome, de s'en-
fuir dans une place fortifiée (Ranke, op. cit., p. 54, d'après Navagero, Hisloria Ve-
iieta, p. 1204).
1. Delaborde, L'expédition de Charles VIII en Italie, Paris, 1889, p. 509 ; Vogel-
stein et Rieger, Geschichle der Juden in Rom, II, 23-28.
2, Graetz, IX, 3'- éd., p. 3, dépeint les Français comme des oppresseurs : la « mouche
française » poursuivit l'œuvre du « scor[)ion espagnol ». Assurément les Français n'ont
pas diï épargner les faibles Juifs; mais la teneur tout entière de notre colophon
montre que les contemporains regardaient l'arrivée de Charles VIII comme une déli-
vrance pour les Juifs. Même le fait qu'Isaac Abravanel dut quitter ÎS'aples à l'ap-
proche des Français et se réfugier en Sicile ne prouve rien ; peut-être était-ce une
distinction pour le diplomate juif que le roi lemme.ia avec lui en Sicile. 11 suffit de
lire comment le contemporain Abraham Zacouto [Youhasin, éd. de Londres, p. 223\
après avoir décrit les souffrances des Juifs en Espagne, en Sicile, en Sardaigne et
en Portugal, ajoute cette remarque : nZ2"'bD MïT^n nsniSTO '53K « De France vint le
salut ».
92 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
du cloître Saint-Marc do Florence, Girolamo Savonarole, parla avec
un enthousiasme prophétique du commencement d'une nouvelle
époque théocratique dont il voyait l'auteur dans la personne du
roi de France Charles VIII. Il prêchait une ère nouvelle, rêvait le
royaume de Dieu sur la terre, considérait la Cour papale de Rome,
comme le résumé de tous les vices, et, ne croyant pouvoir réaliser
son idéal que par la voie de la politique et du pouvoir temporel, il
se mit du parti de Charles VIII, dont il soutint la politique à Flo-
rence et dans l'Italie septentrionale, même lorsque les aflaires des
Français parurent compromises dans le sud de la péninsule. Or,
c'est justement en Italie qu'un échange d'idées était possible entre
Juifs et Chrétiens ; de sorte qu'il est vraisemblable que l'influence
de Savonarole a agi sur les croyances des premiers.
L'apparition si caractéristique de Savonarole mérite d'être des-
sinée en quelques traits. Savonarole annonçait un jugement pro-
chain qui atteindrait Florence et toute l'Italie, mais, avant tout,
l'Eglise corrompue. Il revêtait ses prédications morales du manteau
des antiques Prophètes, et d'ailleurs, il s'arrogeait lui-même le
caractère et le titre d'un prophète ; comme les voyants de la Bible,
il invoquait aussi des visions, et il ne doutait pas qu'il possédât le
don de la prophétie. Il vivait au milieu des apparitions des temps
des Juges et des Rois de l'ancien Israël, car l'Ancien Testament,
avec ses rois et ses Prophètes, exerçait sur lui une puissante action.
On ne saurait méconnaître, d'ailleurs, qu'il avait une certaine res-
semblance avec les anciens prophètes. Charles VIII était, pour lui,
un nouveau Cyrus qui passerait les Alpes, et aucune arme ne tien-
drait devant lui ; pour cette vision, il s'appuyait sur Isaïe (chap. xlv)
dont la prophétie devait se réaliser encore une l'ois au pied de la
lettre, car ainsi le voulait le décret de Dieu ^ Aucun Juif n'aurait
pu mieux accommoder la situation d'alors à des espérances mes-
sianiques.
Si nous nous tournons maintenant vers la figure principale, vers
le roi triomphant, nous verrons chez lui la même interprétation. Il
y a ainsi certaines époques où une conception puissante pénètre
les esprits et où partout la même idée éclate. « Une fois, dit Ranke,
que la couronne de Naples, dont dépendaient les titres et les droits
sur Jérusalem, eut été conquise, Charles VIII fut appelé par la
marche de ces événements, par l'agitation des esprits, par son droit
et par sa puissance, à être le champion de la chrétienté contre
l'ennemi commun (les Turcs) ». Aussi poètes et prophètes célé-
1. L. Ranke, Tlis/orisch-hiorp^aphische Studien (vol. XL et XLI), Leipzig, 1877,
pp. 228-259.
LE ROI DE FRANCE CHARLES VIII 03
braient-ils le roi comme le Messie attendu. Ce sont de ces visions
qu'eurent le moine Spagnuoli et le médecin Jean Michel. Le contenu
de la prophétie de celui-ci est sullisamment caractérisé par ce titre :
« La vision divine révélée à Jehan Michel, très humble proplièle de
la prospérité du très crestien roy de France, Charles VIII, de la
nouvelle rélormation du siècle et la récupération de Hiérusaleme à
lui destinée, et qu'il sera de tous les roys de terre le souverain et
dominateur sur tous les dominants et unique monarchie [sic] du
mondée» Maître Guilloche de Bordeaux exprimait ainsi la même
espérance : Dans sa vingt-quatrième année Charles aura soumis
Naples ; dans sa trente-troisième année toute l'Italie; puis il traver-
sera la mer, s'appelleia roi de Grèce ; enlin, il entrera à Jérusalem
et gravira le mont des Oliviers -. On voit au premier coup d'œil que
ce sont les conceptions bibliques bien connues.
Mais il n'en était pas ainsi seulement du côté français; les Italiens
étaient animés de la môme conviction, et pour compléter l'image du
Messie, ils disaient que le roi Charles déposerait la couronne ^, et
monterait au ciel après sa mort ''. Charles VIII ne resta pas insen-
sible à toutes ces prophéties, qui concordaient parfaitement avec
ses plans et sa politique. Déjà, pendant sa jeunesse, quand on avait
représenté en son honneur, à Troyes, l'histoire de David et de
Goliath sous la forme d'un mystère, il y avait vu ligurée sa propre
lutte contre les Turcs : c'est lui, nouveau David, qui jetterait par
terre le colosse turc. Aussi n'hésita-t-il pas à prendre le titre de
roi de Naples et de Jérusalem ; le second titre surtout était pour
lui, à ce qu'assurent les écrivains du temps, du plus heureux
présage.
On voit ainsi que Charles VIII était le centre des espérances mes-
sianiques dont se berçaient également Chrétiens et Juifs ; nous l'en-
tendons de la bouche d'un prophète chrétien et de celle d'un cabba-
hste juif ^ Il est vrai qu'en fait, le roi de France a aussi peu réalisé
1. Cité par Ranke {Gesch. der rom. u. f/erm. Vëlher..., p. 9), d'après Pilorirerie,
Campagne et Bulletins de la grande armée d'Italie commandée par Charles VIII,
p. 431.
2. Ranke, op. cit., p. 9.
3. Sur i'abdicatiou de la couronue à Jérusalem, qui doit réaliser un verset de l'Écri-
ture, voir ma note dans Byzantinische Zeitschrift, 1900, 203.
4. Eckardus, Scriptores medii /Evi, II, lul9.
5. Que Tauteur de notre colophonfut un cabbaliste, c'est ce qui ressort non seulement
de ce que ses supputations et combinaisons de Guematrias sont tout à fait cabbalis-
tiques, mais aussi de ce (piil invo([uo exclusivement des écrits cabbaiistiques, le Pe-
liah et un commentaire cabbalistique du Canti<|uc ("137173 5^ D'^T^DH "1"^'^ '"'^D
bin:k bmpW 1^:1^73 \::^2 "jï^^)* ^^ ^" ^^^ ^^"'^ ^o\xi\: de rancienneté de ce coiumeu-
94 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
l'idéal et Tattente de riiumanité que tous ses prédécesseurs et suc-
cesseurs qui suscilèronl les mêmes espoirs. Bientôt le roi mourut,
jeune encore, et aucune grande entreprisen'eut jamais de résultats
aussi peu durables que celle de Charles VIII. Il semble qu'aussitôt
également se produisit dans la chrétienté comme un refroidisse-
ment, mais il n'en fut pas de même dans le judaïsme.
L'an 5263, c'est-à-dire l'an 1503 de l'ère vulgaire, vit l'apparition
d'un nouveau Messie juif. Déjà Isaac Abravanel avait désigné cette
année comme le commencement de l'époque eschatologique , et
la délivrance d'Israël devait débuter par la chute de Rome. Ce
sont là des faits connus, et l'on connaît aussi l'apparition du faux
Messie Ascher Lemlein, qui se produisit à ce moment. Ce ne peut
être reflet du hasard que ce Juif à nom allemand ait surgi juste-
ment en Italie, plus exactement dans l'Italie septentrionale. Seul
ce pays paraît avoir été le terrain propice à une révélation messia-
nique, ce que nous comprenons maintenant, si nous songeons à
l'expédition de Charles VIII et aux prophéties de Savonarole. C'est
au sein de l'Italie aussi qu'on pouvait le mieux observer le destin
de Rome, qui, dans toutes les spéculations messianiques, est le
centre de l'attention générale. Nous ne nous tromperons donc pas
en établissant entre les guerres dltalie et l'apparition de Lemlein
une relation de cause à effet.
L'auteur de notre colophon semble avoir écrit au milieu du mou-
vement, car, après avoir dépassé les années 1490, 1495 et 1496,
qu'il cite explicitement, il parle de l'année 1503 sans être en mesure
d'annoncer un insuccès, ou moins encore une heureuse issue. Dans
son exposition un peu confuse il établit formellement un lien entre
les années 1490 et 1503; 1490 doit être le début de la Délivrance,
en ce sens que les souffrances commenceront avec cette année ; en
1495, les souffrances prendront fin, de sorte que l'époque heureuse
s'ouvrira en Nissan 1496 ; mais le véritable terme de la délivrance
aura lieu en 1503 '. Il est évident que la notice date de l'an 1503,
et que l'auteur est sous l'impression de la prophétie d'Ascher
Lemlein.
Soit dit en passant, le calcul des années qui est ici donné est la
preuve la plus authentique que Lemlein a paru en cette année-là ;
on sait que d'autres sources hésitent entre I50I et 1502 ^ On doit
taire comme de celle du Pellah lui-même ; cependant on en attribue déjà un sur le
Cantique des Canti(}ue9 aux pères de la Gabbale, Ezra et A/riel. Voir aussi Salfeld,
Dus Uohelied Salomos bel den judisch. Erkldrern des MitlelalterSt Berlin, 1879.
1. bfinuî-« nbiN:^ Db;2:n.
2. Voir Graetz, IX, 3» éd., p. 214 et note 3.
LE ROI DE FRANCE CHARLES VIII 95
remarquer aussi que notre auteur emprunte ses arguments au
second Isaïe tout comme Savonarole ; entre autres prédictions, il
parle du l'etour heureux dans la patrie (« qui trace un cliemin au
sein de la mer et un sentier dans les flots puissants »), il attend
doncraccomplissementde cette promesse pour ces jours-là ; d'auti'e
part, la citation du verset qui exprime la rémission des péchés
(« vois, j'ai efTacé comme une nuée tes fautes et tes méfaits comme
un nuaj^e, reviens à moi, car je t'ai délivré ») rappelle les prédica-
tions d'Ascher Lemlein, (jui annonçait la délivrance précisément
dans ce sens. Notre colophon s'insère donc parfaitement dans la
chaîne des événements.
Budapest.
Samuel Krauss.
APPENDICE.
I
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n^y^a bbiD >>iin n;::^ riN^'^on 10073 pnyï?: t^iin nson riT
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Hw^-isTûTia n^aws N3"'a3:û;z:np3 pn yn^ mp73 ai^aa "loon riT Ni:»: ids-^nt
r-iu:-iD73 pnrn N^nm 2'py^ 'n ^73rJ■l inx •'nin-' riN-iTDp riD t^2
û"'0"i"!3"ipn nbN3 "^b Qp\-i:>m Q-i-imn nbx nxii'Q "r-nm mab ni^sN-ia
.n-'UîN-in nwns bs p^nm T3N7:in bND->7D 'm
II
r-.DOTD QnN mDb?372 bon f^mn^n -1x127:^ r-nniin;:: a^ain 'dn
/ y^v rî372t:i np^'^b c^^n nni: ny !n":nn ns^ iv -"^^n qb^b 1''"!!^
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•^m^-12 r<si:"^ -"D &ttTa73 Nin ^'-ivdn!^ ^^ /D73i;D(n) yip':;(n) rnnbi
iinD73 ^bn [5<i(n)iDN yni: t^bi ^ûip7û odn i:' nb^T bN^-impn ^m
1. JOr., XXX, 7. 3. Cf. MV., XXXIV, 218-238.
4. Is., V, 8.
96 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
' r;7anN[n] [br](n) !-?7:-iNrî i^bTî by tai-iTon ai-i73n t^3it br 'n ^pc
rinuiDD iD^n iTi-ip"^ Sn in^'^i:-' "nn-« nT3>-i S^n d-idi 3D-) t^'^i:i73r5
cnn r-Toy -"ssn o^^i^rin Sn m"^37:npT m^iDNi nniDTn Sn ,125
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cb'ijn -«uj'^jr! s^bsib :i"on nr»D nnr) bii:» bmp72 x^^yfD v*^"i2 i^^ nnn?3
^Dom :;"o-i **"-«:i2 n"p3>-^ (nN) ^ Y'-» S"n:i "^"d pi ^Sniuî-» nbiN:»
^?:n .''^^nn^ mDnnn u:^i<73 -in73 ^■i72n s-rbnp nso Nir; to:iu3 riN-^bcrr
n:;r V'"! ûnu: •* Ynsn nbi::?37:b f 2U5 V'-in rr^nn nbiNrin nbnnriïî
D"^ 1''^ ^"^^ 2>"T ^"'' V"^ ï^"" "'"^ ^"^ ^"^ r]ibn3 -i"nD -«s "^^^an cib^b
Tn?2N^ TN /M""^^ '^"'^ D"iDD?2 T'7:b r]"bN b"7Q-':> ûNnb^7:2"i *^b"Na b"D
V-IN7: bNT»:;-' [-«îa] nN (j^-'nr: -iu:ni) nb^^r: n-ON n"nrî-' "«"n '^ 'n "^biNS
■^"N3 '' £z^-i?j"iN i3wNu: iriT /' [n7:](D)'© tDn^iïi "i;::n mir-iNri Sd73t iisis
nro7û ibnn Ts::n ^^bnr, mb;2 mnisn m-; -^r: i-^tdn: pb .b^n^a-» bx:
(?) inD^m ,n"3-ir; rnDD2 ^' a-^b^a-» bNTiî'^b tz-i-iirisn mir-iN bsn V'nr;
nr::m /" y'::v r::72?:i sp^'-'b t^-^rj ms: r^y '2^ n-^wz "^ban irî n"3-in
"irT^ inniry?:") irm^iiTTo mss tn n": '^an ^'n^n -^b-i^a nD^ p^23 n"3-in
;i3 2"2 -)'S3 «jTQN 'i:>T
- 1. Is., XXXIV, 6. 13. S — b, n = 5<, -1= :i.
2. 76., XXXIV, 5. 14. 268.
3. 76., XXV, 21. 15. Cf. Psaumes, cvii, 2.
4. aib^an rb:> t^-iDjn. le. jér., xvi, 15.
•j. bN"!'^"* yiNn. 17. îlbsnD (prière quotidienne).
6. Lire nmWS- 18. Obadia, verset 20.
7. Is., XLiii, 16-19. 19. Sic, lire r^jTob^n.
8. 76., XLiv, 22-23. 20. Jér., xxx, 7.
9. Sic, lion ^1in^. 21. Is., lxiii, 4.
10. N">n:373">:i3, à ajouter : hb'i'DTl Uy. 22. Gen., v, 29.
11. D'après Prov., xi, 12. Le dernier 23. 1D"^?3"^3 n"ir;7D2 llitl "^r»'^ p.
mot est incertain. 24. Lecture incertaine ; l'écriture est
12. C'est une puissance de la Cabbale. d'une autre main.
DOCUMENTS
SUR LES
MARRANES D'ESPAGNE ET DE PORTUGAL
sous PHILIPPE IV
(suite *)
XXV
14 de mayo de 1631.
El Conf essor.
Coa ua mémorial del Nuncio en que trata de que los hombres de la
nacion procuran auer perdon gênerai y pide que esta maleria se
remila â Su Santidad.
R.
(Au dos.)
El Nuncio que no se de perdon gênerai à los de la Nacion.
XXVI
El incluso mémorial que ha dado la gente de la nacion de Portugal
contiene en si très punctos tan grandes para la religion, justicia
y estado que no pareze posible con justiflcacion el dexar de dar sa-
lisfaccion à ellos, lanto mas hauiéndose les negado el perdon gênerai
en ocasioues tau apretadas de hazienda y fio de Dios por ello m.uchos
aziertos y conueuiencia en lo demas, porque no pudiendo condenar
por iDJusto lo que han hechç tantos Senores Reyes grandes, piadosos
y justos, con menores aprietos, lo lie rehusado yo muchas vezes,
hallàndome sin ningun medio de socorer las nezesidades pùblicas y
i Voir Revue, t. XLVIII, p. 1 ; t. XLIX, p. 51, et t. L, p. 53.
T. Ll, N" 101. 7
08 REVUE DES ETUDES JUIVES
aora he hecho lo mismo, sera bien que junlàndose coq vos el conde
de Gastrillo Joseph Gonzalez, el eleclo obispo de Màlaga don Martin
Garrillo, fray Domingo Cano Gaspar Hurlado de la Compafiia y los
maestros Arauxoy Gornexoy un Inquisidor jurista de Portugal y un
theôlogo de alla ambos los que nombrare el Inquisidor mayor de
aquel Reyno, se vea todo en la Junta y se me consulte lo que
pareziere. Los punctos sobre que se debe especulary consultar son
quai estillo es mejor, el de la Inquisicion de Portugal 6 el de Gastilla,
pues la Justicia consiste en un puncto indiuisible, si se carga mas al
rigor no es justicia. y si a la misericordia tan poco y asi sera necesario
que la parte en que se excediera 6 faltare, se ajuste. El otro puncto
es que forma se podria dar para reduzir los de la nacion que estàa en
otros Reynos con tanto dano de la monarchia y assegurarnos dellos
y de los demas sosp'îchosos en la fé con beneficio de la Monarchia.
Pero sobre todo en todo desseo que se haga lo que fuere masseruicio
de Dios, honrra y gloria suya y de n'^ sagrada religion cathôlica.
F.
En Madrid, a 25 de março de 4632.
A Fray Antonio de Sotomayor.
Su Maqestad,
A 25 de março de 1631
Junta tocante à los de la nacion de Portugal diferente
de la del OUspo de Coimàra.
Los calorce puntos que se deduxeron del papel que los prelados
que se juntaron con licencia de V. Mg^ en el conuento de la villa de
Tomar en el Reyno de Portugal para tratar del remedio y reducion
de la gente de la nacion de aquel Reyno, an sido sobre los que se a
discurrido en esta Junta ; y para que con maior claridad se pueda
percibir el voto que e tenido, ire por cada uno dellos proponiendo à
V. Mg'^ mi parecer comenzando por los très primeros juntos, respeto
de que el primero y segundo son mas preambulos para justificar
el tercero que no resoluciones ni remedio que se propongan a V.
Md<* para que los exécute :
1*^ Que atentas las grandes y multiplicadas conjeturas y la grande
y violenta presuncion que délias résulta de derecho y de hombre,
fuera licilo y conueniente una expulsion gênerai de toda esta gente,
tubiesen mucha 6 poca sangre de la nacion hebrea, pues todos los
otros remedios no an aprobechado, ni se espéra que aprobeclien, ni
ocurre otro tan conueniente.
2^ Pero llebando siempre ante los ojos el respeto con que conuiene
procéder en esta materia para que ni los fieles naturales del reiûo
corran tanto peligro en su saluacion, como ai padecen, ni del todo se
dexen de la mano los remedios que aun pueden tener algunas per^
sonas desta gente, que estan en el estado de ,reducirse ; pareciô que
esta expulsion fuese solamente de aquella parte del pueblo en que
LES MARKANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 90
se veriiican mas las sobredichas conjeluras y presuDciones y delà
quai ai menor 6 ninguna probable esperança de enmienda y que sou
y fueron siempre las fuentes del Judaismo, y assi.
3<* Que su Mg"', alento ser Supremo Seùor, a quien toca la adminis-
tracion no solameule de la Justicia direcliua légal que obliga â los
reies à usar de su poder quaudo coQuieue al aumento, conserbacion
y purificacioii de la fee en sus reinos, mas la primitiua que en este
caso es extraordinaria, y civil, y no solo vindicaliua, mas tambien
médicinal, puede licitamentey aun es obligado enconciencia mandar
hechar de aquellos reinos y sus conquistas los crislianos nueuos
enteros de todos quatro costados, mandàndoles confiscar sus bienes,
exceto aquellos, en cuia ascendencia constare que no hubo nota de
Judaismo.
Auuque como e dicho en el principio deste boto el primero y
segundo punto donde se resuelbe porjustificada la expulsion de toda
la gente de la nacion por qualquier parte que lengan de sangre délia
de todos los reinos y conquistas de aquella corona, no se proponen a
V. Mg"^ para que la exécute ; todauia por ser tan grauemente me a
parecido representar â V. Mg'^ el sentimiento que tengo délia, para
que en todos tiempos se vea que en punto de tanta consideracion no
se pueden omitir los reparos por los ministros de V. Mg<^ la confia.
Dexadas ix parte las reglas générales que en materia de la expulsion
uniuersal que se propone en el prim^* punto, se podrian considerar
que asisten à la gente de la nacion de dicho reino para no hacer
licita su expulsion in universum, las quales consisten en haber
reciuido el bautismo voluntariamente, el quai ex opère operato da
gracia para guardar la fee, que en el se profesa ; y estar todos confir-
mados, con que de la misma suerte la reciuen para perseberar en la fee,
por nodilatar demasiado este boto ; y llegando a las consideraciones
particulares y estado en que se halla no solamente la corona de
Portugal, sino la monarchia de Y. Mgd, con quien esta unida y de
quien es parte, de tal suerte que no es posible dexar de comunicar-
sele, como a un cuerpo los danos 6 probechos que desta resolucion
se siguieren, digo : Lo primero que las resoluciones tan grandes
como esta, no solo se an de medir con el celo de la religion, sino
tambien con las consideraciones de buen gobierno y politica chris-
tiana y con los efetos que se an seguido de semejantes acciones
confiriendo los tiempos présentes con aquellos en que se executaron ;
en lo quai se debe mucho reparar que la condicion de la gente de la
nacion, como oi esta, es mui diferente de la que tenian los Judios al
liempo que los senores Reyes progenitores de V. Mg^ los expelieron
desta corona, respeto de que aquellos no estaban conuertidos, antes
viuian y profesaban publicamente la ley de Moisen, haciendo sus
ceremonias y ritos en sinagogas publicas ; y la expulsion fue condi-
cional i inlroducida por medio para su coneursion, pues solamente
niandaron expeler à los que no se conuirtiesen ; de suerte que de
aquel exemplo antes puede sacarse argumento contra la resolucion de
los prelados en este primer punto, pues escreible que si los Seùores
100 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Reyes hallaran conuertidos todos los de la nacion, no los expelieran,
pues dexaron à los que se conuirtieron. Y lo mismo se puede
discurrir en todas las demas expulsiones de Judios que se an hecho
en diferentes reinos, las quales an sido por la maior parte de no
conuertidos, contra quien asistian todas las razones de perfidia y
dureza, que los dotores y sagrados letras consideran contra esta
gente, y el tratado de dichos prelados juntos, loas quales resisten
hallàndola favorecida con la gracia bautismal que obra en todos igual-
mente. Y es de tanta eficacia para conserbar la fé reciuida, que
mediante ella por su virtud y meritos de la sangre de Ghristo nueslro
Senor derramada en la Gruz, dice S. Pablo ad Hebreos^ que rogô su
divina Mg^ por ellos et exauditus est pro sua reuerentia, etc. Por lo
quai es dotrina cathôlica que les mereçio perdon Ghristo nuestro S""
aun à los que le crucificaron si por su parte no se faltara à la dispo-
sicion y penitencia necessaria para que obraran los santos sacra-
mentos y los sagrados canones y leies eclesiasticas se confarman con
esta dotrina, de suerte que admiten sin distincion alguna a sus des-
cendientes à todos los oficios y ministerios eclesiasticos. A que no
obsta la violencia y fuerza que se prétende intervino en los primeros
Judios conuertidos en Portugal con que muchos se an persuadido a
no tener por segura su conuersion, porque esta consideracion no
debe influir en sus descendientes, a los quales no alcanzô la fuerza,
sino que voluntariamente se bautizaron ; y como se a obserbado de
otras conuersiones violentadas y forzadas (como fué la que en Toledo
executo en los Judios de aquella ciudad et Rey Sisibuto) no ha posado
la presuncion contra los descendientes de los primeros conuertidos,
los quales estubieron firmes en la fé sin preuaricar.
Tampoco se puede comparar la gente de la nacion de quien se trala
con los moriscos que ultimamente fueron expelidos de Espana, como
muchos an querido para entablar la expulsion, que se prétende;
porque si se repara en todas las aeciones de los unos y los otros facil-
mente se reconoce grande diferencia. Y los de la nacion de Portugal
en el tiempo proximo a su conuersion procedieron con tan grande
fruto en la religion christiana que uniuersalmente se concibiô en la
opinion de todos haber obrado en ellos eficazmente la gracia del
bautismo, y se tubo por cierto que habia fondado firmes raices en
sus corazones la semilla de la diuina palabra ; asi lo afirman los histo-
riadores de aquel reino y con grande autoridad el Obispo Osorio de ré-
bus, gestis manuelis. Cou. aquellos primeras senales an concurrido otras
aeciones, que el mundo juzga por euidentes demostraciones de berda-
dera religion, porque los mas que tienen posibilidad se mezclan por
casamientos con christianas biejas nobles, tiniendolo por su maior
honrra y felicidad, dando para conseguirlo dotes excesibos, pudiendo
casar sus hijos con los de su nacion con mui moderadas cantidades,
accion la mas eficaz al parecer de quantos tratan de arraigar la fee
en los recien conuertidos y demostracion del efeto, comolo arbitraron
los Padres del Goncilio Basiliense.
Con el mismo afecto, an buscado el estado religioso siendo cierto
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV iOl
que desde su conuersion hasta oi an estado y estan las religiones
llenas de frailes y monjas desta gente, datandose para ello sia
reparar en gastos, al parecer con lanto ferbor que cerrandoles las
puertas con estatutos particulares de las religiones, impelran dispen-
sacioues para habililarse y se salen de su palria para ir a buscar el
habite en reines estranos, como lo vemos en Gaslilla ; demostracion
digna de estimacion en qualesquiera nueuamente conuertidas, mu^
cho mas digna y loable en los que se conuierten y dexan la lei de
Moisen, donde tienen el matrimonio por estado feliz y onorîfico
deseslimando el celibato.
Allegase a esto el celo con que la génie acude a todo lo que toca al
culto diuino instituiendo obras pias con dotaciones quantlosas ; y
los hombres grandes que deste cuerpo an solido desde su primera
conuersion insignes en letras divinas y humanas.
Destas acciones y otras muchas que se dexan de ponderar que
son nolorias e innegables carecieron los moriscos, que se unieron de
suerte que nunca se viô en ellos deseo de emparentar con los chrislia-
nos biejos, ni inclinacion a las religiones y culto diuino, ni a las
letras, ni uniuersidades, y con ser gente tan valerosa y guerrera
como se experimenlô en el rebelion de Granada, y despues de su
expulsion lo an mostrado en los reinos donde pararon, aborrecîan
tanto lo que nos tocaba, que no quisieron darse a las armas, ni
emplearse en las conquistas.
Pues vease aora que bien se justificara la expulsion de la gente de
la nacion del reino de Portugal con la de los moriscos de Gastilla,
cuias costumbres e inclinaciones son tan diferentes y contrarias, y
que juslificacion puede hallarse para propones a V. Mg** por licita la
expulsion de una comunidad, donde se hallan sefiales e indicios de
tanta piedad ; ni como se puede dar par inficionado todo un cuerpo
que tiene taies miembros ? Pues es cierlo que quando se concediera
la presuncion de apostasia uniuersal contra esta gente por los muchos
que dellos son presos y castigados en el Santo Offîcio por delito de
Judaismo, no por eso conforme a derecho se hacîa licita la expulsion
de todas las personas particulares délia.
Lo primero porque para el inlento de la expulsion no basta (aun
en el sentido de los que aprueban esta) la heregia, si no que es pré-
cise que moralmente conste que no ai esperanza de reducion, porque
aviéndola, no se hallara celo tan indiscrète que rompa eu tan impia
resolucion, pues la desesperacion de la enmienda no puede colegirse
de todas quanlas consideracienes quieran hacer los mas llebados
desta proposicion ; porque si todos estubieran inficionados de la
heregia, ne se podia afirmar que si fuesen reconciliados a la iglcï^ia y
castigados, dexarian de reducirse, pues las reglas de la theelogia y
sagrados canenes repugnan a este juicio, y la experienca de tanlos
como se conuirtieron en Gastilla, de quien ia no se duda, ni aun a
quedado conoeimiente. Y quando se acierto lo que dicen de los
pasados que despues de castigados an perseverado en su perfidia,
aun no basta la dureza de aquellos para cencluir la de estotros, y
i02 JIEVUE DES ÉTUDES JUIVES
mientras no couslare su perseberancia, no permiten las leyes divinas
ni humanas castigarlos por incorregibles, pues la diuina misericor-
dia podia prouenirlos cou su gracia que a nadie se niega.
Lo seguudo porque la presuncion que résulta de todos los diseursos
coDtrarios hechos por los prelados de la Junta, se terminan en per-
sonas ciertas y singulares que fueron sentenciadas, mas no se pueden
estender a todas las demas, aun que sean de la misma sangre y
nacion, y quaudo mas se quieran esforzar contra todas, a penas sera
una sospecha que no llegue a presuncion, y quando se le de nombre
de tal, sera vaga et incierta ; y en tal caso, que lei o razon admite
que por una sospecha ô presuncion vaga e incierta sean condenadas
tantas personas sin seroidas, incitadas, siendo la pena que se les
impone la maior que puede imaginarse.
Lo tercero porque es inaplicable a este caso la dotrina comun que
admite el castigo en toda una comunidad por delitos délia aunque
se aueuture el encontrar la pena con algunas inocentes, que es en lo
que se fundan los que faborecen esta expulsion; porque para esto
es necesario que la comunidad constituia un cuerpo mistico unido
debajo de una cabeza con que se denomine y forme colegio civil y
separado ; lo quai no puede aplicarse à la gente de la nacion de
Portugal que viue en diferentes ciudades de aquel reino debajo de
repùblicas diuersas, de las quales es V. Mg<^ universal cabeza, como
lo nolo elegantemente el Padre Molina, y asi por la culpa y delito de
los de esta nacion (aunque aia incurrido la maior parte dellos) no
puede alargarse el castigo a todas las personas singulares, porque
los inocentes y delinquentes nos constituien un cuerpo, informan
repùblica separada,y en esta conformidad se resoluio la disputa sobre
si debia comprehender la pena de serbidumbre a todos los moriscos
del reino de Granada por la rebelion que lebantaron, aunque no
estubiesen conuencidos de aquel delito, declaraudo que solamente
comprehendia a los que se hallaron en la sierra y lebantaron Rey, y
a sus hijos, por haber formado comunidad y repùblica tiranica, siii
laquai circuustancia no corria la doctrina contra personas singulares,
aunque fuesen de una misma sangre, como lo trae Molina ibi.
BucoT primo quoniam re vera eorum parentes statim ac rebellarunt sibi
elegerunt Regem, feceruntque cum liberis suis, quos secum habebant,
rempîiblicam itnam iniquam sub illo Principe, adversus quam totam et
non, solum adversus singulos, qui nocentes erant, erat bellwn iustiim
hispanis.
Lo quarto, porque esta pena que se prétende imponeres espiritual
propuesta y resuelta por una Junta de prelados ecclesiasticos que
encierra en si segregacion visible del gremio delà iglesia, expeliendo
tanta génie de los pueblos fieles, donde podrian participar de los
sacramentos, â otras tierras de infieles donde carezcan dellos y de
los ministros que se los administren, que pfjra taies prouincias se
debe suponer a de ser la expulsion siendo fundada en apostasia, pues
si la iglesia los hecha4)ar apostatas, no ai mas razon para expelerlos
de Portugal que de otros qualquiera reinos catolicos, y siendo la tal
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPK IV 103
expulsion fundada en heref^ia, fuerza es seordene en virlud del poder
eclesiaslico. u quieo compete el conocimiento deste crimen ; de suerte
que asi eu la poteslad, como en la materia queda esta peua en predi-
camento de eclesiâstica; la quai es cierto que no se puede imponer a
uno por culpa de otro, y por esta razon la exconiuniou, que es pena
espiritual y priua del gremio delà iglesia, no puede imponerse à una
comuuidad por culpa universal de toda ella sino solamente a los sin-
gulares culpados. — Y aun suponiendo probada culpa uniuersal de
apostasia en lodos los de una comunidad tendre por mui dnbi-
table poderse praticar esta pena de expulsion en quanto es segrega-
cion exterior y visible del pueblo catôlico sin esperanza de reuersion,
porque este genero de pena nunca lo a praticado la iglesia, ni tiene
semejanza con la descomunion que es el nerbio de la disciplina ecle-
siâstica, y si bien en ella el fiel es expelido y segregado de la cornu-
nicacion eclesiâstica, el fin de esta pena es ut spiritus eius salvus fiât,
y con limitacion hasta que se enmiende y corrija que es condicion
intrinseca y sustancial de la censura ; mas expulsion visible, pénal y
perpétua de tantos, no se lee en los libres sagrados, ni ai memoria
délia en los anales eclesiasticos, y por eso los que trataron de la
expulsion de los moriscos, no la constituien en predicameuto de pena
espiritual que corresponda à castigo de la apostasia, sino en una
defensa temporal del Principe, que mirô por la seguridad de su reino
expeliendolos como basallos sospechosos de rebelion, y por esta causa
no necesitô de autoridad eclesiâstica, y siendo asi que este genero de
pena es nueuo y no praticado otra vez en la iglesia, puede tambien
justamente dudarse si el poder suauisimo que Ghristo Senôr nuestro
le comunico in œdificationem, non in destructionem podra conuinien-
teraenle extenderse â la expulsion de tanta génie con las calidades y
circunstancias que se propone, y por lo menos para resoluerlo pide
un grande acuerdo de la iglesia por lo que la toca, y de V. Mg'' por el
estado temporal, à quiensin duda se le signieran danos irréparables,
asi por losque se experimentaron, con la de los Moriscos que euflaque-
cio estos reinos y aumentô los de los enemigos, como porque despues
aca con las perdidas de gente y hacienda que an sucedido, se hallan
tan exaustos, que pareciera ageno de lodo gobierno aumentar su
disminucion con toi accion, quando por V. Mg'' se atiende tanto à su
restauracion que debieran abrir las puertos â los que salieron dellos
reduciendose à nuestra santa fee catôUca, porque aunque parecieran
acciones contrarias, tal vez necesita délias el cuerpo de la Repùblica
para su conserbacion, principalraente si se obran en diferentes tiem-
pos; fuerou buen exemplo desto los consejos de dos sabios antiguos,
que siendo contrarios entre si aunque sobre una misma cosa, respeto
do las ocasiones en que se dieron acquirieron mucha utilidad à los
Aienienses, el uno les persuadio à que biciesen murallas con que se
defendieron de sus enemigos, y despues el otro euito su perdiciou con
hacer las derribasen, que no es consequencia iunegable del acierto
de una resoluciou la experiencia de otras semejantes délia, sino se
mide y ajusta con el tiempo présente; y aunque la euacquacion sea
i04 REVUE DES ETUDES JUIVES
probechosa al cuerpo humano quando abunda de humores,no lo sera
quando estubiere exlenuado y flaco ;y lo que se dehe Uebar delanle
de los ojos en la execucionde tan grandes resoluciones como esta, no
es lo que se hizo, sino lo que conuiene hacer para asegurar el bien
pùblico : Nam salus Populi suprema lex esto y a esto solo se a de
mirar reparando mucho en que ha inui poco tiempo que se hizo una
expulsion de innumerable gente, y que las mutaciones en la repù-
blica no deben ser todas a un tiempo, sino dàndola el que baste para
rehacerse, y conualecer de una a olra comolo enseùo Platon.
Gon lo dicho, aunque mas breuemeute de lo que pedia la raateria,
queda por lo menos dudosa la expulsion que se propone à V. Mg'^
por licita sin dificultad en el punto primero. En el segundo se forma
alguna,mas con motivos decaridady misericordia quedejusticia para
no executar dicha expulsion gênerai ; y en el tercero se resuelue con
confiscacion de bienes la de los mas indiciados de Judaismo de la gente
de la nacion de aquel reino, que dicen son todos los que proceden de
ella por los quatro costados, excelo aquellos en cuia ascendencia
constare no hubo nota de Judaismo.
La justicia de la resolucion de este tercer punlo, solo puede fun-
darse en la sospecha que procède de la sangre, en quien la tiene toda
de los de la nacion, con la que avia de haber incurrido alguno de sus
ascendientes en culpa de Judaismo, que son las dos calidades que
pide concurran en el que hubiere de serexpelido; a este punto se
puede aplicar mucho de lo escrito en el primero, y asi breuemente,
digo que en quanto en el resuelue la expulsion comprehendiendo no
solo los que despues de promulgado el acuerdo que tomare V. Mg^
incurrieren en el crimen de la heregia y procedieren dellos, sino
tambien los que proceden de los que hasta aqui an sido castigados
por incursos : Parece que carece de la justificacion necesaria para
tan rigurosa peua, y viniera à ser impuesta de nueuo, sin que la lei
ni disposicion del Principe la hubiese impueslo al tiempo que se
cometiô el delilo, y sentenciô la causa; antes ligaria un acto preterito
contra todas las disposiciones légales, y vendria la lei a confiscar de
nueuo los bienes al hijo, 6 descendienie por delilo que eslà salis-
fecho con la confiscacion hecha al delinquente, à quien se le pusieron
otras penas, y quiza esta ia enmendado como se supone por la recon-
ciliacion, 6 que ia no subsiste el delinquente si fué relaxado, 6
muerto despues de reconciliado;
Y lo que mas fuerza hace para reparar en esta peua es considérer
que siendo como es por delito del ascendiente, viene à ser en los
descendientes castigo de culpa agena, lo quai en este caso es inescu-
sable; porque si bien el derecho puede castigarjustamente al descen-
diente por culpa de su ascendiente, esta dotrina debe entenderse en
consequencia de la pena del ascendiente y por la sentencia prouun-
ciada contra él, mas despues de haber sido castigado el ascendiente
y consumada la pena que la ley y su sentencia le dieron, no puede
formarse nueua pena eu caueza del descendiente por el delito prete-
rito, ni ai lei ni exemplo de tal modo de castigar.
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 40!!
Todos estos incoQuenientes no pueden Qegarse,ni admiten respuesta
en la parte que este puulo resuelve la expulsion de aquellos que
descieuden de los que delinquieron antes de su promulgacion y estân
castigados ia; y en la segunda que la admite para adelaute, no sou
menores los que se descubreu, porque el indicio uniuersal que esta
contra esta gente por la calidad de su sangrè, quando sea etîcaz para
hacer dellos menor confianza en las materias de religion, no lo es para
justificar su expulsion como queda probado, y non siéndolo, el deli-
to de su ascendiente tampoco puede hacerle digno de tanta pena, que
se puede equipararàla muerte. Porque la sospecha que résulta contra
el descendiente del hereje esta calificada y liraitada par los sagrados
canones de manera que no pase de cierto grado y para efeto que do
adquieran de nueuo beneficios ni officios, mas no para pribarlos de
los obteoidos, lo quai solo procède en los descendientes de aquellos
herejes que murieron sin quererse conuertir, y no en los pénitentes
que la iglesia reconoce por catôlicos, a los quales déjà auiles para ob-
tener officios y beueficios.
Siendo esta la disposicion del derecho canônico en todo se aparta
délia pena deste punto 3, porque induce la sospecha gênerai, y la es-
tiende à todos los grados sin limitacion; quiere que la pena procéda
por qualquier nota, y el derecho no la admite sino quando procède
de relaxacion por impenitencia, y a todos los descendientes de los
noladosy delinquentesaplica unmismo castigo de destierro perpeluo,
y confiscacion de bienes, quando los canones aun les dexa à todos
los olficios y benelîcios adquiridos. Y siendo tan odioso allerar el de-
recho comun en qualquieraparte por pequeîia que sea; mudarle en
todo y en la mas graue raateria del y de màiores perjuicios para tanta
gente, séria un exemplar de mucha nota y desconsuelo, maiormente
no esperàndose mucha ulilidad de la nouedad como no se puede
esperar de la execucion desta si se mira atentamente porque lo tal
expulsion no remédia, ni limpia al reino, pues quedarau tanlos de la
misma calidad de los expulsos, que estàn mezclados por casamientos,
y tienen parte de christianos biejos como los Prelados confiesan y
encarecen quando dicen que todo el reino esta contaminado con esta
gente Ni se sosegara la Rejùblica pues los hijos de los expulsos cre-
ceran y secomunicaran por cartas con sus Padres ansentes, y vendra
a ser una expulsion sin probecho comun como se prétende, antes al
contrario con nueuos peligros e inconuenientes mui de temerse de
unos Padres desterrados de su palria y hijos y de unos hijos delenidos
y forzosamente apartados de sus Padres y todos irritados con dupli-
cada afrenta y extorsion.
4» Y que en respeto de los olros que pueden quedar en el reino par
no ser enteros, mas medios o que tengan un cuartou otra parte de la
nacion y por poderse probablemeute esperar que mediante el fabor
diuino aiudados de la buena sangre con que estàn mezclados, y libres
de los enteros que son los mas perjudiciales maestros, se podran re-
ducir à la sauta fee y perseberar eu ella. Puede y debe su Mg'' hacer
lei que los que de aqui adeiante abjuraren en forma el Judaismo, o le
106 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
hubieren a fjjur ado hasta aqui, por constar delà su perfidie y apostasia y
ser dudosa su conuersion y mui probable el dano y perjuicio de su
compailia y comunicacion puede resultar sean otrosi desterrados des-
tos reiuosy sus conquistas, y rjue los maridos y mujeres de los que
asi abjuraren, o aiau abjurado sean tambien desterrados si Uibierea
hasta UQ quarto de la uacion, y los hijos y hijas que en su poder fue-
ren criados maiores de siete anos de edad, y los nietos y nielas de los
taies confitentes linieudo otrosi hasta un quarto de la nacion.
Este punto tiene très parles 1^ que sean expelidos los que abjura-
ren en forma la heregia y fuereu reconciliados; 1^ lo mismo los que
la hubieren abjurado antes de aora ; 3* que los maridos y mujeres de
los que hubieren abjurado y los hijos y hijas maiores de siete anos de
aquello?, si tubieren hasta un quarto de la nacion, y los nietos y
nietas sean tambien expulsos.
Lo 1» se debe reparar antes de llegar a apurar este punto y sus cir-
cunslancias, si esta pena coniuene a este delito; y mirada enlo exte-
rior parece que pudo persuadirse a ella el ànimo de los Prelados de
la Junta, por la conveniencia que ai en separar los raalos de los bue-
nos para evitarel contagio; considerando que el Judaismo se arraiga
tanto en sus profesores, que aun los que se convierten y son reconci-
liados en la Inquisicion dexan grandes indicios de que solo les muebe
el temor de la pena, y siendo el destierro la ordinaria de los herejes
justamente se aplica a estos que se présume lo son.
Estos motibos y los demas que pudieron ofrecerse à dichos Prela-
dos, mirados interioraiente y con particularidad, como debe hacerse,
se des banecen y fallan. Porque si se ajusta su atencion à la de la
raconciliacioD, con euidencia se toca su contrariedad entre si, y los
remedios que la tienen no pueden serlo, y reconciliar a un penitt-nie
y a ese mismo tiempo hecharle del reino parece que implica, porque
la reconciliacion no es olra cosa que reducir e incorporar à la comu-
nion de los fieles al que estaba fuera délia; comoel destierro es de su
naturaleza una separacion y apartamiento ; y aun que se compadez-
cau entrambas cosas porque el destierro solo obra en lo temporal y
territorio, y la reconciliacion mira à los piritual y eclesiastico y puede
permanecer en ella el desierrado; con todo esto la reconciliacion debe
praticarse con todas las calidades necessarias à su seguridad como lo
déterminai! los sagrados canones, y séria faliar à sus decretos, qui-
tarlas.
Lo que se obserba en primer lugar con lo> reconciliados es el cuidado
y bueu tratamienlo de que necesitan como plantas nueuas, para con-
serbarse en la creencia de la berdadera religion-, y para eslo coniuene
apartarlos de los que pueden perbertirlos, y hacerlos conversar con
pcTsooas de dotriua segura, y que los lleben à los diuinos officios.
no perdiéndoles un punlo de vista, y a er,toyino el derecho quando
ordenô que estubiesen reducidos en los càrceles de la penitencia en
custodia y guarda por el tiempo que se les seùaiase; y à todo esto se
opone el destierro, pues no solo no los preserba de los danos, sino que
los mêle en ellos, ni puede tenerse por sentencia justa en esta parte,
LES MARHANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 107
lo que iiiduce reconciliaciou y desLieno de lodos los reinos de V. Mg'',
({lie inouta tanto como del comercio de los fieles. Si la couuersion no
es berdadera, no le adniilan à los fabores de la reconciliacion; y si es-
lubo por basiaute no es jusio negarle los medios cou que seba de coii-
serbar en la iglesia, cuias puertas le abre; y si se dexan euganiar en
lo mas, pàsese con la misma duda en loque no solaraente es lo me-
nos, peroque puede ocasionar lo principal que es la conuersion.
Debese mirar tanlo por la causa de los inocenles que no seran
justes las penas quando los pudieren comprehender porque para
castigar a de haber cuipas comprobadas, a que corresponda la pena,
que mal se podra pesar el castigo quando esta dudoso el delito, y
asi no se podra castigar cou pena de hereje el que se duda si lo es; y
si se debe presumir por el Juez y este le declarar por reducido
quando ie admite â la reconciliacion, como se le pueden negar los
fabores que trae consigo? antes de declarar el Juez pudo dudarse;
pero en declarando haber lugar la reconciliacion tiene por berdadera
su conversion. Faborece este iutento el stylo uniuersalde la iglesia;
y con lo contrario se alteraran los concilios y sagrados canones que
en tantos reinos y en particuLir en los de Gastilla se praticaron asi
con tan conocido fruto como se ve; y a la berdad mal se pueden
esperar buenos efetos de conquistas de voluntades y reduccion de
animas quando todos los medios que se aplican son fuertes y violen-
tas; y si se tiene por injuria la obserbancia de las leies sin tempîar
en algo su rigor, que sera quando en lodo se prétende aumentar?
Mande Y. Mg que se use de los medios comunes y générales, y si no
bastaren desde ellos se podra recurrir a la seberidad, en laexecucion
contra tantos a deser el ûllimo lance. Ilaganse carceles de penitencia
en todas las Inquisiciones de Portugal (que e sido informado que no
las tienen) como en Gastilla ; tengase mucho cuidado el tiempo que
estubieren en ella con los reconciliados, prediqueulos y confiesenlos
religiosos doclos, llebenlos a los iglesias y no se les remita la carcel
por ningun caso, que con estos medios sera Dios serbido de bacer
cierta la conuersion incierta y asegurar mas la verdadera, particular-
mente en las mujeres y hombres de poca odad en quien la pena del
deslierro tablera grandes inconueuienles, y la de las carceles de
penitencia tendra mui probables conueniencias.
Estas razones que dificullau la pena del destierro en los que se
fueren reconciliando de aqui adelanle, tiene mucha mas fuerza en los
que antes de aora lo an sido, y en la execucion contra los maridos y
mujeres de los reconciliados, y en sushijosy uietosque sou la 2''' y
3^ parte deste punto, por las razones que quedaii ponderadas a cercau
delà deformidad que trae consigo querer que la lei comprehenda
cuipas no solo pretéritos, sino casligadas y senteuciadas cou las
penas ordinarias del derecho y castigar en diferenles tiempos dife-
reutes personas no por deiitos propios, sino agenos como sucediera
en este caso si V. Mg'^ resoluiera este punto como suena, pues la
niuger del que fué, muchos anos ha recouciliado y cumpliù cou su
penitencia y sus bijos y nietos auian de ser oi expulsos del reino sin
108 REVUE DES ETUDES JUIVES
que se sepan ni se digan culpas suias, ni aun par las de su padre,
pues las purgo y quedo libre con el cumplimienlo de su sentencia, y
podemos decir que no ai culpa quando la absalbiô la pena, como en
este caso, en el quai se podian ponderar muchos motiuos para impro-
barle, si no parecieran bastantes los dichos.
5«. Y siendo los maridos, 6 mugeres christianos biejos por lodas
partes, solo sera desterrado el que abjurare, o hubiere abjurado, y
no el christiano ochristiana biejo que no abjuré, ni los hijos, ni bijas
del tal cbristiano biejo entero, aunque su Madré abjurase y sea
desterrada.
Este punto se incluie en el antécédente, el quai ordena que para
ser desterrado el marido o muger del reconciliado que hubiere abju-
rado la heregia aia de tener un quarto de cbristiano nueuo. luego si
fuere de todas partes christiano biejo, no lo debera ser conforme a lo
resuelto en aquel punto y asi no sera necessario aîiadir eslo.
6°. Quedando en arbitrio de los Inquisidores no dar esta pena a
algunos confitentes cuias confesiones juzgaren por tan salisfatorias
y su conuersion y arrepentimiento por tan creible que les parezca
que no se debe executar en ellos.
Eq esta parte si la pena hubiera de quedar arbitraria vendria a ser
de poco efeto si se praticase justamente porque siempre que los
Inquisidores admitiesen a uno a reconciliacion, parece que no podri
an condenarle en pena tau rigurosa pues paruna parte declaraban su
confesion por intégra y su reducion por berdadera; y por otra mani-
festaban lo contrario, como queda dicho.
1^. Y que la misma se platique y exécute en las personas que en el
Santo Officio abjuraren, o aian abjurado de vehementi, y en los ma-
ridosy mugeres que tubieren hasta un quarto de la nacion.
Este punto tiene dos partes, como en el 4*^ se pondéré una que mira
a los que hubieren abjurado hasta oi, y otra a los que abjuraren de
aqui adelante despues de promulgada la resolucion de V. Mg y los
inconuenientes, que se apuntaron en el 4° punto en razon de querer
comprehender a los que ia eran reconciliados y auian acabado y
feneeido sus causas y cumplido sus penitencias, con nueuas penas
en liempo que no an sobrevenido culpas nueuas, se deben considerar
aqui, y con maior razon por no ser la cuipa que presupone la abju-
racion de vehementi tan grande como lo es la del que fuere reconci-
liado, pues este no se puede dudar en que fue herege y desamparô la
fee, y estotro no puede decir se lo fue, sino solo sospechoso la quai
sospecha y presuncion purgo mediante la abjuracion y penitencia
publica quedando sugeto a ser relaxado si se le probare despues la
aposlasia, castigo bastante para delito no probado, sino solo presu-
raido, que hasta quedar en terminos de tal para no aumentar la pena
tan desigualmente como se prétende quiriendo que pierda todos sus
bienes y sea expelido del reino, y lo que parece que carece de loda
jusiificacion es condenar los hijos y nietos en tan dura pena, y la
muger o marido por la presuncion de un delito castigado en quien se
presumio, que fuera cosa no vista jamas condenar los descendientes
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE lY 109
de quien positiuamente no se puede decir que delinquio; y asi no
tengo por praticable la extensioa desta pena.
80 Y otrosi ea las mugeres, hijos y hijas, nietos y nietas, y las mu-
geres destos de los que fuereo, haiao sido relaxados.
Este punto debe entenderse con los hijos y mugeres de los relaxa-
dos, y no como suena, pues la relaxacion induce pena capital con la
quai no se compadece la expulsion ; y auiéndose de entender como
es fuerza en los hijos y nietos, digo que si fueron relaxados por rela-
xia y murieron pénitentes 3^ reducidos à nuestra santa fe catôlica, el
derecho no quiere que sus descendientes incurrau en pena alguna
solamente las estatuie contra los descendientes de aquellos que
murieron apartados de nuestra religion y entonces con la limitacion
que queda dicha, y no me parece conuinienle medio para la reducion
aumentarlas tanto ; ni la calidad de la pena de la expulsion es en
orden à disponerlos para que se reduzgan si no lo estan quaudo
muere su ascendiente, ni para asegurarlos si son buenos catolicos,
antes en entrambos casos, es exponerlos â manifiesto peligro de per-
derse, particularmente si son menores de edad,^omo se a dicho lar-
gamente en lo antécédente.
9^ Sin que a niuguna persona de las referidas escuse desta pena
qualquira otra que le sea dada, penilencia, o satisfacion aunque
este cumplida en parte en todo.
Este punto contiene lo mismo que el quarto y otros acerca de que
sean expelidos los que antes de aora delinquieron, y sus mugeres,
hijos y nietos, sîn que les excuse haber cumplido sus sentencias,
sobre esto quedan ponderados muchos inconeunientes y se pudiera
discurrir mui largo mostrando quan fuera de las reglas de derecho es
esta resolucion pues se prétende por un delito castigar dos veces a
tantas personas que no delinquieron, sino solo son descendientes u
conjuntes de los reos, pero dexo de hacer lo por no alargar demasiado
esto voto.
10'» Y que para mas alibiar al reino desta gente su Mg se sirba de
darle licencia gênerai para que por tiempo de un ano de otro lérmino
conueniente puedan salir del reino bendiendo sus haciendas, y 11e-
bando lo procedido délias en haciendas que no sean joias,oro, ni plata
tiniendo acerca desto los cautelas necessarias por que no se perjudi
que al fisco real y corona de su Mg. y que el que con esta licencia se
salière, no pueda bolber, y bolbiendo sea castigado con galeras.
Este punto tomado con la generalidad que suena arguie de poca
consequencia à los demas que quedan resultos, y contiene manifiesta
implicacion porque si se exécuta la expulsion en la forma que la
Junta propone a V. Mg. para que se a de dar por un ano facultad de
salir del reino y bender sus haciendas a los mismos que quiere expe-
1er con confiscacion de todas ellas, y asi parece se debe entender abla
de aquellos que en el primer punto libra de la expulsion que son los
que tienen parte de chrislianos biejos, siendo todos de la nacion
no an padecido nota de heregia en ningun ascendiente, a estos quiere
que se les de un ano para que salgan, y saliendo no puedan bolber, y
110 RKVUE DES ETUDES JUIVES
si pasado el ano no salieren, les quita la facuUad de poder salir, con lo
quai pone dos grabamenes a los que dexa en el reino juzgandolos por
bueuos : uno que pasado el ano no puedan solir; olro que si salieren
dentro del, no puedan bolber y si voluiere se le den galeras.
Enlrambos me parecen poco ajustados a la razon. porque siendo
tan grande el numéro de gente de la nacion, que ai en Portugal, que
constiluie una parte no pequena de aquella Republica, no puede des-
membrarse délia siu alropellar con muchas dificuUades e inconue-
nientes; ni tampoco ser oprimida con la prohibicion de salir del reino
quando se les oireciere, sin detrimento de la libertad natural en que
nacieron, de que deben gozar mienlras no hubiere causas particulares
para pribarlos délia. Paes nadie les negara ser basallos de V. Mg.
expuestos a las contribuciones de aquella republica y obligados a su
defensa como la olra gente; y consignientemente haber de séries
comunes los fabores, libertades y privilegios del Pueblo, y siendole
licila a este la enlrada y salida del reino y la benta de sus bienes y
haciendas; Prohibirsela a estotros es gran rigor maiormenle, si la
salida no fuese a reinos estranos, sino a otras prouincias de la monar-
quia de V. Mg. la quai se debe reputsr un cuerpoy cada basallo por
un miembro del.
Aumentase la seberidad desta resolucion considerando el estado en
que se halla en Portugal la gente de la nacion a la quai, al paso que
se les estrechan los termines de su libertad, y reduce a la auitacion
précisa de un reino pequefio, se les debian aumentar los honrras
para que entretubieran la réclusion con los premios, y enganaran la
serbidumbre con los esperanzas de los aumentos : pero a un mesmo
tiempo no permitirles salir de un reiûo, ni bender sus bienes, e
inabilitarlos para lodos los officios y beneficios del, sin de.jarles
libertad, ni aun para buscar a Dios en las reiigiones, de que lambien
son incapaces; ageuo es de todo gobierno christiano y ocasionado a
tumultos y alteracioues. eu que siempre dieron los ànimos opri-
midos ; o ponese a este disciirso la poca seguridad que se tiene
desta gente y la experieu^ia de que quando pudieron salir, se fueron
à los enemigos de V. Mg. y les aiudaron con dineros y noticias para
enirar en la ludia oriental ; y no dando a esta oposicion mas crédilo
del que résulta de los papeles, que no pasa de una relacion simple y
sin autoridad ; se responde que no es posible poner puerlas a un
reino -, y la prohibicion sirbe solo de infamia y de consuelo; baslante
a sacar de aquel reino a muchos buenos que permanecieran en el,
huiendo de la infamia en que viuen, a adquirir la libertad que les
dio la naturaleza. Y no ai razon que persuada por utiles leyes que
por una parle son inexequibles ; y por otra de tan perniciosos efetos.
En materia de religion, no son mas utiles, porque si los que se van
son hereges, menos dafio haran ausentes ; y si la sospecha que se
tiene de que todos lo son es tan probable que jastifica su expulsion
universal en el dictamen de los prelados ; como reparan en dejarlos
ir sin fuerza ni violencia; y no dan lugar a que si el cuerpo desta
gente esta tan lleno de malos humores se vaia el purgando y alibi-
LES MAHHANES D'ESPAGNE SOUS IMIILIPPE IV lil
ando, siendo tan facil a V. Mg ordenar a sus ministros esten a la
mira, y en siendo tanlos los que salgan que puedan hacer falta al
reino de donde saleu, o daùo desde donde los acogen, suspenderles la
pjrmisioc como mas conbenga ?
Il'' Yqueparaatajarse a la prejudicial propagacion delJudaismo por
casamientos cou chrisiianos biejos, inficionaudose la sangre buena
cou la heregia y apostasia, y deslus trandose la nobleza del reino, que
puede y debe S. Mg. hacer lei en que prohiba que a ninguna persona
de la nucion casando cou olra chrisliana bieja, se no pueda dar mas
dote que hasla dos mil cruzados, y seau uulas las dolaciones de maior
quantia,y se aplique el exceso al fiscoy a qualquiera del pueblo que
lo denunciare, y que los chrisiianos biejos que por casamientos con
christianos nueuos no tengan fuero en la casa real, ni priuilegios, ni
honrras, ni olficios publicos.
No ai en el derecho nalural, y leies de los gentes cosa mos fabore-
cida que la libertad del matrimonio, porque como contiene un indi-
uiduo aiuntamiento de por vida, conuiene se elija con entera libertad;
y asi aunque la patria potestad es tan grande que alcanzô el poder de
li vida y de la muerte de sus sù^bditos, no liega o poderles impedir
los matrimonios; por lo quai tiene grandes inconuenientes prohi-
birlos entre los de la nacion y los christianos biejos.
El primero es el impedimento que se pone al fin del matrimonio,
que mira a la propagacion del genero humano, que antes debe fabo-
recerse que dificultarse. El segundo es el estorbo que se hace a la con-
serbacion y arraigo de la fee en los que son recien conuertidos, pues
siendo el dictamen de los concilios y sagrados canones mezcarlos por
casamientos (como queda probado en el punto 3°), de propôsito se
impugna este medio tan eficaz con esta resolucion. El tercero es que
por este medio se inducia un impedimento matrimonial, lo quai no
toca a la juridicion de V. Mg par estar reserbado a la de Su Santidad
por los sagrados canones; y lo que no debe mober menos es la infa-
mia y molestia que por este camino se signiera no solo a los de la
nacion, sino a los que con ellos se casaran cou las acusaciones y
pleitos que forzosameule les auian de mober para rescindir sus con-
tralos matrimoniales a titulo del exceso de la dote, y contrauencion
con que indirectamente se venian a impedir los matrimonios hacien-
dolos tan litigiosos contra el estilo, y pratica de todas las repu-
blicas bien ordenadas; siendo maiores las razones que en estas de
V. Mg. concurren para facilitarlos, por la falta que ai de gente para
el comercio y conquistas.
12" Que a instancia de S. Mg. se suplique a Su Santidad que de su
motu proprio, y cierta sabedoria et de plenitudine potestalis con
claùsula sublala, y otras exubérantes que hagan el negocio indispen-
sable, que las personas desta nacion hasta el decimo grado no puedan
ser probeidas no solamente de dinidades y canonicatos en las Igle-
sias methropolitanas, cathédrales y coUegiadas, y de beneficios
curados (como ia esta probeido por motus propios de los sumos
Ponlifices Pio o, Clémente 8 y Paulo 5) pero lambien de quales quiera
H2 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
otros beneficios, y que no puedan ser ordenados de sacras, ni de
menores y corona para se euitaren los gravissimos sacrilegios que
ellos mismos confiesan en el Santo Officio de nunqua aber tenido
intencion de consagrar, baptizar, absoluer, uogir, ni de dar o reciuir
qualquiera otro sacramento, y se atajava la grande perturbacion y
escandalo, que résulta a los fieles y gran riesgo de su salbacion no
auiendo reciuido los sacramentos, o dudando dello.
Este punto consta de dos partes : la 1* que los de la nacion hasta el
decimo grado no tengan canonicato ni dinidad en iglesias cathé-
drales ni colegiales, ni beneficios curatos. La 2* que no se puedan
ordenar, No alcauzo para que multiplica la Junla de los prelados
inavilidades a esta gente sin probecho y con notaria falta de conse-
quencia en lo que proponen, porque no era necessario pedir que no
pudiesen tener los de la nacion Ganonicatos, dinidades ni curatos, y
luego que no pudiesen ordenarse, supuesto que sin ordenes no pue-
dan obtenerlos. Y si el animo de los prelados es que no ocupen las
prebendas y beneficios por la experiencia que tienen de lo mal que los
admiuistran, bastaba pribarlos dellos, y no de los ordenes ; con que
fuera menor el sentimiento desta gente, y conocieranque la intencion
de los prelados no era quitarselo todo, pues les dexaban abierta la
puerta con los ordenes y obtencion de los préstamos y benefficios
simples para mejorarse y dar satisfacion desi.
Il Pero debese mucho reparar en que segun parece por los papeles
presentados los delà nacion en Portugal estan iaavilitados deobtener
canongias y diguidades en las cathédrales hasta el 7° grado par
brève de Clémente 8° y la pretension présente es aumentar la inauili-
tacion hasta el decimo grado y que se comprehen dan las iglesias
colegiales y benefficios y préstamos, y aun la suscepcion deste
sacramento, que es rigurossisima resolucion y en todo contraria y a
gêna del derecho aumentando impedimentos e irregularidades y
apartandose tanto del camino que la iglesia a praticado con sus hijos
por mui malos que sean, y mas enmateria semejante donde los prela-
dos tienen mano para inquirir de moribus et parentibus ordinandorum,
y escoger los que lo merecieren, en que V. Mg les podra encargar
mucho el cuidado y no hacer nouedad por aora aumentando inauili-
dades quando se desea en caminar esta gente por mas suaues
medios que hasta aqui y reducir su tratamiento al que en eslos
reinos de Gastilla se a tenido con ella, donde se procédiez con estes
hombres, como con los demas del Pueblo acerca de los ordenes,
prebendas y beneficios, y solo en algunas iglesias se introduxeron
eslatutos de limpieza excluiendo a los infecte generalmente ; y en
las infirmaciones que hacian los prelados a los que trataban de
ordenarse apuraban las calidades de sangre con mas atencion que
aora, y este bastô segun la experiencia a mestrado ; y baslara en
Portugal si se pratica con la caridad y cuidado que pide la materia.
1 3" Que S. Mg. mande guardar y ratiHque de nuebo si necesario fuere
las justas y loables leies bêchas en aquel reino y pedidas siempre en
certes générales par los très estades eclesiastico, nobleza y pueblos,
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 113
que los de la uaciou como gente iufecta de apostasia y heregia, y
que no puede ser fiel al Rey ni a los hombres, siendo infiel a Dios
no pueda tener dinidades seglaresni officios de la republica.
A estas leies y prohibiciones no solo résiste el derecho comun ;
pero tambien la pratica de todas las provincias bien gobernadas, las
quales no an ballado mas eficaces medios para asegurar las naciones
recien conquistadas y reducidas que los de la union ; y esta por
ningun camino se consigne mas que por la participacion de los offi-
cios y bourras: Los Romanos cuio gobierno es alabado de iodos no
se contentaban con conquistar los reinos; sino que procuraban tam-
bien ganar las voluntades, y para este efeto Uebaban a su corte a
mucbos de las naciones conquistadas, y los liacian capaces de sus
officios y priuilegios. No ai mas contrario gobierno a la conserbacion
de los reinos que el que ocasiona diuisiones en los subditos. Los
grades de las bourras y officios sean muchos ; pero la capacidad en
los basallos para poder ascender a ellos no se limite, porque el ingenio
de los bombres es inconstante y apetece la variedad, conuiene propo-
nerle diuersidad de premios, a que pueda aspirar ; y que tenga la
virtud campo espacioso en que exercitarse y no recluirla a tan estre-
cbos térmiûos como tienen los de la nacion en Portugal, donde no se
les da ni esperanzas de premios, aunque ellos den experiencias de
virtud.
Si se bubiera liecho estudio para procurar conserbar el Judaismo en
esta gente, no se podia haber ballado camino como el que se a prati-
cado con eila. Permiteles el derecho a los que se conuierten ascender
a todos los officios, y en Portugal no solo se los quitan a ellos, mas
lambien a toda su posteridad ; dicen los concilios que se procure la
mezcla destos con los christianos antiguos y dificultanla en aquel
reino raandando que el que tubiere parte de la nacion no pueda ser
promouido a officio, con lo quai no se casan unos cou otros; porque
el lim[)io que se casa con muger de la nacion sepulta su descenden-
cia en una infamia e incapacidad perpétua : y si estos inconuenientes,
que se descubren en lo especulatiuo del gobierno de Portugal, bu-
biera desmentido la pratica ; prudencia fuera correr por ella. Y que
V. Mg se persuadiera a que la complesion de aquella gente pedia tal
tratamiento; Pero los efetos an sido dafiosissimos, porque con la se-
paracion sean unido entre si los de la nacion, y viendose incapaces
de los bourras, an procurado las riquezas, y casàndose unos con
otros, an conserbado el Judaismo, a que su sangre los inclina, y lia-
cen un cuerpo tan grande en aquel reino que es necesario que V. Mg.
con toda presteza los diuida abriendoles las puertas de los hourras y
officios a los que lo merecieren para que entren luego, y a los demas
para que con el tiempo puedan aspirar a ellas, y les sirban de cebo
para su conbersion, como en otras partes y reinos se ha experimen-
lado.
Todos los que fueren por caminos andados caminaran mas seguros,
en Portugal se a llebado esta gente por sondas no praticadas de nin-
gunos reinos ni prouincias que an recibuido Judios y hereges expul-
T. LI, n» 101. 8
H4 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
SOS, porque los an reducido auilitandolos para los officios y mezclan-
doloscoDsigo. Prudencia sera caminar por los huellas destos reinos y
no por la aspereza que liasla oi.
Dicen que aunque ai leyes que prohiben a los de la nacion tener
officios, no se praticau, antes ocupan muchos y sin embargo no se
reducen. Que la naturaleza de los Judios es tan mala que no coniuene
llebarlos por bien, que en tiempo de tantos ereges séria desconsuelo
para los buenos christianos verlos premiar, y que en auililândolos se
mezclaran con los nobles y los inficionaran.
A esto respondo que si los que defienden estas leies alegan en su
fabor que no se guardan, dan a entender que no son justas, porque
las que lo son, deben guardarse, y no solo se debe admitir â los ofQ-
cios a los de la nacion que lo merecieren, como dicen sehace oi; sino
que esta admision sea sin nota, ni afrenta. La lei que los inauilita los
esta siempre afrentando, aun quando reciben honrras ; y si estas se
dan sin embargo de la lei, de que sirbe conserbarla, sino de que no
les entren en probecho las bourras a los que ios reciben, ni produzgan
los effetos que se desean.
Decir que no sean de llebar por bien los de la nacion, ni esperar
su conversion, es limitar la mano de Dios, y cerrar los ojos a los su-
cesos que se an experimentado en tantos reinos como sean conver-
tido con los medios propuestos.
La tristeza que causara a los nobles la reuocacion de las leyes en
este tiempo; no debe impedirla, porque reuocando las leies, no se
dan luego los officios a los Judios, y V. Mg. es quien a de premiar a
los que lo merecieren y siempre prefierira la virtud y meritos que se
acompanaren con mas antigua christiandad y nobleza; No se los da
de présente nada a los de la nacion, sino tan solamente se les quita
un impedimento que hasta aora les a estorbado el progreso de su
couuersion y aumentos, y tengo por cierto que desde el dia que V.
Mg. executare esta resolucion, tendra estos vasallos por suios ; por-
que hasta aora mas parece era no tenerlos pues no podian serbir a
V. Mg.
Si les esta mal a los nobles mezclarse con ellos por casamientos,
su libertad les queda para no casarse; y la misma se tenian antes
para liacerlo, que el matrimonio no se irrita por la difereneia de la
sangre, y quantas conueniencias traigan consigo estos casamientos
para el intento principal de la religion, ya queda ponderado en el
numéro 11.
140 Y por los mismas razones debia ser excluida de todo trato y co-
mercio. Pero quando atento el estado présente no pueda ser general-
mente excluida, del a lo menos lo sea de lo que toca a las rentas
reaies, en respeto de los quales es maior el perjuicio asi de la corona
como de los pueblos y basallos de V. Mg**. y que podrian estas rentas
reaies encabezarse en los pueblos, como las sisas, y con esto se
mejoraria todo y cesarian los sobre dichos danos.
Todo lo que contiene este punto toca al gobierno politico y minis-
tres que tratan de la admiaistraeion de la real hacienda de V. Mg., a
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV H5
quiea se podra cometer el cuidado de sus coQuenieacias, como ma-
teria propia para que estau despuestos ; y por el consiguieute, es
agena y impropia de los prelados que lo proponen, y asi no es ne-
cesario disputar sobre esta parte para el iuteuto principal de que se
trata, y aunque se afrecen en ella inuchas de las consideraciones que
quedan ponderadas respeto deslo en el comercio comun a todos por
el derecho natural de las gentes.
XXVII
Parew del Confesor.
En la junta que Vuestra Majestad fue servido nombrar para ver las
resoluciones que trajo el Obispo de Coimbra electo de Lisboa de los
Pex lados de Portugal que sejuntaron en la villa de Thomar para-
tratar de las materias de los hombres de la nacion de aquel Reyno.
Preseulô el Arcobispo dos papeles, uno muy copioso de très 6 qua-
tro manos,y el otro de solo un pliego, que es summario del primero,
en el quai reduce à cutarce puntos lodo loque la materia c»ntiene.
Por estos que discurriendo con toda la brebedad y claridad que pu-
diere, y los remitto con este voto, porque an de ser laguia que faci-
litera la inteligencia de todo.
En el primer punto dice que attendiendo à las muchas, grandes y
violentas presumpeiones que ay contra la gente de la nacion, ansi la
que tiene mucha, como la que tiene poca parte de la sangre hebrea,
séria licita una gênerai expulsion de todos , supuesto que asta
ahora para su enmiendano se ha liallado remedio que aya aprove-
chado, ni se espéra que se hallarà, ni occurre otro medio tan conve-
niente.
La doctrina de este punto, no solo la tengo por dudosa, sino que la
contraria tengo por cierta. Porque lo es para mi que en el estado que
de présente tienen las cosas de Portugal en la materia que se trata,
no podria Vuestra Majestad hacer licitamente expulsion de todos los
que tienen parte de sangre hebrea eu aquel Reyno. La primera ra-
zon y fundamental es, porque mientros contra ellos no ay mas que
presumpeiones générales y vagas, no solo no deben ser tenidos por
nocentes y culpados, antes por inocentes y sin culpa. porque consta
auer recibido el santo sacramento de baptismo, que es la puerta por
donde se entra a la Iglesia catholica y eu que se hace la profession
de la fé y religion christiana, en el quai reciben tambien el character
baptismal, que es el distintivo por donde se distiuguen los catholicos
de los que no lo sou. Tambien recibieron la gracia que el mismo
baptismo les dio, por lo quai no solo son reengendrados en hijos de
Dios adoptivos,como lo signifiée Ghristo Nuestro Senor, quando dijo :
nisi quis renatus fuerit eœ aqua et spirilu sancto, non potest introire in
regnum Dei, entendiendo por regnum Dei la Iglesia militante, sino
110 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
que tambien le sirve de defensa y guarda, para conservar la fé que
recibieron, segua lo quai los que en tal estado se hallan, justameiite
se deben repular por buenos christiauos, mientras no consta io con-
trario hallandose que, en este estado justamente se debe formar de
ellos opinion y juicio que no son culpados, sino innocentes y ansi en
consciencia y justicia no pueden ser tratados como culpados y reos,
como lo serian, si sin mas prueua y examen fuessen expelidos del
Reyno. Esto se confirma, porquejuntamente se hallan muchos dellos
que an recebido el sancto sacramento de la Gonfirmacion, el qualles
da gracia specialmente destinada para la conservacion y firme
confession de la fé, y se a de presumir que la recibieron y la lienen,
mientras no consta lo contrario : an recibido tambien y reciben
frequentemente los démos sanctos sacramentos de la Iglesia y todas
son actiones y verdaderos testimonios de fieles christianos, si lo con-
trario no consta, y ansi no podrân de ser tenidos y reputados los
dichos por innocentes y sin culpa, y si lo son contra justicia y cha-
ridad, séria juzgarlos por nocentes y culpados y mucho mas conde-
narlos como à taies expeliendolos del Reyno.
Es mucho de considerar que el estado que al présente lienela gente
de la nacion en Portugal es muy diferente del que tenian los Judios al
tiempo que los Senores Reyes progenitores de Vuestra Majestad los
expelieron de esta corona, porque aquellos no estaban convertidos,
antes vivian y professaban publicamente lo ley de Moyses, haciendo
sus ritos y ceremonias en synagogas publicas, y la expulsion fué in-
troducida por medio para su conversion, porque solamente man-
daron expeler à los que no se convirtiessen y permitieron que per-
severassen los convertidos, en cuya conformidad el Rey Don Juan
el Segundo de Portugal, quando hizo aquella gran expulsion de su
Reyno, primero mando pregonar y dio cierto termino de tiempo en
que deliberasen si querian permanecer en su Reyno, auia de ser reci-
biendo el agua del baptismo y à todos los que le quisieron recibir,
les consintiô permanecer como antes, juzgando justamente que por
el mismo caso que fuessen baptizados, debian ser tenidos por inno-
centes en aquel genero de culpa, Del qaal exemplar se saca efficas ar-
gumento en confirmacion de lo dieho y contra la resolucion de los
Prelados de Portugal en este primer punto, y es creible que si los
Senores Reyes los hallaran à todos en la disposicion dicha, aunque
entendieron que auia algunos (y aùn muchos dellos) delinquentes,
no los expelieron, pues, de hecho, dejaron à todas los que se qui-
sieron baptizar, como lo estan ahora aquellos de quien tratamos, y
lo mismo se puede considerar en todas las demas expulsiones justi-
ficadas que se an hecho de Judios en diferentes Reynos, las quales
an sido, por la mayor parte, de no convertidos, contra los quales
assistian todas las razones de perfidia y dureza,que las sagradas scrip-
turas, sagrados Goncilios y sanctos Doctores consideran en esta gente.
A lo mismo, assisten los sagrados cânones y leyes ecclesiàsticas,
que admiten sin distincion alguna à los descendientes de estos à los
oficios, beneficios y ministerios ecclesiàsticos, como principalmente
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 117
se Yiô en la primitiva Iglesia y io insinuo S. Pablo diciendo : non
est dislinctio Judeo aut Grœco.
A lo quai no obsta la violencia y fuerza que se dice auer interve
nido en los primeros Judios convertidos en Portugal, con qub
muchos se an persuadido â no tener por sigura su conversion,
porque esta consideracion no debe influir en sus descendientes, â los
quales no alcanzo la violencia y fuerza antes ultroneos y voluntarios
se bapiizaron, y como se debe de observar de otras conversiones
violentas y forzadas, como fué la que en Toledo mando hacer el Hey
Sisibuto expeliendo los Judios que en aquella ciudad residian, cuya
fuerza y violencia no induxo presumpcion contra los descendientes de
aquellos primeros convertidos, porque sus descendientes estuvieron
fuertes y firmes en la fé sin prevaricar en nada. De lo quai se a de
ver el Concilio Toletano 4. cap. 46. =: Tampoco obsta lo que se hizo con
los Moriscos que ultimamente fueron expelidos de Espafia, del quai
exemplar se quieren aprovecbar muchos para persuadir ser licita
la expulsion que se prétende, porque si atentamente se repara en
las actiones de los unos y de los otros, facilmente se convencerâ
quan gran différencia ay al propôsito, por quanto los de la nacion,
en el tiempo prôximo à su conversion, hicieron tal fruto y taies
progressos en la religion christiana, que todos los prudentes juzgaron
auer sido perfecta conversion y effecto de la divina gracia comuni-
cada en el sancto baptlsmo, y se tubo por cierto auer echa io firmes
raices en sus corazones la semilla delà palabra divina y ensenanza de
la ley evangélica,lo quai prosigne largamenle de este propôsito elObispo
Ossorio de rehus gestis ^mmanuelis, â lo quai se juntan otras actiones
que se juzgaron y deben juzgar por ciertos indicios de su verdadera
conversion y de que tenian con verdad la religion que auiau profes-
sado, porque los qu^' an tenido posibilidad para edo se mezciaron
y mezclau por casamientos con christianos viejosy si pueden, con
nobles, teniéndolo por summa honra y felicidad, dando, para conse-
guirlo, excesibos dotes, repudiando los casamientos de su naci,,
pudiéndolos hacer con moderadas cantidades, action que aprueua
mucho el Concilio Basiliense 4. en el afio 1581. ss. 19. y al contrario
tienen por gran ignominia las demostraciones de sus penitencias
los que an sido penitenciados y ansi pagan aprecio grande queles qui-
ten los Sanbenitos y otras notas de infamia. Gon el mismo affeclo, an
buscado el eslado religioso y sacerdotal, porque desde su conversion
asta oyha auido y ay gran cantidad de religiosos y religiosas, de
sacerdotes y ordenados : eslan los couventos llenos de frailes y mon-
jas de esta gente dotandose para ellos sin reparar en gastos, sin
vaslar cirrales las puertas con statutos particulares de las religio-
nes, porque à costa suya impetran dispensaciones para habilitarse y
se salen de su patria para yr à recibir el habito en Reynos estranos
donde no sean conocidos, ni se les ponga impedimento : action no-
table para los convertidos â la fé catholica dejando la ley de Moyses, en
la quai tienen por estado felix et honroso el del matrimonio y es de-
sestimado el del celibato y se puede creher que si entendiessen que
lis RKVUK DES ETUDES JUIVES
à trueque de lodas sus haciendas pudiessen alcaozar modo como poder
enlrar en los collegios, en las Iglesias de statutos, tener hàbitos de
las religiones militares, por ningun gasto lo dejarian ; loqual se con-
firma considerando el zelo y fervor con que mucha de esta gente
acude a todo lo que toca al culto divino, iustituiendo obras pias con
dotaciones quantiosas, fundaciones de mouasterios é Iglesias, her-
mitas y capellanias. Tambien dellos an salido muchos hombres
iûsignes en letras divinas y humanas despues de su primer con-
version. De lodas estas actioues, que sou notarias y innegables, care-
cieron los Moriscos que se unieron mezclaron tan privativamente
entre si soles, que nunca se viô en ellos ningun género de desseo de
empareutar con christianos viejos y mucho menos inclinacion a las
religiones y culto divino, a las universidades, ni a las letras. Vease
con firme acto quan mal se podria justificar la gênerai expulsion de
la gente de la nacion del Reyno de Portugal, comparandola con la
de los Moriscos de Espana, cuyas inclinaciones y costumbres son tan
différentes, y que justificacion se podria hallar para proponer a
Vuestra Majestad por lîcita la expulsion gênerai de comunidad de
gente en que concurren tantos sefioles é indicios de religion y pie-
dad, ni como se podria dar por inficionado todo un cuerpo en el quai
ay tantos miembros sanos? Pues siendo cierto que quando se con-
cediera la presumpcion universai de apostasia contra esta gente y
estos muchos que délia son presos y castigados en el Sancto Offîcio,
no parece confirme a derecho séria licita la expulsion gênerai en
la quai se comprehenderian muchas personas particulares de las
quales justamente se debe juzgar que son innocentes y sin calpa.
Para que la tal expulsion fuesse licita, no solo no vastaria la gê-
nerai presumpcion que se tiene de esta gente, sioo que séria precis-
samente necessario que ubiese una certeza que no auia esperanza
de su reduccion, porque si la ubiese, séria la expulsion impia. Y
que no pueda auer tal certeza, se conoce assi de parte de la divina
gracia y miserieordia que siempre los esta Uamando y sperando y
es poderossa para prévenir y disponer sus corazones a su conversion,
como tambien de parte dellos, entre los quales, demas de la ^^ene-
ral presumpcion de su innocencia, ay en realidad de verdad muchos
que con verdad professan y tienen la religion christiaua, los quales no
veo como puedan ser desterrados y castigados. Ni obsla que tambien
ay muchos que estan en el otro extremo, porque demas de que
mientras eslo no seles prueua, siempre perseveran en la presumpcion
de que son buenos , tambien tienen alguna occasion para ello,
porque se tiene por cierto que si, como en Espaiïa, los trataran en
Portugal, sucediera alli el mismo effecto que en Gastilla. Muchos sa-
bios ay que estàn persuadidos que el mal tratamiento que en aquel
Reyno se les hace, es mucha parte para que se estàn en su Ju-
daismo, porque se en de muchas maneras afrentadas, y cerradas las
puerlas de la charidad christiana, y, cousiguientemente de la fé.
Y ansi, en cierta manera, como forzados se dejan estar en su fé
judaica y condemnada ley.
LES MARRANKS D'ESPAGNIi] SOUS PHILIPPE IV H9
Pruéuase tambien que no vaste la geoeral presumpcion para que
sea licita expulsion gênerai, porque la tal presumpcion es vaga, y no
contra las personas particulares, porque auiéndola contra estos,
luego proceden contra ellos, luego los prenden y si ay probanza, los
juzgan y castigan, lo quai no pudiera ser como esta dicho con sola la
gênerai presumpcion, porque jno permitte |la razon y justicia que por
scias sospeclias y presumpciones vagas sea nadie condemnado. Son ne-
cessarias prueuas particulares y otrosprocessosy conocimientos juri-
dicos para condemnar, particularmente con pena tan grave como es el
destierro perpétuo delanatural patria y muy particularmente, siendo
6 presumiéndose catholicos, para que vayan a vivir entre infieles.
RecoDOzco por verdadera la doctrina que enseùa que puede ser
castigada uua communidad por delictos de ella, aunque se aventure
encontrar con algunos innocentes, que es uno de los fundamentos en
que los Prelados de Portugal fundan la justificacion de dicha expul-
sion; pero essa doctrina es implaticable é inaplicable al propcjsito que
tratamos, porque, para esto es necessario que la Communidad consti-
tuya un cuerpo mîstico, unido debajo de una cabeza ea que se adu-
nan y formen un coUegio civil y separado que venga a reputarse
como si fuera un solo particular, lo quai no se verifica en la gente de
la nacion de Portugal, porque viven en différentes ciudades de aquel
Reyno. en diferentes repùblicas, cuya cabeza y Principe es Vuestra
Majestad : cerca de lo quai se a de ver Molina de inst. et jure 2
dispi<^. 35. colum.2, Ihom. yo. Y ansipor la culpa de los de esta nacion,
aunque fuesse de heregia, y ubiesen incurrido en ella mucha gente
de ellos, no se puede extender el castigo a todas las personas par-
ticulares, porque los nocentes y los délinquantes no constituyen un
cuerpo, ni forman Repùblicas separadas. En conformidad de lo quai
se resolvio la controversîa, sobre si debia comprehender la pena de
la servidumbre a todos los Morîscos de Granada por la rebeliou que
hicieron, aunque no estubiesen todos convencidos de aquel delicto.
Declarose que solamente comprehendia a los que se hallaban en
la sierra y levantaron Rey y tambien a sus hijos por auer formado
todos una communidad y Repùblica tirânica, sin la qualcircunstancia
no carrio la resolucion contra las personas particulares, aunque
fuessen de una misma sangrey secta,como lo affirma Molina Obisup^
por estas palabras : ne vera eoru^n parentes statim ac revelaverunt, sibi
elegerunt Regem, feceruntque cum filiis suis, qiios secum habebant unam
Jiempublicam iniquam sub illo principe, adzersus quam totam, et non
adversMs singulos, qui nocentes erant, erat bellumjustum Hispanis.
Pruéuase el mismo intento, porque esta pena delà expulsion que
se prétende, es por causa de heregia y apostasia de la fé, y ansi no se
puede poner sinopor authoridady potestadeclesiastica,yporla misma
razon, debe de ser de todos los Reynos y Provincias de catholicos, y lo
contrario séria contra la charidad christiana, porque se echaria la
contagion y peste a los Reynos de fieles y catholicos, y séria tambien
contra la misma charidad, echar aquellos, de quien se debe presumir
que son fieles y catholicos, entre los infieles, que séria ponerlos en
120 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
évidente peligro de desamparar la fé, lo quai claramenle se ve no ser
licito. Y se confirma porque esta pena es espiritual, siendo, como es.
por delicto contra la fé, y ansi no puede por la culpa de uno imponerse
a otro, que por esta razon. la excoraunion, que es la principal pena
spiritual y ecclesiastica, no se puede imponer a uno por la culpa de
otro, ni a una comunidad por la culpa gênerai de toda ella, sino so-
lamente a los singulares culpados.
Item, la pena ecclesiastica se dirige por su naturaleza a la medicina
y enmienda del peccador, al quai nunca se pone en estado de que se
pierda ni se impossibilité de poder volver sobre si y enmendarse, como
San Pablo lo signifiée, usando de esta pena, quando dijo : ut spiritus
salvus fiât. Sed sic est (iwQld, àiQhd.Q-s.^M\^ioii se propone de manera
que vaya esta gente para nunca volver (que ansi lo dicen los Portu-
gueses) y a parte donde no se espéra enmienda y donde les faltau
todos los medios de susalvacion, luego no es licito. Gonfirmase porque
por esso se tubo por licita la expulsion de los Moriscos, no porque se
tubiese por pena spiritual y ecclesiastica, porque se hizo sin authori-
dadde Pontifice, solo pordefensa temporal del Reyno, contra el quai y
contra el Rey machinaban rebelion y levantamiento aquellos re-
beldes, luego esta expulsion que se propone como pena ecclesiastica
y en que de necessidad a de intervenir la authoridad del Pontifice,
no sera licita, antes sera contra charidad y justicia, si se hiciesse en
la forma que queda dicho, y séria nunca vista ni oyda en la Iglesia,
ni leyda en sus annales eclesiasticos.
Y porque en este discurso no faite alguna razon politica y de
estado, se comprueua todo lo diclio de la doctrina de Platon lib. 7 de
koibus, a donde enseïia que las mutaciones en la Repùblica no se
deben hacer todas a un tiempo, sino interponiendo el que vaste para
rehacerse y convalecer del dano que recibio de otra mudanza, al
modo que se hacen las evacuaciones del cuerpo humano, que, para
hacerlas, se inlerpone el conveoiente intervalo de tiempo, pena que
se muere el enfermo. Muy poco tiempo ha que se hizo la expulsion
de los Moriscos, que causo en estos Reynos laies daùos, que fuera
bien tornarlos a recibir, si ellos se allanaran a recibir nuestra sancta
Fé. Si, pues, aquella expulsion a tan poco tiempo que paso, y la
Repùblica aùn no esta convalecida de la tal evacuacion, quien podra
aconsejar a Vuestra Majestadque mande hacer otra mayor ? Guando
no se considerara la materia de escrùpulo, sino la la razon de estado,
no se debrira hacer, pues no serian restaurables losdanos temporales
que se siguieran, como es manifesto.
{A suivre.)
LES JUIFS DE PERSE
AU XVIP ET AU XVIIP SIÈCLES
D'APRÈS LES CHRONIQUES POÉTIQUES
DE BABAI B. LOUTF ET DE BABAI B. FARHAD
INTRODUCTION.
Les destinées des Juifs de la Diaspora qui vivent dans les diffé-
rents pays de l'Islam n'ont été étudiées et exposées par les his-
toriens du judaïsme que dans une mesure relativement fail)le. On
s'explique ainsi que nous soyons si imparfaitement renseignés
sur Uhistoire des Juifs de Perse pendant les derniers siècles.
Même un événement aussi important que celui, survenu il y a à
peu près trois cents ans, de la conversion forcée des Juifs de l'em-
pire persan au mahométanisme, n'est pas consigné dans les récits
consacrés à l'histoire juive. La persécution religieuse que ces
Juifs durent subir pendant une longue suite d'années et à plu-
sieurs reprises resta inaperçue en dehors des frontières de la
Perse, parce que le souvenir ne s'en conserva que chez les Juifs
de ce pays môme, dans des narrations écrites en persan, et
écliappa ainsi à la connaissance du reste du judaïsme. Un poète,
qui eut lui-même à souffrir de cette persécution, se fit le chroni-
queur des faits qui la provoquèrent et qui s'y rattachèrent ; un
poète qui, fidèle à la tradition de la littérature persane, enveloppa
du vêtement de la poésie la peinture des événements dont il avait
été lui-même la victime ou qui venaient de se dérouler dans un
passé encore tout récent, dans le but de procurer, suivant sa
propre expression, à ses compagnons d'infortune et à lui-même le
soulagement et la consolation.
122 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Ce poète est Babaï 1). Loutf * de Kacliaii. Quelques chapitres de
son ouvrage ont été publiés jusqu'à présent-; mais ils ne traitent
que des épisodes séparés de la chaîne continue des faits que
Babaï a mis en vers. L'ouvrage dans lequel il a réalisé ce dessein
n'est pas, en effet, une juxtaposition sans ordre de poèmes dis-
tincts, mais constitue un tout dont le plan est assez déterminé. En
tenant compte du caractère de ce genre poétique, on peut considé-
rer l'œuvre de Babaï comme une source historique. Les faits qu'il
raconte, les noms des personnages qu'il mentionne, appartiennent
à la réalité. Il suffi I de séparer l'enveloppe poétique du noyau des
événements pour avoir la notion de ce qui s'est passé. C'est ce
que j'ai essayé de faire dans le présent travail, en présentant le
contenu simplement historique du poème de Babaï, trop étendu
malheureusement pour être publié intégralement, mais on en
connaîtra ainsi suffisamment la substance et la disposition, tandis
que, d'autre part, l'indication des matières formera tout natu-
rellement un récit des destinées des Juifs persans à l'époque des
rois Abbas I et Abbas II.
L'ouvrage de Babaï b. Loutf est suivi, dans deux des manuscrits
que j'ai utilisés, d'un écrit plus petit, mais analogue de contenu et
de forme, dont l'auteur est son petit-fils (ou arrière petit-fils) et
homonyme Babaï b. Farhad ^ J'ai traité son poème comme celui
de son aïeul. Tandis que l'un a pour objet les règnes si brillants
de Schah Abbas I et de son petit-fils Schah Abbas II, l'autre se
rapporte à la période troublée de la dynastie afghane, postérieure
de plus de soixante ans. Dans l'œuvre de Babaï b. Farhad a pris
place, peut-être du fait de l'auteur lui-même, un poème, appar-
tenant à ]a même époque, d'un troisième poète, Maschiah b.
Raphaël ''.
Les manuscrits qui contiennent l'ouvrage de Babaï sont les
suivants :
1^ Celui que je désigne par A, propriété de M. Elkan N. Adler,
qui l'a mis à ma disposition avec son empressement si souvent
éprouvé. Il forme le manuscrit coté n° 291 (T. 44) de sa collection.
1. Ce nom est monosyllabique et ne doit pas être prononcé Loutaf. Il rime une fois,
par transposition des consonnes, avec « moutt » (PDTQ, v^aib).
2. Voir plus loin les notes du chap. xxii et du cliap. xlix.
3. La conjecture de Séligsoliii {Revue, XLIV, p. 88 et suiv.) sur l'identité des deux
Babaï tombe d'elle-même, car Babaï b. Farhad se réfère formellement, dans l'in-
troduction de son ouvrage (voir Appendice, chap. iv), à l'exetnple de son grand-père
ou de son bisaïeul.
4. Voir plus loin, Append., ch. xii.
LES JUIFS DE PERSE AU XVII^ ET AU XVIir SIÈCLES 123
11 contient 102 feuillets petit in-4°. Le codicille ne donne pas la
date à laquelle le manuscrit fut copié, mais indique quand Bamoni
b. MoUa David h. MoUa Damoni en est devenu posst;sseui' '. Tou-
tefois dans le corps de Touvrage, au début de quelques chapitres,
le propriétaire du manuscrit se fait connaître par sa signature
comme en étant le copiste ^. Je n'ose former aucune conjecture sur
Tàge du mss. ; peut-être date-t-il du xviii« siècle.
2° Le ms. in-4o que je désigne par la lettre L, appartenant à
M. Lewontin, de Ryasan (Russie), qui Ta acquis il y a quelques
années à Téhéran. Grâce à Taimable entremise de M. J. Israel-
sohn de Moscou, M. Lewontin a mis ce ms. à ma disposition avec
une obligeance dont je lui suis reconnaissant. Il contient, outre
l'ouvrage de Babaï b. Loutf (de la môme écriture), celui de Babaï
b. Farhad. Le premier feuillet manque. Les derniers (134-186)
contiennent, de la même main : trois poésies dTsrat^l Nadjara ^,
intitulées : bi^'iu:'' ni^"»»T ; un poème pour les Grâces : nis'-iiab Iihtd
liT^n"' ; un morceau plus long en prose persane, ayant pour titre :
Tia -^1:^0 (« Sa'di dit »). Dans le long post-scriptum qui suit le
corps du ms. (f° VSSô), le copiste se nomme lui et ses ancêtres :
Yaïr b. Aga ■' Rahamim, b. Molla Eliyahu, b. Aga Yitzhak, b. Aga
Schem-Tob ^, b. Aga Barcliwardari ^ Il a terminé le ms. le ven-
dredi 6 Adar II de l'an 5605 (1845), dans le but, comme il rajoute,
d'en faire sa propre lecture, et avec l'espoir, ainsi mérité, d'une
vie longue et prospère pour ses parents, et , pour lui-même,
d'une union heureuse et riche en enfants et petits-enfants^. Dans
un vers écrit en persan, il excuse le désordre de son ms., qui
est, d'ailleurs, très clair, par les troubles du temps ^. A la fin de
1. L'indication du propriétaire : TTl 'W p "^DITaD bN73 TN ""N^Nn niin'D ^ii
'^'2'M0'2 '12 )^ est suivie d'une malédiction contre celui qui volerait le livre, menacé dos
malédictions de Dent., xxviii, et d'une bénédiction pour celui qui le lirait (CDin
nir^D £3'»::- i^nswxn m^iSn D::-in iu3Nn t^ian ««s n^m "jnsDn nTnn'/.
2. p. 68 a : ^n '73 ]n '^Z'\12n 1"':'^:" amsrf; idem, M) a, mais sans 2mDrr,
idem, 110 a.
3. Los trois poèmes, commencent ainsi : Ûlp Tn* "^^b CIIOÏD"^ ; i'bo y^lD"" ;
i. C'est une poésie alphabétique, commençant par n"i riN '^"'^ nN MD^DN, et dont
les derniers vers donnent l'acrostiche N'^bK (Eliya).
5. Ecrit N, voir Append., chap. ix.
6. Ecrit : 31:3 ÛT^.
7. Voir un porteur de ce nom, Append., chap. xvii.
8. -^ny^ i3i< ^-^n'^n "innnD rî"-inrî nsuî -^du: -nN ts^'ij nriM ti-i -n
...TvDi?:'^ Nb '^jzay:: ^"^'dh nnnn.
9. Dnnn N-173 □N-'^N r\2m2 n:D i^'du tiyjf^ JJ^^ =) Dns '^':^:i on -12 -i:in
nomT. '
124 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
la pièce persane qui termine tout le ms. (f. 136 a) il a mis plus
tard rindication de la mort de son père, survenue le vendredi
17 Nissan 5614 (1854) ^
3° Le ms. que je désigne par la lettre P, qui appartient à la Bi-
bliothèque Nationale de Paris (Hebr. 1356), et qui a été utilisé par
Séligsohn et par moi pour la publication, mentionnée précédem-
ment, de quelques chapitres de l'œuvre de Babaï b. Loutf. Cette
fois, je n'ai pas consulté le ms. lui-même, mais je dois à l'extrême
amabilité de M. Moïse Schwab les titres des chapitres des deux
ouvrages (car P contient aussi celui de Babaï b. Farhad). La liste
de ces titres, mais aussi d'autres circonstances induites des mor-
ceaux déjà édités, démontrent que le texte de P concorde entière-
ment avec celui de L. D'ailleurs, il manque encore dans P le com-
mencement du plus grand ouvrage.
Le titre de l'ouvrage de Babaï b. Loutf nous est connu par le
ms. A. Il est ainsi conçu : "^Disfi^ nt^ns, c'est-à-dire : « Livre de la
persécution religieuse » 2. Les Néo - musulmans ^ se donnaient,
comme les Néo - chrétiens de la péninsule ibérique , le nom
d' « Anousim » (convertis de force) '*. Du mot hébreu on^N on
forma , au moyen du suffixe nominal persan i, l'abstrait "^Diii^
(anousi), servant à désigner l'état dans lequel vivaient ceux qui
étaient contraints à l'apostasie, la conversion forcée. Babaï a
choisi ce terme avec beaucoup d'à propos pour intituler son
œuvre. Mais il a ajouté à ce titre une désignation plus précise :
« Evénements de tous les Juifs de la Perse, et comment ils ont été
contraints par violence de devenir Mahométans ^ ». L'ouvrage se
compose de quatre-vingt trois chapitres^, qui se donnent comme
étant des poèmes indépendants quant à la forme, car chacun d'eux
a une conclusion, consistant le plus souvent en une apostrophe du
poète à lui-même et dans laquelle est inséré le nom de ce dernier.
La plupart des chapitres s'ouvrent , de plus , par une réflexion
2. Le titre du premier chapitre commence par^ces mots : "'DliN 3NriD TN^&î.
3. Cette désignation (DNboN T^IIJ) revient assez souvent chez Babaï.
4. L'éh'gie d'un de ces Anousim persans (où il y a D31N au lieu de OT-N), celle de
MoUa Hizkiya, a été publiée par moi dans la Revue, XLVIII, 94-105.
5. p-iiD D'^'^ia miTm Nn tip iNbK'nu:^ dntûd nujTn:^ non. Au Ueu de n^^T3
1. T1TD (;3>î) *' ^^ ^°''^^ * '■> "^^'s peut-être nnT est-il une faute pour ^TTlji, arabe
<^ (qui signifie également : violence).
6. La numérotation a été ajoutée par moi.
LES JUIFS DE PERSE AU XVII'^ ET AU XVIII*^ SIECLES 125
générale, et il est rare q[u'ils reprennent, sans autre préambule,
la narration au point où le chapitre précédent Ta interrompue.
Les chapitres sont d'étendue très inégale ; j'ai indiqué chaque
fois le nombre des distiques à la suite de la traduction littérale
du titre.
Se conformant à l'exemple des poètes épiques persans, Babaï
commence son œuvre par deux chapitres qui contiennent l'éloge
de Dieu et celui de Moïse ^ Le chap. m célèbre le zèle religieux
d'Abraham, allusion, sans doute, au contenu de l'ouvrage, qui
montre l'attachement secret et intime à la foi, en dépit de l'apos-
tasie apparente et extérieure. L'introduction proprement dite
apparaît avec le chap. iv, qui contient aussi quelques indications
sur le poète lui-même. Il a conçu le plan de son ouvrage en l'an
5416 (1656), au moment où l'édit d'Abbas II contraignit les Juifs
à accepter l'Islam. Mais avant de faire le récit des événements
contemporains relatifs à cette persécution il veut raconter les
faits analogues qui datent du temps de Schah Abbas I. C'est ce
qu'il fait dans les chap. v à xiv, où le principal personnage est
Siman-Tob, Nasi ou chef des Juifs d'Ispahan, et dans les chap. xv
à XVII, qui s'ouvrent par l'apparition funeste d'un apostat. Ces
événements appartiennent aux années 1617 et 1622 ^ Les chap.
XVIII à XX ont pour objet le règne de Schah Sefi et ne contiennent,
au point de vue du véritable sujet de l'ouvrage, que le récit de
l'autorisation accordée aux Juifs d'Ispahan de professer à nouveau
le judaïsme.
Les vingt et un chapitres suivants appartiennent au gouver-
nement d'Abbas IL Le poète débute par un épisode de l'histoire
de sa propre communauté, les Juifs de Kachan (chap. xxi), et
c'est ensuite qu'il entame le récit de son sujet principal, la con-
version forcée de tous les Juifs persans au temps d'Abbas IL II ra-
conte avec un luxe particulier de détails l'épisode du poignard
dérobé ^, qui fournit au Grand-Vizir un prétexte, non seulement
pour forcer les Juifs de la capitale , Ispahan , à embrasser
rislam, mais encore pour soumettre à la même contrainte les
habitants juifs des autres villes de la Perse. Ce dignitaire est
le véritable fauteur de la cruelle oppression qui atteignit les
1. Moïse remplace évidemment le prophète des poètes musulmans.
2. Voir infra, ch. xv, in inil.
3. Cet épisode ne provient pas, comme l'admet Séligsohn [Revue, XLIV, 91), d'une
confusion avec une affaire de vol analogue, rapportée par Chardin ; il est suffisamment
attesté par le fait qu'il est raconté par un contemporain et qu'il est le point de départ
d'une grande persécution contre les Juifs.
126 REVUE DES ETUDES JUIVES
Juifs de ce pays à Tépoque d'Abbas II. Il est appelé « Ttimad-
daulat », ce qui n'est sans doute pas son nom propre, mais le
tilrc du premier ministre (littéralement « Soutien de l'empire ») ;
seulement cette désignation apparaît chez Babaï (dans les titres
de chapitres et même dans le texte) comme un nom propre. Ce
sont les agissements de ce nouvel Aman qui font l'unité de notre
ouvrage, où sa chute est l'objet des derniers chapitres. Après
l'épisode du poignai'd volé (chap. xxii-xxv), qui se termina par
l'apostasie des Juifs d'Ispahan, Babaï raconte l'impression que
produisit le récit de cette conversion à Kachan , sa patrie
(chap. xxvi-xxx) ; au milieu de ces chapitres se détache l'épisode
d'Aga Mir Abdul (chap. xxvii-xxviii). Suivent les événements de
Hamadan (ch. xxxi-xxxiii), de Luristan (Khunsar, chap. xxxiv-
xxxv) et de Ghiraz (xxxvi-xli). Dans ce dernier groupe de chapitres,
rhistoire du meurtre d'Obadya à Ispahan forme un épisode à part
(chap. xxxviii-xl). Le chap. xlii, qui ne contient que des considé-
rations sur les infortunes qui ont fait l'objet de sa narration, pa-
rait avoir clos primitivement l'ouvrage de Babaï.
Mais il le continua et put encore raconter comment la persécu-
tion avait heureusement cessé. Dans la deuxième partie, il commence
aussi par le récit de certains faits remontant à l'époque de Schah
Abbas I. C'est ainsi qu'il rapporte d'abord comment un Juif con-
sidéré, nommé Eléazar, rendit les plus grands services au Schah
dans son expédition contre la Géorgie, et comment une florissante
communauté juive naquit, à la suite de ces faits, à Farah-abad,
sur la rive méridionale de la mer Caspienne (chap. xliii-xltv). Ce
récit sert de préparation à celui des funestes agissements de
l'apostat Abulhassan Lari, qui imposa aux Juifs de Perse un signe
odieux, notamment à Ispahan (chap. xlv-xlvi), à Kachan (chap.
XLvii-xLviii) et à Chiraz (xliv-l), causa aux Juifs beaucoup de dé-
sagréments et trouva finalement la mort à Farah-abad , par le
fait du môme Eléazar (chap. li). Ce chapitre est rattaché au sui-
vant (lu), qui nous ramène à l'époque de la persécution religieuse
sous Abbas II, et raconte ce qui advint aux Juifs de la même ville de
Farah-abad. Puis vient le récit de la conversion des Juifs de Koum
(chap. lui), et, successivement , l'histoire des Juifs de Khunsar
(chap. Liv-LviT, voir chap. xxxiv-xxxv), la conversion des Juifs de
Yezd (Lvni-Lix). La visite d'Abbas II à Kachan, en 1659, forme
l'objet des chap. lx à lxiii, au milieu desquels est intercalé un
récit sur un vizir de cette ville, favorable aux Juifs (lxi). Au départ
d'Abbas II de Kachan (chap. lxiv] se raccorde l'histoire du Molla
mahométan qui intervint en faveur des Juifs convertis de force à
LES JUIFS DE PERSE AU XVII° ET AU XVIIF SIECLES 127
llslam, et de la députation qui, accompagnée de ce personnage,
fut envoyée pour rejoindre le Scliah (chap. liv). Mais le Grand-
Vizir malveillanl s'étanL interposé, rinterveniion de Molla-Mulisin
n'eut d'abord (lue des conséquences néfastes, du moins pour les
Juifs de la capitale, Ispaban (chap. lxvi-lxviii). Aux Juifs de Kachan
aussi le Grand-Vizir préparait de nouveaux malheurs. La députa-
tion partie à la suite du Schah revint sans résultat, et un de ses
membres mourut en route (lxxi). La dernière et cruelle persécu-
tion qu'un instrument du Grand-Vizir attira, en 1660, sur les Juifs
de Kachan (lxxii-lxxv) est regardée par le poète comme une puni-
tion de la mort d'un Nasi précédent, le pieux Molla Yehouda, due
à ses adversaires juifs, fait raconté dans deux chapitres anté-
rieurs (lxix-lxx). Avec une ampleur tout épique, Babaï narre la
cliute du Grand-Vizir, provoquée par un conflit avec un général
(lxxvi-lxxviii). Une prière pour la délivrance (lxxix) est suivie du
récit, qui expose comment le successeur du Grand-Vizir renversé
donna suite à la prière des Juifs de Kaciian, et, après avoir mis à
l'épreuve leur attachement à leur ancienne religion, les autorisa,
en i()()l, à revenir ouvertement à celle-ci (lxxx-lxxxii). Dans un
dernier chapitre, conclusion de tout l'ouvrage. Fauteur aperçoit
comme cause de l'épreuve, enfin surmontée, le relâchement d'au-
trefois dans l'accomplissement des prescriptions religieuses.
L'ouvrage moins considérable qui forme appendice, et qui a
pour auteur un descendant de Babaï b. Loutf, est intitulé : Livre des
événements de Kachan relativement à la seconde persécution re-
hgieuse '. Babaï b. Farhad, suivant, ainsi qu'il le dit lui-même,
l'exemple de son aïeul, est encouragé par un rêve à composer un
écrit sur la persécution dont les Juifs de son temps ont eu à souf-
frir à Kachan. Son livre a beaucoup moins d'étendue que celui de
Babaï b. Loutf, mais il ne lui en donne pas moins trois chapitres
d'introduction, semblables aussi par le fond aux trois premiers
chapitres du plus grand ouvrage. Le chap. iv, qui forme la véri-
table introduction, raconte également un épisode antérieur de
l'histoire des Juifs de Kachan, qui n'a aucun rapport avec les évé-
1. "^îNn ■^7:'^ii5-i ^:iy 3N3 m in^n^ n^n^ "lo n^n::. Les deux mots -m:?
''72'^'^l^n doivent s'entendre comme un abstrait dans le sens de ^D13N (voir plus haut
[p. 24]) , et sont formés, au moyen du suffixe persan (i), d'après D'^'^i:iT l^y
(D"''^15 signifie ici, comme dans d'autres cas « non-juif », et est employé comme un
singulier). Cet abstrait désigne l'état des Juifs de Kachan, obligés de professer l'Islam,
donc d'être « Juifs et non-Juifs », Juifs en secret, mais publiquement Musulmans.
Séligsohn {Revue, XLIV, 89, 1. 5) n'a pas compris ce titre. — Pour l'absti'ait '^TQ"^"'!:;,
voir Appendice, ch. xii, in init.
d28 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
nements qui doivent faire l'objet du livre \ Les cliap. v et vi con-
tiennent le récit des faits d'ordre général que provoquèrent les
débuts de la dynastie afghane en Perse, et ne contiennent que
quelques mentions sur la destinée des Juifs. La partie centrale de
l'ouvrage est formée par les chap. vu à xi, qui racontent comment
les Juifs de Kachan, pendant la guerre entre le Schah Aschraf et
Tahmasp Khan, furent persécutés à cause de ce dernier, et com-
ment ensuite Tahmasp, devenu Schah, les autorisa à revenir à
leur ancienne foi. Le rôle principal, dans ces événements surve-
nus en 1725 -, fut tenu par le Nasi David, qui est à la fois accusé de
l'apostasie des Juifs et loué de leur avoir obtenu la permission de
reprendre leur religion. Sur le second point, il y eut pourtant une
autre opinion chez les intéressés. Le mérite du revirement fa-
vorable fut attribué — avec plus de raison, semble-t-il — à un
Juif de Yezd, demeurant à Kachan, Abraham, devenu plus tard
Nasi. C'est ainsi qu'un autre poète, Maschiah b. Raphaël, raconte
la délivrance qui mit un à une persécution de sept mois. Quand
plus tard Babaï b. Farhad agrandit son œuvre, il y fit entrer le
poème de Maschiah (chap. xii). Ses propres additions représentent
d'abord (chap. xiii) des réflexions sur la condition des convertis
de force et les causes de la conversion, puis un nouvel exposé de
la fin de la persécution, cette fois dans le sens de l'opinion repré-
sentée par Maschiah b. Raphaël (chap. xiv). Évidemment le poète
s'était convaincu qu'il fallait accorder plus grande créance au nar-
rateur qui attribuait le mérite de la délivrance au Nasi Abraham
Yezdi. Les chap. xv et xvi reproduisent sous une autre forme tout
l'épisode de l'histoire des Juifs de Kachan. Il semble que cet opus-
cule, encore moins considérable, soit le premier essai de Babaï b.
Farhad pour faire une description poétique de ces faits. Il donne,
d ailleurs, à cet essai un titre à part*^. Les trois derniers chapitres
se rapportent au sort des Juifs de Hamadan (xvii-xvin) et du Lau-
ristan (xix) à l'époque de la dynastie afghane^.
Sur les auteurs des deux chroniques poétiques dont nous ve-
nons d'esquisser le contenu, ces œuvres, à part ce que nous avons
déjà dit sur leur origine, ne nous fournissent aucune autre indi-
cation. Seul, Babaï le jeune raconte qu'il a participé lui-même aux
1. Cependant il semble que le Molla Rahamira ici mentionné est identique avec le
Molla de ce nom qui sera nommé ultérieurement.
2. Voir Append., cli. vu, v. 5.
3. Voir Append. eh. xv, in in. Le chap. xii a aussi un titre à part.
4. Dans ces derniers chapitres aussi, comme dans les précédents, Babaï b. Farhad
se fait connaître comme étant l'auteur en insérant son nom dans les vers de la lin.
LES JUIFS DE PERSE AU XVII" ET AU XYIIT SIÈCLES J29
événements dont il s'est fait le narrateur (cliap. ix) : il avait pris
l'initiative du premier ell'ort tenté — sans succès — par les Juifs
de Kachan pour se délivrer de la persécution. Quant à Babaï l'an-
cien, il apparaît dans les faits contenipoiains qu'il raconte comme
un compagnon d'infortune, et il emploie parfois dans sa narration
la première personne du pluriel.
Du reste, l'œuvre de Tépigonc^ sans même parler de sa plus pe-
tite étendue et de la moindre importance des événements qui en
forment la matière, est bien loin d'approcher de celle de Babaï
l'Ancien. Babaï b. Loutf peut être considéré comme un poète de
grand talent. Aussi bien dans le groupement des faits que dans la
peinture du caractère des personnages et dans la description du
théâtre des événements, dans les détails de la narration poétique,
dans la richesse des mots et des images, il se révèle disciple sa-
vant de la littérature poétique de sa patrie. Ce sont des vers tout-
à-fait caractéristiques pour la manière du poète judéo-persan, et
en même temps bien touchants si l'on songe au contenu de l'ou-
vrage, que ceux qui introduisent le chap. xxxvi, dans lequel la ville
des poètes, Ghiraz, apparaît pour la première fois comme la scène
de la narration : « Viens et écoute un doux chant de ma bouche ;
je veux te faire un récit du passé ; je veux te raconter successi-
vement, ô frère, ce qui s'est passé dans les différentes provinces.
Maintenant je veux m'éloigner de cette province, et dirige)* vers
Ghiraz le coursier de mon discours. Je baise avec vénération le
tombeau de Hàfiz ; je me souviens aussi du fond du cœur de
Scheikh Sa'di ; je déclare mon amour à mes maîtres : j'aspire le
parfum des roses de Schahin et d'ïmrani ^ ». Sur le point de
parler de Ghiraz, Babaï salue les mânes des poètes qui y re-
posent, d'une part les deux grands maîtres de la poésie per-
sane, et de l'autre — les nommant spécialement ses patrons —
deux de ses prédécesseurs juifs qui ont cultivé cette poésie, et qui
avaient également Ghiraz pour patrie-. Au début et à la fin de
quelques chapitres Babaï s'exprime sur la valeur de ses poèmes et
sur sa vocation poétique. Au chap. vi, v. 8, il dit : « Que l'esprit
de ceux qui pèsent les mots se réjouisse de moi, qui ai édifié
1. Les deux derniers distiques (voir 4 et'suiv.) sont aiusi coiieus dans i'oriuinal :
n»n ri artN53 "^lyo '^■^iD t nryn âÔNn na-nn Doina
û-'-'inn -^îNiToyi l-^riN^ bvj, ù^'^^:,2 ^-p^y l^Z) iN^Nnon^a
.1 ortliographic le nom Hàfiz : ODNn; du lieu de bl^, il y a b*l.
2. Sur Schahin, qui a nais en vers l'histoire biblique, voir Jeu:. Jîncyc/., ,VII, 321;
sur Imrani, ib., p. 319.
T. Li, N" 101. 9
i30 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
cette pièce de vers de cette manière ^ ». Le cliap. x commence en
ces termes, où l'on sent une fierté consciente : « Vieille est l'his-
toire de Schirin et de Farhad; écoute ce récit de ma bouche, afin
que lu te réjouisses » -. A la fin du ch. xxvi, Babaï demande à Dieu
le don de la poésie ^ En terminant le ch. xxvii, il s'invite, dans une
apostrophe à lui-môme, à semer de nouveau des perles ; de même,
à la fin du chap. xxxv, il dit : « Toi aussi, Babaï, puisque tu pos-
sèdes le pouvoir de la parole, fais participer les amis à ton en-
seignement !» — « Quiconque entend ce chant pubUera ma
louange », s'écrie-t-il au début du chap. xliv. Au commencement
du chapitre suivant, il dit au lecteur : a Je voudrais que grâce à
mon récit, tu fusses, du moins pendant quelque temps, de bonne
humeur ». Par contre, il introduit ainsi le chap. lui : « Lis cette
histoire et laisse tes pleurs couler avec abondance ».
Une valeur poétique spéciale s'attache aux sentences, réflexions,
prières, apostrophes de l'auteur à lui-même, qui commencent
ou terminent chaque chapitre. Leur contenu a fréquemment un
rapport suffisant et le plus souvent un rapport quelconque avec
celui du chapitre ; mais dans beaucoup de cas , ils ne servent
qu'à exprimer les sentiments du poète, éveillés par tous les sujets.
Des réflexions empruntées aux traditions de la poésie épique
persane, et venant d'habitude se placer même au miUeu des
narrations, sont celles auxquelles se livre Babaï quand il parle
du pouvoir et de l'inconstance du destin, lui qui proclame sou-
vent sa foi dans le Dieu du judaïsme. Le chap. ix débute par ces
mots : « Le destin '* fait bien toutes choses : il fait du mal aux
méchants, du bien aux bons. Si quelqu'un sème une semence
mauvaise, c'est le mal qui, qu'il le veuille ou non, croîtra à la fin
pour lui ?). Le chap. xx s'ouvre par cette apostrophe : « Sphère ^
et Destinée, pourquoi es-tu ainsi faite? pourquoi as-tu un cœur de
pierre et point de fidélité? Semblable à une courtisane, tu amènes
chaque jour, en ne conservant de stabilité à personne. Tu n'as
égard ni au roi, ni au mendiant; à chaque instant tu enfonces
1. mniD t^n vsii Ti-^'^a l"»» Î-I3 *7N\25 1735 iN^iD i5no m-i m-ia
Allusion à l'épopée romanti(iue de Schirin et de Kliusrau (ou Farhad) d'Emir Khu-
srau. Ce vers est tout à fait défiguré dans A : I73t TN'TUJT iT*l?33 ^T^p TlU) "jn^
3. 1-15 i^-^y "^na pno ■^■'N:aNaa.
*• '^bâ, proprenaent : sphère, ciel, dans le sens astrologique.
5. ^-li-
LES JUIFS DE PERSE AU XVII» ET AU XVI1I° SIÈCLES 131
deux cents aiguillons au cœur. Chaque jour lu fais disparaître un
dominateur ; personne ne peut te demander : que fais-lu? » Au
commencement du chap. xxx se lisent ces vers : « Quand, à un
moment, le Destin * est favorable, la flèche des ennemis n atteint
pas le but; mais dans les jours où le Destin est défavorable, il
transperce la pierre et emporte l'âme hors du corps ».
Les exhortations que le poète s'adresse à lui-môme à la fin des
chapitres sont d'une grande variété. « Va, Babaï, reste silencieux,
et n'aie qu'une chose en vue : deviens chercheur de Dieu, deviens
chercheur de Dieu, chercheur de Dieu^ » (ch. m). « Babaï, laisse
aller l'opiniâtreté, efforce-toi de conquérir les cœurs par la dou-
ceur et la persévérance. Les grands qui ont existé dans ce monde,
ont gagné la balle dans l'arène grâce à la douceur^ » (chap. v),
« Viens, ô mon cœur, deviens sage dans tes actions ; n'unis pas
ton cœur aux hommes d'un mauvais naturel, aie soin de toi ; ô
Babaï, songe à être animé de bons sentiments ; associe-loi aux
bons et fais le bien ! » (chap. viii). « Oh ! qu'il est heureux celui
qui sacrifie un bien terrestre pour le bonheur éternel ! Va, Babaï,
si tu le peux, dépêche le bien en avant, qu'ensuite tu l'aies en par-
tage » (chap. xi). « Babaï, ne fuis pas devant la pénitence, lève^
toi vite pour la prière du matin ! Fais entendre ta supplication de»
vaut le trône de Dieu, afin qu'il s'occupe de ton affaire , fais ton
devoir » (chap. xxix). « Babaï, chaque chose difficile recom-
mande à la main du Tout-Puissant et Omniscient ; reste silencieux
dans ton coin et considère ; vois comment cette chose difficile se
termine ' » (chap. xxxvii). « La langue dans la bouche du fils
d'Adam a déjà souvent voué à la destruction la tête de son pos^
sesseur ; ô Babaï, au moment de parler fais attention à la langue
de ta bouche ! » (chap. lv). « Babaï, si tu le peux, ne passe pas
ta vie, même un seul instant, sans l'ami ^ » (chap. lxviii). « Babaï,
aie patience, afin que de cette épine cent roses s'épanouissent
pour toi ^ » (chap. lxxii).
pian 'jNT''^72 TN -^i:» ^I2^::i pia nm 1"^n m ns -«swmTa
•4. 'iNDon nn n3nt mNp nonn ni<nu:nn ^n^ nn N^-^NaNn n-i^n
nu5p nto inN ^iiu: -^12 )^k 1^33 NUJNTon "j-is V2 i-iujd -n ^:2"id3
Le dernier mot du second distique est lliébreu ÏTÇ6p.
5. "^SNii^iT en "T^ DOIT ■'n Ii^td ' "^aNin -^u hn N-'-'NnNa i^n
L'ami, c'est Dieu.
132 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Souvent les réflexions du commencement et de la fin des cha-
pitres se rapportent au judaïsme et à Fétat de ses adeptes, et de-
viennent une prière pour la délivrance. Le chap. lv commence par
ces vers : « Viens, ô toi qui es intelligent et connais le temps,
éclaire-moi sur ce secret î Personne ne m'a éclairé sur un tel
secret, mon cœur a volé vers cette énigme : je sais positivement
que la religion juive est plus belle et plus grande que la religion
de tout le monde ; je ne sais donc pas pourquoi elle n'a été don-
née en partage qu'à des élus, et est devenue un diamant aux yeux
de l'adversaire ^ ». Le cbap. xxiv débute ainsi : <( Au temps de cha-
cun des schahs, à une époque ancienne ou nouvelle, une épreuve
nous a atteints. Mais cette épreuve-ci est plus grande que toutes
les autres; dans cette épreuve, des centaines d'âmes et de cœurs ont
été blessés. Quand un malheur nous l'rappait dans un autre temps,
on pouvait le détourner par de l'or et des biens ; mais aujourd'hui
nous avons été entièrement foulés aux pieds : car notre foi et notre
religion ont disparu en même temps que l'or et les biens ^ ». Le
chap. XVI, où se trouve le récit du martyre des Mollas d'Ispahan,
commence en ces termes : « Viens, ô mon cœur, occupe un mo-
ment par des lamentations sur ces hommes glorieux et chers.
Vois comment les nobles ont été tués en ces jours pour la religion
et la foi : souviens-toi d'eux du plus profond de ton cœur ^, si tu
es un homme ; écoute leur histoire, si tu es capable de souffrir ! »
Le chap. lxii débute par cette amère lamentation : « Heureux ceux
qui n'ont pas d'ennemis derrière leur dos, qui ne sont en conflit
avec aucune religion étrangère. Le Juif, malheureux et tour-
menté, est obligé de recevoir de tous côtés des centaines de mil-
liers d'aiguillons ». Une prière pour les Juifs de la Perse ouvre le
chap. xxxin : « Dieu, pour l'amour de ton alliance avec les pa-
triarches, pour l'amour de ton nom Cebaot, pour l'amour de
Gabriel, ton messager accrédité ^ pour l'amour de Métatron, qui
est ton ange élu, pour l'amour de la Maison sainte à Jérusalem,
pour l'amour des enfants du Beth Hamidrasch, délivre Israël de
1. nonuja DN^bN "^y^in û^in non^ua ot<5 n2 N-ii û5Nn ^12':
Le second hémistiche n'est pas clair ; peut-être diamant signilie-t-il « difficile à
comprendre », de même que le diamant est difficile à percer.
2. Voici les deux derniers distiques :
-iT N"^ bN?2 uî^sn ^73^N ^izr* n^ ■^s-» -^^na n^^^ "rn^ n^N
bN73T "iT N3 DD-i IN» nNTi ^-^i rt5 bi^i2 ND nb?3i5 ';N7:'^mu: N-iNT im
3. '{N^ZÎ'^TN Dl2Ti t^N^a. C'est la même expression que plus haut, p. 29, n. 1.
4. nor73N "IID nb-^naii pna. Chez les Musulmans 1">7DNbN mibs est l'épithète
de l'ange Gabriel.
LES JUIFS DE PERSE AU XVII'-* ET AU XVIII» SIÈCLES 133
Taffliction, donne-leur la vérité du si(>ge divin, do la tablo et du
trône'. Ne les rejette pas à ce point loin de ton visag(\ Môme
quand ils subissent cent épreuves, ils n'en élèvent pas moins vers
toi les yeux de Tamour. Accorde-leur la délivrance sur le vaste
chemin, fais luire une lampe au tombeau de chacun ! Viens sans
tarder au secours de la communauté, qui est bien éloignée de Tin-
vocation de ton nom et de Taccomplissement de tes préceptes I »
— Le chap. xxm se termine par ces vers : « Israël est semblable à
un agneau privé de secours; par crainte du loup, il ne peut rien
faire qui apporte du secours. A toute époque un loup violent saisit
l'agneau d'nne façon cruelle. Babaï, prends garde aux loups,
place ta confiance en Celui qui est toute grâce et toute justice! »
— Voici la prière qui dot le chap. xxxiii : « Dieu, ô Dieu, dé-
tourne la persécution religieuse, éloigne-la de la communauté,
particulièrement de ton serviteur, le pauvre Babaï. Si tu es un
Juif-, réponds : Amen! »
Il nV a pas grand chose à dire de la poésie de Babaï b. Farhad.
Elle porte le cachet de Timitation de l'ancien Babaï, à qui elle em-
prunte beaucoup de détails, souvent des vers entiers. Dans un
chapitre [Appendice, chap. x), Chiraz est aussi le théâtre des faits,
et le poète paie également un tribut de piété à la patrie des
poètes ; mais il se contente de nommer Hâfiz. Les trois premiers
distiques de ce chapitre sont les suivants : « Par la grâce de Dieu,
je veux m'arrêter un moment à Chiraz. Aussi prié-je mon maître
de m'excuser, et je me frotte les yeux avec la poussière de Chod-
schab Hàfiz. Puis je lui demande la permission de pouvoir entrer
dans sa ville ». Dans le détail, Tœuvre de Babaï le Jeune est bien
pauvre en beautés poétiques, et la forme montre aussi, surtout
pour la métrique '\ beaucoup de défauts et d'irrégularités.
Je voudrais encore dire quelques mots de la différence entre les
deux manuscrits que j'ai utilisés pour l'ouvrage de Babaï b.' Loutf '*.
Quoique A doive être plus aneien que L, qui date du milieu du
XIX" siècle, celui-ci est beaucoup plus correct que le premier, parce
qu'il procède évidemment d'un meilleur exemplaire. A contient
1. "^DmDT mibT '«2313> pu '{^^^^!^^• Autres termes d'origine juive, empruntés à
rislam : 'Ons' et ^0"1"1!3 sont à vrai dire identiques ; rmb (proprement mtb
inDn?3) est la table préexistante de la loi divine.
2. Il s'adresse au l'acteur.
3. Voir la note, Append., ch. ii. — ' Dans toute cette poésie narrative des écrivains
judéo-persans, le mètre est le Hazadj, (jui était devenu la règle stricte de l'épopée ro-
manesque des Persans [Grundrifis der iranischen Philologie, II, 240).
4. A etL. Quant k P, il diffère à peine de L, même pour les détails.
134 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
une foule de faules et des corruptions dues à des erreurs du co-'
piste et qui défigurent parfois le texte jusqu'à le rendre inintel-
ligible. Toutefois, çà et là, on peut aussi corriger L avec l'aide de
A. Des différences plus importantes entre les deux manuscrits,
relativement au contexte de chaque chapitre, ont été notées aux
passages en question ^ Les divergences orthographiques des deux
manuscrits sont très intéressantes, mais il n'y a pas lieu d'en
parler ici avec détails. Le changement de \â long en û — parti-
cularité du judéo-persan qui mérite d'être spécialement relevée —
n'est indiqué dans A que par des signes vocaliques : on place le
dhamma (') devant ou sur le N ^ ; ce signe est même souvent omis.
Dans L, au contraire, il y a très souvent i au lieu de n^. De plus,
la voyelle brève u est marquée dans L par i, dans A par le
dhamma sur la consonne'. En général, l'orthographe des con-
sonnes est plus correcte dans A, c'est-à-dire qu'elle se rapproche,
plus que dans L, de Forthographe primitive des mots persans et
arabes. Le copiste de A paraît avoir eu plus d'instruction et avoir
mieux connu sa langue. Son orthographe est sans doute plus voi-
sine que dans L de celle du poète lui-môme. —Enfui; il est digne
de remarque que l'œuvre de Babaï b. Loutf et celle de son petit-
fds ont encore trouvé un copiste vers le milieu du xix« siècle,
c'est-à-dire deux siècles après la composition de la première.
En dépouillant le contenu historique des chroniques versifiées
des deux Babaï de leur affabulation poétique, et en produisant
pour ainsi dire les « régestes » de ces documents poétiques, j'ai
pu faire connaître un chapitre inédit et non dépourvu d'inté-
rêt des annales de la Diaspora juive et de ses souffrances. C'est
l'histoire des Marranes musulmans de la Perse qui nous est ré-
vélée par des contemporains dans ces relations poétiques. Nous
pouvons considérer ainsi une persécution d'un caractère tout par-
ticulier ; ni les persécuteurs, ni les persécutés ne peuvent être mis
à côté de ceux d'autres époques et d'autres contrées. Le fanatisme
qui contraignit les Juifs de Perse à professer l'Islam n'eut pas sa
source dans un zèle religieux véritable, et les malheureux obligés
d'apostasier ne révélèrent que rarement, dans l'attachement à la
foi héréditaire, une fermeté extrême poussée jusqu'au martyre.
1. Voir chap. xxviii, xlviii, lxxx. J'ai indiqué en tête des cliapitres le nombre plus
ou moins grand des vers dans les deux manuscrits.
2. P. ex. : IN^NS, "INamTn, "INT^n.
3. P. ex. : "Jl^ûbOîa, 111373^^1, 1in"^1^.
4. DD1D, ou D3S-
LES JUIFS DE PERSE AU XVII* ET AU XVIII* SIÈCLES 435
Los motifs dos conversions qui so produisirent au temps de Schnli
Abbas I et de Schali Abbas II lurent d'ordre extérieur, et mis
en œuvre par la malveillance de renégats juifs ou par la tyrannie
de vizirs et de fonctionnaires cruels. Les véritables représentants
de l'Islam étaient si pou coupables de ces conversions forcées que
ce furent i)récisément de pieux Mollas chiites qui usèrent de leur
influence en faveur des Juifs et contre la persécution : Scheikh
Béha-eddin sous Abbas ï (chap. vm) et Molla Moubsin sous
Abbas II (chap. xxxix, lxiv et lxv). La facilité relative avec la-
quelle les Juifs furent autorisés à reprendre leur ancienne foi
prouve aussi que le zélé religieux des convertisseurs fut le der-
nier facteur de la persécution qui obligea le judaïsme persan à
embrasser l'Islam. Ce qui donne entîore à cette persécution un
caractère tout particulier et fort peu glorieux, c'est le rôle que
joue l'argent dans ces différentes conversions en masse. Quand
les Juifs confessent la religion musulmane, le Schah les récom-
pense par des sommes en argent (chap. xxv), et les Juifs, après
s'être longtemps défendus, et de toutes leurs forces, contre l'apos-
tasie, réclament d'abord, quand ils ont enfin cédé, le paiement
du cadeau qui leur revient pour leur changement de religion
(chap. xxxi). N'est-il pas étrange de voir le Khan de Hamadan,
parce que le grand-vizir ne lui restitue pas l'argent qu'il a em-
ployé à la conversion des Juifs, se faire rembourser au double par
les convertis toutes les sommes qu'il avait payées, et les auto-
riser, en écliange, à revenir à leur religion? (chap. xxxii). L'impôt
des Juifs a aussi une importance de premier ordre à cette triste
époque. On ne les autorise à reprendre le judaïsme que s'ils
acquittent, en supplément et en une fois, la contribution qu'ils
n'ont pas payée pendant qu'ils appartenaient publiquement à l'Is-
lam. Bref, au fond de cette persécution des Juifs, le motif est
le plus souvent l'avidité des persécuteurs, et quand les misé-
rables forcés d'accepter une religion étrangère ne craignent pas
de recevoir de l'argent pour leur défection, ils sont guidés sans
doute par le désir de posséder en abondance les moyens d'apaiser
leurs grands et petits oppresseurs.
Il est certain que les Juifs de Perse, quoiqu'ils n'aient pu pro-
duire que peu de martyrs, sont restés intérieurement fidèles à
leur foi, que pendant la durée de la persécution, ils furent atta-
chés, autant qu'ils purent, à ses principes, attendant le moment
où on les autoriserait à faire de nouveau profession publique de
judaïsme. La meilleure preuve en est fournie par les poètes eux-
mêmes dont on a utilisé ici les relations poétiques, mais aussi par
136 REVUE DES ETUDES JUIVES
le contenu de ces j'ela lions. Il est probable que peu de Juifs sont
restés fidèles à rislam après que la perséculion eut cessé.
En considérant ces conversions en masse au mabométisme ,
il ne faut pas non plus perdre de vue une circonstance qui les
rend plus faciles à comprendre. A l'inverse du cbristianisme ,
rislam n'exige des néophytes juifs que peu de formalités et de
sacrifices intellectuels. Aussi parut-il plus aisé aux Juifs de Perse
et aux Mollas qui étaient leurs chefs religieux, de se soustraire
aux menaces de mort et aux sévices corporels en faisant profes-
sion de religion musulmane. Il fut aussi beaucoup plus facile aux
Néo-Mahométans qu'aux Marranes espagnols de témoigner dans
leurs maisons de leur attachement à leur ancienne foi.
On pourrait encore relever, dans les récits dont nous publions
ici des extraits, d'autres détails intéressants pour l'histoire. Mais
il suffira d'en faire remarquer une fois pour toutes l'importance.
Nous nous bornerons à faire ressortir un fait remarquable pour
l'histoire religieuse : c'est que la littérature cabbalistique joue un
rôle capital dans la persécution des Juifs sous Abbas I (voir ch. xi,
xn, xiY, XV) ; à cause d'elle les Juifs furent soupçonnés de magie
malfaisante. Ce que le poète Babai h. Loutf lui-même pensait de
l'efficacité de ces moyens cabbahstiques, on le voit par Tépisode
qu'il raconte (ch. lxix-lxx) de la mort de Molla Yehouda, le pieux
Nasi de Kachan, sa ville natale.
W. Bâcher.
{A suivre.)
UN DOCUMENT SUR LES JUIFS LE ROME
Le docLiment^ que nous publions appartient aux archives de la
communauté Israélite de Garpentras. C/ost, sous la forme d'une
supplique adressée au pape Pie VI, un intéressant mémoire sur
les dettes du ghetto de Rome, qui s'élevaient en 1787 à plus de
!200,()00 écus.
Notre récit, en exposant l'origine et le développement de ces
dettes, nous renseigne d'une façon précise sur certains procédés
employés par la cour pontificale à l'égard des Juifs. Sous ce rap-
port, quelques faits sont particulièrement instructifs. C'est ainsi
que nous voyons les Juifs, en vertu d'un traité, fournir pendant
quinze ans (I()41-i655) 2,500 lits pour la garnison de Rome,
moyennant un prix de location mensuel de 4 paules^ partit.
Quand ils crurent, après de longues années d'attente, pouvoir
enfin toucher le montant de cette location, ce fut la chambre
apostolique qui s'en empara sans autre forme de procès.
L'histoire d'un emprunt de 160,000 écus n'est pas moins
étrange. Cet emprunt avait été imposé par la cour pontificale à
la communauté juive pour l'acquittement de ses dettes. Or, quand
il fut contracté, la môme chambre intervint, s'empara, sous un
prétexte quelconque, d'une bonne partie de la somme et trouva
encore moyen d'augmenter ses revenus annuels, en exigeant un
prélèvement important sur les intérêts usuraires, qu'à l'instiga-
tion de cette chambre, le banquier avait diï demander aux Juifs.
Grâce à ces procédés, les dettes de la juiverie s'accroissaient tou-
jours.
L'affaire des boulangeries juives est également curieuse.
Les administrateurs du ghetto avaient astreint les Juifs à une
taxe spéciale pour la viande et le pain. C'était un revenu qui leur
permettait, dans une certaine mesure, de faire face aux exigences
1. Les deux premiers feuillets ont disparu.
2. Le paulo est une pièce de mouiinie valant environ oO centimes
1:^8 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
(lu Saint-Siège. A un moment cependant, sons Innocent XII, la
ciiambre apostolique dessaisit la communauté du monopole de la
boulangerie juive et le fit exploiter, à son profit, par des fermiers
à sa solde, qui montrèrent dans l'exercice de leurs fonctions une
grande àpreté. Les Juifs ne pouvaient plus manger dans les caba-
rets en dehors du ghetto, car à tout instant surgissait un archer
du fermier, leur arrachant le pain de la bouche pour vérifier s'il
portait bien la marque de la ferme. Si le morceau de pain n'avait
pas le cachet, le Juif était jeté en prison et y restait jusqu'à ce
que sa famille ou la communauté eût apaisé le fermier à force
d'argent.
Xous ne voulons pas faire une analyse minutieuse de ce docu-
ment, dans lequel on trouvera encore maints détails curieux sur
les procédés financiers des papes à l'égard des Juifs de Rome et
quelques renseignements intéressants sur leur situation ma-
térielle et morale.
Jules Bauer.
Les Juifs de Rome à Pie W.
3) Ce fut Pie, le quatrième pape de ce bien auguré et très heu-
reux nom, qui sensible aux gémissements de la communauté sup-
pliante, anéantie de la sorte d'un coup, lui fit d'abord un large don
des dettes qu'en attendant elle avait contractées vis-à-vis de la
chambre apostolique, ainsi qu'il paraît de l'acte reçu le 8« janvier
1562, par M. Tarano, notaire, aujourd'hui Nardi. Et en modérant en-
suite le fait de son prédécesseur, il accorda aux Juifs, qu'ils possé-
deraient des biens fonds, tant ruraux que de ville jusqu'à la concur-
rence de 1,500 ducats d'or chacun, outre les maisons dans leur car-
rière, et qu'ils pourraient aussi marchander des grains, des bestiaux,
et des vivres et exercer enfin toute sorte de commerce, ainsi qu'on
le lit dans la Constitution pieuse du 27 février 1562.
4) Cependant, la suppliante ne faisait que de commencer à se rele-
ver par la force de cette grâce qu'elle avait si longtemps attendue et
à reparaître dans le commerce, lorsque, ce Souverain Pontife étant
mort, elle, pour ainsi dire, ne trouva plus de terre qui la soutînt,
puisque dans la suite du temps, cette modération bénigne ayant été
cassée, les Juifs furent tous expulsés de l'Etat de l'Eglise ; ceux de
Rome, d'Ancone et d'Avignon ayant été à peine réservés. Et si on les
a rappelés dans la suite, ce n'a été que parce qu'on a reconnu que, de
leur présence et de leur commerce, il revenait un très grand profit
1. C'est probablement une traduction, l'original ayant du être écrit en italien.
UN DOCUMENT SUR LES JUIFS DE ROME 13^
à l'Etat, ainsi que le Souverain Pontife Sixte V le dit et que Clc-
menl VIII, son successeur, qui les avait expulsés, le répliqua dans la
suite, lorsqu'il leur accorda le retour dans son Bref du secomi Juillet
1593, somm. u°'l.
5) Mais de plus, commuuaulé et synagogue suppliantes, vu que
notamment la maison des catéchumènes de Rome, pendant l'absence
des Juifs, avait souffert un grand dommage, en ce qu'elle n'avait pas
reçu la contribution entière et accoutumée des dix écus d'or de la
chambre susdite pour chaque synagogue ou existante ou abattue, la
communauté dis-je, en force de l'obligation solidaire d'elle seule pour
le tout, a dû supporter la charge de lui fournir deux mille et cinq
cents écus par an, lesquels cependant, après le cours de douze années,
furent réduits à 800 écus, payables pareillement toutes les années,
sçavoir : 500 écus à ladite maison, et les 300 écus restants au couvent
des religieuses repenties, appelé dalla Convertite de Rome, ainsi
qu'on le voit dans le bref dudit pape Clément VIII, daté du 4 janvier
1604. Somm. n° 2.
6) El voilà comment la communauté oratrice, à ce titre, a payé de
son propre, non seulement pour elle, mais pour toutes les commu-
nautés juives de l'Etat du pape, depuis lors qu'à l'année dernière
1786, premièrement à raison de 2,500 écus par an et ensuite de
800 écus, la somme de 175,600 écus, comme par le calcul que l'on
donne au sommaire n» 3 et qui est justifié par les livres qui existent
aux archives desdites maisons des catéchumènes et des repenties et
respectivement par les mandats que Messeigneurs les trésoriers ont
tiré de tous temps en faveur desdiles maisons et qui sont gardés dans
le Mont-de-Piété de Rome.
7) C'est de là, que la suite des impôts et des charges sur la com-
munauté suppliante a été perpétuelle, puisque dans l'année 1627, le
souverain pontife Urbain VIII séant, elle fut obligée de donner six
mille écus et d'en fournir pea après trois mille autres en soulagement
de l'aumône, ainsi qu'il appsrt des livres intitulés Abondance et cela,
outre les trois mille écus qu'elle paya dans la Banque Pacquetti, du
mandement à lui notifié par Pierre Colonua fiscat pour lors du Capi-
tole, à titre des besoins de TEtat, et les autres 3,000 écus payés dans
la banque Mirri, par commandement du môme pontife Urbain VIII,
à profit de la maison des catéchumènes.
8) Elle fut aussi obligée, presqu'en même temps, de payer la très
grande quantité de 1,200 écus par an, pour l'entretien d'un nommé
Massarano, néophyte, sa vie durant, et quoique ensuite Ton ait réduit
cette quantité à 600 écus par an, la condition qu'on y ajouta ne fut
pour elle que d'un fardeau plus pesant, puisqu'on l'obligea de donner
à ce néophyte, par le moyen de la banque Pacquetti, cinq mille écus
pour une fois seulement, ainsi qu'on l'exécuta tout de suite par
cédule produite vieres M. Plebani, aujourd'hui Selli, et qu'après sa
mort, lesdits six cents écus annuels dont il jouirait toute sa vie,
seraient payables tous les ans au profit de ladite maison des catéchu-
mènes, à qui la suppliante les a toujours payés, et elle les paie ponc-
140 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
luellement, saus compter les 500 écus annuels ainsi qu'on le voit
dans le sommaire no 43.
9) Rien nobstant même la sentence rendue sur des préalables déci-
sions de la Rote de Tan 1621, par devant Msgr Manzanedo, qui a con-
clu, suivant le droit commun, que les Juifs pauvres étant emprison-
nés à l'instance des chrétiens, y seront nourris parles mêmes deman-
deurs, puisque malgré cela, Ton ordonna, par une Constitution dudit
Souverain pontife Urbain VIII, que la nourriture de ces prisonniers
juifs ne sera plus à l'avenir à la charge des chrétiens, autheurs de leur
emprisonnement, mais de la communauté suppliante, ainsi qu'il
parait de la même Constitution qui commence : Cum sicut accepimus,
datée du 18 octobre 1635, et qui est rapportée par Scanna Rola dans
son appendice au chapitre 20, dont la conséquence a été et est encore
pire, vu que plusieurs Juifs pauvres, dont la carrière de Rome
n'abonde que trop et qui, le plus souvent, trouvent leur compte à
rester on prison et avoir ainsi de quoi subsister, plutôt que d'aller
vagabonder et souffrir la faim, ils font comparaître un quelque chré-
tien, comme s'il était leur créancier, pour retirer de leur communauté
les aliments, tandis qu'ils sont en prison.
10) De plus, on commanda que la même communauté eût à fournir
2,500 lits pour les milices du pape et, quoiqu'on lui eût accordé à
titre de louage quatre paules par mois pour chaque lit accompli et à
la charge d'y changer les draps tous les mois, il arriva premièrement,
que lorsqu'elle s'attendait de recevoir ses lits, on ne les lui rendit
qu'eu tant de haillons et lorsqu'elle fît la demande au moins des
louages passés de l'année 1641 jusqu'à Tannée 1655, elle fut au con-
traire obligée de les remettre et les condonner à la R^e Chambre loca-
taire, et il arriva de plus, qu'on lui ôta encore la privative de louer à
l'avenir et pour toujours les lits pour les soldats du pape, à raison de
trois paules par mois, ainsi qu'on la lui avait accordée, en compen-
sation des lits et des louages perdus, en la concédant pour douze
années aux nommés Passerini et Volpi, négociants chrétiens ; et,
quoiqu'ensuite on lui ait rendu cette privative, ce n'a été que parce-
qu'elle a dû se contenter, de son côlé, de ne louer plus à l'avenir
chaque lit qu'à vingt-trois bayoques par mois {Sommaire n°s 4 et 10,
lett. D), sans qu'elle ait pu cependant jouir jusqu'à présent de la pri-
vative entière, à cause qu'un nommé Jacques-Philippe Albani fournit
et loue frauduleusement les lits pour les soldats du château St-Ange,
et d'autres chrétiens pareillement, en louant quantité pour les soldats
corses de Rome, ainsi qu'il est très connu.
11) De plus encore et de plus, le même pape Urbain VIII séant,
l'on voulut que la suppliante déjà épuisée et affligée, déboursât à la
Révérente Chambre, en moins d'une année, sçavoir, depuis le 5^ juin
1643 jusqu'au 20^^ mai 1644, la quantité exorbitante de 37 mille écus,
pas à d'autre titre, que d'aides, ainsi qu'on la déboursa, en effet,
moyennant les banques Pacquetti et Pavia.
12) Si la communauté avait pu tirer une aussi considérable somme
d'argent fournie par ordre souverain de ses propres substances qui ne
UN DOCUMEiNT SUR LES JUIFS DE HOME 141
consistaient et ne consistent qu'en des fonds de haillons et de frip-
peries, ou tout au plus eu quelques boutiques presque en forme de
clinquailler, le mal n'eût pas été pour elle insupportable ; mais c'est
qu'elle a dû s'en procurer les fonds ailleurs à très grandes usures ;
de sorte que, lors du Souverain Pontife Innocent X, successeur immé-
diat, elle se trouva sous le fardeau dune dette de 167,076 écus dans le
fonds, dont partie avait été contractée en faveur du Mont Sanita, ainsi
que ce pape le dit souvent, et pour lequel fonds, elle payait 1,456 écus
d'iniérèts par année, et partie à profit de personnes particulières et
dont le moulant en sa plus grande portion, avait servi à fournir des
lits et des ustensiles pour la soldatesque et pour aider la Chambre
apostolique (Sommaire n» 5).
13) La dette de la communauté suppliante, créée en faveur de dif-
férents particuliers, était de la somme dans son fonds de 31,139 écus
et 70 Bayoques, ainsi qu'il paraît de la note des contrats et des actes
correspondants qu'on soumet ici (Sommaire n«>6).
14) Mais quel expédient prit-on alors pour venir à l'aide de celle
oppressée et pour l'appuyer à se soulager du fardeau insupportable
de ses dettes ? Pas d'autre assurément que celui de lui faire créer de
nouvelles dettes pour rembourser les anciennes, c'est-à-dire de la faire
admettre, ainsi qu'on l'admit à 1,660 lieux de Mont Aunone et, pour
le payement des intérêts et de l'amortissement respectif des fonds, on
lui dit de retenir ses propres boucheries, conformément au bref de
l'antécesseur Clément VIII, pour retirer à l'avenir des Juifs acheteurs
trois quatrins sur chaque livre de viande au dessus de la taxe qu'on
y mettait communément dans la ville. Et en voici enfin la conclusion.
Desdits 166 mille écus qui faisaient les 1,660 lieux du Mont Annona,
appelés aujourd'hui Mont Ristorato secondo, après qu'on en eût em-
ployé la portion qu'il fallait à l'extinction de la première dette des
167,076 écus, desquels on parla uniquement, le restant du même prix
c'est-à-dire 13,400 écus, ne restèrent point au profit delà communauté
suppliante qui en devait disposer, et qui en aurait imaginé l'emploi à
Tacquittement d'une bonne partie de la seconde dette de31, 139,70 écus;
mais, le croirait-on, ce fut la chambre apostolique qui s'en empara et
qui en jouit, sous le titre ordinaire d'aides et de secours (Som. n^l).
15) La chambre apostolique n'étant pas encore contente, prétendit
que l'induit général du pape Alexandre VII, pour la réduction ou
diminution universelle des lieux de mont, du quatre et demi au
quatre par lieu de mont, ne devrait pas s'appliquer aux 1660 lieux
de mont Annone auxquels, comme on l'a dit, la communauté oratrice
avait élé admise à raison du quatre et demi du lieu de moût. Et
quoiqu'elle ne prévalût point dans sa prétention, elle en eût d'ailleurs
l'avantage, puisqu'on ordonna que, attendu l'induit général susdit,
et vu aussi, en conséquence, le reste du demi écu par chaque lieu de
mont, qui faisait par rapport à ladite communauté la somme de
830 écus par année, elle serait admise à d'autres semblables 207 ^
lieux de mont, dont le prix devrait rester en dépôt, pour l'employer
aux besoins de l'Etat (Sommaire n° 7].
U2 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
16) Ensuite, à l'occasion de l'autre réduction ou diminution faite
par induit du pape Innocent XI des intérêts des lieux de mont du
quatre au trois seulement pour chaque livre de mont, eu commençant
du trimestre de mars et avril 1685, la communauté étant lasse de
plus s'opposer à la révérende chambre, elle a continué à souiïrir
par rapport à ces 1660 lieux de mont annonaires, d'eu payer les
intérêts à raison de quatre, en même temps que la chambre les
relirait sur ce pied là, elle les passait à ses officiers pour chaque
lieu de mont, de sorte que la révérende chambre par son propre fait,
dans l'espace de 69 ans et quelques mois, qui ont commencé en
avril 1683 et qui ont fini au 15 juillet 1754, où l'on arrêta le cours des
intérêts de ces lieux annonaires, comme on le répétera dans la suite
plus à propos, a eu sur la pauvre communauté suppliante un profit
très considérable de 114,540 écus, ainsi qu'il doit paraître des livres
de la chambre.
17) L'on ne peut se pa-ser de faire ressouvenir, qu'on avait la
coutume dans le carnaval de faire courir à pied, au milieu des hurle-
ments et des railleries du commun peuple, quelques jeunes hommes
juifs sans faire attention, ainsi que le souverain pontife Clément IX
le dit, au peu de convenance qui provenait de ce spectacle et à
l'avilissement de l'humanité elle-même ; c'est pour cela qu'il l'abolit
et la détesta. Mais en même temps, la communauté suppliante a dû
s'en rachaipter au prix de 300 écus par an, ainsi convenu avec la
chambre capitoline et ainsi qu'elle le paie encore aujourd'hui (Som-
maire n<* 8).
18) Ainsi la malheureuse suppliante, en payant et en repayant
incessamment, demeura ensuite plus inliabile à payer, vu que le
successif souverain pontife Innocent X lui défendit, pour lors et pour
toujours, de profiter de cette industrie qu'il lui avait accordée en
avant et que Sixte V avait aulhorisée, en approuvant ses chapitres
en forme distincte et qui était exercée par la suppliante elle-même
ou par quelqu'uns de ses individus dans les banques des emprunts
(Sommaire n^Q).
19) C'est par tant d'inhibitions et de charges, arrivées les unes
sur les autres, que la taille qu'on partageait d'ordinaire d'accord
parmi les Juifs de la communauté sur le pied de douze paules pour
chaque cent de la valeur des biens d'un chacun, et qui était employée
à l'acquittement des impôts de la chambre et des charges ci-dessus,
s'étant depuis plusieurs années jusqu'alors augmentée à la somme de
cinq écus et un paule, comme elle y dure encore, et un semblable ac-
croissement étant arrivé au prix de la viande par les mêmes fins, puis-
qu'on ne la paye plus maintenant entre eux trois, mais quatre quatrins
par livre au-dessus de la taxe commune aux chrétiens. Le souverain
pontife Innocent XII comprit bien que la malheureuse communauté
ne pouvait pas éviter son entière ruine et extermination-, mais cepen-
dant, eu égard aux circonstances d'alors, sa réponse, son oracle, a
été qu'il ne pouvait pas soulager de ses charges, ni en dilationner
l'exaction, ainsi il ne fit rien que de les confirmer et de lui accorder
UN DOCUMENT SUR LES JUIFS DE ROME 443
à jamais le droit de louer les lits aux soldats qui seront pour le
temps dans les quartiers à Rome, suivant la forme et le concordat de
l'acte du 23 février 1656 (somm. u° 4) et de la porter à créer une
nouvelle dette, en la faisant admettre, ainsi qu'on Tadmit aux
1228 ~ lieux de Mont Saint-Pierre V, avec les intérêts à raison de
trois pour chaque lieu de Mont, et en orJonnant que, diminution e^
retranchement étant fait au préalable du loyer des locataires de
toutes les maisons de la carrière, à raison de douze pour cent, moins
de ce qu'ils payaient alors, tant une portion de cette réduction et une
autre respectivement payables par ces juifs, qui étaient en jouissance
du droit de gazaga sur ces mêmes maisons, qu'une autre portion
même du profit que la communauté retirerait du remboursement
qu'elle ferait de ses dettes, créées à une plus grande usure avec
l'argent provenant de ces lieux de Mont Saint Pierre V dussent être
destinées à la suppression ou extinction des mêmes lieux de mont
St Pierre V (Somm. n» 10).
19) Sans d'autres secours que ceux-là, il devait arriver, ainsi qu'il
arriva, que la communauté des Juifs de Rome tombât en ruine,
puisque ses fonds étant épuisôs, et les Juifs de la carrière dispersés
en la plus grande partie, plusieurs boutiques se fermèrent et les
maisons restèrent vides à centaine. De quoi sensiblement pénétré, le
saint père Clément IX fit restreindre encore plus cette enceinte, afin
que les boutiques et les maisons ainsi abandonnées ne restassent pas
à charge et au préjudice du restant des habitants juifs ou de leur
communauté, et il voulut qu'on diminuât aussi les louages des
maisons comprises dans ce nouveau rétrécissement, et cela, sans
compter l'autre réduction qu'on avait fait par ordre du pape
Innocent XII, et que la nouvelle réduction ne fut pas au profit de la
communauté, comme auparavant, mais de chaque Juif qui les habi-
terait ou les retiendrait. Enfin, il commanda que l'on donnât à plus
d'un boulanger et à plus d'un boucher la privative de vendre et de
débiter du pain et de la viande aux juifs, en déclarant en môme temps
que le revenu de cette privative serait appliqué à la chambre aposto-
lique, en diminution des dettes présentes et avenir de la commu-
nauté vis-à-vis de la chambre (Somm. n*^ 11).
20) Peu après, cette privative fut abolie, autant qu'il suffisait
alors, pour faire cesser la confusion et le tumulte que précisément
les archers du fermier privatif des fours causaient non seulement au
dedans de la carrière, mais par la ville en arrêtant les Juifs, tantôt
dans les cabarets, eu supposant qu'ils y eussent mangé du pain
commun aux chrétiens; tantôt, en les surprenant dans le moment
que ces malheureux allaient se mettre le dernier morceau d'un pain
à la bouche, quoiqu'il fût de la marque du fermier, et si l'on ne trou-
vait pas dans ce morceau la marque de la ferme, cela suffisait pour
saisir l'affamé et pour l'emmener en prison, pour n'en sortir qu'après
que lui, ou sa maison, ou la communauté pour eux, eût apaisé le
fermier à force d'argent, et qu'elle eût payé les peines ou amendes
et les émoluments à la cour et les droits de capture aux archers.
444 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
22) L'oratrice ne veut plus, très saint père, vous rappeler telles et
tant de choses des temps passés et, si quelquefois elle se tourne de
ce côté là, pour ne pas oublier les grâces du très bon et très grand
souverain Pie IV, ou de quelque autre pape bienlaisant, elle ne
détourne pourtant jamais les yeux respectueux de la vénérable pré-
sence de votre très sacrée personne qui, étant revêtue d'une souve-
raineté généreuse, connaît très bien, qu'autant le pouvoir lui est
propre, tant il y va de sa gloire de soulager les affligés et les oppres-
sas de la misère, et elle se ranime en même temps et confie que votre
sainteté, si elle connaît qu'il n'est pas à propos aujourd'hui de
rappeler le bonheur de cette époque, en ordonnant que ladite consti-
tution pienne, soit observée, se daignera du moins de la tenir eu
confrontation du spectacle de sa cruelle situation que l'oratrice lui
représente et des remèdes qu'elle implore.
23) C'est donc la suppliante qui, comptant en avant, tant sur ses
propres fonds que de ses individus, un million et plus d'écus, n'en a
aujourd'hui qu'à peine 70 mille ou environ, conformément à la des-
cription juridique qu'on en a fait en dernier lieu, dont voire Sainteté
peut bien avoir connaissance, si on l'accepte entièrement, et cette
somme n'étant pas éparse entre tous les juifs qui sont à peu près en
nombre de dix mille, mais elle se trouvant uniquement chez qua-
rante une de ses maisons, les autres n'étant que de fort pauvres
gens.
24) A ces fonds, dont la valeur n'est que de septante mille écus, si
Ton peut les laisser sur ce pied après la connue très récente ruine de
deux des plus riches négociants juifs, on oppose une dette plus
absorbante, telle qu'est celle de plus de deux cent mille écus que la
Révérende chambre entend retirer de la communauté oratrice, tant à
titre des 1288 r-- lieux de mont St Pierre V susnommés et respecti-
vement des 1660 lieux de mont Annone ou Rislorato secondo, qu'à
titre de quelques paiements d'environ quarante mille écus qu'on a
fait faire pour les besoins de la suppliante, sans compter les autres
dettes qu'elle a été obligée de contracter au profit des particuliers.
25) Or, on ne saurait jamais concevoir comment la communauté
oratrice peut tirer de ces fonds si mal assortis et épuisée par des
dettes, tout le montant des payements de 11157.95 écus qu'elle
doit faire tous les ans pour et à titre des charges suivantes, savoir :
26) Pour les charges du commun qui sont attachées de sa nature à
la même communauté, ainsi que le sont les dépenses mineures, c'est-
à-dire les 345 écus annuels pour l'entretien de l'Archive, de l'Archi-
viste, des procureurs, pour soutenir des procès, et les 850 écus
annuels environ, pour remboursement aux facteurs de leurs frais à
l'occasion des morts à la campagne, de l'hospitalité des passants, de
l'inondation du Tibre, de ce qu'il fait besoin dans le vicariat et, dans
les occasions, des menues dépenses en toute l'année et ainsi que le
sont les dépenses majeures, c'est-à-dire pour les aumônes et des
secours à tous les pauvres chaque samedi, la pâque et les fêtes
solennelles et en d'autres jours de remarque, et lesquelles jointes
UN DOCUMENT SUR LKS JUIFS DE ROME 145
auxdites dépenses mineures, se montent à la somme d'environ
2943 écus par an (Somm. n^ 12, leltre A).
27) Et à titre de charges camerales imposées ou par des chiro-
graphes des papes et autres ordonnances, comme le sont les 3,8G4 écus
12
et 36 Bayoques annuels pour les intérêts desdits ^288^^ lieux de
mont St-Pierre V, les 1,400 écus destinés aux maisons des catéchu-
mènes et des religieuses repenties, les 831 écus et 57 Bayoques assi-
gnés à la Chambre Gapitoline, savoir : les 30ù pour d'autant taxés
lorsque les jeunes hommes juifs ont été absous de la Course du Car-
naval et les 531,57 aussi annuels pour d'autant que l'on sait ni le
comment, ni le pourquoi, mais que l'on nomme pour des ièiesd'açone
et de testaccio ; les loO écus annuels payables en réparation des che-
mins, portails, tuyaux et fontaines, les écus, 150 environ pour nour-
riture aux juifs emprisonnés qu'on doit donner en force de ladite
constitution du pape Urbain, et plusieurs autres frais et fournitures
qui, jointes à celles ci-devant énoncées, se montent à la quantité de
8,200 écus et plus (Somm. no 13).
28) A l'égard de ces charges camerales ou imposées par chirogra-
phes des papes ou par d'autres ordonnances, s'il paraît à votre Sain-
teté que quelqu'une d'entre elles soit illiquide et douteuse et que,
par conséquent, on ne doive pas l'accorder, il suffira que votre Sain-
teté commande qu'elle soit abolie et cassée, l'oratrice étant ainsi
contente de ne la supporter plus à l'avenir, de même, si elle se
daigne absoudre de quelle que ce soit parmi celles qui lui paraîtront
liquides et assurées.
29) Pour ce qui est encore des charges de la communauté et qui
sont d'elles-mêmes attachées à Poratrice, elles doivent comparaître à
l'entendement supérieur de votre Sainteté avec l'aspect d'une entière
vraisemblance et de la même vérité, puisqu'elles le sont assurément,
comme les dépenses mineures pour le maintien de TArchive, de l'ar-
chiviste, du procureur, pour le soutien des procès et pour le rembour-
sement aux facteurs, administrateurs de ce qu'ils ont dépensé du
temps de l'inondation de la rivière, de ce qu'il faut près du magistrat
souverain et de ses ministres, et dans les occurences journalières et
annuelles que toutes les communautés souffrent, comme étant néces-
saires à sa bonne administration et qui, en vérité, sont telles. Comme
aussi les dépenses majeures en des aumônes et des secours à tous
les pauvres de la carrière, lesquelles, en espèce, conviennent et sont
communes aux Juifs également qu'aux chrétiens par divin précepte
de charité, au lieu ensuite de preuve en espèce et de liquidation
desdites dépenses majeures, sans les examiner une à une, peut servir
la réflexion que la grande multitude des Juifs, étant contente de ce
qu'elle reçoit des bienfaiteurs et des écoles de la carrière, elle s'abs-
tient d'être importune au restant du peuple de la ville et à l'épargne
et aumônerie du prince.
30) L'on voit donc, combien le revenu des fonds et capitaux de la
communauté qui maintenant existent, en l'évaluant à dix pour cent
sur son fonds et principal d'environ 70 mille écus, si tels on peut
T. LI, N° loi. lu
146 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
les estimer, soit au dessous et insuffisant pour le maintien de dix
mille vivants, d'autant qu'est environ le peuplement de la carrière,
c'est-à-dire pour l'entretien et nourriture aux possesseurs desdils
capitaux et à leurs familles et pour payer les charges du commun ou
celles qui sont attachées à leur communauté et qui se montent,
comme on l'a dit, à 2,943 éeus par an, sans compter le surplus des
tailles (au Somm. n^ 12 lett. B.) et l'on voit tout de suite combien il a
été inévitable en avant à elle de créer de si considérables dettes, son
peuplement et sa communauté ayant été encore chargés d'impôts
même par la Chambre, par des chirographes des pontifes et par
d'autres ordonnances en ladite somme de 8,200 écus annuels; notam-
ment, en se faisant admettre à des milliers de lieux de mont, et en
s'obligeant ensuite pour lesdits 40 mille écus environ en faveur de la
Chambre, et l'on voit encore combien aujourd'hui sa nécessité soit
pressante et combien elle soit prête à tomber en faillite, en ruine et
en désespoir, qu'elle, à qui on accorde l'honneur de vivre dans la
capitale ville de l'Etat et du monde et dans la résidence du Prince,
soit réduite en une situation qu'elle ait à envier lacondition.de celles
qui en sont éloignées, si votre Sainteté, par sa prompte et ordinaire
pitié, n'empêche tant de maux qui sont arrivés à l'oratrice dans les
temps et ministères passés, en ordonnant l'exécution des remèdes et
expédients discrets et faciles que la suppliante ose suggérer, ainsi
qu'il suit :
31) Que toutes les charges du commun attachées à la communauté
suppliante et qui lui sont propres, comme celles de l'entretien de
l'archive, de l'archiviste, des procureurs, des frais des procès en
remboursement aux facteurs et pour la distribution des aumônes et
des aides aux pauvres de la carrière, dans leur maladie, et qui se
montent à ladite somme de 2,943 écus et encore de plus, soient
endossées à elle seule, et, qu'en même temps, la privative qu'elle a de
retenir une ou plusieurs boucheries dans la carrière, lui soit con-
firmée, en lui attribuant le revenu de la ferme d'icelles, et, quoique
cela soit fort à charge à son entier peuplement, vu que ce revenu ne
doit provenir que du paiement que les acheteurs juifs de viande
font de quatre quatrins sur chaque livre d'icelle au dessus de la taxe
commune aux chrétiens, ainsi qu'on l'a déjà dit, cela servira du
moins à l'oratrice pour le partager et pour l'employer au paiement
des charges populaires, c'est-à-dire des charges du commun sus-
énoncés et dont elle, si cela n'arrive pas, ne peut et ne pourra jamais
s'acquitter, vu l'insuffisance de ses capitaux vis-à-vis de ses charges.
Qu'ensuite, toutes les charges camérales imposées, ou parles chiro-
graphes des papes, ou par d'autres ordonnances, ou leur montant
calculé comme ci-dessus en 8,200 écus par an, ou à être calculé
en autre somme plus petite, à laquelle votre Sainteté voudra bien les
réduire par sa clémence, soient divisées à proportion pour être payée
et par la communauté juive de Rome et par toutes les autres de
l'Etat, chacune pour cette portion qu'on voit détaillée dans la réparti-
tion qu'on soumet très humblement au Sommaire n° U, eu égard a
UN DOCUMENT SUR LES JUIFS DE ROME 14:
leur propre avoir. Il ne doit pas occasionner un sensible dérange-
ment auxdites communautés d'y concourir, puisqu'elles sont plus à
leur aise, et elles sont libres de ces charges que l'oratrice souflre,
ainsi qu'on peut le relever plus précisément du dénombrement ou
estimation de la jouissance de la communauté juive d'Ancône fait en
l'an 1785 et qui se monle à 778,915,50 écus libres de toute imposition
que ce soit, excepté de ^,331,74 -^ é<^'US qui ne sont employables
qu'aux besoins de ladite communauté juive d'Ancône (Sommaire
n<> 15). Au contraire, elles lui devront savoir gré, en considérant
qu'elles soulagent une de leurs sœurs, la communauté suppliante,
dans la détresse où elle est plongée, sans qu'elle ait la moindre faute
en cela, et outre ce, il est tellement juste qu'elles s'y accommodent,
qu'il est de devoir qu'elles donnent une compensation pour ce far-
deau très pesant que la suppliante a soufiért avec tant de dérange-
ment en ce qu'elle seule en force de l'obligation solidaire a payé pen-
dant 193 ans, c'est-à-dire depuis l'année 1593 jusque l'année dernière
1786, la somme très remarquable de 175,600 écus, premièrement à
titre des annuels 2,500 écus et ensuite des 800 écus que toutes les
synagogues de l'Etat du pape ont dû et doivent payer sans cesse et
cela, sans que la suppliante en ait jamais reçu le remboursement
desdites communautés juives coiébitrices coaime on l'a dit ci-dessus
SS. 2, 5 et 6.
32) Que la nourriture aux juifs qui seront emprisonnés à la requête
des chrétiens soit donnée par les demandeurs eux-mêmes, confor-
mément à la décision de la Rote publiée le 11 février 1621 par devant
Maiizanedo, non seulement afin que la communauté suppliante soit
remise en jouissance du droit commun et romain, mais qu'elle reste
encore exempte de ce désordre et de ce préjudice que lui cause la
fraude que la Constitution du pape Urbain susénoncé au 5^ 9y a fait
glisser par son innovation contre ladite décision.
33) Que la privative de louer les lits à la milice du pape que la
communauté suppliante a acquis par titre onéreux et par une perte
énorme qu'elle a souffert, ainsi qu'on l'a avancé et prouvé §§ 10, 12 et
19, lui soit conservée et protégée, et, qu'en conséquence, expresses
inhibitions et défenses seront faites au nommé Jacques Albani qui
loue en cachette les lits pour les soldats du château St-Ange, et à
d'autres chrétiens, qui également en louent quantité pour les soldats
corses de Rome, de ne faire plus ce commerce, ce qui est d'autant
plus juste et raisonnable qu'il est nécessaire que le revenu de cette
privative de l'oratrice soit appliqué, comme on le verra dans la suite,
au paiement de ses dettes vis-à-vis la Révérende Chambre.
3i) Que la dette de l'oratrice d'environ 40,000 écus qu'on a rapporté
ci-dessus au § 24 et qui est provenu depuis que la R^« Chambre a
fait tirer de temps en temps et jusqu'à présent du Mont de piété tout
ce qu'il a fallu à l'oratrice pour payer les charges camérales, les inté-
rêts des lieux de mont et les frais qui lui faisaient besoin, sans que
les dépôts que l'oratrice a fait dans ledit mont eu faveur de la
Chambre jusqu'aujourd'hui des sommes qu'elle a retirées de sa car-
148 REVUE DES ETUDES JUIVES
rière, ayant pu la rembourser de ladite somme, cette dette d'environ
12
40,000 écus et l'autre aussi du fonds desdits 1288 —lieux de mont
St-Pierre V soient donc cassées et supprimées Tune et Tautre pour
autant que porte la compensation de cette surprenante quantité de
1 14, 040 écus que la Chambre a mis elle-même à son compte et à profit
(la portion tous les ans de 1,660 écus) pendant 69 ans et plus en
imputant à l'oratrice par rapport auxdits 1,660 lieux du mont Anno-
naire les intérêts à raison du quatre, tandis qu'elle, c'est-à-dire la
Chambre, ne les payait aux montistes qu'à raison du trois par lieu
du mont. Il parait impossible que cette suppression qui en ferait la
compensation ne doive pas être agréable à la justice et à la charité de
votre Sainteté. Mais enfin, si elle ne lui plait pas, qu'elle daigne du
moins ordonner que tant la dette de l'oratrice de 40 mille écus
environ que l'autre du fonds des 1288 ^ des lieux de mont, en arrê-
tant néanmoins le cours de leurs intérêts, seraient rapportées et
décrites à l'écart dans le livre caméral, avec la marque et condition
que l'une et l'autre doivent être amorties avec les 3,864,36 que la
Révérende Chambre prétend et veut exiger et qu'elle exige sur la
communauté suppliante à titre des intérêts des mêmes lieux de
mont. La très affligée oratrice a une entière confiance que du moins
votre Sainteté ordonnera tout cela, et elle s'en flatte avec d'autant
plus de sûreté, qu'il est connu que dans un temps beaucoup plus
malheureux pour elle, tel que sous le gouvernement du souverain
pontife Benoit XIV, par le moyen de la congrégation appelée de
Residui qui a été assemblée le 15 juillet 1754, elle reçut la grâce de
faire rapporter dans le livre caméral dit « des dettes de peu d'espé-
rance » tous les susdits 1,660 lieux de mont annone auxquels l'ora-
trice aurait été admise depuis l'an 1647, ainsi qu'on l'a rapporté
distinctement ci-dessus au § 14, en y annotant même que les intérêts
n'en devraient plus courir ; qu'au contraire, la Chambre devrait se
contenter que la dette imputée à l'oratrice à cause des lieux de mont
et liquidée alors en 65,847 écus et quarant bayoques se diminuât.
(Ainsi, qu'en efl'et, elle a diminué à Toul le 20 avril 1786 et elle a été
réduite à 41,621,32 écus) moyennant 795,66 que la suppliante laisse à
la Chambre, en n'exigeant pas l'émolument de ladite ferme des lits
(Sommaire n» 16). Sur cet exemple, si la rare munificence de votre
Sainteté en admet les deux dettes de l'oratrice, c'est-à-dire celle de
13
40 mille écus environ, et l'autre, du fonds desdits 1288 j^q lieux de
mont St-Pierre V, étant décrites et dénombrées dans le livre caméral
des débiteurs de peu d*espérance, ne pourront pas être censées des
dettes de peu d'espérance, mais au contraire, on devra les dire d'une
espérance entière et assurée, puisqu'en l'employant pour leur extinc-
tion les écus 3,864,36 annuels susdits, la R<^^ Chambre, sans aucune
crainte de les perdre et sans mille difficultés d'exaction, n'aura pour
les retirer qu'à se fier au bénéfice du temps. Cet induit particulier et
cette indulgence gracieuse deviendront encore plus faciles à l'équité
de votre Sainteté, si elle daigne de faire attention que l'oratrice n'a
créé ces dettes, en leur plus grande partie que pour faire des som-
UN DOCUMENT SUR LES JUIFS DE ROME 149
ministrations et des donatifs à la principauté, puisqu'elle a payé,
à ce titre, sous le seul gouvernement de deux souverains pontifes
Urbain VIII et Innocent X, la très excessive somme de 165,400 écus,
sans compter la somministration des 2,500 lits pour la soldatesque
romaine, dont elle, à son grand dommage, perdit ensuite le fonds et
tous les louages, ainsi qu'on l'a rapporté ci-dessus ^§7, 10 et 11, et
que le souverain pontife Innocent X l'exprima dans son chirographe,
eu y faisant souvenir à point que les dettes susénoncées, dans leur
plus grande partie, n'avaient été faites que pour des secours à la
Chambre apostolique et pour fournir des lits et des ustensiles à la
soldatesque que en temps de besoin.
La malheureuse suppliante, prosternée aux pieds de votre Sain-
teté, ose donc proposer ces tempéraments pour obvier au péril immi-
nent de son entière ruine. Si pourtant votre Sainteté, par sa très
haute intelligence et par les incomparables lumières, n'en imagine
d'autres et si elle n'en prend d'autres par sa très puissante souve-
raine autorité, pour les employer au même effet et plus vite et plus
à propos.
A notre Très Saint Père, le pape Pie VI, heureusement régnant
pour la communauté des Juifs.
A Monseigneur auditeur qui en parlera.
Le 2 juin 1787, de Vaudience de sa Sainteté.
Sa Sainteté a nommé une congrégation particulière qui sera com-
posée de MM8''s Ruffo, trésorier général délia porta, Rasconi Gregorii,
Pelagalto, Gonsalvi et Miselli, ce dernier prenant la place et les fonc-
tions de secrétaire, afin qu'elle connaisse des griefs qu'on a exposés,
tous ceux qui y ont intérêt étant appelés, et afin qu'elle rapporte à
Sa Sainteté quels sont les griefs qui méritent qu'on y pourvoie et
comment on peut y pourvoir.
Signé : Philippe Gampanelli, auditeur.
NOTES ET MÉLANGES
A PROPOS DES LÉGENDES DE LA VIERGE
Encore, qu'il y ait peu d'intérêt pour le judaïsme à savoir com-
ment les Légendes de la Vierge se représentent les rapports du
christianisme avec le judaïsme, je voudrais cependant, puisque la
question a été une fois abordée dans cette Revue ', ajouter quelques
données tirées de ce cycle de légendes. C'est ainsi qu'il existe un
type de personnage auquel on donne le nom de Théopbile. Théo-
phile, administrateur des biens d'un évèque, était un homme plein
d'ambition, et il fut ainsi amené à se rendre auprès d'un sorcier
juif, qui se chargea de lui faire obtenir de grands honneurs, à
condilion qu'il renonçât à Dieu, à la religion chrétienne et à Marie.
Le Juif évoqua le Diable, et Théophile dut s'engager envers celui-ci
par un acte écrit de sa propre main. Effectivement, Théophile put
jouir de plus grands honneurs que par le passé, mais il se repentit
et pria la Vierge de lui cliercher l'acte dans l'enfer et de le délivrer,
lui, du pouvoir du Diable. C'est ce qui fut fait, et trois jours après
Théophile mourut-. Il n'est plus question, d'ailleurs, du sorcier
juif, dans cette légende qui est caractéristique, en ce qu'elle
exprime clairement la croyance, née au moyen âge, que le Juif est
un magicien et l'allié du diable ^. Un autre type, déjà mentionné '\
est celui de l'enfant juif qui est amené au baptême à la suite de
l'adoration d'une statue de Maïmonide {n°^ 485-497), parmi
lesquels se distingue, au point de vue calligraphique, le n° 486-7, écrit
en 1472 pour David ibn Yahya (v. le fac-similé d'un côté du titre à la
planche III). Signalons ensuite, à titre de curiosité, un commentaire
arabe des quatre premiers chapitres du y^iJZT^ "iDO, qui est attribué à un
Arabe, Ala ad-Din al-Muwakkit (n° 498) ; cf. à ce sujet l'article de Margo-
liouth dans /. Q. !{., XIII, p. 488 et suiv., et Steinschneider, Monals-
schrifl, XLV, p. 135. —De Josué Segre, rabbin italien du xvin« siècle, sur
lequel on a beaucoup écrit en ces derniers temps (v. Zeilschr. /'. hebr.
Bibliogr., 1904, p. 20, 43, 55, 92, 94), le Brit. Mus. possède deux ouvrages
halachiques provenant de la Collection Almanzi : riniTDT nm^ et ::pb
nnS'i; (n^ 561-2; cf. Zeilschr. f. hebr. BibL, l. c, p. 56). — Parmi les
Consultations, il n'y a également de remarquable que quelques-unes de
Maïmonide, en arabe (no'* 567-8), qui viennent de la Gueniza et que
Margoliouth avait déjà précédemment éditées et en partie reproduites en
fac-similé {Jeiv. Quart. Rev., XI, p. 533 et suiv.; le même fac-similé se
trouve ici à la planche II). Signalons encore le n* 523 [Pesakim d'Isaïe de
Trani le Jeune), qui contient, fol. la-2a, une liste de manuscrits et d'im-
primés qui étaient, en 1501, en la possession de David de Ventora, et,
fol. -Ib, une notice datée de 1535 qui intéresse Ihistoire de la culture.
Au même point de vue sont intéressants les différents prix d'achat qui
figurent. pour certains manuscrits, v. par ex. n°* 533, 539, 556, etc.
La dernière subdivision: E, Halakha caraïte (n^s 584-604), contient
quelques manuscrits très précieux, dont la plupart sont des luiica. Tels
sont avant tout les fragments considérables du Kitâb al-anwâr de Qir-
qisâni (n"» 584-586, 5873,7,8) et de son Compendium (n" 588), qui ont déjà
été décrits en détail par moi [Mélanges Steinschneider, pp. 105-218) ;
ma description est complétée parle Catalogue sur certains points. Puis
vient un fragment du "iN^nnONbN n^nD de Joseph al-Baçir, qui est daté
de Dhu-1-Kad'ah 400 de l'Hégire (mars 1019) et représente ainsi peut-être
un autographe (n» 591', sur le droit successoral; à la fin sont encore
lo8 REVUE DES ETUDES JUIVES
mentionnés d'autres chapitres, qui pourraient nous donner des rensei-
gnements sur cet ouvrage'. Le fragment sur TOmer, au milieu duquel a
été inséré un feuillet d'un ouvrage philosophi(]ue d'al-Baçir (n» 5)96),
paraît également appartenir au nî<:^anONbis 3Npd. — Méritent encore
d'être signalés : un fragment d'un ouvrage en arabe sur les divergences
entre Abou-Ali et Abou-1-Sourri, c'est-k-dire entre Yéfet b. Ali et Sahl b.
Maçliali, datant du xi« siècle (n'^ 589-90; une page en fac-similé à la
planche V) ; des fragmenta de différents ouvrages halachiques en arabe
datant aussi pour la plupart du xi« siècle (n°« 5871,5,6; 5912,3; 595) ; un
fragment d'un ouvrage en partie rituélique, en partie dogmatique, souS
forme de Questions et Réponses (n■'î«^i^"^ b'^N073,no597),que Steinschnoider
{Die arah. Lit. cl. JucL, p. 91 en haut) identifie à tort avec les « Questions
(mbNTa^ [traduites de l'arabe] que Abou-Ya'koûb a adressées à tous les
savants du monde, Israélites et non-israélites « sur les principales ques-
tions dogmatiques (v. la liste des manuscrits dans Steinschneider, Die
liebr. Uebei'selz., p. 458), etc. -- Parmi les ouvrages d'auteurs postérieurs,
il faut noter : un exemplaire du Gan Eden d'Aron b. Elie (n<» 601), dont
la copie fut terminée le 14 Tammouz 5340 (27 juillet 1580) dans la maison
de Don Joseph Nasi, et le al-Mourscliid de Samuel b. Moïse al-Magribi
(n"» 602-3)) dont quelques parties sont maintenant imprimées (v. Jeiv.
Quart. Rev., XVI, p. 405 ; XVIÏ, p. 594). — Il faut ajouter encore Sect. VI,
chap. i-xxi, éd. Gitelsohn, Berlin, 1904.
La troisième partie, celles de Liturgica, est également très riche, et
renferme un très grand nombre de matériaux pour l'histoire des rites,
de la poésie synagogale ; mais cela nous mènerait trop loin, si nous
voulions signaler tout ce qui est remarquable. Cette partie se divise
aussi en subdivisions, qui sont les suivantes :
A. Haggadas de Pâque fn°^ 605-612), tous exemplaires illustrés (deux
fac-similés des n°s 607 et 608 aux pL VI et VII), et décrits aussi en partie
dans Millier et Schlosser, Hmffjadah von Serajevo, Vienne, 1898 (Vol. I,
pp. 102-112 ; ce sont les n^» 605-609) '.
B. Siddour d'Amram Gaon, deux numéros (613-14), qui s'écartent un
peu du texte de l'édition.
G. Livres de prières du rite italien (n^^ 615-648), parmi lesquels se dis*
tingue un Mahzor en deux volumes écrit à Florence en 1441 et décrit en
détail par Margoliouth dans Jew. Quart. Rev.^ XVI, 73 et s. (n*' 626-7),
aussi remarquable par son riche contenu que par sa superbe calligi'aphie
(v. l'acte de vente dans le Catalogue, p. 228 b : n"73Da bi<^n'> "^SN m*i72
'iDi n-nm nx: -nTn?3n tiT "^nnsTs ...Tnirrf^so?: t^n ...snt^; une page
en fac-similé à la pi. VIII); Il convient encore de noter, dans un autre
1. Cf. l'article de Kaufmann, Revue ^ WWlll, p. 74-102. Depuis» de semblables
Hagiradas illiistiées ont été encore décrites par M. Schwab [Revue, XLV, p. 112-132 ;
eu allemand, dans Grunwald, Milteilunfjén zur jild. Volkskunde, Neue Reihe,
1" année, pp. 7.^J-92), M. Schwarz {MomUsschr., XLVI, p. 560-567) et Erust Colm
{Rivista Israelitica, 1, p. 153-158, 191-195). Voir aussi Steinschneider, few. Quart.
Rev., XVII, p. He2-^i et Hartwig Derenbourg, Opuscules d'un Arabisant^ p. 49-68.
BIBLIUGKAPHIE Ibl
Mahzoï* (n^ 629", écrit en 1466)» des acrostiches sur les règles do l'abatage
(n::^m25 by [D"»Tn"in) d'un auteur, autrement inconnu, ne nn nnnu.
D. Uitc français-allemand-polonais (n"» 049-684). Outre les livres de
prières, on trouve encore décrits ici des ouvrages relatifs à la liturgie.
Tel est avant tout le Mafizor VUry (n" 0U5), dont l'édition n'est pas tout
à fait exacte, voir le compte rendu d'Epstein {Revue, XXXV, p. ;i08j.
Vient ensuite un ouvrage sur les Haftarot, intitulé : pian bb7373 ûiû
(n" 680 , de Moïse Uomanin, écrit en 1777 (autograplie), qui contient un
très grand nonibi'e de faits intéressants. Un Mah/or pour la Pentecôte et
la Fcte des Tentes (n» 662) renferme Ruth et Kohélet avec le commen*
tftiré de Josci)h Kara, mais oix le second ne va, comme dans l'éd. d'Ein-
stein [Oear Tob, 188('») et dans Ja plupart des manuscrits (aussi dans celui
du Brit. Mus., CatciL, 1, n" 234*), que jusqu'à xi, 2 (c'est ainsi qu'il faut
lire p. 287 a en haut, au lieu de ix, 2); mais pour le compléter, on y a
ajouté, non pas comme ailleurs le commentaire de Raschi, mais celui de
Raruch b. Samuel, qui est peut-être identique avec le Tossatlste du
même nom ^v. Zunz, Zin' Gesc/iichAe, p. 54). — Le n^ 663' contient, entre
autres, un office de Maarib de Pàque d'un poète synagogal inconnu
■':\NbD7a 'jiu:?:^: -i"2 -iT^^bN. Cet auteur pourrait être identique avec un
^;NbD73 nTy"^bN, qui est cité dans le Séder Troyes de Menahem b. Joseph
Hazzan (éd. Weisz dans Mé langes-Bloc h ^ Budapest, 1903, p. 100, 111, 128),
dans un Glossaire de Leipzig et dans un autre de Paris, tous deux du
xiii« siècle, et qui est de son côté identifié par Zunz {op. cit., p. 82) avec
lexégète Éliézer de Beaugency. Mais cette dernière identification serait
à rejeter, v. mon édition du Commentaire d'Éliézer de Beaugency sur
Osée, p. 6 (cf. aussi Lambert et Brandin, Glossaire hébreu- français du
Xfll" siècle, p. Il, note 1).
E. Rite de Romanie et de Gorfou (n^s 685-691). De ce rite extrêmement
rare les deux derniers numéros (690-1; ms. or. 5472, 6276) contiennent
un Piyout et des Kinot dans un dialecte néo-grec et un dialecte italien.
Sur ce sujet on peut encore comparer les renseignements donnés par
Belléli dans Je wis h Encyclo^jedia, Vil, 311-12. 11 convient aussi de noter
la formule de possession du propriétaire du n® 685 (v. Catal., p. 337 6, en
bas) : Nn-i Nbu: -«nD "no^on •\12^ d^n mn^-» ub^yh b"T û-^WDn -1-173x^5 -«Db
'iDT HD ^«u: '^nTcnm -^nanD pb rtî i3b "in?2N"^T ■'aN^t)^ ■'3i72y, qu'on peut
rapprocher de formules analogues; v. Steinschneider, Vorlesumjen iïbcr
die Kunde hebri Handschr., p. 41,
F. Rite espagnol, nord-africain et oriental (no« 692-710). Les rituels espa-
gnols proprement dits, notamment îles n°» 692-94 et 697, avaient déjà été
minutieusement décrits auparavant par Margoliouth dans un article par-
ticulier (/e/r. Quart. Rev., XVI, 603 et suiv.). M. M. a compris ici avec les
rites espagnols le rite d'Avignon {n°^ 698-9) et de Carpentras (n» 700 ; cf.
Loeb, Revue, Xll,34). Parmi ceux de l'Afrique du Nord, il faut remarquer
une pièce liturgique pour le 4 Marcheschvan, contenue dans le n" 702, et
qui fut composée à l'occasion d'un événement survenu en 1541 (v. Catal.,
p. 371, note), ainsi que la différence établie entre rinNnbN ;nD» et
160 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
VnNb}^, c est-à-dire entre le rite d'un quartier urbain ordinaire et celui
du quartier juif (HNb?: ; v. CataL, p. 386, note §).
G. Rite Yéménite (n°s 711-723), c'est-à-dire à la fois des pièces litur-
giques de tonte sorte et les hymnes composés ou réunis par Schizbi et sa
famille (n» 721 ; sur d'autres recueils semblables, v. la bibliographie
donnée par Margoliouth). Quoique le Siddour du Yémen ait déjà été im-
primé, les manuscrits qui sont ici très soigneusement décrits contien-
nent encore un très grand nombre de nouveaux matériaux pour l'his-
toire du rite yéménite' ainsi que pour des autres chapitres de l'histoire
littéraire.
H. Rite caraïte (n^s 724-732), qui comprend : une espèce d'Introduction
à la liturgie caraïte contenant toutes sortes de données intéressantes,
entre autres sur la grammaire (n°724); trois livres de prières, complets
ou fragmentaires (n®» 725-727) ; quatre collections de poésies synagogales
(n^s 728-731), et le mrr nnD p^ano de Kaleb Afendopoulo sur les récita-
tions cultuelles (n^ 732). La notice sur cet ouvrage termine le volume.
Celui-ci ne contient plus, en effet, que : un Index des manuscrits décrits
d'après les cotes de la Bibliothèque (pp. 489-491) des Addenda et Corri-
genda fp. 492) et X planches de fac-similé dont le contenu a été indiqué
en majeure partie au cours de ce compte rendu.
La seconde partie du Catalogue, comme la première partie, est im-
primée d'une manière splendide, et de nouvelles félicitations en re-
viennent à la Direction du British Muséum. Mais tous les amis de la lit-
térature juive et des manuscrits hébreux peuvent adresser encore plus
de remerciements au savant auteur du Catalogue, qui ne s'est épargné
aucune peine pour leur offrir ce magnifique présent. Il ne reste plus
qu'à émettre un vœu, c'est qu'il soit donné à M. Margoliouth de faire
paraître au plus tôt le troisième et dernier volume, et de mener ainsi à
bonne et heureuse fm l'œuvre capitale qu'il a commencée.
Samuel Poznanski.
Varsovie.
1. Cf., par ex., l'article de M. MargoUouth, Gleanings from tke Yéménite LUurgy,
dans J.Q.R., XVII, 690-711. De plus, ces manuscrits, ainsi que d'autres provenant
du Yémen, renferment beaucoup de données complétant l'histoire des noms arabes
des Juifs, tels que Steinschneider les a réunis (./. Q. R., X, 129 et suiv.), mais nous
les réservons pour une autre occasion.
Le gérant :
Israël Lévl
VERSAILLES. — IMPRIMERIES CERF, b9, RUE DUPLESSIS.
LES SOIXANTE-DIX SEMAINES DE DANIEL
DANS L\ CIlHONOMHili: JUVK
La date iji: Cyrls et celle de la première destruction du temple
DANS JOSÈPHE.
Les diverses dates que Josèphe, dans la Guerre et les Antiquités,
assigne à l'avènement de Cyriis (à Babylone) et à la fin de la cap-
tivité babylonienne paraissent, au premier abord, singulièrement
arbitraires et contradictoires. Scbdrer ' distingue trois fixations
cbronologiques différentes. Dans la Guerre, VI, iv,8, § ^70, Josèphe
compte 639 ans depuis la seconde année de Cyrus jusqu'à la
desti'uction de Jérusalem par Titus (70 de Tère chrétienne) ; la se-
conde année de Cyrus correspondrait donc à 569 avant Tère chré-
tienne. Dans les Antiquités, XX, x, 2, § 234, il fixe à 414 ans l'in-
tervalle entre le retour de Fexil, dans la première année de Cyrus,
et le règne d'Antiochus Eupator (i 64-162). Enfin, d'après les Anti-
quités, XIII, XI, 1, § 301, 481 ans se sont écoulés entre le retour de
Texil jusqu'au règne d'Aristobule 1(105-104). L'avènement de Cyrus
tombeiait suivant le premier texte, en 570; suivant le second, en 578
environ; suivant le troisième, en 586. Schiirer ne propose aucune
explication de ces divergences. 11 se borne à constater que les trois
calculs conduisent à vieillir Cyrus de quarante à cinquante ans, et
il propose de cette anticipation une interprétation, dailleurs cor-
recte, que nous aurons à préciser.
Nous allons essayer de montrer (jue Josèphe reproduit fidèlement
deux systèmes chronologiques qui lui sont antérieurs et qui placent
1. Srliiiror. Gesvhiclile des jud . Vuikes, lll, p. 18'J.
T. LI. N» 1U2. Il
162 REVUE DES ETUDES JUIVES
Cyriis en 586-o8o (n° 3 de Sclitïrer) et en 576-575 ' (ii° ^2), et que la
date de Tan 571 - (n« \) appartient à un autre roi perse.
St/stème A. — La date 586-585 ressort de [indication, l'elevée
par Scliilrer, sur la prise de la couronne royab^ par Aristobule,
481 ans et 8 mois après le retour. Hyrkan ayant exercé le pouvoir
pendant 31 ans ^ à partir du mois de scliebat-février 136-135'',
lavènement d'Aristobule tombe donc en 105-104 •'. Josèphe ne
dit nulle part en quel mois il place l'Exode sous Cyrus, et sa
source pour Tbistoire de la période perse, le Troisième Esdras,
n'en sait pas davantage. Le Troisième Esdr as ^\ et Josèpbe est d'ac-
cord sur ce point avec lui ', ne connaît que le mois du retour sous
Darius, à savoir nisan. Josèpbe reproduit donc ici l'évaluation d'une
source qui opérait sur des données différentes des siennes et pos-
sédait le moyen de fixer l'époque de Tannée où avait eu lieu la pre-
mière libération. Cette source se réfère évidemment à ïEsdras
1. ^'on 578.
2. Non 569.
3. Josèplie, A. J., XIII, x, 7, § 299. Le cliiffrc de 3.'] ans, donné par l>. J., I, ii, 8,
§ 68, ne provient sans doute que d'une erreur de copiste [Schiirer, Geschichte, I,
p. 256, n. 1. L'opinion ditîérente exprimée par Hoelscher, Quellen des Josephus,
p. 46, est moins probable).
4. 1 Macc, XVI, 14.
5. Un calcul basé sur la durée des successeurs d'Aristobule prouve (jue 105-104 est
bien pour Josèphe le commencement du court rèiiiie d'Aristobule. La i-rise de Jérusa-
lem par Pompée est d'environ juin 63 (cf. Th. Reinach, trad. des Antiquités, t. III,
p. 213, n. 2j. La durée des dominations qui se sont succédé entre Aristobule I et la
tin du royaume de Judée est égale à 39 ans 9 mois :
Aristobule II : 3 ans 6 mois (.4. .7., XIV, vi, 1, i:; 97).
Hyrkan H : 3 mois [Ib., XV, vi, 4, f; 180).
Alexandre : 9 ans (//>., XIII, xvi, 6, § 430).
Alexandre Jannée : 27 ans (/6., XIII, xv, 5, § 404).
Alexandn; Jannée succéda donc à Aristobule vers la lin de 104-103 ou au commen-
cement de 103-102, Aristobule I, ayant occupé le trône pendant un an [A. J., XIII,
X, 7, 5^ 318) à partir de tammouz (cf. p. 163, note 2j, nous sommes ramenés ainsi à l'in-
tervalle qui sépare tammouz 105-104 (juillet 104) du milieu de 103. Le texte des A. ./.,
XX, X, § 244, emprunté sans doute à une source distincte de /, A.^ XIV, vi Hœlscher,
Quellen des Josep/ms, pp. 47, 56, 75), indique trois ans et trois mois : les trois mois
d'écart sont sans doute ceux qui se sont écoulés entre la déposition d'Aristobule et la
réintégration d'Hyrkan II.
6. III Esdras, v, 6 : c'est le premier nisan qu'a lieu le débat des gardes, à la suite
duquel Darius autorise le retour (iv, 63 indique que la permission fut utilisée à bref
délai).
7. A. J., XI, IV, 1, § 75-77 : le tischri est indicjué comme le sei)tième mois a partir
«lu départ de Babylone.
LES 70 SEMAINES DE DANIEL DANS LA CHRONOLOGIE JUIVE 163
hébraïque, qui, au chapitre ui, indique nisau ' comme l(i mois d'un
retour que le chapitnî vi coiuluit à placer sous Cyrus -.
Le texte du livre XIII des Antiquités dérive donc d'un document
indépendant du Troislrnie Esdras, qui, d'après VEsdras hébraïque,
plaçait le retour de Zorobabtd dans le nisan de l'an P de Cyrus, et
fixait ce début de règne en 58()-58o.
Système li. — Trois textes s'accordent à abaisser de dix ans, par
rapport au système précédent, le moment historique considéré.
Le Catalogue des yrands-prêtres'*, que Josèphe a inséré à la fin
de son grand ouvrage, veut que « soixante-dix ans après la des-
truction du Temple, Cyrus, roi des Perses, i)ermit aux .luil's de
quitter la Babylonie pour rentrer dans leur patrie, et de reconstruire
le sanctuaire. C'est alors que Jésus, lils d'Iosédek, l'un des émi-
grants, obtint la dignité sacerdotale Jésus et ses quatorze succes-
seurs gouvernèrent l'Etat, redevenu démocratique, pendant quatre
cent quatorze ans jusque sous Antiochus Eupator. Ce Séleucide
et son général Lysias lurent les premiers à priver un grand prêtre
de sa fonction : ils firent mourir Onias-Ménélas à Beroia et con-
fièrent le sacerdoce à Iakim, au détriment du fils du défunte »
Le terminus a quo ^^\ l'an I de Cyrus. Josèphe, dans son récit
de la restauration, place sous Darius, et non sous Cyrus, l'émi-
gration du grand-prêtre Jésus ^; il résulte de cette discordance qu'il
suit ici, comme pour A, une source fidèle à l'Esdras hébraïque,
mais qui se distingue par un écart de dix ans sur la date de Jésus
de celle qui est à la base d'y4n^., XIII, xi.
Le terminus ad quem est un peu moins transparent au premier
1. Esdias. m, 1 et 6.
2. Ou ne seml)le pas avoir reniai'(|ué (|ue la fixation du retour à nisau permet de dé-
terminer le mois de la proclamation d'Aristobule : un écart de trois mois séparant
cet événement de nisan, il faut le placer en tammouz lO.j-104. Le sacerdoce d'Hyr-
kan, commencé en schebat-février 13;j, se prolonge donc jusciu'en juillet 104 : la durée
en est bien de 31 ans.
3. Esdras, i, 1.
4. Hœlscher, Quellen des Josephus, p. 7;» et suiv., a dressé la liste des discor-
dances cbronologiques et autres que présente le (^dialogue pai' rapiiurt au reste des
Antiquités et croit ([uc ce document a été trouvé par Josèphe dans une Histoire des
Hérodiens d'où proviendrait la niajeure partie des matériaux accumulés dans les der-
niers livres des Ant. Quoi (|u'il en soit de cette hypothèse, il est certain (|ue le Cata^
togue des grands-prêtres n'est pas l'œuvre de Josèphe, dont il contredit la narration
personnelle du retour, et qu'il dérive d'une source qui adoptait la chronolojj^ic « abais-
sée » de l'époque macchabéenne.
0. Josèphe,^. .;., XX, x, 2-3, §§ 233 et suiv.
H. Josèphe, A. J., XI, m, 10, ^ 73.
164 REVUE DES ETUDES JUIVES
abordJosèpbe ne disant pas en quelle annéedu règne d'Eupator se
place la deslltiition de Ménélas et la nomination d'Alkimos-Ia-
kim. Déconcerté par ce silence, Schiirer a iixé par méprise en 164-
^63, à l'avènement du successeur d'Epiphane, la limite inférieure
des 414 ans, et, par suite, trouvé 578-577 pour l'an I de Gyrus. Il faut
abaisser ce cbiffre de deux ans. C'est, en ellet, à la fin du règne
d'Antiocbus V que la narration du livre XII des Antiquités oblige à
placer la déposition du devancier d'Alkimos. Elle est postérieure
non seulement à l'attaque de la citadelle de Jérusalem par Juda
(datée expressément de 163-16i2 '), mais à toute la série des événe-
ments qui ont suivi et est décrite comme un des derniers actes
d'Eupator; elle est donc de l'un des derniers mois de ce souverain,
du début de 162 ^. Les 414 années partent donc de 576-575.
Relatant la restauration du culte en Tan 148 des Séleucides, suc-
cédant à trois ans de distance au sacrilège d'Antiocbus Epipbane,
Josèphe nous apprend que le Temple avait été dévasté conformé-
ment à la prophétie faite par Daniel 408 ans auparavant^. La dé-
vastation étant du 25 kislew 168-167, l'annonce est de 576-575.
Josèphe fait évidemment allusion à la prophétie des semaines, qui
est donnée comme de l'an I de Darius le Mède '•, et nous savons
qu'il considère ce Darius, lils d'Astyage, comme synchronique à
Gyrus '\
Ge résultat concorde avec le précédent et, d'autre part, avec l'as-
sertion de la Guerre ^ relative à l'intervalle entre le retour sous
Gyrus et l'avènement d'Aristobule : 471 ans 3 mois. Dans les Anti-
quités, nous avons vu que la même période est évaluée à 481 ans
3 mois. L'écart de dix ans qui différencie les calculs A et B éclate ici
flagrant. Il est tout à fait vain de vouloir, comme Destinon ^ sup-
primer la contradiction en attribuant le chiffre de la Guerre à une
1. Josèphe, A. J., XII, ix, 3, § 363.
2. Ainsi s'atténue, au moins chronologi(iuonienL, la discordance tlauiauto eutic .1. ./..
XII, IX, 7, i;§ 387-388 (Alkinios nommé par Antiochus V proche de salin) elle pre-
mier Livre des Maccliahées, vu, 9 (Alkimos nommé par Démétrius à ses débuis). Les
deux rehitions placent, en somme, l'événement en la même aimée. Le second Livre des
Macchabées, qui semble s'accorder avec Josèphe en reportant au règne d'Antiochus l'élé-
vation d'Alkimos (xiv, 3), se sépare de lui au sujet de la mort de Ménélas. ((u'il place
vers 164 (xni. 2 et suiv.). Ce récit sans aucune autorité (cf. Willrich, Judaica. p. lo8)
ue prouve évidemment rien contre la date que nous avons d<'duito de Josèphe et poui-
celle qu'a choisie Schiirer.
3. Josèphe, A. J., XII, vu, 6, § 322.
4. Daniel, ix, 1.
■ô. Josèphe, A. J., X, xi, 4, ^ 70.
6. Josèphe, B. /., I, m, 1, § 70.
7. Destinon, Ckronoloyie des Josephus, j). 31, n. 1.
LES 70 SEMAINES DE DANIEL DANS LA CHRONOLOGIE JUIVE 165
faute de copisto. Ce procédé expéditif n'élimine pas la date 576 pour
Cyrus, attestée par deux autres textes indépendants. La correction
inversi^ ne peut être tentée contre la date TiSC), qu'il faudrait pos-
tuler, comme nous vei'i'ons, si elle n'était Iransmise.
Système C. — Jetant un coup dou'I mélancolique sur le passé du
sanctuaire à jamais anéanti par les soldats de Titus, Josèphe évalue
à 639 ans 45 jours le temps intervenu entre la seconde construction,
effectuée à la voix du pi'ophète Aggée, en Van II de C//riis, et la
destruction sous Vcspasien.
La catastrophe étant du 10 al) 70, les 639 ans 45 jours sont
comptés du vingt-quatrième jour du neuvième mois de 571-570;
Tan I de Cyrus serait ainsi 57^-571.
Destinon a reconnu ' que Josèplie s'est ici rendu coupable, à son
ordinaire, d'une grave méprise. Le nom de Cyrus ne figure ici
que par erreur. Le fait visé est évidemment celui que mentionne le
verset 18 d'Aggée n, où il est question du vingt-quatrième jour du
neuvième mois comme de celui où ont été jetés les fondements du
sanctuaire : mais nous sommes en Van II de Darius. Il n'est pas
possible de supposer que Josèphe inflige ici à Aggée le traitement
qu'au livre XI des A ntic/iiités il pratique sur Sisinès et Sarabasanès-,
et qu'à son tour, le prophète est reporté au temps de Cyrus. En
effet, quand l'auteur des Antiquités introduit par anticipation dans
l'histoire de Zorobabel sous Cyrus les satrapes contemporains de
Darius, il ne mélange entre elles que des notions fournies par le
livre d'Esdras, et le texte insuffisamment explicite de l'Esdras
hébraïque est responsable, au moins en partie, de cet amalgame.
Mais les énonciations du livre d'Aggée sont d'une clarté parfaite et
ne prêtent à aucune confusion : elles définissent sans ambiguïté le
moment où fut entrcpi'ise réellement r(''dification du Temple détruit
en 70, et il eût été impossible d'admettre sans faire violence au récit
de l'Esdras même •\ et sans ruin(M' toute l'histoire traditionnelle de
la restauration, que l'événement auquel était attaché le souvenir
d'Aggée appartenait au règne de Cyrus. L'auteur du calcul reproduit
dans la Guerre se préoccupait essentiellement de la durée du second
Temple et, en prononçant le "nom d'Aggée, il montre qu'il l'a fait
partir, — c'était, d'ailleurs, la seule manière rationnelle de compter
— du commencement des travaux sous Darius, non de la tentative
avortée qu'Esdras iv prête à Zorobabel. Ce qui le différencie des
1. Destinon, Chronologie des Josephus, p. .'ÎO.
2. .loscphe, A.J., XI, I, 3, §S 12-1:5.
3. Esdras, v, 1 , ot vi, l 'u
160 HEVlb: DES ETUDES Jl IVES
partisans des systèmes A et B, ce n'est pas une dissidence sur la
date de Cyrus (car sa théorie paraît s'appuyer sur la date précédem-
ment établie 576-575), mais la substitution de Tan II de Darius à
l'an I de Cyrus romuir limite inférieure des « soixante-dix années ».
Le Josèphe des Antiquités fixe au commencement du règne de
Cyrus, c'est-à dire en 586-585 ou 576-575, le terme des soixante-dix
années de servitude au bout desquelles Jérémie avait annoncé que
Dieu prendrait en pitié les exilés et les ramènerait dans leur patrie ' .
Par début de la captivité Josèphe entend, au même livre XI des
Antiquités - (sur ce point encore nous aurons à noter une varia-
tion), la déportation en l'an XVIU de Nabuchodonosor et la des-
truclion du premier Temple. Les soixante-dix années partent donc
d^ab-aoùt 655 (645).
Il faut expliquer, d'une part, cette chronologie trop longue qui
rejette jusqu'au milieu du septième siècle un événement qui s'est
produit en 586, et, d'autre part, l'existence de deux calculs diffé-
renciés par un écart de dix ans.
Origine du système A. — La réponse sur le. premier point a été
donnée par Destinon -^ et par Schûrer '• : nous sommes en présence
du produit d'une exégèse des soixante-dix semaines de Daniel. Les
490 années d'épreuve annoncées par le prophète avaient pour terme
le moment où « le saint des saints serait oint » ; à une époque où
l'on savait encore que la prédiction visait l'époque macchabéenne,
le 25 kislew 165, jour de la restauration solennelle du culte, fut
considéré comme marquant l'achèvement de la dernière semaine.
Ab 655 est le point de départ mathématiquement nécessaire des
soixante-dix semaines dans une théorie qui compte les semaines à
partir de la destruction du Temple en l'an XVIII de Nabuchodo-
nosor.
La date 586-585 pour la destruction de l'empire babylonien par
Cyrus et le retour du peuple résulte de la soustraction de 70 au
1. Josèphe, A. J., XI, i, §§ 1-2. L'indication du début du § 1 sur « la première an-
née du règne de Cyrus, qui était la soixante-dixième depuis le jour où notre peuple
dut partir pour Babylone », pourrait faire songer à Tan 655-654 (645-644); mais l'in-
tervalle entre ab-aoùt 654 et nisan-avril 575 ne comporte (pie 69 années pleines. Le
choix de 656-655 est d'ailleurs imposé par la date 661-660 fournie par Démétrius, ([ui
allonge de cinq ans le chiffre donné par le système A (cf. infra^ p. 185).
2. L'idée que les 70 ans partent de la dépoitation définitive, celle de l'an 23 de Na-
buchodonosor, est, comme l'a remarqué Destinon [l. c, p. 27), exclue par A. J., XI,
I, 2, §§ 0-6 : Isaïe est antérieur à Cyrus de 210 ans, et à la destruction du Temple de
140 ans.
3. Destinon, Chronologie ^ p. 31.
4. Schurer, Geschiclile, t. III, p. 189. ' > ■
LES 70 SKiMALNKS I)K IIAMKL HANS LA CIlKONOLfX.JL JUIVK 107
cliilTre 656-655, conformémont aux paroles de Jérémie : « Quand les
soixanle-dix années seront révolues, dit Jalivé, je sévirai pour leur
iniquité conlre le roi de Babel et ce peuple, et je livrerai la terre
des Clialdéens à une désolation éternelle * » et : « Lorsque les
soixante-dix années seront passées pour Babel, je vous visiterai, et
je réaliserai mes promesses en vous faisant revenir en cette terre '^ »
Or'Kjine du s//stè))ie />. — M suit de ce qui précède que, du sys-
tème de l'an 656-655 et de celui de Tan 646-()45, c'est le premier (|ui
est primitif, et ({ue le texte des Aiilu/irUrs, XIII, contient seul une
applicalion coiMccte d(^ la théorie des semaines; la date plus basse
a été obtenue par une opération qui a retranché dix années à la
somme indiquée par Taddilion l()5-f490. Cette soustraction est con-
cevable sous deux formes : ou bien on a fixé à 155-154 (an 158 des
Séleucides), au lieu de 165-164 (168 SéL), le tenninus ad quem, ou
bien on a réduit à 480 années l'étendue des soixante dix semaines.
On pourrait croire, de prime abord, que c'est le dernier procédé
qui a été appliqué : l'intervalle de 408 ans entre Daniel et la profa-
nation de l'an 168, celui de 414 ans entre Cyrus et Alkimos, sem-
blent indiquer que c'est la distance de Cyrus à l'an 165 qui a été
écourtée et ramenée de 4^0 à 410 ans. Mais cet indice est trompeur :
on n'aperçoit aucune raison à l'amoindrissement du chiffre qui re-
pi'ésente les soixante semaines postérieures aux soixante-dix ans
de l'exil, et, d'autre part, nous constatons chez Josèphe l'existence
d'une chronologie de la première période liasmonéenne qui abaisse,
en effet, de dix ans, les événements contemporains de Juda Mac-
chabée.
Comme le Livre I des Macchabées, Josephe place en 168 (145 Sél.)
et 165 (148 Sél.) la suppression et la restauration du culte, en 143
(170 Sél.), la première année de Simon.
Mais nous ne retrouvons pas dans les Antiquités les dates que
I Macc. assigne à la mort de Juda (161) et à l'avènement de
Jonathan à la grande prêtrise (153). Nous y lisons, par contre,
toute une série d'affirmations inexactes : Jonathan reçut le sacer-
doce quatre ans après la mort de son frère -^ et il l'exerça quatre
ans''; Juda avait été grand-prélre pendant trois ans"'. Nous
obtenons ainsi pourla mort de Juda la date 15*2, 144 étant Tannée
L Jérémie, xxv, 12.
■1. Ih., XXIX, 10.
:?. Jnsèi)lM', A. J , XIII, II. 3, i^K
V. Ih., XIII, VI, 5, § 212.
3. Ib., XH, XI, 2. ^ 234.
168 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
de la mort de Jonathan \ et pour Tavènement apocryphe de
Juda à la grande prêtrise (qu'on peut difficilement séparer de la
reconsécration du Temple), 155. Ces chiffres supposent pour la re-
constitution du culte légitime une difTérencc en moins d'exacte-
ment dix années sur la chronologie historique, (i'est suivant toute
apparence sur cette base qu'ont été établies les datations suppo-
sées par la Guerre, I, m; les Ant., XII, vu et XIII, xx : 646-645
pour la 18^ année de NabucJîodonosor, ab 645 pour la destruction
du Temple ; 576-575 pour Tan I de Cyrus et nisan 575 pour le pre-
mier retour.
On n'est pas parvenu encore à définir avec certitude la source
trouble - à laquelle Josèphe a emprunté le calcul qui abaisse de
dix ans le terminus ad quem ^q^ soixante-dix semaines et, par
suite, tous les événements calculés par rapport à ce terme. Elle a
dû exercer une grande influence, car les dates 645 et 575 pour
l'exil et le retour paraissent s'être imposées à ceux-là mêmes qui
assignaient à leurs dates réelles les événements du temps de Juda :
le rédacteur de la liste des grands-prêtres que Josèphe a trans-
crite au livre XX des Antiquités rejette les chifïVes de la source
légendaire pour le pontificat de Jonathan et la vacance intermé-
diaire entre Alkimos et Jonathan (au lieu de 4- et 4 ans, il donne
7 et 7), mais évalue néanmoins à 414 ans, et non à 424, le temps
écoulé entre Cyrus et Alkimos. — Les 408 ans, qui selon Josèphe
séparent la prophétie de Daniel de son accomplissement, sup-
posent, de même, la combinaison de la date historique 168 avec la
date 576-575, qui résulte d'un système différent. Les auteurs de ces
calculs avaient évidemment perdu de vue la connexité de la date
576-575 qu'ils assignaient au retour avec la fixation à 158 et à 152 de
la violation du Temple et de la mort de Juda; ils la reproduisaient
telle qu'ils l'avaient reçue, tout en lui enlevant, en réintroduisant
les dates historiques 168 et 162, la légitimité qu'elle devait à la
théorie des semaines •^
1. Simon meurt en l.')()-."j cf. supra, p. 162, n. i après un rèirne de huit ans A. J,
Xm, VII, 4, § 228 .
2. Th. Reinach {Tnuhidion, t. III, p. 124, n. 4) suppose (pu- Josèphe a utilisé un
exemplaire de I Macr. falsifié dans un intérêt asmonéen. Hulsoher {Qnellen, ]»p. 44
et suiv.) parle plus prudemment d'une « sourre légendaire ». mais il ajoute que Jo-
sèphe l'a trouvée dans Alexandi-e Polyhistor. C'est e(>lui-ci (fui, frappé par l'impossi-
bilité de faire cadrer la ehronologie de la Legendenquelle avec les durées assignées
à JonaUian grand-prètre et à la vacance antécédente du siège sacerdotal, aurait sup-
primé les dates gênantes de I Macc. C'est faire trop d'honneur à Polyhistor, transcrip-
teur infatigable, mais sans critique personnelle, de morceaux choisis historiques.
3. Notons, en i)assant, que l'existence de deux systèmes contradictoires de datation
LKS :0 SEMAINES DE DAMEL DANS LA CHRONOLOGIE JUIVE IG9
Josèpho chronolof/istf. — l>orsoiino ne reprochera à Josèphe de
n'avoir pas ai)er(;u cette diriiciilté. Il est plus grav<' pour lui qu'il
ait employé indiiTéremment, au cours de ses deux ouvrages, les coin-
putations contradictoires basées sur la chronologie historicpie du
ï Macc. et sur celle, erronée, delà source h'igendaire; que, voulant
dater ravènementd'Aristobule par rapport au retour, il ait indiqué,
dans la Guerre, le chiffre de 471 ans, et dans les Antiquités, celui
de 481. Josèphe manifeste ici, une lois de plus, la déconcertante
irréllexion ou plutôt la sorte de cécité intellectuelle dont, en matière
de chronologie, il a multi[)lié les témoignages. C'est l'homme qui,
après avoir au début des A iiiiqiiUés diùo^Xé, pour l'époque préa-
brahamique, des chiffres qui excèdent de plus de 1,200 ans le total
fourni parle texte hébraïque, doniie dans la suite des computations
uniquement basées sur ce dernier total ; qui indique, tour à tour,
2510 ' et 24ol - ab Ad. comme date de la sortie d'Egypte; qui, alors
que Tune et l'autre de ces données supposent qu'il n'y a que deux
siècles environ d'Abraham à lExode, copie imprudemment dans la
Bible l'alfirmation que l'esclavage des fils de Jacob a duré 400 ans-^;
qui, après avoir lixé à 592'* ans l'intervalle entre l'Exode et la
construction du temple de Salomon, adopte sans sourciller un
calcul qui élève ce chiffre à 612 '. Les incohérences chronologiques
qui affeclent la période post-exilique continuent normalement la
longue série de celles qui jalonnent l'histoire antérieure. D'un bout
à l'autre de son œuvre Josèphe se révèle identique à lui-même,
compilateur hàtif, prenant de toutes mains, aussi prompt à multi-
plier les indications contradictoires qu'inhabile à se construire un
système, ou seulement à en emprunter un et à s'y tenir ^
pour l'(''po(iue (l'Autioclius IV et de ses sucresseurs est perceptible jusqu'à l'époque
pré-maccliai)éenne Dans la Guerre, I, ii, 1, i^ 3.'i, et Vil, x, 2-3, §H23 et suiv., Josèphe
place sous Autiodius IV, vers 172, le départ d'Onias, bientôt suivi de la fondation du
temple de Léontopolis ; dans les Antiquités, XII, ix, 7, §§ 387 et suiv., et XIII, m, 1-3,
§62 et suiv., révénement est attribué à l'an 102. Il résulte de tout ce que nous savons
des rapports des deux datations que c'est la première qui est historique ; cette raison
suffirait à faire rejeter, comme l'ont fait Willrich et Wellhausen, la date proposée par
les Antiquités.
1. A. J., VIII, ii[, L §^ 61-62.
2. A. J., X, vni, .■), !5 147. Cf. Dostiiion, Chronolof/ie, p. 22 ot suiv,, et Boussct,
Zeitsch. /'. altt. Wissensch., 1900, pp. 131) et suiv.
3. A..J., II, IX, 1, § 204.
4. A. J., VIII, III et X, VIII.
■;. A. ./., XX, X, 1, § 230. Cf. Contre Apion, II, ii, ?$ lU.
H. L'incapacité de Josèphe à poser correctement les questions de chronologie éclate
curieusement quand il s'avise de confronter les dates bibliques et les dates profanes.
Dans le Contre Apion. I. xvr. !% lOi, il assure que la sortie d'Egypte a précédé d'en-
170 Ki":\rh; hks études juives
S//s/('/ne D. — On no S(n'a donc pas surpris de constater qu'il n'a
pas seulement oscillé entre la théorie qui limitait à Darius la An des
soixante-dix années (nous y reviendrons ') et celle qui les limitait
à Cyrns, et. à lintérieur de cette dernière, entre les deux dates
580-585 et 570-575, et qu'ayant hésité entre trois chiiïres pour le
terniimis ad qiicm, il ait varié aussi dans la détermination du
terminus a qiio. Les systèmes A, B et G, quelle que fût la diversité
des résultats auxquels ils conduisaient, concordaient en ce qu'ils po-
saient pour point de départ des soixante-dix années, première étape
des semaines, le jour de la ruine du Temple et de Texil en l'an XVIII
de Nabuchodonosor. Cette limitai supérieure est déplacée dans le
récit que fait Josèphe de l'événement qui, cinq ans après la chute
du sanctuaire, aclieva la dépopulation de la Judée.
Parlant de la campagne après laquelle le ro» de Babylone, en sa
vingt-troisième année, déj)orta tout ce qui restait du peuple de
Juda, Josèphe déclare que c'est de ce moment que toute la Judée,
Jérusalem elle Temple restèrent dans la solitude pendant soixante-
dix ans 2. Il est aisé de reconstituer le raisonnement, fruit d'une
exégèse outrancière de Jérémie xxv, qui a conduit à cette évalua-
tion particulière de la longueur de l'exil babylonien. Le prophète
avait prédit à la Judée soixante-dix ans de solitude totale ; le pays
devait devenir un désert, où on ne percevrait ni voix d'allégresse,
ni cris de joie, ni voix du fiancé, ni voix de la fiancée, ni bruit de
la meule, ni lumière de la lampe. La ruine du royaume, la déporta-
tion du roi et des principaux de la nation, en l'an XVIII, n'avaient
vérifié qu'en partie ce funèbre oracle, dont l'accomplissement inté-
grai commençait au jour où aucun Judéen ne demeurait plus en
Judée. Les années de Jérémie étant, en conséquence, supposées
partir de l'an XXIIl de Nabuchodonosor, la durée totale de la cap-
viroii mille ans la gucire de Troie; l'Exode tombant d'après ses calculs entre I7i3 et
1708 (le Temple, détruit enfiGl, 656 ou 646, a duré 470 ans, et sa construction est pos-
térieure de o92 ou 612 ans au départ sous Moïse), la prise d'ilion serait abaissée jusciue
vers la seconde moitié du viip siècle. Un peu plus loin [wii, §§ 108 et suiv.) il
cbercbe à prouver la liante antiquité du Temple par le témoii:nag^e des annales phéni-
ciennes, qui font vivre Hirôm, Uami de Salomon, 143 ans avant la fondation de Car-
tilage : comme, dans son système, le Temple remonte à 11.30-1115, il faudrait que la co-
lonisati(jn de Ciartliage remontât au début du x* siècle. Josèphe ne s'est-il pas douté de
l'écart de près de deux siècles qui séparait sa computation de la date traditionnel-
lement admise? Ou, s'il en a eu le soupçon, a-t-il jtensé ijue c'é ait la clironologie
commune qui avait tort et qu'il fallait vieillir Garthage, dès l'instant ([ue la date du
Temple le voulait ainsi ? De toute façon, la manière dont il présente ce synchronisme
illusoire donne la mesui'e de ses talents de chronograplie.
1. Infm, n.
2. Josèphe, A. J., X, ix, 7, i< 184.
LES 70 SHMAINKS 1)K DANIKL DANS LA CIIHONOLOGIK JUIVK 171
livité babylonienne est étendue à 75 ans ', et la chute de Sédécias
portée (dans le système A) de ab (i^O-CKio à ab ()01-()()()-. Nous re-
Irouvei'ons ce compte chez Déinéhius.
Histoire de la cîtronolotjie npocalyptique . — C'est au plus tard au
premier siècle avant Tère clirétienne, comme il résulte du lexte de
cet Alexandrin •', que les cbi'ono<<rapbes juifs ont imaginé, [)our sup-
pléera rinsnffisance de la transmission historique, de calculer lâge
de Nabuchodonosor et de Cyrus au moyen d'une interprétation
strictement clii'onoloi»ique des années de Jéréniie et des semaines
de Daniel. Nous constatons ainsi que, lorsque les docteurs pos-
térieurs à la ruine définitive du Temple, notamment Yosé beri
Halapbta, établirent leur ère de la création sur la base des chiffres
bibliques auxquels ils ajoutèrent 490 ans pour la période comprise
entre la prédiction de Jéiémie et la prise de Jérusalem par Titus,
ils n'innovèrent, par rapport à Josèphe et àl)émétrius,qu'en ce qui
concerne le point d'arrivée et le point de départ des semaines, mais
que c'est à des devanciers qui remontent jusqu'à l'époque hellé-
nistique qu'ils ont emprunté l'idée de l'api^lication chronologique
de la donnée apocalyptique.
Une telle théorie n'a |)U se former et durer que dans des condi-
tions assez particulières.
Il fallait que les informations positives fissent défaut sur la lon-
gueur réelle de la période perse : il eût été impossible d'assigner
une durée de 414 ans à la série des grands-prétres qui va de Jésus
à Alkimos '• s'il eût existé une liste authentique donnant des chiffres
1. C'est sans doute le besoin de faire cadrer la clironologie kV"> rois l)al)yloni('iis
avec l'espace de tenii»s ainsi lixé qui a déterminé les modifications arbitraires (jui
afTectent, dans les AnLiqu'dés (X. xi, 2, 5;!^ 22!) sqq.). les sommes d'années de rèffue
des successeurs de Nabuchodonosor, fidèlement transcrites de Béiose dans le Contre
Apion (I, XXI, ii^ 147 et suiv.).
JOSKIMIK :
Bkhose :
Abilamarôdaklios . .
. 18 ans
2 ans
Niglisaros
9 mois
4 »
Labosordaklios . .
mois
Xaboandclos
(= lialtasaros
17 »
n »
Le falsificateur obtient une somme de 7;) ans et U mois au lieu de 23 ans et 9 mois) :
faisons observer qu'il s'est trompé d'une unité, — il n'y a que 74 ans et 9 mois dab
inclus 661-660 (6ol-650) à nisan inclus o86-o85 (576 575), — et qu'il eiU dû faire entrer
en compte les 20 années de .Nabucliodonosor postérieures à la déportation de l'an XXllI.
2. Dans les systèmes P> et C, cette théorie conduirait aux dates r>."il-6.')0 et 6i:)-6U.
o. Pour la date de Démétrius, cf. infra, III.
4. Josèphe. A. ./.. XX. x. 2, .t; 2?.i.
172 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
oxacts. Mais l'annalistique avait chômé le long" des siècles obscurs
où le judaïsme se consLiliia : pour occuper la période perse, Tliisto-
riographie juive ne disposait que des six noms degrands-prélres sè-
chement énumérés dans un passage de Néhémie ', et elle se trouva
ainsi dans cette situation paradoxale de posséder, par le Penta-
teuque et le livre des Rois, les (déments d'une chronologie continue
qui part de lorigine des temps et ne s'arrête qu'avec la royauté
judéenne, pour voir le fll se briser dans un passé éloigné de
quelques siècles seulemenl.
Il fallait, de plus, que le judaïsme fut inapte à corriger le silence
de la tradition nationale par un appel à la science des Gentils.
Nabuchodonosor et Cyrus avaient vécu dans ce qui nous apparaît
comme la pleine lumière de l'histoire, et leur date était consignée
dans des documents qui, comme le r.anon des astronomes, faisaient
partie, vers le premier siècle, du bagage de l'érudition internatio-
nale. Mais il est clair que de semblables sources d'informations
étaient hors de la poilée des Juifs palestiniens, enfermés dans
l'étroit hoi'izon de la communauté.
Elles étaient accessibles à des hommes comme Démétrius et
surtout Josèphe, mais les yeux de ces hellénisants ne se sont pas
ouverts à leur lumière : lorsqu'ils ont écrit, le système fondé sur
l'apocalypse était constitué, et ce n'est pas sur la foi d'un rensei-
gnement profane qu'ils pouvaient songera le rejeter. L'adliésion de
parade que Josèphe, dans le Contre Apion, donne à la chronologie
d'un Bérose ou d'un Ménandre d'Eplièse ne saurait donner le change
sur le fond de sa pensée. Les œuvres des Grecs fournissent des ou-
tils commodes à son apologétique, mais sans entamer sa croyance
exclusive aux véiités que lui ont enseignées les livres nationaux :
au moment même où il transcrit une liste phénicienne et une liste
babylonienne qui prouvent, la première, qu'il y a oO ans et 3 mois,
entre l'an XVII de Nabucbodonosor et Cyrus -, la seconde, qu'il y a
49 ans et 9 mois entre l'an XVIII de Nabucbodonosor et Cyrus\ il
prétend avec un tranquille aveuglement apporter la preuve que
c'est bien « soixante-dix ans que la ville resta dépeuplée (de
l'an XVIII) jusqu'au temps de Cyrus, roi de Perse ''. w
1. ]S'(;liémie, xii. 11-12. .losùplie ne connaît i)OU)- la période antérieure aux Grecs
aucun irrand-prètre étranger à la courte liste donnée par ces deux versets : voir le ta-
bleau di-essé par Th. Reinacli, Traduclion^ t. III, p. 82. La série de ses grands prêtres
de l'époque ptolémaïque n'atteste, de son côté, qu'un savoir limité: cf. Willricli, Judeu
und Griechen, p. 107 et suiv.
2. Josèphe, Contre Apion, I, xxi, .i^.i? 157-160.
.3. Ib., l; XX, !^S 146-1.50.
'i. Ih.. I.xix. vj 1.32. Au ,!? l.'i't (passage suivant immédiatement l'extrait de Bérose in-
LI-S 70 SKMAIM'S l)V. DAMKL DANS LA CllBO.NULOGlK JUIVI' i::{
A l'attention distraite que Josèplie, héritier de deux ou tiois siè-
cles de culture liellénique, prête aux plus significatives pièces de
contrôle nous pouvons mesurer Tétat d'esprit de ses devanciers
de la diaspora qui n'ont pas tous disposé comme lui des riches
matériaux enmiagasinés dans les com[)ilations du Polyliistor. Nul
d'entre eux n'a cherché dans les annales babyloniennes ou perses
une réponse au problème posé par l'interruption de la tradition
histori({ue a[)rès Sédécias.
Il faut descendre, pour trouver des datations, sinon historiques,
du moins accommodées dans une certaine mesure à l'histoire, à
une époque bien postérieure à la destruction du second Temple, qui
détermina chez les Juifs mêmes l'abandon de la théorie qui fixait à
l'époque macchabéenne la terminaison des soixante-dix semaines.
C'est aux écrivains chrétiens qui, à la fin du second siècle et au
début du troisième, ont travaillé à donner à l'Église une chrono-
logie universelle, que nous devons de connaître les transactions
imaginées — sans doute dans des milieux judéo-égyptiens ou sama-
ritains— pour concilier la chronologie apocalyptique avec la chro-
nologie histoi'ique.
Théophile d'Antioche et Jules l'Africain placent l'an 1 de Cyrus
l'un en 5G2 ', l'autre en 560 '^. L'exil a duré soixante-dix ans, sui-
vant la prédiction de Jérémie ; la chute de Jérusalem est donc de
63:2 (630 j. Les chronographes eussent évidemment dû partir, non
du commencement du règne de Cyrus (en Perse), mais de l'an I de
sa domination en Babylonie, de près d'un quart de siècle posté-
rieure. La préférence donnée à la date la plus reculée s'explique
parce qu'elle conduit, pour la chute du premier Temple, à une
époque très voisine de celle qu'indiquent les calculs apocalyp-
tiques. Rien ne permet, d'ailleurs, de soupçonner Théophile d'An-
tioche d'être l'auteur de cette computation, que son autorité propre
diciui^ n. 3 et itiécédant la citation de Monaiidre iiidiqucc n. 'Ij le ehiflir (|ui iiidiciuc
la dui'ée de la destruction du Temple est uiallieureusernent altéfé : le inanus<Tit porte
linipossible Iutoî. Eusèbe lisait (ou conjecturait) 7r£vTr,xovTa : si c'est bien là la leçon
originale, Josèphc auia mis pour une fuis sa doctriin; d'accord avec ses autorités ;
mais le f; 132 permet de jui,^^- du sérieux de cette concession occasionnelle.
1. Théophile, Ad Aulolycum, III, xxv et suiv. ;cf. le tableau de la chronologie de
Théophile dressé par Otto, Corjjiis Apolofjel. ChriaL, VIII, p. i.iv). L'exposé de Théo-
phile est, d'ailleurs, empreint d'une extrême confusion : l'argumentation du polémiste
tend à prouver que les 70 années vont de Nabuchodonosor à Darius, alors que son
système les suppose comprises entièrement dans la période antérieure à Cyrus.
2. Julius Africanus, dans Eusèbe, l'raep. Evang., X, x (Routli, Rel. Sacne, II,
p. 27i . Cf. ScliNvait/, Ific Kœnif/slinten des Erata^lhenes, p. 2'k dans Ahhandl.
GœlL Geaellsck. U'm\, t. XL [l.s'Ji-l8'Jj).
174 UEVUE DES ETUDES JUIVES
ireùt sans doute pas suffi à imposer à l'Africain ' ; il Ta très vrai-
semblablement empruntée à Tballus le Samaritain, que l'Africain
cite en garantie de lavènement de Cyrus pendant la 55" olym-
piade.
Clément d'Alexandrie n'a rien accepté du compromis boiteux
qui n'emprunte à l'histoire une date factice de Cyrus que pour
reconstruire pour Nabucliodonosor une époque contraire à la réa-
lité historique.
L'auteur des Stromates - considère comme terme de la captivité
Tan II de Darius, (ju'il paraît fixer en 518. Il innove en ce qui con-
cerne le ternnnus a quo, car, au lieu de l'identifier, comme les
diverses sources de Josèphe, à la prise de Jérusalem en l'an XVIIl
de Nabucliodonosor ou à la déportation totale de l'an XXIII, il l'en-
tend de l'exil qui frappa, après un règne éphémère, le roi Joiakhin
en Tan VII ; ce système particulier (E), qui est sans aucun doute
bien plus ancien que Clément et vraisemblablement d'origine juive,
est basé sur Jérémie xxix et sur divers passages d'Ezéchiel ^.
La captivité de Joiakhin est de la seconde année du règne de
Ouaphrès, roi d'Egypte, de la première année de la 48« olympiade
(588-587), Phihppos étant archonte à Athènes. La prise de Jéru-
salem descend ainsi à l'an 577-576, au-dessous de la date réelle. La
mention d'Ouaphrès donne à penser que la théorie dont Clément se
fait l'écho est née dans un milieu juif ou chrétien d'Egypte. On
savait par Jérémie (xltv, 30) que ce Pharaon avait été contemporain
de Sédécias ; en consultant une chronologie des dynasties égyp-
tiennes (comme celle du Pseudo-Manéthon, connue, dès avant
Josèphe, des Juifs cultivés d'Alexandrie) on apprenait que Ouaphrès
avait occupé le trône entre 590 ou 588 et 572 ou 570. L'épitomateur,
juif ou chrétien, du Pseudo-Manéthon a remarqué l'identité entre
le Hophra' de Jérémie et le Ouaphrès manéthonien, et conclu (à
une époque antérieure à Clément], en dépit du silence gardé par
la Bible sur le nom du Pharaon régnant, que c'est auprès d'Oua-
phrès que se réfugièrent Jérémie et ses compagnons, cherchan
asile en Egypte après la mort de Guedalia.
On eût été d'accord avec la vérité en tirant de cette constatation
la conclusion que la chute de Jérusalem sous Sédécias remontait
au début du règne d'Ouaphrès et il n'eût pas été malaisé, en se re-
portant au Canon des Astronomes ou à un document semblable,
de constater qu'en eiïel, l'an XVIÏI de Nabuchodonosor coïncidait
1. Cf. Gelzer, Sexlus Julius Africatnis, I, pp. 22-23.
2. Clément, StromaL, I, xxi, p. 3i PoU.
:;. Kzt'-chiel, i, 2 ; viii, 1, etc.
LKS '0 SI'MÂINKS UK DAiMHL DANS LA CIIHUNULOI.IK .lUlVI- I7îi
avec une des premières années du loi égyptien. Aucun des lexles
conservés ne permet d'affirmer que ce pas ait été lait au second
siècle, car nous avons vu ((ue Clément place sous Ouaplirès l'exil
de Joiakhin et non c(dui de Sédécias, oÀ il ne résulte pas de la no-
tice d(^ répitoiné (|ue Ouaplirès n ait pas été déjà contempoiain de
Joiakhin. La source de Clément n'a [)as disposé de documents a$sez
précis pour (juclle put reconnaître qu'il n\y avait d'intervalle liisto-
ri([ue de 70 ans entre « l'exil » et Darius que si lexil était celui de
Sédécias.
Il était réservé à Eusèhe, si supérieur cojnme chronograplie à
la réputation que lui a faite Tinjustice de Scaliger, de proposer de la
pris*e de Jérusalem par les Clialdéens une date strictement liisto-
l'ique et aussi rapprochée de la réalité que le permettait létat des
connaissances de son époque. Il ne paraît pas qu aucun Juif de
répoque gréco-romaine ait connu l'époque exacte de la ruine du
royaume de Judée.
II
La date de Darius dans JosÈrHE.
Orif/ine du st/stème C. — Les systèmes A et B ', en arrêtant les
soixante-dix aunées à Cyrus, étaient en accord avec le texte de
Jérémie (jui assignait une période de semblable durée à la captivité
babylonienne. Ils se heurtaient à un verset de Zacbarie (i, 1â). En
l'an II de Darius, Zacbarie s'écrie : « Quand donc, Jabvé, pi'endras-
tu en pitié Jérusab^ni et les villes de Juda contre qui tu t'es irrité?
Voici déjà la soixante-dixième année. »
Il est clair que c'est sous l'influence de ce texte qu'est née la doc-
trine qui fait de Darius le roi de la soixante-dixième année, et de
Tan II, épo(jue du relèvement du Temple, le terme de la périodes
d'affliction. Il est moins aisé de discerner la raison pour laquelle
l'auteur du calcul re[)ro(luit dans la Ctuerre a abandonné les dates
riSH-riSo et r)7()-575 (avec Icui's corrélatifs OoO-Goo et ()4()-045) pour
les chiilres un peu inférieurs 571-570 et()4I-640. Pourquoi, suivant
le sillage tles théoriciens des écoles A et B (les dates 641 -040 et
571-570 sont évidemment trop éloignées des dates historiques et
1. Nous ne nninmoMS pas ici le système D. itaice que les tevtes de Jtisèplie et de
Déinétrius i|ui nous le font connallre ne nous apprennent pas si t'est sous le règne de
C-vius <»u celui de Darius <|uil8 plaçaient la lin des soivante-dix aunées.
170 lŒVUl' DES ETUDES JUIVES
Irop proches des dates apocalyptiques pour ne pas dériver de celles-
ci) a-t-il iiiti'oduit dans les cliillVes une modiiication que n'exigeait
pas son interprétation divergente des textes? Darius, dépossédant
Cyrus de sa fonction de roi de la soixante-dixième année, eût dû
i-égulièrement occuper le site chronologique assigné traditionnelle-
ment à la situation et reléguer le rival évincé dans Fintérieur de la
période fatidique.
Il faut ici nous contenter de présomptions. Nous considérons
comme vi'aisemblable que, au moment où le systèmedeTan 571-
570 a été élaboré, les dates 580-585 ou 576-575 pour Cyrus étaient
trop solidement établies pour qu'on pût les déplacer. C'est par
rapport à ces termes que nous avons vu Josèphe calculer l'interValle
de Daniel à la profanation du Temple par Antiochus Epiphane, celui
de Cyrus à Alkimos, celui de Cyrus à Aristobule. Les dates 586-585
et 576-575 tiraient de semblables évaluations une consécration qui
les protégeait contre des atteintes imprudentes. Force était au
novateui' appuyé sur le texte de Zacharie de prendre Tune ou l'autre
poui- point de départ de sa détermination de l'époque du second
successeur de Cyrus.
La Bible imposait à cette recherche certaines données dont il
devait être tenu compte. Un texte de Daniel ' exigeait un minimum
de trois années de domination pour Cyrus, et le récit d'Esdras
supposait qu'un Artaxerxès, de longueur de règne indéterminée,
s'intercalait en Ire Cyrus et Darius. Entre l'an I de Cyrus et le Re-
tour d'une part, et Fan II de Darius et la reconstruction du Temple
de l'autre, il fallait donc compter *2 (Cyrus) + .t (Artaxerxès) +
i (Darius) années.
S'il était probable que le chronologiste de C ail connu la source à
laquelle Josèphe a emprunté son arrangement de l'histoire de la Res-
tauration -, il faudrait sans doute admettre qu'il est tributaire du
système A. Josèphe, identifiant à Cambysel' Artaxerxès, successeur
de Cyrus, fixe à 7 ans (6 pour Cambyse, \ pour les Mages) l'intervalle
compris entre la mort de Cyrus et l'avènement de Darius. L'an II
de Dai'ius correspondant à 571-570, nous serions, dans cette hypo-
thèse, reportés à 580-579 pour la mort de Cyrus ; le règne de celui-
ci ayant été assez court *^ nous arriverions pour son an làunedate
si voisine de 586-585, qu'il n'y aurait guère de raison de l'imaginer
différente.
1. Daniel, \, 1.
2. Josèphe, A. J.. XI, ii, 2, § 30.
il. .I(»se|»he, ih..n, 1, .^20. Josèplie ne donne aucune indication j)iécise, mais fait mou-
rir Cyius peu après les exitédilions commencées à la suite immédiate du retouc.
LES 70 SKMÂliNKS l)K DANIEL DANS LA CIlHOiNULuiilK JUIVE 111
Mais on ne |)cul supposer à Taiiteiir de (1, suivi [)ar le Josèphe
d(3 la (iNcrrr, les inlorinalions dont le récit des Anlu/nHi's Iradnil
l'innuenco; coninie 1(3 nioiilre la suile de ses calciils, c'esL un Juif
confiné dans la li'adition juive, qui ne connaît (]ue le levU; hé-
braïque de la Bible et les pi'océdés d'exégèse des docteui's, et en
aucun cas, comme le Josèpbe vieilli des Antiquités, ne contamine
leui's données par des éléments puisés aux versions grecques des
livres saints ou aux écrits des historiens profanes '. N'ayant d'autn;
source d'inspiration que le Daniel et l'Esdras hébraïques, il a du
suivre strictement les indications qui y étaient contenues, quitte à
suppléer pai' la conjecture à leurs lacunes.
Trois années étant attestées pour Cyrus, deux pour Darius, il fal-
lait fixer un chinVe à Artaxerxès. En identifiant cet Artaxerxès à celui
de la lin d'Esdras et de Néhémie, on acquérait pour ce roi une don-
née numérique précise, mais inutilisable : car cet Artaxerxès avait
régné 3*2 ans, et on ne pouvait insérer un chiffre aussi élevé entre
Cyrus et Darius sans réduire à l'excès la durée de Fexil propre. Il
ne restait (]u'à conclure qu'on était en présence d'un Artaxerxès
par ailleurs inconnu, et l'évaluation de sa durée ne pouvait être
qu'arbitraire. L'evégèse des docteurs, en pareil cas, ne péchait pas
par excès de hardiesse. Si nous supposons que C a fixé à un an le
règne d'Arlaxerxès, nous obtenons un total de quatre ans de l'an I
de Cyrus (exclu) à l'an II de Darius (exclu) : tel est exactement l'in-
tervalle qui sépare l'an II de Darius, dans C, de l'an I de Cyrus,
dans B. Si l'hypothèse est fondée, la date 571-o7() pour Dai'ius dé-
rive donc du système (|ui place Cyrus en 576-573.
Les dates de V histoire de Jérusalem. — La date 571-570 pour la
ruine du premier Temple n'est qu'une des étapes du tableau chro-
nologique où un patriote, peu après le désastre de l'an 70, a rap-
pelé les principaux moments de l'histoire du sanctuaire et de la
Ville saccagés. Curieuses en elles mêmes, ces indications sont par-
ticulièrement intéressantes en ce qu'elles donnent l'exemple d'un
système chronologique développé de l'histoii'e ancienne des Hé-
breux, basé sur la date 571 -570 dont l'authenticité ressort de l'exa-
men du rapport qu'ont avec elle les dates plus anciennes.
Nous groupons ici, d'après l'ordre chronologique ascendant, les
notices fournies [)ar les chap. iv, 8 (§§ ^09-^70) et x, l ig^ 437-441)
du livre VI de la Guerre.
l. Rappelons (|uc, inùine dans les Antiquités, r'cst un fait t^xccpliniinrl qur 1 (Mn|>l<
'lo tlucuincnts profanes servant ;i corriiier la Ir.nlition ltiljli<|nr.
T. LI, .\o 10:>. 12
178 HLlVUb: DES ETL'UES JUIVES
a) ^ ^71 : De la « fondation » du Temple sous Salomon au 9 Loos
OD-TO, 1130 ans 7 mois 15 jours.
b) § 439 : De rentrée de David à Jérusalem a la prise de la ville
par Nabucliodonosor, 477 ans 6 mois.
Z>')§ 440 : De roccupation par David au 8Gorpiaios ()l)-70, 1179 ans
[7 mois ^].
c) § 441 : De la première fondation à 69-70, ^177 ans.
c');^437 : De la première fondation de Jérusalem à la prise par
Nabucliodonosor, 14GS ans.
La soustraction c — c' donne la date absolue de la première
ruine du Temple : 641-640, cbiffre conforme à celui que pei'mettait
de [)oser la théorie des semaines.
La « fondation )> du Temple est, d'après «, antérieure de 4^1 ans
7 mois 15 jours à la destruction ; cet intervalle est conforme aux
indications de la Bible hébraïque, qui assigne 393 ans aux rois de
Juda, et place l'inauguration en Fan là de Salomon, qui en a régné
40. Par xTiVtç Josèphe entend ici, comme l'a noté Destinon ^, l'achè-
vement du sanctuaire, et non le début des travaux. Les 7 mois et
15 jours nous reportent, en effet, au 25 kislew ; le report sous
Salomon de la date (historique ou conventionnelle) de la reconsé-
cration macchabéenne du Temple est un curieux exemple de l'in-
fluence du calendrier rituel sur l'histoire : c'est l'anniversaire delà
Hanoiikka qui a été transposé sur la première et antique ha-
noukkat ha-bdit.
Les notices relatives à David présentent des chiffres altérés : le
|:i 439 place l'occupation de Jérusalem 55 ans avant l'inauguration
du Temple de Salomon, le § 440 seulement 49 ans. L'intervalle
marqué par la Bible (33 ans pour David, 11 pour Salomon jusqu'à
Tannée de la hanoiikka) est de 44 seulement. Il faut corriger 477
en 465 (ou 466, cf. infra) et 1179 en 1174 (ou 1175).
1. Le cliiffre des mois est restitué daprès le i^ 439 : le nom du mois où David oc-
cuiia Jérusalem, étant calculé par rapport à ab 641-640, devait l'être par rapport à
éloul 69-70. Par contre, la mention de six mois au g 437 doit èti-e erronée et nous
ne l'avons pas reproduite ; elle n'a pas de correspondant au § 441 et il est im-
probable qu'on se soit appliqué à établir à quel moment de Tannée Melkiçede(} jeta
les fondements de la ville. La méprise qui a transporté au § 437 lindication des
mois qui apitartient au § 440 est d'ailleurs très ancienne et remonte sans <loute à
Josèphe lui-même , car Clément d'Alexandrie, qui transcrit la notice 6' d'après un
chronologiste écrivant en l'an 10 d'Antonin ne connaît que le chillVe des années
{Sfroin.,1, XXI, p. 409 Pott.) ; les six mois du § 437 sont d'ailleurs fautifs ; on a omis
de faire entrer en compte le [mois qui sépare 9 Loos de 8 Gorpiaios ; il faut corriger
en iizxà..
2. Destinon, l. /., p. 33.
LES 70 SEMAINES DE DAM EL DANS LA CHRONOLOGIE JUIVE 179
Les six mois supplémentaires du ^ 439 (nous avons dit ^ qu'il faut
restituer en pareille place au |:^ 44(1 l'indication sept mois) sup-
posent que la royauté de David à Jérusalem commence en schebat.
Ce renseignement a pour origine une computation de la durée du
royaume de Juda un peu diiïérenle de celle que nous avons ren-
contrée dans a. Au ;:i^71, l'intervalle entre l'inauguration et la des-
truction du Temple est fixé à 4:2'2 années (dont une incomplète)
parce que les courts règnes de Joahaz (3 mois) et de Jehoiakhin
(3 mois ou 3 mois et !0 jours) ne sont pas comptés : le Sèder Olam
élimine, de même, de la somme des années des rois de Juda jusqu'à
Joiaqim, l'appendice gônant du trimestre de Joahaz. Ce sont ces six
mois d'abord négligés qui reparaissent ici. Leur introduction dans
l'addition entraînait logiquement un déplacement d'un an dans le
calcul de la date de David ; si Josèphe l'a lemarqué, il a dû compter
466 ans et 6 mois (117o ans et 7 mois) entre le jour où Jérusalem
est devenue capitale et celui où elle fut ruinée par Nabuchodonosor
(puis par Titus). Mais, s'il avait été capable de ce simple raisonne-
ment, il aurait sans doute conclu que les 6 mois des petits règnes
devaient se répercuter sur le millésime de Salomon comme sur
celui de David. Nous avons vu que l'allégation des cbifï'res empêche
de décider s'il a songé à 466 ou 465, 1175 ou 1174, et que peut-être
il faut lui imputer personnellement les grosses fautes de calcul
que supposent les totaux transmis 477 et 1179. De toute façon, il
est clair que a et b dérivent de deux supputations contradictoires,
encore que l'écart soit d'un an seulement, de la durée du royaume
de Juda. Nous avons sans doute le droit de dénoncer ici la main de
Josèphe lui-même, qui, sans prendre une notion claire de leur in-
conqjatibilité, a groupé au gré de souvenirs un peu confus des don-
nées empruntées aux leçons divergentes qui régnaient dans l'école.
Il reste à examiner c et c^ qui s'accordent à placer en 2109-2108
le moment où Melkiçédeq bàlit Jérusalem.
Nous avons ici le seul texte, dans toute l'étendue de la littérature
juive ancienne, qui tente de déterminer l'époque de la fondation de
la cité sainte : la Bible ne fournit rien qui se rapporte à cet événe-
ment, auquel elle ne fait même pas allusion : rien n'y fait soup-
çonner que Melkiçédeq, roi de Salem, contemporain d'Abraham, ait
eu en personne l'honneur de construire la bourgade appelée à de si
glorieuses destinées. Josèphe, dans les Antiquités, signale de même
la royauté de Melkiçédeq sans attril)uer au « roi juste » aucun rôle
dans la construction de Salem.
1. Supra, \\. 178, ii. 1.
180 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Si la lliéorio qui fait Jérusalem antérieure de ^177 ans à Titus, de
1468 à Nabucliodonosor ne peut dériver d'aucun passage relatif à
Salem et à son plus ancien souverain, elle doit s'appuyer sur l'in-
terprétation de quelque autre texte de la Bible hébraïque, la chro-
nologie de G s'étant en tous points révélée rigoureusement dépen-
dante du livre sacré sous sa l'orme originale. Deux passages de
Josèphe permettent de soupçonner que la date ^109-^108 pour la
fondation de Jérusalem provient d'une théorie générale sur Fâge
de certaines villes très antiques : Hébron naît '^SOO avant la com-
position de la Guerre, c'est-à-dire vers 2220*, Memphis-ïanis
1300 ans avant Salomon, c'est-à-dire vers 2350-. Ces chiffres
donnent à penser quune période voisine de 2109-2108 a eu pour
caractéristique la fondation des cités mêlées directement ou indi-
rectement^ à l'histoire d'Abraham.
Le Sèder Olam définit clairement cette période quand il nous
apprend '' que lexistence de Sodome remonte aux jours de Péleg.
L'origine de cette théorie n a pas échappé aux commentateurs du
Sèder Olaiii'^ : si la fondation de Sodome avait pour limite infé-
rieure l'époque d'Abraham qui l'a connue, elle a pour terminus a
qiio l'époque du Péleg, car c'est pendant la vie du fils d'Eber qu'à
la suite de la confusion des langues, les peuples jusqu'alors réunis
en Sennaar se dispersèrent pour se partager la terre et créer en
tous heux des colonies ^. Ce qui est vrai de Sodome l'est évi-
demment d'Hébron, de Memphis-Tanis et aussi de Salem, qui ne
pouvait être inférieure en antique illustration à ses rivales, et de-
vait naturellement être représentée comme contemporaine des
premiers établissements urbains.
Il nous faut donc chercher si un système qui, en vertu d'une
application particulière de la théorie des semaines combinée avec
la stricte fidélité à la chronologie biblique, fixe à 10621061 la
douzième année de Salomon, comporte pour un moment de la vie
de Péleg la date 2109-2108. La Bible hébraïque fournit les données
suivantes :
1 . Joseph.!, B. /., IV, IX, 7. j^ 531.
•2. Joscplie. .1. ./., VIII, M, 2, 55 155.
;]. Ahraliatn habite Hél)n)ii ; il n'est pas (ht que la ville dii Pharami dont il fut
l'hôte ait été Ço'aii (Tauis identifié à, Meniphis), mais cela était vraisemblable (l'après
le Psaume Lxxviii, qui fait de Ço'an la capitale de l'Egypte; en ti»ut cas, l'antiquité
de ceUe cité était assurée par Nombres, xiii, 23, qui enseigne qu'elle a été bâtie sept
ans après Hébron.
4. Sèder Olam, ch. i.
5. Marx, Sèder Olam, p. 4, n. 27.
0. Josèphe, A. J., I, v, 1, ij 120.
LKS 70 SLIMALNES DK DANIEL DANS LA CIIUONULUGIL JUiVL 181
De l'an 12 à l'an o de Salomon 7 ans.
De la sortie d'Egypte à l'an 4 de Salomon 480 —
De la vocation dAbrahani à l'Exode 430 ' —
De la mort de Péleg à la vocation 27 —
Dnrée de la vie de Péleg depuis la naissance de Re'u. 209 —
De la naissance de Re'u à celle de Péleg 30 —
1183 ans.
Il ressoi't de ce tableau que la naissance de Péleg doit tomber en
224o, celle de Re'u en 2215, la mort de Péleg en 2000, et que la date
donnée pour la fondation de Jérusalem correspond à un point
remarquable de la partie de la vie de Péleg comprise entre la nais-
sance de son lils et sa mort : 2109 est, à une unUé près, à mi-
chemin de 2215 et de 2006.
La datation de la Guerre occupe ainsi une situation exactement
intermédiaire entre celle des Antiquités-, qui veut que la disper-
sion et le partage des territoires se soient effectués au moment de
la naissance de Péleg, et celle, adoptée par leSèc/er Olam, quiplace
la fondation de Sodome (à laquelle nous avons le droit d'adjoindre
les autres villes) en l'année même de sa mort.
Un remarquable fragment conservé par le Sèder Olam permettait
de supposer l'existence de la solution intermédiaire que nous
croyons reconnaître dans l'indication des §§ 437 et 44 1 : « R. Yosé a
dit : Eber fut grand prophète en donnant à son fils, sous l'influence
d'un esprit divinatoire, le nom de Péleg (division), car il est écrit
que c'est pendant la vie de Péleg que ^i terre fut divisée. Si tu dis
(que la dispersion s'opéra) au commencement de sa vie, (je réponds
que) loqtan était le frère punie de Péleg et qu'il engendra des
chefs de familles qui furent comprises dans la dispersion. Si tu dis
(qu'elle s'opéra) au milieu de sa vie, (je réponds que) l'Écriture ne
donne pas d'indications incertaines. En disant que la terre fut
divisée pendant sa vie, elle n'a pu désigner que latin de sa vie. »
La première phrase peut seule être attribuée avec certitude à
Yosé hen Halaphta ; il en résulte, du moins, que le maître de la chro-
1. C'est le riiidVe base sui- Kxode, xii, 'fO, iiiterjn'été suivant la tln-oric qui l'ctiouve
dans les 430 ans touti- réjxxiue inlernu-diaifc entre Abraliani et la sortie d'Egypte.
Cette conception du passag-e qui fait vidlence au texte, mais est exiirée par Exode, vi,
18 et suiv., paraît avoir régn»' sans partage sur le Judaïsme ancien : elle apparaît à la
fuis dans la traduction des Septante d'Exode xn, dans la version samaritaine, dans le
Sèder Olam avee une léirère variante), dans les Anliquilés (cf. Housset. Zeitschr. /'.
alll. W'iss., XX, p. 131) et suiv.l, dans Ep. aux Calâtes, m. 17.
■2. Josephe. .1. ./., I, vu, 4,^5 1 H.
182 RKVII': DKt^ ÉTUDKS JUlVKS
nologie talmiidiqao rejetait la Ibéorie qui faisait la confusion des
langues contemporaine de la naissance de Péleg, car en ce cas le
nom de l'enfant n'eût pu être considéré comme prouvant chez son
père l'esprit de prophétie. La discussion qui suit est sans doute
Fœuvre d'un annotateur postérieur ' : les deux textes de Josèphe
montrent qu'U y faut voir, non la réfutation d'hypothèses posées
par l'écrivain lui-même, mais une polémique contre des systèmes
qui avaient sans doute encore des défenseurs au moment où le
texte était rédigé.
A la vérité, le polémiste ne paraît pas connaître la particularité
introduite par le texte de la Guerre dans le calcul des années de
Péleg : nous avons noté que celui-ci fixe la naissance des villes, non
vers le milieu des 239 ans de Péleg, mais vers le milieu des 209
années de sa vie qui commencent à la naissance de Re'u.
Le calcul que vise directement le critique est celui que nous a
conservé le Livre\des Jubilés, où Péleg naît en 1567 et voit s'opérer
la dispersion en 1688, c'est-à-dire en la 121® année d'une vie qui
en compte 239, et en l'année qui suit celle où il a atteint la moi-
tié de sa durée. Le Livre des Jubilés nous explique cet écart d'un
an que nous avons déjà noté à propos de la date 2109, d'une unité
postérieure à l'exact partage de l'intervalle 2215-2006. Il situe, en
effet, en 1645 le début des travaux de la tour de Babel et en 1687
leur achèvement ^ : l'année médiane de Péleg, la 120% est donc
celle de la confusion des langues; la dispersion des Noahides et la
fondation des villes appartiennent à l'année suivante, la 121« de
Péleg si, avec les Jubilés, on compte sur 239, la 106° si, comme Jo-
sèphe dans la Guerre, on compte sur 209.
Le même apocryphe nous permet de soupçonner la raison qui a
pu déterminer l'auteur du calcul des §§437 et441 à prendre comme
point de départ du compte des années de Péleg la naissance de
Re'u. Il interprète le nom de Re'u par la rac. y:fn, parce que c'est à
sa venue que les hommes devinrent mauvais. La perversité des
Noahides datant du jour où parut le fils de Péleg, les événements
auxquels elle donna lieu furent calculés à partir de cette naissance.
Le Josèphe de la Guerre est l'écho d'un agadiste qui, pour obtenir
la date de cette confusion des langues, divisa en deux les années
de Péleg commençant à ce terminus a quo, et fixa à l'année sui-
vante la construction de Salem par Melkiçédeq'^
1. Cf. les iioti'S de Rdtiicr et de Marx au cli. i du S'èder Olam.
2. Cf. Ronsch, Buch der Jubilàen, p. 242.
3. Les chiffres donnés pour Hébron et Mempliis-Tauis par le livre IV de la Guerre et
le livre VIII des An/i.giiile's sont étrangers à ce système. On peut supposer que dans
L[-:S 70 SI-MAINES l»r: IIAMKI, liANS l\ CIlMiKNOI.noiI- JUIVK I8;{
La chronolor/ie universelle de Irpoque pvé-lannaïle. — Il ne
saurail être douteux que, si la main de Josèphe se reconnaît à quel-
ques menues l'aules, ti^lles que riuc(»rlilude du calcul des six mois
de règne de Joahaz el de Joiakim, ei;iasui)stiUition du nom de Cyrus
à celui de Darius, le tableau des dates de Jérusalem, construit sur
la base du système G, est Tœuvre de calculateurs réfléchis respec-
lueux de la ti'adition bihlique telle (jue nous l'ont conservée les
massorètes, et qui ne se permettent de la complétei' qu'au moyen
des éléments l'ouruis par rai>ada. En |)la(;ant la ruine du premier
Temple en (îil, rinangui'ation par Salomon en 10()2,ravènement de
David dans la ville en 1 10(), la londalion de Salem en ^109, Josèplie
ne s'est pas écarté de la doctrine chronologique communément
admise des pati'ioles, spectateurs de l'écroulement de l'an 70, sou-
cieux de condenser en un bref tableau les grandes étapes du passé
de la cité que « ni son antiquité, ni son immense richesse, ni son
peuple répandu sur la face de la terre entière, ni le renom de son
culte n'avaient pu sauver de la ruine ».
Ce sommaire de l'histoire de Jérusalem nous fournit une chro-
nologie continue pour la période de 2177 années qui va de la fon-
dation des villes, postérieure d'un an à l'achèvement de la Tour de
Bahel, à l'an II de Vespasien.
La Bible hébraïque pourrait suffire à nous apprendre quels
espaces de temps les docleurs du premier siècle assignaient à la
période antérieure à la dispersion. Les indications chronologiques
sur les origines sont presque entièrement dépourvues de ces am-
biguïtés ou de ces contradictions qui autorisent, pour les époques
postéi'ieures, les interprétations les plus divergentes; elles ne per-
mettent guère le doute que sur les deux années de Sem après le
déluge qu'on est inclinéà faire entrer en compte par Genèse, xi, 10,
et à négliger par Genèse, v, 31. Le calcul donné par Josèphe au
livre X des Antiquités, et qui, jusqu'à la sortie d'Egypte, est rigou-
reusement conforme à la Bible, dissipe même cette légère cause
d'incertitude et nous donne pour les temps qui finissent à Moïse
une chronologie aussi strictement orthodoxe que celle du livre VI
de la Guerre : TExode est placé en 2431 (d'après les chiffres bibli-
ques : lOrii) jusqu'au déluge; 3()5 jusqu'à la migration d'Abraham,
les deux ans de Sem n'étant pas comptés, contrairement à la prati-
H. .).. IV, §, ;j:M. Josèi)lii\ a arrondi i)ar em'ur à 2,;î00 au lieu de '2,200; mais 11
t'st encon» possible que la sonice ait placé la fondation des villes ni l'an I de Péleg,
auquel eas le chittVe aurait toute l'exactitude qu'on peut deniaiidei; à un nombre i-ond.
La donnée sur Menés et Mcmpliis-Tanis est irréductible à la [irccédcutt! et trop
élcvi-e : ici nous snmmrs sans dnute en présence d'un calcul liAelé propre à Josèphe.
184 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
que du Scder Olam ; 430 jusqu'à la sortie d'Egypte). Il est dès lors
aisé de reconstituer le canevas deTtre de la création, telle que pou-
vaient la concevoir les devanciers de Yosé hen Halaphta :
Déluge 1650 ah Ad.
Dispersion des peuples 189,1 —
Migration d'Abraham 2021 —
Kxode 2451 —
Inauguration du premier Temple . . . (kislew) 2939 —
Ruine (ab) 3801 —
Début des travaux du second Temple 3431 —
Ruine du second Temple (ab) 4070 —
Il a pu exister des systèmes concurrents qui, pour Tépoque qui
suit la chute du royaume de Juda, adoptaient les chiffres impliqués
par A, R ou D : l'écart en plus était de vingt ans au maximum.
Pour la période antérieure à Nabuchodonosor il n'a pas dû y avoir
dans les écoles de dissidence sérieuse : l'accord presque complet
des chiffres donnés plus haut avec ceux du Shler Olam en est un
assez sûr indice.
L'ère de R. Yosé, qui, par le Seder Olam, s'est imposée à la Syna-
gogue, ne se distingue guère de celle qui est implicitement con-
tenue dans les textes de la Guerre, IV, et des Antiquités, X, que
par une modification dans la conception des semaines, déterminée
par la chute du second Temple.
III
Déméïrius.
Un des trop rares fragments de Démétrius le chronogra])be con-
servés par Clément d'Alexandrie veut qu'il se soit écoulé 573 ans
et 9 mois depuis la déportation des dix tribus, 338 ans et 3 mois
depuis la déportation des Hiérosolymites jusqu'au règne de Pto-
lémée IV ^
L'avènement du quatrième Lagide étant de Thoth 222-221 ^ la
prise de Jérusalem serait fixée à ab 561-o()0, la prise de Samarie en
schebat 796-795.
Mais il est évident que l'un de ces chiffres est affecté d'une er-
i. Cf. sur cette date Holleaux, dans Mélanges Nicole, p. 273 et suiv.
2. Clément d'Alexandrie, Stromal., 1, xxi, p. 403 Poit.
LKS 70 SKMAI.NI-S DK DAMKL DANS LA CllRONOLOGIK .lUlVK IHli
reiir de c«}nt ans : car Démétrius n'a pu connpter que i^i') ans et
i) mois ', non '^Ali ans et 6 mois, entre la chute (VTsrarl et celle de
Juda.
Pour ramener entre les deux nombres l'intervalle hislori(nie, il
faut ou réduire 578 à 473, ou élever 338 à 438. Sclitirer a l'econnu -
que cette dernière opération est indiquée par les divers textes qui
s'accordent à reporter la victoire de Nabucbodonosor au milieu
du VH^ siècle, alors qu'aucune tradition antérieure à Clément d'A-
lexandrie n'abaisse l'événement au-dessous de sa date bistorique.
Nous pouvons faire un pas de plus. Nous avons montré plus
liant que le livre X des Antiquités porte la trace d'une tbéorie
qui donne pour la cbute de Jérusalem une date ])lns baute que
celles que Scbiirer a déterminées : le système 1) nous a conduits
jusqu'à l'année (U)l-()()0. C'est celle-là même, la 439 : avant 4-22, que
fournit le Itt^ xû'.axoT-.a TC'.axovxa oxt(o de DémétHus, rectifié en TSTca-
AÔfjrjL comme l'exige le voisinage de 'étt, Trsvxaxôa'.a iSooa/j/'.ovTa xsîa.
Démétrius est donc sous la dépendance de la cbronologie issue
du livre de Daniel. Il ne peut, par conséquent, comme Scbilrer,
après d'autres, l'a conclu de la manière dont est introduit le nom
du quatrième Ptolémée, avoir écrit sous ce Lagide.
Les cbronograpbes n'ayant dû songer à tirer à eux la prophétie
des semaines qu'à une époque déjà quelque peu éloignée des
temps maccbabéens et quand Daniel était déjà devenu, en quelque
sorte, canonique, il n'est que prudent de reléguer Démétrius
jusque vers la fin du ii« siècle -^ La date ???mima est donnée par
l'insertion des extraits de son \Uol twv h zr^ louBa^a fiarrtXscov dans
la compilation du Polybistor (-40). Le calcul de la date biblique
par rapport à Ptolémée IV prouve seulement que le rédacteur de
1. Di-niétrius assiiiiic l'exil des <li.v tribus à l'an IV (l'Ezf'cliias, citiifuiincnient au lap-
prochemont de H Rois, xvi, 2; xvir, 1 et (i. Il entre ainsi en conflit avec les asser-
tions catégMri(iues de II Rois, xviii, 9-10, mais on ne peut le rendre responsable des
contrarlictions du texte l)il)Ii(pie. Il va sans dire (jue les WV.'y ans et 6 mois ne sup-
posent aucune tradition, étrangèie à la Bible, sur le mois de l'exil samaiitain : ils
sont obtenus par l'addition des 25 dernières années de règne dEzécbias et des 110 ans
6 mois de ses successeurs, y compris Joaliaz et Jeboiakin.
2. Scbiirer, Gesch'iclite, III, p. 350.
3. Nous relevons ici un détail qui n'est )»as lait pour accidître notre confian'^e en
ranti(iuité relative de Démétrius. Il pose comme mois de l'avènemiMit de Ptolé-
mée IV Thoth, c'est-à-dire le premier de Tannée égyptienne, au([uel la convention
courante chez les cbronographes repoitait le commencement de l'année de règne. Le
renseignement doit donc être empi'unté. non à des annales exactes, mais à .un docu-
ment rlu genre du Canon des Règnes jious ignorons, il est vrai, le début réel de la
rtjyauté de Ptolémée IV; mais ce serait grand basaid s'il avait coïncidé exactement
avec le début fie l'année).
1S6 REVUK DES ÉTUDES .lUIVES
cette chronologie a voulu faire passer son écrit pour l'œuvre (\\m
passé déjà assez lointain, de même que le nom de Démétrius per-
met de soupçonner ffuil a eu le dessein d'en imputer la paternité
à un non-Juif '.
Démétrius ayant incontestablement utilisé la version des Sep-
tante, Sclitirer a invoqué sa contemporanéité avec Ptolémée IV
contre la thèse de Willrich qui abaisse jusqu'au milieu du ii« siècle
la date de la traduction grecque de la Bible ; on voit ce qui reste
do l'argument.
IV
YOSÉ HEN HaLAPHTA,
Les 490 années. — C'est à Yosé ben Halaphta que le ïalmud - et
le Sèder Olam ^ font honneur de celle, de toutes les formes de la
théorie chronologique des semaines, qui a eu le succès le plus du-
rable. Son système, qui retrouve dans les 490 années Tintervalle
compris entre la prédiction de Jérémie en Fan IV de Joiaqim et la
destruction du second Temple, a été adopté par la Synagogue et
forme un des éléments essentiels de l'ère de la création du monde
qu'elle a conservée jusqu'à nos jours.
La part d'invention de Yosé, à vrai dire, n'est pas aussi grande
qu'on a pu le penser. L'idée de demander au ciiap. ix de Daniel la
réponse à l'énigme chronologique posée par la lacune des annales
juives était vieille, au moment où il a écrit (première partie du
ii« siècle), d'au moins deux cents ans. D'autre part, ce n'est pas
Yosé qui a le premier identifié la période terminale des semaines
avec la guerre contre les Romains et l'avènement de l'an 70, car
cette interprétation est née au lendemain de la catastrophe, et déjà
Josèphe la formule timidement ''. On pouvait, il est vrai, recon-
naître dans l'arrivée de Titus et de son ai'mée l'accomplissement
du N^n "i^:; Dr rr^nc^ ujnpm n-'rm; dans la mort du grand-prêtre
Ananos celui du rx^'zi2 niD^; dans l'arrêt du sacrifice journalier ce-
1. Joscphe [Contre Apion, I, xxiii) croit Démrtrius identique à Démétrius de Plia-
lèrc. Josèphe a-t-il fait confusion, ou le climndgraplie se serait-il abrité derrière le
nom du lettré anqucl la lettre d'Ai'isIée «levait attril)uer un si vif intérêt pour l'his-
toire juive?
2. AhodaZara, 9r/.
3. Sèder Olam^ ch. xxvii-xxx.
4. Cf. Fraindl, Die Exer/ese der lebzif/ Worheji Daniels, pp. 19 et sniv.
LES 70 SEMAINES DE DANli;!, DANS LA CM MO.NOLoi.II': .ll'IVE 187
lui (lu ir;n:^T n3T n-«au5'« sans ronrhiro immédiatement à un re-
luaiiiemeut de la chi'onologit' adoptée pour IMiistoii'e des derniers
siècles ; mais tout porte à ci'oire que le pas fut IVanclii avant Yosé.
Il reste en pi'opre au docleiu' tannaïle d'avoir substitué à la li-
mite initiale jusqu'alors admise un trnumus a quo nouveau, et
d'avoir combiné liabilement, i)our les faire tenir dans le cadre
étroit des 490 années, les éléments quim|)Osaientau cbrono^rapbe
la Bible et les connaissances bistoriques des contemporains.
Sur le premier point, il assigna comme terme initial aux se-
maines l'an IV de Joiaqim, et non plus la pi'ise de .férusalem pai' Na-
bucliodonosor ou la déportation des derniers Judéens. La raison de
cette modification est évidemment le désir d'obtenir un accomplis-
sement aussi littéral que possible des paroles de la prophétie défi-
nissant le terminus a qiio : ûb;DT-i'^ m:3bn n-'iarsb nm t^ir?: 172. Elle a
pour conséquence d'englober dans les soixante-dix années de l'exil
le reste du règne de Joiaqim et le règne de ses successeurs ; il y a
eu 52 années d'exil véritable, précédées de 18 ' ans pendant les-
quels le Temple et la ville ont poursuivi une existence condamnée.
Yosé a divisé comme suit les 490 années :
Exil 70 ans.
Domination des Perses 34
Domination des Grecs en Elam (> -
Domination universelle des Grecs. 174
Hasmonéens i03
Hérodiens 108
L'addition des trois derniers chilTres donne 380 : le début de
Textension de la suprématie grecque sur tout l'Orient est donc fixé
à l'an 3H. C'est là la date, à une année près, du début de l'ère des
Séleucides : une théorie historique populaire faisait donc commen-
cer avec l'institution de cette ère la domination des Grecs sur la
Palestine. Mais la chute de Jérusalem est de l'an 381 du minian
scJietaral. Pourquoi l'époque des Grecs est-elle retardée d'un an?
Loeb a répondu-^ que la réduction de 381 '• à 380 a été déterminée
1. 19 (ot, d'iiutre part, ."il] eussent été jikis corrocts; carA'osc fait rcntror dans l'exil
la 4* année de Joia(|ini, comme l'indifine le nombre 410 donné pai- le Sèder Olatn
pour la durée du royaume de Juda (depuis l'an V de Salomou , nonihri' (pii dérive
sans doute du chronouraplie tannaïte.
2. Aboda Zara, 10 a. On doit à Riilil davoir fait ressortit- limportanee de cette
donnée, Ber Ursprung dev judischen Wellara, dans Deutsche Zeifscfir. /'. Ge^
schichfswiss., Neu(! F., t. H, p. 102.
3. Isidore Loeb, Revue, tome XIX. p. 203.
4. Loel) dit par eri-eui- ;{S2;
IcSS REVUE DES ETUDES JUIVES
parle goût de la chronologie juive pour les cliiffres ronds. L'expli-
cation est insulfisante : en effet, loin de faire ap])araître le nombre
rond 380, en additionnant les trois derniers termes, le Shier Olam
et R. Yosé, avant lui, groupent ensemble les (> années de la domi-
nalion des Grecs en Elam et les 174 de leur suprématie en Pales-
tine de manière à obtenir un chiffre 180, qui, ajouté à ceux qui cor-
respondent aux péiiodes hasmonéenne et hérodienne, donne tout
autre chose qu^un chiffre rond.
En réalité, la j)etite tricherie qui a ramené de 312 à 311 le com-
mencement de la période grecque était imposée par les chiffres
antérieurs, imposés par la Bihle et intangibles.
La Bible dictait, pour l'époque antérieure aux Grecs, et immé-
diatement consécutive aux 70 ans de l'exil, les durées suivantes :
3 ans pour Gyrus, Tan 1 étant identique à la dernière
(70® année) de l'exil ;
3:2 ans pour Artaxerxès ;
() ans pour Darius.
On ne peut guère hésiter à reconnaître dans les trente-quatre ans
des Perses les 2 années de Gyrus ajoutés aux 32 d'Artaxerxès; et
dans les six ans de Yavan en Elam les 6 années de Darius. G'est
assurément une idée singulière que celle qui a fait de Darius un roi
des Grecs de Susiane : elle est sans doute sortie de la vague notion
que la conquête de l'empire perse par les Grecs était antérieure à
Père des Séleucides.
Les 110 années indiquées par la Bible pour la durée de l'exil et
des règnes de Gyrus, Artaxerxès et Darius, ajoutées aux 381 que
comptait l'ère des Séleucides en 69-70, donnaient un total de 41H.
Le lit de Procuste des soixante-dix semaines exigeait le sacrifice
d'une unité : ce fut naturellement la période profane qui en fit les
frais.
La répartition des 380 années en trois périodes de 174, 103 et 103
années n'est pas exactement conforme à l'histoire, et présente des
difficultés que les explications jusqu'ici proposées n'ont pas levées.
Le chiffre 174 pour l'époque de la domination grecque en Pales-
tine est trop fort II conduirait en 138-137 pour la date initiale de la
dynastie hasmonéenne, et, si bas que l'on place le terme officiel
de la souveraineté séleucide en Palestine, il est de plusieurs
années antérieur.
Le chiffre 103 pour les Hérodiens est, en revanche, trop faible. En
plaçant l'an I d'Hérode en 37-36 (l'année précédente étant comptée
tout entière au dernier Hasmonéen), on obtient pour la dynastie
LKS 70 SKiMAlNKS DE liANlKL DANS LA CIIUONOLOGIL: JUIVK 18U
tout entière, jusqu'en l'an 09-70, un (olal de 100 ans. Lecliiirre réel
a donc été réduit.
Kn considérant l'identité des cliinres atïectés aux Hasnionéens et
aux Hérodiens, on se coinainc sans peine que l'un des ciiinVes
historiques a été,, par amour de la symétrie, remanié de manière
à devenir exactement conrorme à l'autre. Nous avons de fortes
raisons de croire que c'est sur le patron des liYA années hasmo-
néennes ({u'ont été ajustées les 10;j années liérodiennes.
La dynastie fondée par Simon Macchabée s'étant éteinte en 3S-37,
la première des 103 années correspond à 140-1 3iK C'est, en effet,
là l'an I du pouvoir lé<,ntime de Simon, car c'est le 18 éloul de l'an
17^ des Séleucides, le dernier mois de Tan 141-140, que fut voté par
le peuple, les prêtres, les chefs du peuple et les anciens du pays,
le décret qui lui conférait, à tilre héréditaire, les fonctions de grand-
prètre, stratège et prince ^ Il importe peu que, d'après une infor-
mation par ailleurs très suspecte du premier livre des Macchabées-,
le peuple d'Israël ait commencé dès 170 Sél. (148-142) à employer
dans les contrats la formule « kizl IItfj.tov&ç àp/'.£pétoç [Lz^filou xal
(7TGaTY,yoO xai vjyouaévo'j 'lo'joaûov » : le pouvoir de fait u'cst dcvcuu
pouvoir légal que quand la nation l'a sanctionné, et la tradition
orthodoxe devait d'autant plus incliner à compler à la domination
séleucide les années antérieures à l'acte d'éloul 141-140 que c'est
seulement en 142-141 qu'avait pris On l'occupation par les Grecs
de la citadelle de Jérusalem -^
L'indication relative aux 103 années des Hasmonéens étant, à la
différence de celle qui précède et de celle qui suit, en accord avec
une conception historiciue plausible, il est permis de la tenir pour
l'élément consistant sur lequel les autres se sont modelés; les
1. I Macc, XIV, il- 42.
2. Ih,, XIII. 42.
3. /6., XIII, 51. La théorie do Merzbachcr (Zei/schr. /". Nai/iisi/ia/ik, V, p. 2!)2 et
suiv.) et de Madden, Coins of the Jews, pp. 65-67, reçoit, si nous ne nous tronjpons,
une. force nouvelle de la lixation à 140 du point de départ des 103 années liasnjo-
néennes. Miii'zbacher et Madden, après lui, soutiennent que 1' « ère de Simon » i)art
du décret d'éloul et que Simon n'a eu comme années officielles de règne que l'inter-
valic entre le IS éloul 140 et scliebat 135: c'est à ces cinq années que correspondent
les années numérotées I à V des sicles d'Israël. Les objections diriiiées contre cette liy-
[lothése par Scliiirer (Geschichte. I, p. 2ti) ne sont liuère convaincantes. Schùrer croit
ruiner l'argument tiré par Merzbachi'r de I Macc, xiii, 38-40, en faisant remaniuer que
l'ambassade de Simon à Kome n'était pas de retour en éloul lil-liO et n'est revenue
qu'en 139-138 : mais l'édit invoque simi>lement l'impression favorable aux Juifs que
fit en Syrie l'accueil honorable fait aux envoyés de Simon : (|ue cette récepiiim ait ou
non influé sur les décisions de Déniétrius, il faut, i)0ur ex]>Iiquer la i)hrase. supposer
fjue la concession par Demétrins de la libeité et de l'exemption est i»itsterieure à l'ar-
rivée en Italie des ambassadi-urs |tartis en lil-liO.
190 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
106 aimées hérodiennes ont perdu trois unités pour prendre le
niveau de la période précédente, par une application de celte loi de
parallélisme qui a inspiré aux clironographes des premiers siècles
tant de combinaisons puériles' ; les trois années devenues dispo-
nibles n'ont pu être attribuées qu'à la période séleucide, qui, après
avoir rétrogradé de 172 ans à 171 en vertu de l'annulation de Tannée
initiale, s'est trouvée fixée définitivement à 174.
Le système chronologigiie de R. Yosé. — Danslère de la création
du monde basée sur la théorie des semaines dont nous venons
d'analyser la forme, l'an II de Titus est la 3830°. C'est dire que
Tan IV de Joiaqim, point terminal des phases antérieures, doit être
la 3340«.
Avec la computation du Sèder Olam, nous n'arrivons qu'à 3338,
l'Exode, qui est de 2448, étant séparé par 480 années de la fondation
du Temple, et celle-ci par 410 années de la prédiction de Jérémie.
Pour retrouver le calcul d'oii est sortie l'ère de la création, il va de
soi que nous devons chercher un système où la somme globale ne
soit pas difïérente du total des facteurs composants ; la computation
primitive de R. Yosé ne devait pas être affectée de l'erreur dont
témoigne l'écart entre 3830 et 3338 + 490.
Ps'ous avons vu que Josèphe, quand il reproduit des chilTres con-
formes aune stricte interprétation de la Bible, place l'Exode en 2451.
L'intervalle entre la sortie d'Egypte et le point de départ de la pré-
diction des semaines étant de 890 ans, nous arrivons ainsi pour
l'an IV de Joiqim, au chiffre 3341, supérieur d'une unité seulement
à celui qu'exige le total 3830. On peut proposer diverses explica-
tions à cette différence d'un an : nous supposons que R. Yosé
aura considéré l'an 24ol à la fois comme le dernier des 430 de la
captivité d'Egypte et le premier de la série de 480 que clôture le
début des travaux de Salomon. L'an IV de Salomon tombe ainsi
en 2930, la fin de la période royale (non compris les 18 années in-
corporées à l'exil) en 3340.
Le Sèder Olam ajoute 480 + 410 à 2448 : la discordance entre ce
dernier cbiffre et le traditionnel 2451 provient de la fixation à 425
ans (au heu de 430) de l'intervalle entre Abraham et l'Exode, d'où
une différence en moins de cinq ans qui n'est rachetée qu'en partie
par l'élévation à 367 (pour 365) du nombre des années entre le Dé-
luge et la migration d'Abraham.
Isidore Lévy.
1. Cf. Wailz, Chronol. Spdne.
L'ESPillT
DU CHRISTIANISME ET DU JUDAÏSME
A PROPOS DE OUELOUES PUBLICATIONS IIÉCEXÏES
Je lie sais plus qui — mais à coup sur c'était un Français — écri-
vait, il y a quelque temps : Où donc est le pays qui se passionne
encore pour les débats théologiques? Ce pays existe, et il est à nos
poi'tes : c'est l'Allemagne. On se rappelle avec quelle émotion
furent accueillies les conférences retentissantes où Tassyriologue
F. Delitzscli se faisait fort de démontrer que les Hébreux devaient
la plus grande partie de leurs croyances et de leurs institutions à
la civilisation assyro-babylonienne '. Ce fut surtout un succès de
scandale; l'empereur-théologien « se mobilisa » en personne, et
bientôt ce problème d'histoire comparée dégénéra en une querelle
sur rhistoricité de la révélation et la divinité du christianisme
Querelle d'Allemands, querelle de théologiens. Les théologiens, en
Allemagne, ce sont les savants qui font du christianisme le centre
ou Faboutissement de leurs études, et qui ont pour pensée de der-
rière la tète, ou pour intention avouée, la conclusion dernière de
Renan : Finito librOy sit laus et gloria Chrlsto '-. Pour eux, il fallait
avant tout maintenir, contre Delitzsch, Toriginalité et la supériorité
de la religion israélite, mère de l'Évangile Mais quand Jésus pa-
raît et que de Farbre du judaïsme se détache le rameau chrétien,
tout leur ell'ort tend à démontrer que le tronc s'était desséché au
point d'être infécond, qu'entre les mains des « Pliarisiens » et des
1. a l{enie,\\.\ (iyU2i, pi». U'i-lU.
■2. llenau. Ilisloire du peuple d'Israël, V, cliap. xviii. Wellliauscn courunne égale-
ment son Histoire {Israelilische und judisc/ie Geachichle, o" éd., 19U4) par un clia-
pitro sur Jésus et l'Évangile.
102 HEVIE DES ÉTUDES JUIVES
« scribes », la religion \ivaiiLe de la Bible s'élail. alropbiée en un
l«'galisme étroit et écrasant. Quand on a nommé Wellbausen,
Scbtirer, Harnack, Holtzniann, Pi'Ieiderer, on a cité les bisloriens
les plus autorisés des origines du cljrislianisme, et Ton a énuméré
en môme temps ceux qui, dans leur science « cause-fmalière », ont
fait, avec plus ou moius de partialité et de sévérité, le procès du ju-
daïsme de répoque évangélique. Contre ces juges et ces accusa-
teurs s'est levée toute une pléiade de savants juifs qui déploient
beaucoup de science et d'babileté à reviser, pièces en mains, ces
sentences malveillantes et injustes.
C'est une des pbases de ce débat que nous avons l'intention de
résumer, en témoin impartial, sinon désintéressé, en spectateur
plus soucieux de marquer les coups que d'en distribuer.
L Essence du chrlslianisnie de Harnack.
Donc, l'apologétique renaît. Un de ses plus illustres parrains est
M. Ad. Harnack, le savant professeur d'bistoire ecclésiastique à
l'Université de Berlin, dont les travaux sur l'Histoire des dogmes,
sur la Mission et l'expansion du Cbristianisme sont universelle-
ment admirés, et dont on recommande les cours à tous les étu-
diants désireux de se soumettre aune étroite discipline scientifique.
Les recbercbes les plus minutieuses de l'érudition la plus aride
n'ont pas étouffé cbez lui le métaphysicien et le croyant, et, sous
les apparences d'un aperçu historique, c'est bien un manifeste
théologique qu'il a lancé en publiant les conférences qu'il a faites
en 1899-1900 aux élèves de loutes les Facnltés de Berlin'. L'im-
pression fut considérable, et l'émotion soulevée par ce petit vo-
lume, qui a dépassé mainlenant le oO^ mille, s'est d'autant moins
ralentie que Harnack a maintenu et soutenu ses idées dans d'autres
écrits.
L'autorité personnelle du théologien et la considération dont il
1. Dds W'esen des Chrislenlums, seclizclin Vorlcsiiugen vor Stiidieienden aller Fa-
cultaten im Wintrrscinester lSi)î)-190() an der Universitât Berlin gelialten von Adolf
Harnack. Leii)zii:, J.-H. Hinriclis, 1900; 189 pp. irr. in-S°. — Une tradiiclion française
a paru sous le Uire de V Essence du Christianis/ne (Fischhaclier, 1902, 320 pp. in-8°).
C'est à cette traduction que nous nous référons en général pour plus de commodité, en
la rorriireant au besoin d'après l'original.
L KSl'lUT DU (illMISTIAiMSiMK KT DU JUDAlSiMK 11)3
jouil lioiilpas peu conlrihuc au i-otenlissement de son livre, car ses
théories ii'oiiL rien d'essenliel qui n'ait déjà été dit en Alienia^nie,
ou même en France'. Conxme tous les protestants, il veut rikhiire
le christianisme à un minimum de croyances, ou, comme il dit,
rendre au christianisme sa pureté primitive, en se fondant sur l'au-
torité des Écritures, car c'est le sort de toutes les réformes reli-
gieuses de se réclamer du Livre, et les sectes nouvelles sont
d'abord des écoles d'exégèse. Déjà Luther a pi'étendu revenir à
rÉvangile, mais n'étant même pas à la hauteur de la science de son
tem[)s, il n'a pas su séparer le noyau de Técorce (p. 1^05). Harnack
est nn savant, et c'est a la lumière « de la science historique
et de l'expérience acquise par l'histoire vécue » (p. 7) ([u'il va dé-
gager l'essenliel de la pi'édication de Jésus, car l'Évangile contient,
sous des formes historiques changeantes, quelque chose dont la
valeur subsiste à travers tous les siècles. Ces notions éternelles et
vraiment sans époque sontau nombre de trois, dont chacune d'ail-
leurs est si complète qu'elle renferme les deux autres. Chacune des
trois est tout. Tune est l'autre et les trois ne font qu'un.
La première a pour objet le royaume de Dieu et son avènement.
Repoussant les espérances politiques et terrestres de ses compa-
triotes, c'est Jésus déjà qui a vu, mais lui le premier, dans le
royaume céleste un état intérieur et actuel, non pas une révélation
extérieure et eschatologique de Dieu, mais une force qui agit pré-
sentement en nous^. Profondément pénétré de l'opposition entre le
royaume de Dieu et celui du monde, il se figurait que celui-ci sei'ait
anéanti après une lutte dramatique. Pour d'aucuns, ce drame final
est l'essentiel, tandis que les autres éléments ne seraient que des
variantes, i)eut-ètre même des interpolations. Cela n'est pas; Jésus
a partagé et conservé la croyance des deux royaumes, mais ce qui
lui appartient en propre, c'est l'idée que le royaume de Dieu se
trouve déjà en nous (pp. 57-09).
On pénètre encore plus avant dans sa prédication si l'on exa-
mine sa conception de la paternité de Dieu. Dieu est le Père,
et, du fait de ce rapport, l'âme est ennoblie au point qu'elle peut
s'unir et s'unit à lui. C'est l'idée exprimée par le Pater, qui res-
pire la foi intérieure, pleine de quiétude, de l'homme qui se sent
garanti ])ar Dieu, qui sait que la Providence a une sollicitude in-
1. V. surtout A. Saltatier, Esquisse d'une philosophie de la reliyiun d'après la
psi/cholof/ie et l'histoire (livre H, ch. ii : « De l'essence du cliristianisine y, et cli. m ;
« Les liraiidos formes historiques du christianisme »).
'2. Cette conception du Royaume i»urenicnt moral et intérieur a lait ïortune dans la
tlicoloirie protestante depuis quelle aété hrillamment dévclopiiée par Albert Kitsclil.
T. Ll, N° 102, 13
194 Ui'VUE L)I-6 ETUDES JUIVES
finie et que son àme à lui est ce qu'il y a de plus élevé (pp. 69-77).
La troisième sentence dans laquelle TÉvangile est compris est
celle delà justice supérieure et du commandement de Tamour. En
la proclamant, Jésus a séparé l'éthique du culte extérieur et des
pratiques, il a fait de Tintention la mesure toujours identique de
Faction, il a tout ramené à Tamour qui doit remplir Fàme entière ;
enfin, il allé la morale à la religion, en ridentifiant avec l'humilité.
C'est ainsi que ces trois idées se pénètrent : le royaume de Dieu
n'est (jue « le trésor que possède l'àme dans le Dieu éternel et
miséricordieux » (pp 77-85).
Ces préceptes fondamentaux sont eux-mêmes en relation avec la
prédication de FÉvangile touchant les différents aspects et les
grandes questions de la vie humaine : la question de l'ascétisme,
ou l'Évangile et le monde; la question sociale, ou l'Évangile et la
misère; celle des conventions humaines, ou l'Évangile et la loi;
celle de la civilisation, ou l'Évangile et le travail ; — la question
christologique, ou l'Évangile et le Fils de Dieu; la question delà
doctrine, ou l'Évangile et la confession '. L'Évangile ne commande
pas le renoncement, mais de combattre l'argent, les soucis terres-
tres et l'égoïsme; il ne prêche pas la misère, mais il n'est pas
socialiste; il n'interdit'pas de lutter pour le droit, mais il ne tient
pas aux conventions; il n'est pas hostile au travail, mais il a peu
dintérét pour la culture et le progrès. Jésus n'y est pas donné
comme le Fils de Dieu, mais il participe du divin autant qu'il est
possible à un homme. Enfln, il ne connaît pas de dogmes, mais
seulement la foi prouvée par les actions (pp. (S6-161).
Après avoir expliqué, avec bien des flottements et des réticences,
ce que le christianisme est, c'est-à-dire ce qu'il a été primitivement,
Harnack expose ce qu'il est devenu et suit ses principales phases
dans l'histoire, aux temps apostoliques, dans le catholicisme grec
et romain, enfin dans le protestantisme; il prouve ainsi que l'Évan-
gile, môme lié aux spéculations métaphysiques ou aux dogmes,
a continué à vivre, surnageant toujours ou plutôt restant toujours
au fond (pp. 162-317).
1. Enloiidcz : la confession de foi, le avmhole ou dos-me.
L'Kspurr 1)1' <:iinisTiAMSMK kt du judaismi: loii
ÏI
Réi'auties et contre-parties.
Telle est, d'après Harnack, l'essence et, si Ton peut dire, la quin-
tessence du christianisme. De semblables idées, lancées par un
homme comme lui, n'ont pas manqué de susciter les commentaires
et les critiques, et ont donné naissance, en quelques années, à une
abondante littérature pour ou contre. Mais nous ne nous aventu-
rerons pas sur le terrain proprement théologique et chrétien, et
môme en nous confinant sur le domaine historique, nous ne retien-
drons que les critiques de V Essence du Christianisme qui inté-
ressent le judaïsme et la science juive '.
Une des premières par la date et la valeur est celle que M. Léo
Back en a présentée dans la Monatsschrift^. Par une argumenta-
tion serrée, appuyée d'exemples topiques, il montre que Harnack,
tout en ne prétendant faire que de Thistoire, s'est comporté en
dogmatique et en apologiste, presque en sermonnaire.il a prêté ses
idées à Jésus, tandis qu'il affaiblissait la prédication évangélique
en la dépouillant de son caractère universel (?). Il n'a pas fait
davantage œuvre d'historien en condamnant le judaïsme des envi-
rons de l'ère chrétienne sans faire état des lumières que la science
aprojetées sur sa vie intérieure et sur ses idées; il a méconnu le
double caractère, halachique et aggadique, de sa littérature, sans
quoi il y aurait retrouvé les idées qui lui sont chères. Aussi bien
le triomphe du christianisme est-il dû surtout aux circonstances
favorables qu'il a rencontrées.
A peu près en même t€mps que M. Biick, M. F. Perles écrivait
1. Il convient tlo faire une exception pour le livre juste, ferme et un peu lourd de
l'abl)é Loisy, L'Èvangite et l'Écjlise (Paris, Picard, 2» éd., 1903), où l'auteur, suivant
le plan d(! Harnack, s'efforce de démontrer que le théologien protestant a mal interprété
l'Évangile et que celui-ci a vraiment été réalisé par l'Eglise. Cette apologie scientifi((ue
et évolutionniste du catholicisme a suscité, de la part du clergé, des critiques et des
censures aux(iuelles l'abbé Loisy a répondu en retirant son ouvrage, ]»uis en le dé-
fendant dans Autour d'un petit livre (Paris, 1903). — L'Essence du Christia-
nisme a été encore analysé et critiqué par le P. Lagrange, dans sa Revue /)ihlique, t. X
(1901), pp. 110-1-23 (cf. aussi La méthode historique [Paris, LecoflVe, 1904], pp. 27
et suiv.).
2. Léo Bâck, Harnuck's Vorlesu7igen liber d. W. d. Chr., dans Monatsschrift,
XLV (1901), pp. 97-120. 11 a paru aussi un tirage à part (Breslau, W. Koebner, 1901,
24 pp. in-8°).
196 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
une étude qui, après avoir attendu en vain riiospitalité d un jour-
nal de Berlin, passa la mer et fut accueillie ])div\i\ Je ivls h Quarterly
Revieiv, qui en publiait une traduction \ en môme temps que l'ori-
ginal paraissait en Allemagne-. M. Perles se félicite que Harnack
ait constitué un corps de doctrines tout voisin de la religion juive, et
doù sont éliminés précisément les éléments que le judaïsme ne
saurait accepter. Il n'en est que plus singulier, et que plus regret-
table, qu'il ait eu la vue troublée en parlant des Juifs de Fère
chrétienne, et qu'il ait totalement fermé les yeux sur leur histoire
au cours des dix-huit siècles postérieurs. — M. Perles côtoie parfois
les questions; il pique son adversaire plutôt qu'il ne le blesse;
mais ses remarques sont toujours présentées sous une forme agré-
able. Autant la critique de M. Bâck est haute et sereine, autant la
sienne est vive et légère.
La même revue anglaise a publié un autre travail sur ce
sujet. C'est une conférence faite par M. A. Wolf, à Cambridge,
en 1903^. L'auteur examine d'abord la méthode de Harnack, sub-
jective et homilétique plutôt que vraiment scientifique. Il reproche
à ce savant d'établir une solution de continuité entre l'Ancien et
le Nouveau Testament et d'humilier le judaïsme pour l'opposer
d'autant à la religion qui est issue de lui. Il montre que les accusa-
tions qu'il dirige contre lui sont entachées de rhétorique et de
sophistique. Enfin, il se demande, comparant le livre de Harnack
à un ouvrage analogue de M. C.-G. Monteiiore, quel enseignement
le judaïsme moderne, et particulièrement celui d'Angleterre, peut
tirer de F Essence du Christianisme. Ce travail est un « essay », qui
ne vise pas à l'érudition ; mais l'auteur voit bien les choses et par
leur côté essentiel ; ses critiques sont justes et portent loin parfois.
Bien plus étendue est l'étude que M. Eschelbacher a consacrée au
livre de Harnack dans les colonnes de la Monatsschrift\ et qu'il
vient de publier, après l'avoir augmentée d'un dernier chapitre, sous
ce titre : Le Judaïsme et F Essence du Christianisme-'. Elle a son
1. Félix Perles, What Jews maij leani front Harnack, d^n'i. Jeiv. Quart. Rev., XIV
(1902), pp. 517-543.
2. Id., Was lehrl wis Harnack? Franct'ort-s.-M., Kauffmaiiu, 1902, 35 pp. iii-8°. —
Cf. Revue, XLV (1902), p. 149.
3. A. Wolf, Professor Hurnack's « W/t«7 w Chrislianllij », Jew. Quarts Rev.,
X\l (1904), pp. 668-689.
4. Joseph Eschelbacher, Die Vorlesunf/en Ad. Harnack's ûber das W. d. Chr.,
dans Monatsschrift , XLVI (1902), pp. 119-141, 229-239, 407-427; XLVII (1903),
pp. 53-68, 136-149, 249-263, 434-446, 514-534.
5. Id. Das Judentuni und das Wesen des Christentums, vergleichende Studien,
Berlin, Poppelauer, 1905 ; 172 pp. gr. in-8°. ■— Dans ce volume, le début du cliap. vi
a été allongé et un cliap. viii et dernier a été ajouté.
I/ESPRIT DU CIIRISÏIANISMK.ET DU JUDAISMU 197
origine dans une série de conférences que Tauteur avait faites dans
une « société d'étudiants juifs », mais la malière s'e'st tellement
grossie sous sa main qu'elle a formé un assez fort volume, divisé en
8 chapiti'es. Les deux premiers, qui constituent une introduction
critique, étudient les rapports du judaïsme et du christianisme en
général (pp. 1-20), et plus particulièrement leurs relations histo-
riques (pp. 20-33) ; Tauteur y expose les progrès de la science his-
torique touchant les origines du christianisme, l'état présent de la
question et la position adoi)tée par Harnack ; il montre que les his-
toriens chrétiens méconnaissent pour la plupart la filiation étroite
des deux religions, parce qu'ils ignorent la littérature talmudique
et tout le développement postérieur du judaïsme. Les chapitres
suivants examinent, l'une après l'autre, les trois idées qui sont,
d'après Harnack, comme les pôles de la prédication de Jésus : la
doctrine du royaume de Dieu, envisagée au double point de vue de
son origine juive et du développement qu'elle a reçu dans le
christianisme (pp. 33-53), la doctrine de Dieu le Père et de la valeur
infinie de l'âme humaine (pp. 53-68), la justice supérieure et le
commandement de l'amour (pp. 68-95). Les chapitres vi et vu
suivent l'histoire du christianisme primitif, les progrès de la
nouvelle religion grâce aux disciples de Jésus (pp. 95-105), grâce
surtout aux colonies juives qui en furent le meilleur « terrain de
culture » par leur activité littéraire et leur propagande religieuse
(pp. 105-128). Dans le chapitre viii, enfin, nous voyons des com-
munautés purement chrétiennes se constituer, le christianisme
se détacher peu à peu de la religion mère, et une nouvelle dogma-
tique s'élahorer avec Paul et son école. I^e christianisme grec
et le catholicisme romain accentuent encore ce mouvement de
séparation; puis la courbe évolutive redescend, et, avec la
Réforme, s'esquisse un retour vers le judéo-christianisme. On voit
que M. Eschelbacher suit à peu près Harnack pas à pas, rectifiant
ses assertions ou les mettant en regard des sources juives. Sa
critique, un peu menue, est toujours diligente, et il met à son ser-
vice une érudition de bon aloi et tout à fait au courant; outre
Renan et Havet, dont un Français retrouve toujours avec plaisir
les citations, il utilise, entre autres, la dernière édition de l'ou-
vrage classique de Hausrath , l'Histoire de l'époque du Nouveau
Testament (Neutestamentlichc Zeitgeschichte) , et, ce qui ne
manque pas de piquant, les travaux de Harnack lui-môme. Il ne
s'est'pas contenté de présenter quelques observations ou de for-
muler quekjues objections; il a repris toute la question du point de
vue juif, et nous a ainsi donné, fidèle au sous-titre de son livre,
198 Hl'VUIi DES ÉTUDES JUIVES
autant qu'un commentaire critique de V Essence du Christianisme,
une suite dV'tudes dliis Loire comparée ^
A ces critiques directes de 1 ouvrage de Harnack il convient
de joindre les travaux qu'il a inspirés ou dont.il a fourni l'occa-
sion, et qui sont autant de répliques indirectes. Ecartant ceux
qui présentent un caractère populaire et édifiant-, nous n'en
retiendrons que deux, qui sont aussi difTérents de tendances
qu'inégaux de mérite, et qui s'accordent pourtant — ce qui est
d'autant plus remarquable — sur un ou deux points essentiels.
Quand la valeur ou le succès d'un livre fixe l'attention et solli-
cite la réflexion dun lecteur, il peut arriver de deux choses l'une.
Si le lecteur est réfléchi et méthodique, il prend une conscience
plus nette de ses propres idées, et, élevant autel contre autel, il le
fait avec netteté à la fois et sérénité. Au contraire, si c'est un
esprit brouillon, où les idées ne brillent qu'au milieu d'une épaisse
fumée, vite il écrit un livre confus, où il jette le chaos de toutes
ses pensées, et finit, tout essoufflé, sans donner la solution qu'il
promettait.
Le second cas est assez bien illustré pai' M. J. Fromer, qui vient
de publier une étude sur VEssence du Judaïsme '\ au point que
1. C'est, au contraire, quel(iues i)oints seulement que M. Giidemann examine dans une
série d'articles sur le judaïsme à l'époque du Nouveau-Testament tel qu'il est dépeint
par les savants chrétiens [Das Judenlum 'un neuleslamenLliclien Zeitalter in chrisl-
licher Darslellung, dans Monatsschrif/, XLVII [1903], pp. 38-53, 120-136, 231-249
(tirage à part, Bi'eslau, 1903, 49 pp. in-8"). Son étude, d'une « écriture » un peu ser-
rée, et où l'on voudrait plus d'air et de lumière, est jdeine de remarques et de
citations intéressantes, dont nous avons fait notre profit ; mais elle vise plus particu-
lièrement W. Bousset, dont l'ouvrage sur la religion du Judaïsme à l'époque du N. T.
{Die Religion des Jiidentums im n. l. Zeitalter, Berlin, 1903) a déjà été critiqué par
M. Perles (cf. Revue, XLVI [1903], p. 293), et a fait l'ol)jet, de la part de M. Israël
Lévi, dans son cours de l'École des Hautes Études, d'un examen critique dont les résul-
tats seront peut-être publiés. Pour une raison analogue, ([uoitiue inverse, le livre de
M. Martin Schreiner sur les tout récents jugements dont le judaïsme a été l'objet {Die
jilngslen Urfeile ûber das Judentum, Berlin, 1902) ne nous api)artient pas ; c'est une
défense habile et érudite, mais de composition un peu lâche, du judaïsme contre les
attaques des savants antisémites. Harnack y figure en bonne compagnie ; voir surtout
pp. 14-34. — Signalons, enfin, une série d'ai'ticles substantiels sur VEssence du Ju-
daïsme dans V Univers israélite de août-décembre 1902.
2. Tel est le livre de M. Simon Mandl, Das Wesen des Judentums dargestellt in
homiletischen Essais (Francfort-s.-M., J. Kautfmann, 1904, in-S» de 100 pp.). C'est un
petit recueil de dix homélies intéressantes qui puuiront contribuer, suivant le vœu
de l'auteur, à réhabiliter le judaïsme , mais dont « l'essence du Judaïsme » est
moins le texte que le i)rctexte. Heureusement, elles sont résumées, en appendice, <lans
une série de paragraphes (|ui, tous, contiennent les mots « essence du Judaïsme », ce
qui justifie le titre de l'ouvrage, s'il n'en assure pas l'unité. — Je ne connais pas l'ou-
vrage homonyme de Jelski (Berlin, Poppelauer, 1902, 43 ])i). in-8°).
3. J. Fromer (Elias Jakob), Das Wesen des Judentums, chez Hûpeden et Merzyn,
I/ESPRIT \)V CIIHISTJANIS.MK ET DU .lUDAISMK 199
rautour est aussi cui'it'ux à éludier ({U(^ l'ouvrage. Si celui-ci se
pi'ésenle de lenips en temps comme une histoire des idées de l'au-
teur, riulioduction est une véi'ilahle autobiographie, car nous
devons savoir comment « l'image du jnonde se réflécliit dans
l'espi'it » de M. Fi'omer. M. Fromei' est un enfant perdu du ghetto
polonais; élevé à la vieille mode, il d(*vint pourtant un Maskil
(intellectuel). Il se prit de {)assion poiu' la civilisation occidenlale,
mais le spectacle de rantisémilisme allemand fit (|u1l brûla bientôt
son idole. Ayant commencé ses études et obhMiu le grade de doc-
teur, il fut nommé bibliolhécaire de la connnuuaulé juive de
Berlin, poste ([u'il perdit à la suite, d'une publication qui déplut.
Aujourd'hui, il travaille à un répertoire gigantesque de toute la lit-
térature talmudique et rabbin ique ' ; il médite aussi le Socrate de
Platon (sic), Aristote, Desc'artes, Spinoza, Kant et Schopenhauer.
Si son livre ressortit à la psychologie, il intéresse aussi le publi-
ciste. M. Fromer s'est proposé de résoudre la « question juive » en
se plaçant au point de vue de la « logicjue piu'e ». Prenant pour
base la littérature biblique, talmudique et rabbinique (chap. i), il
établit que la religion juive est indépendante des cadres nationaux
et qu'elle ne peut vivre en paix avec les auti'es confessions
(chap. n). Comment le judaïsme s'est-il maintenu malgré tout, et
d'où vient la haine dont il est l'objet? Les orthodoxes affirment
que Dieu a élu son peuple et le met à l'épreuve : c'est la réponse
transcendante métaphysique ; d'autres invoquent les lenteurs e
les reculs de la civilisation : c'est la réponse transcendante natu-
relle (chap. ni). La solution de M. Fromer est immanente: elle con-
siste... à se demander quelle est l'idée centrale, on si l'on veut,
quelle est l'essence du judaïsme. Ce n'est pas autre chose que la
tendance à faii-e dominer exclusivement l'éthique sur la logique et
sur l'esthétique (chap. iv). De ce principe découlent les mesures
prises pour protéger les Juifs conti'e des circonstances hostiles
(chap. v), les prescriptions qui règlent la conduite du particulier
et son attitude vis-à-vis delà collectivité (chap. vi). Il s'est dégagé
lui-même de la collaboration des prêtres, des prophètes et des
scribes, avec le roi pour instrument (chap. vu). C'est ainsi que le
judaïsme s'est maintenu, ne consei'vant que son organisation cul-
tuelle et cérémonielle (chap. vni). Là-dessus, M. Fromer s'en prend
B<>rIin-Loipzig-Paris, 1905 ; viii -1- 183 i»}). iii-S" (dans la collection des KuUiirpro-
bleme (1er Gegeinrart de Léo Berg).
\. Le proirramme — seulement — en a i)aru dans la Zeilsclirift fur dit lest. Wis-
senschafl, t. XXV (1905). pp. 349-.3o6 (/*/«?? einer Real-Konkordanz (1er laliniidlsch-
rfibbinischen Lileralxir . L"<i>u\re est calculée pouf dix à (juinzc ans.
•200 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
à la fois au judaïsme moderne (lisez : occidental) et au sionisme
(chap. IX etx). Maintenant, la question juive est résolue (conclu-
sion). Ou il ne reste plus qu'à la résoudre. Parturuint montes...
Non pas même : c/est un avortement. — Cette exposition vigou-
reuse, mais heurtée, écrite dans une langue vive et nerveuse, qui
ne manque ni de piquant, ni surtout de mordant, est parsemée de
citations banales, de définitions pédantesques, d'assertions indé-
montrables ou indémontrées, au milieu desquelles des aperçus in-
téressants ou ingénieux sont tout étonnés de se rencontrer.
On comprend qu'avec de pareilles idées et des sentiments sem-
blables, M. Fromer professe un mépris non déguisé (il ne dissi-
mule que le nom de son adversaire ^) pour le « rabl)in moderne »
qu'est M. LeoBack.M. Back, qui avait critiqué avec tant de vigneur
et de justesse les conférences de Harnaclv, s'est posé, à son point
de vue, le môme problème que le théologien protestant. Considé-
rant que le caractère véritable du judaïsme n'est connu ni de ceux
qui lui sont étrangers, ni même de ses adeptes, il s'est demandé
quel corps de doctrine ce judaïsme, prenant conscience de lui-
même, pouvait édifier et maintenir vis -à-vis des autres confessions.
11 a livré le fruit de ses recherches et de ses réflexions dans un
ouvrage qui, par le titre comme par le contenu, fait pendant à celui
de Harnack. Son Essence du judaïsme^ a été éditée, comme aussi
le livre de M. Eschelbacher, par la jeune et active Société pour
l'avancement de la science du judaïsme (Gesellschaft zur Fôrde-
rung der Wissenschaft des Judentums) qui a pris sous son patro-
nage la MonatsscJirift. L'ouvrage de M. Bâck est digne de cet
honneur, car il est de tous points remarquable. Substantiel sans
être confus, clair sans être superficiel, il expose, dans une langue
précise et sous une forme agréable — comme M. Fromer, il a rejeté
les références à la fin, suivant un procédé qui devrait se géné-
raliser — les conceptions théologiques qui, dans leur essence et
dans leur enchaînement, constituent ce qu'on pourrait appeler
r« esprit » du judaïsme éclairé de nos jours.
Voilà donc une série d'ouvrages qu'on peut considérer comme
autant de répliques, dans les deux sens du mot, de ou à celui de
Harnack. Après eux et d'après eux, nous allons rechercher si la
doctrine évangélique, qu'on nous présente comme si originale, ne
doit rien à la Bible, si les contemporains de Jésus n'y aui'aient
pas retrouvé leur bien, et enfin quelle philosophie religieuse le
\, Je fais allusion à la note 60 (pp. 181-182).
2. Léo Bâck, Das Wesen des Judentums, Berlin, Louis Lanim, 190;j; gr. in-8> de
166 pp.
I/ESPRIT l)i; CIIUISTIANISME ET DU JUDAÏSME :20l
judaïsme de nos jours oppose à un christianisme à la lois novateur
et rétrograde. En d'autres termes, nous allons, sans perdre de vue
VEsscnco du Christlrmismr, et en la prenant au contraire pour
point de départ de nos observations, jeter un coup d'aîil sur la
« théologie » du judaïsme avant, pendant et après la naissance de
la religion de Jésus.
ÏII
Subjectivité et MvsTicrrÉ
Mais avant tout, il importe, comme l'a vu M. Wolf, de ramener
les idées de Harnack à leur portée réelle et à leur juste valeur, et,
avant de les mettre en regard des idées juives, d'en isoler le
résidu proprement scientifique.
On a vu quel était le point de départ du théologien allemand :
lin retour en arrière, comme si une religion, qui résume les idées
des hommes les plus hautes et toujours plus hautes, ne devait
pas suivre l'ascension de l'humanité vers la science et le bien'.
Revenir au christianisme ])rimitif, c'est se condamner à l'immo-
bilité, en prenant son point d'immobilité dans un temps dépassé
depuis des siècles. En fait, on ne retourne pas au passé, et Har-
nack n'a si facilement retrouvé ses idées dans l'Évangile que parce
qu'il avait commencé par les y mettre. « Il est touchant de con-
stater que chacun, selon son propre point de vue et ses propres
idées, veut se retrouver en Jésus-Christ » (p. 3). Celui qui parle
ainsi en offre un bel exemple.
Les idées de M. Harnack, professeur à l'Université de Berlin,
nous intéressent sans doute; mais qu'il les présente donc comme
siennes! D'un historien nous exigeons que sa description d'une
doctrine soit conforme à la pensée de l'auteur, et nous nous
soucions peu que la reconstruction qu'on nous en présente soit
cohérente, si elle n'est pas fidèle, la question étant justement de
savoir si on ne la fausse point en lui prêtant une harmonie qu'elle
n'a jamais eue. H y a deux points de vue, celui du savant et celui
du philosophe. On a le droit — tel M. Brunetière refaisant le posi-
1. C'est une coiicepUon sensiblement différente que i)résente M. Th. Reinarh dans sa
conférence sur le Progrès en religion, publiée dans Religions et sociétés, Paris, Alcan,
1905. Il suffit d'y renvoyer le lecteur; à lui de juger si, à force d'analyser li> religion,
M. Rt'inacli ne l'a point volatilisée.
■20-2 REVUE LIES ÉTUDES JUIVES
tivisme —de dégainer d'un système « l'âme d(^ vérité, s'il en con-
tient une, et poiii* Ten dégager, on a le droit d'en déranger la belle
ordonnance, d'en sacrifier les parties que l'on croit caduques ou
mineuses, et enfin de n'en retenir que ce qu'on y a trouvé de
conforme, non pas tant à l'intention ou à Tidée de son auteur qu'à
la vérité de tous les temps ». Mais si l'on ne veut être qu'un inter-
prète, comment faire un choix, retenant ceci et rejetant cela, au
risque de déformer la pensée dont on s'est constitué le représen-
tant et le champion? Avec toutes les prétentions d'un historien,
Harnack a toutes les intentions — et il les réalise — d'un dogma-
tique; M. Back a fort bien découvert ce mirage.
Puis, si l'historien a le droit de distinguer, d'isoler ce qui est
caractéristique dans les idées d'une époque, il ne doit pas confon-
dre ce qui était essentiel alors et ce qui est essentiel à ses yeux,
car ce qui importe à un moment peut devenir accessoire plus tard
et inversement. Il peut juger le passé, mais du point de vue et
dans l'esprit du passé, et, s'il regrette la présence d'un élément, il
ne doit point le supprimer. Harnack, au contraire, s'identifie,
dirait-on, avec Jésus, ou, dirait-on encore, s'incarne en lui; ce qui
lui parait essentiel devient l'essence de la prédication évangé-
lique. Il expose en historien ce qu'il préfère comme philosophe et
comme croyant.
Nous insisterions moins sur cette double erreur de méthode, si
elle n'était particulièrement sensible dans la position que prend
Harnack vis-à-vis du judaïsme pour l'opposer à la doctrine de
Jésus. L'ab])é Loisy, dont on ne récusera pas ici l'autorité, dit fort
bien qu'on n'a pas le droit « de prendre pour l'essence totale de la
religion ce qui la différencie d'avec une autre... Il est donc tout à
fait arbitraire de décréter que le christianisme doit être essentiel-
lement ce que l'Évangile n'a pas emprunté au judaïsme, comme
si ce que l'Évangile a retenu de la tradition juive était nécessai-
rement de valeur secoUdaire. M. Harnack trouve tout naturel de
mettre l'essence du christianisme dans la foi au Dieu Père, parce
qu'il suppose, assez gratuitement d'ailleurs, que cet élément de
l'Évangile est étranger à l'Ancien Testament. Quand même l'hy-
pothèse serait fondée, la conclusion qu'on en tire ne serait pas
légitime >> ^
Ce qui permet à Harnack d'en prendre et d'en laisser, comme on
dit familièrement, c'est le caractère composite des Évangiles : sur
la plupart des questions de religion et de morale, on peut y trouver
'1. Loisy, op. ^a2<(/., Introduction, pp. xvi-xvii.
L ESPRIT DU CIIRISTIANISMI' KT \)V JUDAISMI-: 20:{
des réponses diverses, voire coniraires. Ici encore, notre Ihi'olo-
gien se croit en droit, et en pouvoir, de distinguer l'essentiel du
phénomène et de séparer le noyau de l'écorce, car « TÉvangile,
dans l'Kvangile, est quelque chose de si singulier et qui nous parle
avec tant de force que nous ne pouvons manquer d'en distinguer
la substance » (p. 1o). Critérium bien arbitraire ! [« C'est seulement
le sentiment et la volonté qiu dictent de telles ai)préciations qui
sont des faits subjectifs » (p. 20). Voilà l'aveu, et voici un exemple.
La prédication de Jésus sur le royaume de Dieu prend tout(îs les
formes, « depuis celles qui caractérisent le judaïsme de TAncien
Testament et la manifestation visible de la puissance de Dieu
jusqu'à la notion d'un royaume de Dieu actuel et intérieur, da-
tant du message de Jésus » (p. 57). Y a-t-il lieu de faire un
choix entre ces conceptions opposées, sinon contradictoires?
Laissons parler un juge impai'tial et modéré : « Est-ce à dire, se
demande M. Puech à propos de Jésus, que, dans son esprit, cette
conception du roi/aume de Dieu, si matérielle chez d'autres, se
spiritualise, se volatilise au point d'en arriver à ne plus désigner
que le royaume des âmes saintes et pures, en qui Dieu habite déjà
sur cette terre? Non, et s'il est vrai que la charité, que la sim-
plicité et la pureté sont les conditions qui ouvrent l'accès du
royaume, s'il est vrai qu'en tant que les justes les possèdent, ils
sont en ([uelque sorte agrégés au royaume dès cette vie, l'avè-
nement de cette ère nouvelle n'est pas une réalité présente ;
c'est une grande espérance qui apparaît à l'horizon et qui ne
prendra corps que par l'eiïet de toute une révolution cosmique.
— Le texte de Luc, sur lequel semble se fonder le plus forte-
ment rinter])ré talion spiritualisée du Royaume des Cieux, quand
on n'en cite que le dernier membre de phrase en l'isolant, n'a, si
on le prend dans son ensemble, qu'un sens vraiment clair : c'est
que le royaume se réalisera à l'improvisle sans qiu' nul ait pu
en fixer la date '. » Harnack procède souvent ainsi, faisant un
choix arbitraire entre différents passages, puis les abrégeant ou
1. A. Puech, l.e Chrialianisnie pvimtlif et la f/ueslio)i. sociale, (Jans le volume cité :
lieligions et sociétés, pp. -40-46. Los doux contoi«ences de M. Puecli, à égale distance
des opinions extrêmes, exposent la solution (|ui a les chances dèlre la plus juste
sur ce problème si controversé aujoui'dhui. — Lo texte de Luc ;xvii, •20-24) est
éclairé par le rapprochement de iv Kzra. xiii, .'32 : « De même que personne ne peut
scruter et connaître ce cpii se cache dans les profondeurs de la mer, de même aucun
des mortels ne saurait voii- mon fils, ni (los ancres (|ui sont avec lui, avant répo([ue fixée,
a\aiit son jour » trad. Kautzsch, II, p. .'{97. Cf. aussi la hai-aita de Sanhédriîi,
97 a : nipyï riN'^iTT: n-^^UTD in lb"«J< nynn nonn 1''N3 ':; ; la réserve (pie fait à
ce propos Dalman [Die Wat-le Jesa, p. 117) est assez subtile.
L^Oi REVUE DES ÉTUDES JUIVES
les séparant de leur contexte, les iiitei'prélant enfin à sa guise'.
Pour que la doctrine évangélique fût une, il faudrait ({u'elle
émanât tout entière d'un liomme dont la pensée n'aurait jamais
varié. Mais que savons-nous de Jésus? Pour Harnaclc, c'est un
dogme, ou un postidat : Jésus est la grande, la puissante, la véri-
table personnalité, et quand on pousse ce « savant » dans ses der-
niers retrancliements, il dit de lui : « c'est son secret et aucune
psychologie ne peut le pénétrer » (p. 138). Or, si quelque cliose n'a
pas résisté à la critique subversive de Strauss et à l'analyse péné-
trante de l'école de Tubingue, c'est la personnalité véritable de
Jésus, ou plutôt la part qui lui revient dans la formation de la reli-
gion qui porte son nom; aujourd'hui, si les théologiens protes-
tants ne vont pas jusqu'aux dernières conséquences de leurs théo-
ries, c'est, comme le leur disait Graetz, parce qu'ils craignent la
désillusion, et « l'abîme entr'ouvert devant eux ». Et, quand on se
rappelle que, Tannée dernière, Guillaume II prêchait à son fils de
prendre pour modèle celui qu'il lui avait désigné, en une circons-
tance précédente, comme a la plus personnelle des personnalités »,
on est tenté de se dire que Harnack suit, autant que les conclusions
de la science, le mot d'ordre non pas précisément de la cour, mais
de l'empereur; sans la faveur impériale, aurait-il résisté à la
cabale que le parti orthodoxe avait formée contre lui? Belle occa-
sion de disserter sur les rapports du fatalisme césarien et du mys-
ticisme.
En effet, si nous nous demandons quel est au juste l'apport de
Harnack et son « équation personnelle », nous constatons qu'il
s'est ai)proprié les idées de l'Évangile en les recouvrant, si l'on
peut s'exprimer ainsi, d'un vernis de mysticisme. Ses critiques
juifs n'y ont pas insisté, peut-être parce que la métaphysique est
chez elle en Allemagne, et que les théologiens s'y entendent parfois
sans se comprendre. Mais nous sommes inquiets, car nous aimons
les pensées claires et les positions nettes. Nous ne sommes pas si
satisfaits que M. Back de la façon dont Harnack « exécute » le tra-
vail et la science. Quant à MM. Perles et Eschelbacher, ils parais-
sent enchantés que le théologien protestant, ayant distillé le chris-
tianisme, ait trouvé au fond de sou alambic les conceptions qui
sont précisément celles du judaïsme. Oui, sans un grain de mysti-
cisme qui nous gâte tout. Non seulement Harnack néglige certaines
idées qui sont essentielles dans la religion juive, mais celles qui
1, Voyez, par exemple, pp. 67-G8, rinterprétatioii alh'îg-orique des paraboles rela-
tives au royaume céleste, ou, pp. 73-74, l'explication tout aggadique de la sentence
sur la paternité de Dieu. C'est du véritable « derascb » (cf. Loisy, op. c//., pp. 4N-53).
l"i:si»uit du ciikisïianismk i:t du judaismk 20b
lui sont communes avec elle, il les transforme et les ti-ansli-
gure. 11 y a dans l'Évangile une pointe de mysticité, mais il grossit
cet élément, et des notions aussi simples, en somme, que le
royaume de Dieu ou la paternité divine sont par lui teintes de
mysticisme ou [)lutôt noyées dans le mysticisme. « La religion est
une vie en Dieu et avec Dieu » (p. 46) ; « la vie éternelle dans le
temps, sous les yeux de Dieu et par la puissance de Dieu » (p. 8);
« Dieu et Tàme, Tàme et son Dieu », c'est une formule qui revient
quatre ou cinq fois. Du mysticisme Harnack subit ou accepte toutes
les conséquences, et d'abord le mépris et Tliorreur des pratiques ;
il lui faut une religion « sans prêtres, sans sacrifices, sans dogmes
et sans cérémonies » (p. 283V La même tendance apparaît dans le
dénigrement de la culture et du progrès intellectuel, et même de
l'art et du travail (pp. 20, 12G-133); elle se manifesttî également
dans le dédain, plus singulier encore, de la morale. Le mot revient
assez souvent, mais l'on ne dirait vraiment pas qu'il s'agit avant
tout de moralité. On fait tort au christianisme en lui demandant
ce qu'il a fait pour le progrès de l'humanité, car il « n'est pas un
arcane éthique ou social destiné à conserver ou à améliorer »
(p. 8).
Voilà donc un savant qui ne se fait pas d'illusions sur la science,
et un croyant qui ne met pas la morale avant tout. Ne tenons-nous
pas la preuve du mysticisme de Harnack, et, plus généralement,
du caractère subjectif de sa a construction »? Son livre est une
profession de foi personnelle présentée comme un aperçu objec-
tif; et, quand il prétend parler en historien, on peut lui appliquer le
mot qu'il prête à d'autres chrétiens : « Jésus a été cela parce que
je ne puis le comprendre que de cette manière. » L'Essence du
Christianisme — de Harnack, c'est l'Essence — du christianisme
de Harnack.
IV
L'Évangile, la Bible et le Talmud.
C'est seulement quand on a dépouillé les idées de Harnack de leur
enveloppe pompeuse et trompeuse, qu'on peut se proposer d'exa-
miner la conformité de la doctrine évangélique avec la religion bi-
blique et rabbinique. Mais reii([uête s'impose alors, puisque le
théologien protestant ne parle que de l'originalité de l'Évangile,
qu'il coupe de toutes ses attaches avec l'histoire. Pourtant il y a
206 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
trois siècles déjà que les Lightfoot et les ScbœtLgeu ont commenté
tout le Nouveau Testament au moyen de FAncien; de nos jours,
un autre théologien protestant, A. Sabatier, a écrit : « C'est une
excellente règle d'exégèse biblique que de ramener les premières
idées cbrétiennes à leur j'acine hébraïque, et de tenir pour étran-
gères ou adventices celles qui n'y ont pas d'attache. S'il n'y a rien
d'essentiel dans "le Nouveau Testament dont le germe ne se
trouve dans l'Ancien, il n'y a rien de vraiment fécond dans l'An-
cien Testament qui n'ait passé dans le Nouveau. Tel est l'en-
chaînement histoi'ique qu'il convient de respecter *. » Mécon-
naissant cette loi d'évolution, non seulement Harnack oppose
constamment la Bible et l'Évangile, mais il ne distingue même pas
toujours, comme font tant d'autres, la religion des prophètes de
celle des « Pharisiens ». En cela, du moins, il a raison, et nous
aussi, nous pouvons comparer à la fois aux conceptions bibliques
et aux conceptions talmudiques celles qui constituent d'après
lui l'essence du Christianisme. Il n'y a point, au regard de la
science moderne, de solution de continuité entre la Bible et le
Talmud; plus rapprochés dans le temps qu'on ne croyait jadis,
ces deux recueils sont aussi plus voisins qu'on ne se le figure
parfois par linspiration et le fond des idées, La religion a pu
évoluer; elle ne s'est pas tournée le dos à elle-même. La môme loi
historique nous empêche de croire que, sans miracle, le christia-
nisme soit sorti tout armé de la pensée de Jésus, et qu'une œuvre
si importante ait pu s'accomplir sans avoir été, si l'on peut dire,
couvée pendant des années dans l'esprit d'un peuple.
Jésus n'a pas introduit les notions que Harnack nous présente
comme originales. C'est en parlant aux Pbarisiens qu'il expose la
conception du royaume de Dieu déjà réalisé dans l'homme, et c'est
comme s'il leur disait : « C'est vous-mêmes qui enseignez que le
Royaume réside dans l'homme-. » Cette croyance paraît, en effet,
indiquée dans la Bible ^. Le Kaddisch, formulaire en langue vulgaire
rédigé à l'usage du peuple '', parle du royaume de Dieu ^ ; dans
la Mischna apparaît le terme de û'^toid m^b^o, associé à l'amour de
1. Esquisse d'une philosophie de la relif/ion. . ., p. 140.
2. Luc, XVII , 20-24 , ainsi explique déjà par Lightfoot, théologien anglais du
XVII' siècle. ?^ous avons fait, plus haut, une réserve à ce sujet.
3. Exode, XV, 18 ; Deut., iv, 29; xxx, 11 et suiv. ; Isaïe, lv, 6; Jér., xxix, 12 ; xxxi,
33 ; Psaumes, xcvi, 10; xcvii, 1 ; xcviii, 6; xcix, 1 ; cm, 19; cxlv, 11-13.
4. Zunz, (;. V., 2" édit., p. 7,
■i. iT^mDb?^ '^■^b'îp^l- ^'^'" ^"^^ variantes, voir Dalman, Die Worle Jesu, p. 30,"i.
I/i:si'HlT DU CliKlSTlANISMI': KT DU JUDAÏSME 207
Dieu ' ; dans le Moussai" de Rosch-Hascliaiia, certainement ancien,
celui de ""no nr)b7D-. Ces textes, et d'autres encore, montrent que,
pour les rabhins non moins qm^ pour J(''sus, la notion du Royaume
s'était dépouillée de son sens |)olilique et ttMuporel, qu\»ll(; s'était
spirilualisée. C'est ainsi encore que pour Kliézer I). Azaiya i(in du
premier siècle) l'homme qui s'éloigne du péché « accepte le joui; du
royaume céleste », et la même formule est appliquée par Simon h.
Lakisch (milieu du ni« siècle) au prosélyte -^ Seulement Jésus an-
nonçait à ses disciples que l'avènement du Royaume était à la
veille de se réaliser. Faut-il en conclure qu'il se considérait ou se
donnait comme le Messie ? Meinhold ne le peuse pas : « il n'est pas
le Messie et ne voulait pas l'être » ''. Wellhausen reprend textuel-
lement Targumentation de Meinhold : « c'est seulement à la fin, de-
puis le voyage de Jérusalem, que le peuple et ses disciples recon-
nurent en lui le Messie ; il faut croire qu'à Jérusalem il prit cons-
cience lui-même de ce titre ' ». Harnack avoue qu'il n'ose suivre
Wellhausen dans cette voie dangereuse (p. 140); aussi n'est-ce
pas sans embarras qu'il s'explique sur ce point. Il ne sufiit pas
de dire que Jésus entendait autrement que les contemporains le
rôle du Messie. Les théologiens protestants continuent à parler
du « Messie charnel » des Juifs, et depuis longtemps c'est un lieu
commun de dire que leur eschatologie était toute temporelle. Des
dcsci'iptions comme celles des apocalypses juives et des prières
du Nouvel An ^ montrent assez que l'ère messianique impliquait,
1. BeracJiof, ii, 1, 3 appliqur à la ivcitatiuii du Schoma) ; cf. b. Beracho/, 14 b.
2. Voir la belle prière de lioscli lia-Scbaiia ïiips *\'3 by, iiitruduite plus tard dans
le rituel des prières quotidiennes. La formule fj pa(n),e{a twv o'ùpavtov se trouve cliez
Mattliieu ; Marc et Luc disent t?i pacrt)>£ta toO 6eou. — Sur les sources juives de la
conception du Royaume, voir surtout : (1. Scbnedermann, Jesu Verkilndigunq und
Le/ire vom Reiche Golfes (2 vol., Leipzig-, 1893-1896); H. J. Bestmann , Enlwicke-
lunf)S(/eschichfe des Reiches Go/tes luiter dem allen und neueti Runde (Berlin,
189(5 et suiv.) ; J. Boelimer, Das Reic/i Golles in den Psalmen Neue Kirchliche
Zeitunfj, \Sdl); Der alllestcunentUche Un/erhau des Reiches Goif.es (^Leipzig, 1902) ;
Dalnian, Die Worte Jesu, pp. 75 et suiv.; Scbreiner, Jah)-f)uc/i fiir judisc/œ Ge-
scliiclife und Lifferufur, t. II, p. 62. Je ne connais que par le bulletin bibliogra-
pbique de la Revue : E. Bischoff, Jésus und die Rabfjinen. Jesu Rer(jpredigf und
« Hinimelreich » in ilirer Unabhànr/igkeif coni Rabbinistmis dargesfellt (Leipzig,
1905) ; le titre est significatif.
3. Sifra, 93 (/ Weiss; Tanhouina, "Td ^b., 6 : v. aussi Sifra, 112 b ; j. Ki(fdouschln,
."»9 t/ (Yolianan b. Zaccai) ; Genèse r., 9 (Simon b. Lakisch) ; cf. plus bas.
4. Meinliold, Jésus und (fus Alfe Testament (1896), i)p. 9 et suiv.
5. Israelifische luid judiscfie Geschic/ife, 5* éd., pp. 387 et suiv.
6. V. Aj)ocaly()se de Barucb, xxxix, 1 i (trad. Kautzscli, II, p. 425) ; les eulogies de
la Amidd de Kosch ba-Scbana CliriD in IDDI) et l'iiynme d'Alénou qui introduit les
nVDbTû (cf. .M. I. Lévi, Reçue, t. LI, p. 19). Sur l'âge de ces morceaux, voir Zunz,
:^08 HKVUl': DES ETUDES JUIVES
autant que la restauralion politique ou le rétablissement des
rites, une réforme morale, ainsi que l'a montré Dalman '. Pour ce
dernier, « il n'est pas douteux que Jésus ne se soit appliqué les
images prophéti([ues du Messie, attendu qu'il a pris le titre de
« Fils de riiomme », qu'il a approuvé Pierre de le lui avoir
donné ^ et qu'il s'est reconnu cette qualité en présence de Caïphe
et de Pilate » ^. Dalman fait d'ailleurs remarquer'* que le San-
hédrin n'a pas condamné Jésus parce qu'il se donnait pour le
Messie'*, mais parce qu'il s'arrogeait un pouvoir qu'on ne recon-
naissait même pas à celui-ci, et qu'il se rendait ainsi coupable
de blasphème. Il s'attribuait, en effet, les prérogatives divines de
juger le monde, de promulguer des lois en son propre nom, de
l'aire des miracles de son chef. En se croyant un personnage
extraordinaire, doué d'une puissance merveilleuse, il heurtait les
sentiments des rabbins, qui, s'inspirant de la Bible, croyaient que
Dieu seul pouvait pardonner et sauvei*, et que l'avènement de l'ère
messianique n'exigeait pas l'intervention d'un personnage surhu-
main. Jésus s'est-il, ici, inspiré surtout des conceptions populaires,
de même qu'il a partagé les superstitions de la foule sur les dé-
mons et l'exorcisme ^? Harnack convient que les Évangiles nous
présentent leur héros comme un faiseur de miracles, et tel aussi
il apparaît dans Josèphe, qui n'y entendait pas malice ^ :
Il avait délivré la femme possédée,
Rendu l'ouïe aux sourds et guéri les lépreux.
Thaumatui'ge et Messie : c'est en cette double qualité qu'il est
accueilli à Jérusalem, et c'est sous ce double chef qu'il est mis en
accusation ; et, comme aux yeux du peuple et de Pilate, le Messie
Gottesdiensil. Vorlrcige, 2« éd., p. 386.— Dalman a réuni, à la fin de son ouvrage
Die Worte Jesu, une série de textes messianiques juifs (publiée aussi à part).
1. Die Worie Jesu, pp. 241 et s.
2. Du moins d'après Matthieu (xvi, 16 et s.).
3. Die Wor/e Jesu, \)p. 250 et s.
4. IbicL, p. 257.
5. Cf. la lég-endc sur le procès de Bar Koeliba, 1). Sanhédrin, 93 b.
6. Schreiner, Die jilngsten Urteile, p. 26, relève qu'au contraire, les démons et les
esprits ne jouent, pour ainsi dire, pas de rôle dans la littérature même aggadique des
Tannaïtes, et que ceux-ci combattent même les exorcismes et les cures merveilleuses.
Ces basses superstitions circulaient dans certaines couches du peuple et se sont infil-
trées dans la littérature « à côté » des i)seudépigiaphes, M. Th. Reinach soupçonne que
plus d'un miracle qu'on racontait des exorcistes juifs a été mis ensuite sur le compte
de Jésus {Revue, t. XLVII [1903], p. 178, n. 2).
7. Antiquités, XYIII, m, 3, d'après la restitution de .M. Th. Reinach, Revue,
t. XXXV 11897), pp. 7 et 10. — J. Soury, Jésus et la religion d'Israël (Paris, Char-
pentier, 1898), a fait ressortir avec beaucoup de force, sinon de mesure, cet aspect de
Jésus. « Jésus fut thaumaturge ou il ne fut rien » (p. 92).
l'esprit 1)L IIIIUISTIAMSMK l'T DU JUDAÏSME 209
élaille cliel" national des Juifs, son procès' fut surtout politique,
comme celui d'autres agitateurs contemporains*-^.
C'est encore du judaïsme de son temps (jue Jésus est tributaire
de la conception de Dieu le Père, et déjà Grotius avait montré que
le P^^^^r était un résumé de prières juives. L'opinion contraire est
un [)réjugé très répandu, et il n'y a j)as bien longtemps ([ue nous
entendions un pasteur déclarer en chaire que la Samaritaine, et
les Juifs en général, ont dû être bien étonnés d'entendre Jésus
donnera « son » Dieu le titre sublime^ de Père. Comme si la Bible
ne proclamait pas la paternité divine^, et comme si l'invocation
û"^73U5a^ ir^wS n'était pas fréquente dans la littérature post-
biblique '■ 1 Quant à la valeur de l'àme humaine, elle est sous-
entendue dans le récit de la création de l'homme •, formulée par
les Psaumes *• et parle Talmud: « Cha(iue àme individuelle contre-
balance le monde entier. — Le monde n'a été créé qu'en faveur
1. Sur le procès de Jésus, voir entre autres : GInvolson, Dus lelzte Passamal
Chrisli (Saint-Pétersbourg, 1892 ; 'u\.. Die Blulanklage (Fraucl'ort-sur-Meln, 1901),
l^l». 34 et suiv. ; Th. Picinach , loc. cil., pp. 15, 17, et J. Lehmann , Revue,
t. XXXVII (1898), pp. lo et s. — Ce que Jésus voulait dire eu annonçaut à ses
juges (|u'il api)araitrait à la droite de Dieu, il l'avait précédemment déclaré aux
Pli.irisiens (Mattli., xxii, 45; Marc, xii, 37; Luc, xx, 44) en s'a|)pli(iuant le verset des
Psaumes, ex, 1, au moyen d'un raisonnement d'école bien subtil. Après cela Well-
hausen Israelit. ii. jïul. Gesch., p. 389) et Hai'nack [L'essence du c/iristicui.,
p. 35) s'en viendront nous dire qu'il n'enseignait pas en docteur, mais en inspiré.
2. Josèphe, Anliquiiés, XX, v, 1 ; viir, 6 : Bellum, II, xiii, 4-5 ; Actes, v, 36-37 :'xxi, 38.
3. Deut., xxxii, 6 ; Is., LXiir, 16 ; lxiv, 7; Jér., m, 4 (cf. ii, 27) et 19 : xxxi, 8 :
Mal., I, G; Ps., cm, 13; I Chr.,xxix, 10. 11 convient d'ajouter à ces passages ceux (|ui
parlent de « fils de Dieu » : Ex., iv, 22; Deut., viii, 5 ; xiv, 1; xxxii, 5; Is., i. 4 :
XXX, 9: XLiii, 6: xlv, il ; Os., ii, 1 ; Mal., ir, 10 ; Ps., lxxxix, 27. — Sur les .Apo-
cryphes et les Targoums, voir Dalman, Die Worle Jesu, pp. 151-152 et 156-157 ; cf.
aussi Schreiner, Jahrbuch filr jûd. Gesch. u. Litt., II, pp. 61 et s.
4. Sifra, 93 d Weiss : « les choses que son Père céleste lui a défendues » (Eléazar
1). Ararya, v. 100; cf. j. Maûsserof, 50 c) ; Sifré Deut., 84 6 Friedmann : « Père cé-
leste » (Simon b. Yohaï, v. 125) ; Mechilla, 68 b Friedmann [Lévit. r., 32 ; Midr. Ps., ,
XII, 5) : « Pourquoi es-tu décapité ? — Parce que j'ai circoncis mon fils. — Pourquoi
es-tu lié au bûcher? — Parce (pie j'ai étudié la loi. — Pourquoi es-tu mis en
croix? — Pai-ce que j'ai mangé des pains azymes. — Pourcpioi es-tu llagellc? —
Pane (juc j'ai fait la volonté de mon Père qui est au ciel..., et c'est pourquoi aussi
je serai aimé par mon Père (lui est au ciel (Natan, v. 160) ; Abof. v, 20 : « fais la vo-
lonté de ton Père céleste » (Juda b. Téma, v. 200); Kil.^ ix, 8 (Sifra, Sd b Weiss) :
€ Père céleste » (Simon b. Eléazar, v. 200). Dans le Kaddisch la formule finale '^apnn
contient les mots N'^731D3"T "{imaN ; le début de cette prière, certainement ancienne,
rappelle beaucoup le 7^a/e/' — Cf. Bousset,. op. cit., pp. 355-357; à compléter par
Perles, Bousset's Religion des Judenlums (Berlin, 1903). L'appellation de « Miséri-
cordieux », d'un usage courant dans la littérature et dans la liturgie juives, est étran-
gère à l'Évangile.
5. Gen. i, 26-27 ; ii, 7. Cf.. les commentaires d'Akiba, Aboi, m, 14, et de son disciple
Ben Azzai, Sifra, sur xix, 18 (89 6 Weiss) ; j. \edarim, ix, 4 (41 c , et Gen. r., 24 i. f.
6. Ps., VIII, 6.
T. Lï, N- 102. 14
210 REVUE DES ETUDES JUIVES
d'un seul homme. — Partout où tu aperçois la trace d'un liomme,
c'est Dieu qui est devant toi '. » La sentence de Matlliieu (x, ^9) sur
laquelle Harnack s'extasie : « Ne vend on pas deux passereaux pour
une pite? Et pourtant, pas un d'eux ne tombe sur la terre sans la
volonté de votre Père », cette sentence a son pendant dans la litté-
rature rabbinique : « Pas un oiseau ne périt sans la volonté du
Ciel-. » Pour retrouver ailleurs dans l'Évangile la même idée
aussi nettement exprimée, il faut recourir, comme fait Harnack, à
des prodiges et à des subtilités d'interprétation. Il semble que
Jésus, dénaturant cette notion, se soit lui-même distingué de tous
les hommes en prenant le titre de Fils de l'Homme, c'est-à-dire de
Messie, de même qu'il appelait Dieu « son » père pour se différen-
cier de ses disciples-^; plus tard, les pagano-chrétiens — et c'est
déjà le cas des Synoptiques — qui ne comprenaient pas ce terme,
firent de lui un Dieu '.
Entin, le troisième élément essentiel et original que Harnack
relève dans la prédication de Jésus est le commandement de
l'amour et de la meilleure justice. A propos de ce « message
éthique », notre théologien, ([ui n'a pas beaucoup d'estime pour
l'élément rituel de la religion, loue Jésus d'avoir le premier rompu
le lien qui rattachait la morale aux pratiques extérieures. Mais déjà
dans la Bible, le culte a un fondement éthique et une fin éthique ;
primitivement confondu avec la morale, il a été moralisé par les
écrivains bibliques, et, à côté du culte, s'étendait le domaine infini
des préceptes et des pratiques de la morale proprement dite.
Quant au Talmud, il fallait bien que les lois civiles et criminelles,
gardiennes de la morale, fussent réglées dans le détail pour être
appliquées ; mais il est injuste de parler d'une éthique casuistique
en tant qu'éthique ^.
1. Berachot, 6 h en bas ; Sanh., iv, 5; Yo}na, 38 b ; Mechil/a, sur xvii, (i (p. 61
Weiss).
2. 13"! Nb i<V2'0 ^lyb^JZ "nDi!:,j. SckeblU, 38(/; cf. Gen. r., 79 (Dalmau, D/e
Worle Jesu, p. 172).
3. MaUli., VI, 0. Cf. Dalman, Die Worle Jesu, p. loi).
• 4. Le litre de ô ulô; tq j àvftpcoTtou (iue les Évangiles mettent dans la houclie de Jésus,
sans que jamais celui-ci l'emploie pour son propre compte, révèle des préoccupations
tliéologiques ; il provient de Daniel, vu, 13, et fait allusion à la théoplianie ; d'après
Dalman [Die Wot^le Jesu, pp. 191 et s. ; 210 et s.), il correspond à i'araméen : tn"i3
Nlà2NT, et non au banal N;::3N 13. Notons, à ce propos, ([uc Graetz a montré dans
T T v:-.-
cette Revue, t. XX (1890), pp. 11-lîj, que le dogme de la filiation divine de Jésus pro-
vient d'une interprétation biblique ; il essaie égab.'inent de le rattacher aux spécula-
tions mystiques des Esséniens, lidèle en cela à sa théorie favorite, mais abandonnée
aujourd'hui (Harnack, p. 35j.
.S. Voir M. Bloch, Z>te Ethik in dev Halacha, Budapest, 1886; L. Lazarus, Die
Ethik des Taimuds, Breslau, 1877.
L'ESPRIT DU CHRISTIANISME ET DU JUDAÏSME 211
Pour Hariiack, au surplus, la morale biblique est relativement
étroite, car elle tient tout entière dans le commandement de la jus-
tice, auquel TÉvangile a substitué la pitié et la fraternité. On con-
naît le refrain : la Bible ne connaît que la justice, l'Evangile prèclie
la i'iiarité. C/est déjà le travestissement du Discours sur la Mon-
tagne : « On vous a dit : aimez (jui vous aime, et baissez qui vous
liait; et moi, je vous dis, etc. » '. On a xho fait d'opposer le verset
duLévitique : ^i^^D ^y^T» nan^^T-. Seulement, ici, deux observations
s'imposent. La première est une réserve sérieuse. D'après la re-
marque de M. Mayer Lambert, ces mots ne peuvent avoir, si l'on
s'en rapporte aux lois de la grammaire et à l'esprit de la langue,
qu'un sens : «Tu aimeras pour ton procliain comme pour toi-même
(ce que tu aimes pour toi-même) », ce qui est sensiblement diffé-
rent au point de vue pbilosopliique. Il se peut toutefois que Texpli-
cation traditionnelle fût déjà usuelle à Fépoque de Jésus, encore
que le mot bien connu de HilleP, qui n'est que le commentaire né-
gatif de ce verset '* et qui est devenu lui-même la « loi royale » de
l'Epitre de Jacques (ii, 8), favorise plutôt la première interpréta-
tion, la seule grammaticale et la seule rationnelle. Les savants
protestants, qui s'en tiennent à la traduction ordinaire, restrei-
gnent la portée de cette maxime en soutenant que l'auteur ne vise
que les Israélites. Ils ont raison, comme dirait Harnack, mais
ils ont tort. Dans la pensée de l'écrivain, — c'est encore à M. Lam-
bert que nous devons cette observation — y-i s'applique, en effet,
aux Hébreux, tout en ayant incontestablement le sens large de
« procbain ». Car c'est pour des Israélites qu'il légifère et non pour
des étrangers ; aussi faut-il une addition pour l'étranger immigrr,
le giier. Tandis que le Deutéronomiste distingue à l'occasion le
païen de l'Hébreu, le législateur sacerdotal ne vise que les Israé-
lites, Toarcé» qu'il ne ^onr/e qun eux, n'ayant qu'eux sous les yeux.
Mais il est clair que, si on lui avait demandé, ou s'il s'était de-
mandé, quelle était la conduite à tenir envers les autres hommes,
1. Matthieu, v, 43 et s.
2. Léviti({., XIX, 18 ; v. Matthieu, xxii, .']!) (cf. vu, 12); Marc, xii, ?,\ : Luc, vi, 31 ;
X, 27; Galates, v, 14; Romains, xiii, 8-9; et cf. Chwolson, iJie liluktnklage.. .
pp. 22 et suiv. ; Giidemaiin, Jiid. u. chrisll. Nàchstenllebe, Mona/sschr., XXXVII,
pp. 133 et suiv., 249 et suiv. ; M. Luwy, Monatsschrifl, XLVIII (1904), p. 406 1 Loisy,
Le (jvand commandement, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, X
(1903), pp. 423 et s.
3. Sabbat, 31 a ; cf. Tobit, iv, 13. V. encore Abat, u, 10. 12 : « Que lo bien de ton
prochain te soit aussi cher que le tien; —que son honneur te soit aussi précieux que
le tien propre ».
4. V. Bâcher, Die Agada der Tannaiten, I, p. 4.
212 REVUE DES ETUDES JUIVES
il aurait, en effet, répondu : on ne doit pas les traiter différem-
ment. Il s'était enfermé dans son horizon, mais ce n'est pas à dire
qu'il ait nourri des sentiments particularistes. Encore une fois, la
question n'existait pas pour lui '.
Les clioses ainsi mises au point, sans que la sentence biblique y
perde quoi que ce soit, nous sommes plus à l'aise pour rappeler
à Harnack les passages si nombreux de la littérature biblique et
talmudique où la notion d'amour. a trouvé une expression digne
d'elle. La douceur, la mansuétude et l'humilité de Jésus (à
condition qu'on mette sur le compte de narrateurs trop enthou-
siastes le naïf orgueil de celui qui se met toujours en scène
et ne croit qu'en Lui et en son Père) apparaissent dans des
maximes visiblement imitées des Prophètes et des Psaumes 2, et
l'on a pu commenter par des citations bibliques les plus belles
pages de l'Évangile "'^. L'idée de pardon a-t-elle été mieux rendue
que par Ezéchiel '*? Les rabbins recommandent de «juger au-
trui favorablement », de « poursuivre la paix et d'aimer les
hommes"' ». C'est dans leurs écoles que s'est formée la notion
de ûi^ion mb^Ta:», dont on trouve la première mention dans la
bouche de Siméon le Justes Si Job rappelle avec fierté et avec
amertume qu'avant tout il a exercé la charité, si l'amour est une
des vertus de la « femme forte »", les docteurs, disciples des Pro-
1. C'est plus tard que la tradition, opposant y"^ à ni*, appiiciue le premier terme
à celui qui n'appartient pas à là même famille ou ù la même confession, mais les de-
voirs sitnt les mêmes pour l'un comme pour l'autre : ^"^riNT '^"^nJO Nin "^"ir» ^y\
^yi'D Nin "^"in {Sëder EUahu rabba, p. 75 Eriedmann, d'après Lévit., xix, 13j. Par
contre, il est faux que, comme on l'a soutenu récemment, le mot N"13n, dans la sen-
tence de Hillel, parkoit à un païen, ait le sens étroit de « confrère » ; v. en dernier
lieu Jew. Encyclop., m, 22, où la littérature de la question est indiquée. Il est bon
de noter, à ce propos, que le caractère uuiversaliste de la morale est sensible surtout
dans les plus anciens Midrascbim, qui sont précisément ceux qui nous intéressent.
C'est pour mettre en évidence la portée du précepte de la fraternité (pie Ben Azzai
{Sif'ra, sur xix, 18; préférait au verset du Léviticpie celui de la (icnèse, v. 1, avec
d'autant plus d'à propos que le récit de la création jtroclamo, en effet, l'unité du
genre bumain. V. le beau commentaire d'Aron TJjn Hayyim dans son Korban Aliaron
[i" 199 a dans l'éd. de Dessau).
2. Isaie, xl, 11 ; li, 7 ; lu, 7; liv, 10, 13 ; lvii, 15 ; lxi, 1-2 ; i,xvi, 2 : Psaumes, xxii,
27 : XXXVII, 11.
3. V. H. Kodrigues, Les orir/ines du Sen/ion de la Mon/agne, Paris, 1868;
A. Wùnscbe, Neue Beitràge ziir Erldulerung der Evangelien aus Talmud iind
Midrasch (Goettingue , 1878); Delitzscb, lloraè hebraicae et taimudicae^ dans
ZeilHchrifl /". luther. TheoL, t. XXXVII, etc.
4. XXXIII, 7 et s.
5. Abat, I, 6, 12. Cf. Ben Sira, m, 29 et xxxvn, 11.
6. Abot, I, 2.
7. Job, XXIX. 12 et s.; xxxi, 31 et s. ; Prov.j xixi, 20 ; cf. xiv, 31. On y joindrait
L'tSPRIT nu CHRISTIANISME ET HU JUDAÏSME 213
pilotes ', mettaient les devoirs de charité à côté des prescriptions
les plus importantes de la Loi. Pour eux « la bienfaisance et la pbi-
lanthroplii(î contrebalancent tous les commandements do la Loi. —
L'amour des hommes est l'alpha et Toméga de laTora.— Quiconque
refuse la miséricorde à son frère est semblable à un idolâtre, à celui
qui délaisse le royaume de Dieu. — La Tora nous demande de rece-
voir le joug du royaume de Dieu, de rivaliser de piété et d'exercer
la charité les uns envers les autres. — Ce qui caractérise l'Israélite,
c'est qu'il est charitable, timide et plein d'amour pour les hommes.
— Huit choses détruisent le monde : la violation delà justice, l'ido-
lâtrie, la luxui'e, le meurtre, la profanation de Dieu, les paroles
vulgaires, l'orgueil et la médisance ; quatre le maintiennent : la
bienfaisance, la justice (notez l'ordre), la vérité et la paix'-. »
La Bible ordonne non pas d'aimer, mais de secourir l'ennemi^,
et pour les rabbins « ceux-là aiment vraiment Dieu, qui souffrent
sans faire soufTrir, reçoivent des outrages sans y répondre, qui
agissent par amour pour Dieu et restent sereins et joyeux au
milieu des douleurs. — Le véritable héros est celui qui fait de son
ennemi son ami. — Veuille, Seigneur, qu'aucun cœur ne nourrisse
de haine contre nous, et que le nôtre n'en conçoive jamais contre
personne ' ! »
Par contre, les rabbins restent étrangers aux raffinements d'une
certaine morale qui prend plaisir à se tourmenter, et accepte l'in-
justice de gaieté de cœur; mais Harnack lui-même reconnaît que
Jésus paraît dépasser la mesure quand il recommande de tendre
la joue aux soufflets. Dans une certaine mesure, la tbéologie rab-
binique connaît aussi la justice surérogaloire , qu'elle exprime
par faire « plus que le droit strict ». D'après R. Yohanan (début du
iii« siècle\ « Jérusalem a été détruite parce que les habitants s'en
tenaient à ce qui est prescrit par la loi, sans aller au-delà ' », parole
volontiers Piov., xxv, 21, n'était le singulier hcnùstiche (\m suit: il est vrai (|uo saint'
Paul n'était pas embarrassé pour si peu (Rom., xii, 20 .
1. Isaie, I, 17; Osée, vi, 6: Micli., vi, 8.
2. Sabbat, 127 « (U. Yohanan), j. l'éa/i, i, 1 ; Tos. Péah, iv, 19, etc.; So/a, Ma
(Simlaï) ; Sifré, sur xv, 9 (98 6 Frie Jmannj ; ibicL, sur xxxii, 29 (138 b] : Yebamol,
79 r/ en haut (Rèsrh Lakiscli) ; Séder Elia/iu rabba. chap. xvi (p. 74Fricdmann\
3. Gen., xxiii, 4-:j : Prov., xx, 22; cf. xxiv, 28.
4. Sabbat, 886 en haut (baraita, reproduite encore dans Yonia, 23rt ; GuilLin,
36 6, et Séder Eliuliu rabba, xvi, p. 7S Fiiedinaun ; cf. sur l'établissement du texte
rintroduct. hébraïque, p. 49, note) : Abot de H. Nafan, 23 (38 a Schechter).
5. Baba Mecia, 30 6 (l'^-in n"n'»D72 a"<:Db). Voyez encore le beau trait de justice de
Rab (contemporain de R. Yohanan), qui ordonne à Rabba bar Hana de restituer à des
porteurs, qui lui avaient brisé un tonneau de vin, le manteau qu'il leur avait confiscpié
pour se dédommaf^er, et même de leur payer leur salaire ;/6<V/., 83 rt .
:2U ItEVlE DES ETUDES JUIVES
OÙ il ne faut pas voir Teipression d'un jugement historique, mais
celle de rimportance de la « meilleure justice », comme dit Harnack.
La recommandation de « prier pous ceux qui vous affligent et vous
persécutent » (Matthieu, v, 44) a son parallèle dans cette prescrip-
tion : « Si quelqu'un a blessé son prochain, celui-ci est tenu, même
s'il n'en a pas été prié, d'invoquer pour son frère la miséricorde
de Dieu, d'après Gen., xx, 17, et Job, xlii, 8, 10 ' ».
Ainsi, la prédication évangélique est inséparable de ses sources
bibliques, mais aussi de ses parallèles talmudiques. 11 faut en finir
avec la légende, accréditée en France par Renan-, que Jésus est,
par-dessus sept siècles, l'héritier des Prophètes , et que le ju-
daïsme du second temple marque un recul par rapport à l'ancien
Israël. La vérité est que les rabbins ont développé les idées de
l'Ancien Testament, tandis que certaines périodes troublées don-
naient naissance à des conceptions moins pures qui sont restées
conlinées pour la plupart dans les Apocryphes. C'est à ces courants
souterrains que s'est alimentée, en partie, la prédication évangé-
lique, produit d'une époque d'anarchie politique et de confusion
intellectuelle, et, parmi les précurseurs de Jésus, il faut nommer
les livres de Daniel et d'Hénoch au même titre qu'Isaïe ou Ezé-
chiel ^.
Pour Harnack, Jésus est « sans époque » ; il est vraiment tombé du
ciel; il s'est adressé à « l'homme de tous les temps » pour lui révé-
ler des vérités jusqu'alors inconnues (p. 159). En réalité, le prophète
de Nazareth n'a jamais cru qu'il fondait une rehgion nouvelle en
face et en dehors du judaïsme. Tous ses enseignements, toutes ses
actions s'expliquent par l'imitation de la doctrine des Prophètes ; il
a voulu remplir leurs promesses et réaliser l'idéal qu'ils avaient fait
entrevoir. D'autres fois, ce sont les premiers chrétiens qui, convain-
cus qu'il était venu réaliser les prophéties, ont calqué sa biographie
sur les textes messianiques de la Bible. C'est ce que Strauss, dans
sa Vie de Jésus, a établi avec tant d'éclat, et un peu d'outrance.
Allant plus loin encore, Isidore Loeb a montré que , si certains
épisodes du Nouveau Testament n'étaient que la projection et la
mise en action des Prophètes, les images mêmes et les métaphores
d'Isaïe ou des Psaumes ont été « réalisées » et ont donné naissance,
grâce à de véritables contre-sens, à plus d'un trait de la vie de Jésus
1. Tos., B. K., IX, 29 (p. 366 Zuckermandel).
2. Histoire du peuple cVhraël, V, 415 et passim (surtout à propos d'Isaïe).
3. Sur riuflueiuuî d'Ezccluel, v. Havet, Le Judaïsme, l)p. 224 et s. ; pour Daniel, dont
le succès fut si grand dans le christianisme antique, v., entre autres, i.Boehmer,Reich
Gottes und Menschensohn iin Huche Daniel (Leipzig, 1899).
I/ESPHIT nu CliniSTlANlSME KT DU JU'DAISME 215
et de sa mort '. Tout récemment, M. Salomoii Reinach a tiré les
derni(''res conséquences de cette tliéorie : « Toutes les fois, dit-il,
que le récit évangélique contient des détails (|ui, aux yeux des
évanii^élistes ou de l'ancienne exégèse, semblaient nccomplir des
paroles ou rrp/iqifrr ôos laits précis rc^lalés dans l'Ancien Testa-
ment, la crilique a le devoir absolu de nier l'historicité de ces
détails el de les rapporter à leur source avont'e ou cacbée, qui est
le passage bibli([iie corrcîspondant. » Ap[)li(piant cette formule,
M. Reinach nie l'historicité mcMue de la I*assion, qui ne serait
qu'une [)rojeclion du Psaume xxn, ou plutôt du verset 17 de ce
Psauiuc, entendu à la manière des Septante (« "iipuçav /^Toàç |xou
xa-. r.6oy.ç ») -. « Les pi'euiiers narrateurs évangéliques y ont puisé
non seulement des détails du récit de la Passion , mais l'dée
même du supplice auquel aboulit toute l'histoire de la Passion.
Cette histoire est celle de Jésus mis en croix; si la croix est my-
thique, l'histoire s'eflbndre tout entière. » Reste à savoir si un lec-
teur même prévenu du verset en question — en admettant que les
premiers chrétiens connussent la Septante — en aurait tiré le récit
de la Passion, sans aucun point d'appui dans la réalité historique.
C'est ce qu'a objecté, entre autres choses, M. Réville ^. Par contre,
il n'est pas rare qu'on ti'ouve après coup, dans les textes, la conhr-
mation d'événements accomplis. En ce sens, on a pu dire, sans révo-
quer en don le la crucifixion de Jésus, que la tradition évangélique
était tout entière dans le chapitre lui d'Isaïe''. Harnack déclare, à ce
propos, que les Juifs ne connaissaient pas le Messie souffrant (p. 145).
Quand il serait vrai, nous ne les en plaindrions pas. Mais c'est lui-
1. I. Loel), La vie des Métaphores dans la Bible (Paris, 1891), i-éinipriiné avec Aa
Littérature des Pauvres (Paris, L. Cerf, 1892 ; pp. 174-175).
2. Revue de l'Histoire des religions, XVI (1905), pp. 260 et s. ; cf. L'Ant/iropo-
lor/ie, 1901, p. 278 ; Revue archéologique, 1901, I, p. 17i). Le texte hébreu est altéré,
quoi(|ue le grec no vaille guère niieuv; on ne connaît pas assez la correction d'I. Loeb
(Reruc. t. XXI ilSOO^. ]>. 198=: La littérature des Pauvres, p. 128), qui lit : i-iND
"TiTT^i^y bD "13'*2J"' , d'après Isaïe, xxxviii, 13. On sait quel rôle le Psaume xxii joue
dans le récit évangélique de la Passion. M. Simcinscn (Revue, XXII [1891], pp. 283
et s.) a supposé que c'était le psaume du jour, le psaume du jeûne d'Esther : mais
il n'a pas ]m prouver qu'on jeûnait primitivement le 1 i Nissan.
.'}. Revue de l'Histoire des religions, ibid. — Déjà précédemment, M. Reinach, à la
suite de Frazer, avait soutenu que le récit drs plaisanteries et des outrages dont
Jésus est l'objet de la part de la soldatesque romaine est un résidu de la tradition
populaire du « roi supplicié » [L'Anthropologie, 1902, pp. 620 et s. : réimprimé dans
Cultes, Mgfhes et Religions [L(}na\\, 1905], pp. 332 et s.). D'autres savants ont cherché
dans cet épisode un mime populaire (Keich), ou une fête babylonienne (VoUmer).
4. C'est le lieu de rappeler le mot de M. Zadoo Kahn : « C'est la prédiction de la
Passion qui a fait la Passion », cité par J. Daimesteler dans l'introduction des Re-
liques scientifiques de son frère Arsène (jt. xi).
216 REVUE DES ETUDES JUIVES
môme qui rappelle le fameux passage du second Isaïe ; peut-être
Tauteur songeait-il an peuple d'Israël et non pas à un individu ' ;
mais, en tout cas, rinlcrprétalion messianique individualiste de-
vait déjà être consacrée à l'époque de Jésus, où on lisait parfois la
Bible, apparemment.
C'est la Bible — et je ne parle pas seulement du second Isaie —
qui a légué à la littérature talmudique l'idée que les souffrances puri-
fient et ennoblissent^. Aussi Dalman, qui s'est beaucoup occupé de
la question '\ croit-il décidément, contrairement à Wûnscbe '*, que,
quoique l'expression de n*"::?: ^bnn soit étrangère à l'ancienne litté-
rature, la conception du Messie souffrant a été inspirée par la Bible,
directement et à la fois, à la Synagogue et à l'Église. Il est vrai-
semblable quelle a disparu du sein du judaïsme par réaction contre
le cbristianisme'*.
On voit que Harnack n'est pas heureux quand il oppose le
Nouveau Testament à la Bible et au Talmud. Mais, si môme il re-
connaissait la grandeur et l'élévation de leurs notions religieuses,
ne pourrait-il pas soutenir que les contemporains de Jésus avaient
oublié leurs propres livres, qu'ils n'en répétaient les enseigne-
ments que par théorie et par rouline? Il ne s'en est pas fait faute,
et il nous faut maintenant le suivre sur ce nouveau terrain de
discussion.
M. L.
{A sulvrr.)
1. Les exégètes (Buddf, Marti) reviennent maintenant à la pi'enuère interprétation,
qui est celle des commentateurs juifs. Une thèse intermédiaire est détendue par I. Loeb,
Revue, XXIIl (1891). pp. 13-23 {La LUtérature des pauvres, pp. 190-200). — E. Havet
[Le Judaïsme, pp. 273 et s.) a bien montré comment les Juifs ont été amenés à ap-
pliquer le texte d'Isaïe au Messie de leurs rêves.
2. V. S'ifré sur Deut., vi, 5 (73 A Friedmann) ; j. lierac/io/, ix, 13: 1). Berachof,
5 a, 60 6.
3. V. Der Leidende und Sterbende Messias der Synar/or/e im 1 /en naclichrist-
lichen Jalirhundert (Berlin, 1888) ; Jesaja 5^ (publication de l'institutum Judaicum,
n» 25, Leipzig, 1890) ; cf. Die Worte Jesu, pp. 191 et s., 210.
■i. Die Leiden des Messias (Leipzig, 1870).
.'). On ne peut don'; i)as invoquei-, ni pour ni conti-e la thèse, le témoignage du Tar-
goum Jonathan, qui n'applique, d'ailleurs, au Messie personnifié qu'un seul verset
(lui, 10). — Dans le dialogue de Justin, le Juif Tryphon reconnaît sans difficulté qu'au
témoignaire des Ecritures, le Messie doit subir des souffrances et être condamné à mort.
IKS CIIANI.IÎURS KT LA MONNAIK EN PALESTINE
1)1 r" Al iir sitcLK ih: \:m: mu.aiiii:
I) APHKS LES TEXTES TALMEDÏQUES
1. — Los indicalions puisées dans les écrits lalmiidiques
donnent assez exactement la physionomie de cette classe de finan-
ciers qui se livraient, en Palestine, dans les premiers siècles de
l'ère chrétienne, au commerce de Targent. Ils paraissent avoir
joué dans la société juive un rôle considérable. Les banquiers-
changeurs deviennent, en effet, les intermédiaires nécessaires de
la nation, non seulement dans l'accomplissement de certains rites
de son culte public et privé, mais aussi dans le maniement de ses
capitaux pour l'exercice et le développement de son commerce et
la satisfaction des besoins de sa vie quotidienne.
Le change des monnaies, le contrôle et la vérification du numé-
raire de toute espèce qui circulait en Judée constituaient, sans
aucun doute, les attributions essentielles des changeurs. Mais il ré-
sulte des quelques documents qui nous ont été conservés dans les
écrits talmudiques que, comme dépositaires des fonds des particu-
liers, dont ils faisaient emploi, le plus souvent sous la forme de
société en participation, ils ont été les promoteurs et les agents ac-
tifs d'un mouvement commercial qui semble s'être surtout des-
siné, dans la seconde moitié du n" siècle, quand l'industrie agri-
cole, pressurée ])ar l'impôt et sans cesse exposée aux usurpations
des colons étrangers, n'a plus suffi à nourrir les anciens déten-
teurs du sol. Le Sikarlkon, comme l'appelle le Talnuid, c'est-à-
dire l'expropriation violente des terres par les conquérants, après
les dernières et sanglantes défaites de l'armée de Bar-Kokhba,
sous Adrien, avait achevé la ruine des propriétaires fonciers. C'est
à partir de cette triste époque, d'api'ès des allusions fort transpa-
rentes et au témoignage des documents talmudiques, que le Ira-
218 REVUE DES ETUDES JUIVES
vail de la terre cessa d'être en lionneur et que le peuple juif se ré-
signa à chercher dans le trafic intérieur et extérieur un remède à
]'e\tr(?hie misère dont il souffrait. D'agriculteur il devint com-
merçant avec le concours et Tassistance de ses ciiangeurs.
. Les passages du Talmud qui se rapportent à Findustrie de ces
financiers et dont l'origine peut être précisée par l'indication du
nom des docteurs de la loi qui les ont rédigés ou ti'ansmis, se
placent entre le i" et le ni^ siècle de Tère chrétienne. Mais il est
certain que ces textes eux-mêmes supposent l'existence et l'éta-
blissement en Palestine de la corporation des changeurs à une
époque antérieure, qui reste indéterminée, de même qu'on ne sau-
rait douter que ces ciiangeurs n'aient encore survécu à la clôture
du Talmud palestinien.
Les fonctions et attributions des changeurs, telles que les docu-
ments talmudiques nous les font connaître, peuvent se ramener à
quatre genres d'opérations, qui sont les suivantes :
1" Le change des monnaies,
2^ Le contrôle et la vérification du numéraire,
3^ Les opérations de banque proprement dites,
4" Les entreprises commerciales individuelles ou en parti-
cipation.
Nous allons examiner successivement ce que les textes de l'an-
cienne tradition juive nous apprennent sur ces différents actes de
la profession du changeur.
Mais il convient d'abord de faire connaître, en quelques mots,
ce qu'étaient leur organisation intérieure et leur installation ma-
térielle.
A. — Dmonnnations sotts lesquelles les ciiangeurs étaient dési-
gnés. — Leur installation matérielle. — Leur comptabilité
et leurs auxiliaires. — Noms de cjuelques changeurs,
II. — Les changeurs sont généralement désignés sous le nom
de Schoulhani (■•inbiu:), expression dérivée du mot ^nbiu:, table,
comptoir, et qui correspond exactement, pour le sens, aux déno-
minations grecque et latine, ^cy.mX,[x'r^(;,, mensarius. Le Talmud
et le Midrasch les désignent même plusieurs fois sous le vocable
grec, TçaTCc^iTY,? '. Une seule fois, le Talmud emploie l'expression
1. .Icr. Baba Mecia, iv, 1, '^:2"iT1D1lÛ. — Berèschil Uabba, lxiv, "jTDnûû- — ^e-
mhlbar Ruhba, iv, D'^tD'^DD'nûS-
Li:s CHANGEURS KT LA MONNAIK EN PALESTINE 219
riNniD!:, qui n'est que la tradnctioii ai'aiTK'enno du mot "^^nbiuî ^
La hoiitiquo du changeur est appelée schoidhanoul, msnbiuî'-. Le
mobilier de cet établissement consiste simplement en une lal)le ou
comploir, inbiuî •', et un siège, î^od '•. Le comptoir est muni de plu-
sieurs rayons supei'posés ■'.
D'anciens textes de la Miscbna, datant de la fin du i""" siècle^ l'ont
mention du clou ou crochet du changeui-, ■'Dnbiujri "iTddto '''. On a
expliqué diversement l'emploi de ce crochet. Mais, d après les com-
mentateurs les plus autorisés, il servait à suspendre la balance,
dont l'usage était indispensable au changeur pour déterminer le
poids, et, par conséquent, la valeur des monnaies suspectes, sou-
nrises à son contrôle. Le Midrascli rappelle ces pesées habituelles
aux changeurs '. A Rome, chez les changeurs, la pesée était une
opération courante, à laquelle assistait le client^.
Les changeurs ont un ou plusieurs commis, autorisés à s'abou-
cher directement avec le client pour le change des monnaies, mais
qui ne peuvent seuls, sans le concours de leur patron, traiter
des achats de matières ou d'objets précieux, tels que les perles •*.
La recette et la dépense et la tenue de la comptabilité sont con-
fiées à un caissier'**, qui note sur des tablettes désignées sous le
nom de op3D, Tï-^aç, toutes les opérations du jour. Ces tablettes se
1. Iloîdlin, ")'t b : ^iJ^mPD XlU- — Bemu/har Rabba, xx, en comparant l'af-
fluencc des princes qui allaient consulter le prophète Balaam à la foule des clients (jui
assiègent le comptoir du changeur, joue sur le mot niTPD, qui est le lieu d'origine
de Balaam et en même tenqis signifie, en araniéen, cJian(/eui'.
2. Baba Mecia, 26 b.
3. Mischna Schekalit/i, i, 3; luddouschin, m, 2; Tosef/a Kiddouschin, m, 3;
Baba Mecia, 26 b.
i. Mischna Baba Mecia, m, 4.
rj. La Tosefla sur Kêlim, 2° partie, vi, 4, l'ait mention de la tahlette supérieure de
ce conq)toir, garnie d'un rehord.
6 Mischna Edouijot, m, 8; Kélini, xji, .5, dont Inn <ies auteiirs est II. Çadok. con-
temporain d.e la guerre jud;iïque, sous Vesjtasien.
1. Beniidbar Rabba, xx. — Cf. j. Baba Mecia, iv, 1 (9 c) qui nous apprend que 11.
Hivya, le changeur, créancier de son neveu Rab, recommandait à sa fille de ne rece-
voir de son débiteur que des deniers de bon alui et de bon poids, 'J'^nU 'J'^"|jT
l'^^'^pm. — Parmi les diverses sortes de balances employées dans le commerce, et
dont les din)ensions, le point d'attache et la hauteur au dessus du sol sont rigoureuse-
ment déterminésdans Baba Balra,^'-J a^ la balance spéciale aux changeurs devait être
celle dite des oifèvres, dont il est fait mention dans Mischna Kelini, xxix, 4 : D"^:tM?3
8. Antonin Delonme, Les manieurs d'aiyen/ à Rome, 2" édil., Paris 181)2, p. 154.
9. Beniidbar Rabba, xxi.
10. Baba Kamma, 99 /> : Pi. Hiyya fait inscrire par Rab, son neveu et son caissier,
une opération de change, qui s'est traduite par une perte; il y fait ajouter une mention
équivalente à la rubricjue connue sous le nom de Compte profils et pertes.
•220 REVl'E DES ÉTUDES JUIVES
composent do plusieui's planchettes de bois mince, enduites de
cire, qui se ivplient les unes sur les auti'es '. Rarement le nombre
de ces feuillets de bois alteignait la douzaine^. Mais rêver de ta-
blettes composées de vingt-quatre l'euilU^ts passait pour un fait
extraordinaire •^
On se servait pour écrire sur ces tablettes couvertes de cire d'un
style de métal (nnDTo, ypacpîç), pointu à Tune de ses extrémités et
aplati à Taulre bout. Avec la partie plate on effaçait l'écriture tra-
cée sur la cire '*.
Quand le changeur sort de sa boutique, il porte suspendu à To-
reille un denier d'argent qui est la marque de sa profession et
comme une sorte d'enseigne qui le fait i-econnaître de sa clientèle.
Telle est, d'ailleurs, la coutume générale : le menuisier porte à l'o-
reille un copeau de bois; le teinturier, un échantillon de couleur;
le tisserand, une touffe de laine ; le cordier a autour du cou un
écheveau de filasse ; le lailleur enfonce une aiguille dans son ha-
bit; le tabellion porte une plume derrière l'oreille"*.
Comme il arrive en tout genre de commerce, on remarque que
les changeurs n'avaient tous ni la même activité, ni la même in-
telligence. Les plus diligents allaient au devant de la clientèle ;
d'autres l'attendaient tranquillement chez eux, l'accueillant quand
elle venait, mais sans tenter aucune démarche pour l'attirer^.
Ils n'habitaient que les grandes villes, et il ne s'en trouvait pas
dans les bourgs ou villages '^. Quand les gens de la campagne
avaient besoin du secours de leur art pour la vérification des mo-
naies, ils allaient les trouver la veille du Sabbat, qui était jour de
marché^.
1. Mise/ma Schahbal, xii, i, 5 ; Kéliin, xxiv, 7; Tosefta Schahbat, xi, H; Sota,
XV, 1 ; Kelhyi, 2" partie, vu, 10 ; Bereschit Hahha, lxix.
2. Jér. Maasser Schêni, iv, 9(rj5/)).
3. Ek/m lîabbati suv i. 1 : Un individu, qui avait rêvé de tablettes (cp2D) à vini;t-
quatre feuillets, s'en va consulter un Samaritain faisant métier d'expliquer les songes :
celui-ci lui déclare qu'un pareil phénomène lui présage une grande fortune et d'im-
portantes affaires.
4. Tosefta Kélhn, 2« partie, m, 4. D'après Ekha rabball (sur, ii, 2), les enfants
des écoles, enfermés dans la ville de Bétliar, qu'assiégeait une armée romaine, au
cours de la révolte de Bar-Kokliba, se disaient les uns aux autres : si les ennemis
entrent dans la ville, nous les pei'cerons avec ces styles {"{"^aP^TO) que nous avons à
la main.
5. Tosefta Schabbat, i, 8; j. Schabfmf^ i, G: fvi, 2); b. Schabbat, 11 b.
6. Sifré, sur Dont., i. 13.
7. Sif7Yi, sect. Behay\ chap. m.
8. Mischna Baba Mecia, iv, 1 ; Tosefta Baba Mecia, m, 20.
Li:s CllANGl-URS KT LA MONNAIK KN PALESTINE 221
m. — J^e Talnmd nous a transmis le nom de quelques uns de
ces changeurs. Ainsi, quand il veut désigner des changeuis duiic
science et d'une compétence inlaillibles en matière de monnaies,
il ci le Daiiécô cl Issour ("ns^i<T iD^nj '. Pour être réputé hahilc en
numismalique et s'exonérei* des responsabilités que peut entraîner
une erreur dans l'appréciation des monnaies, il faut justifier d'une
habileté professionnelle égale à celle de Danécô et Issour. Nous
ne possédons, (Tailleurs, aucun autre renseignement sur ces deux
personnages, et ne savons ni où, ni quand ils ont vécu.
Nous connaissons, mieux d'autres changeurs, qui sont d'émi-
nenls docteurs de la loi. On sait (jue, le haut enseignement i-eli-
gieux étant essentiellement gratuit, ceux-ci exerçaient générale-
ment une profession manuelle ou autre, qui leur permettait de
pourvoii' à leur subsistance et à celle de leur famille. L'un des
plus ré[)utés, que le Talmud et le Midrasch désignent sous le nom
de R. Hiyya le Grand (nnn rr^^n 'n, b^r^rr «■^'^n 'n), disciple et collègue
du patriarche R. Juda (lin du ii^ siècle), pratiquait le change et se
prononçait avec une compétence exceptionnelle sur la valeur des
monnaies qu'on soumettait à son examen. Un jour pourtant, une
femme lui présente un denier, et il le trouve hon. Elle revient le
lendemain, alléguant qu'on le lui a refusé. R. Hiyya dit alors à
Rab, son neveu : change-lui sa pièce et inscris sur mes tablettes
que j'ai fait là une mauvaise opération (•p^y )^^ ""Op^Di^ 3"ip::i
c-ia). Un talmudiste fait néanmoins observer que, R. Hiyya étant
passé maître dans la science des monnaies, juridiquement l'erreur
qu'il aurait pu commetti'e n'engageait passa responsabilité; à
([uoi il est l'épondu que ce docteur n'entendait pas se renfermer
dans les limites étroites du droit et obéissait à un sentiment
d'équité -.
Nous avons vu plus haut'^ que ce même docteur faisait à son ne-
veu Rab certaines avances de fonds, dont il entendait être rem-
boui'sé en beaux deniers de bon poids.
Parmi les changeurs connus figure un autre docteur, R. Eléazar
ben Pedat 1'^° moitié du ni« siècle i, indiqué par le Talmud pales-
tinien comme disciple de R. Hiyya ', mais qui avait surtout suivi
les leçons de R. Yohanan ben Nai)aha. A côté de sa profession de
changeur, il exerçait les fonctions déjuge"', qui étaient purement
\. Baba h'amma, 9d f).
2. Ihid.
;L p. 219, note '.
1. .1er. Kelouhol. ix. .'> 33 6 ; hiddousc/iin, i, i ,00 6).
;j. JtT. Sa)ihédrin, m, 13(:21 J).
2:22 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
lioiioritiqucs et excluaient tout salaire, à peine de nullité des sen-
tences rendues par le magistrat appointé K II essuya même aven-
ture que son maîlre Hiyya. Un client lui présenta un statère {yho),
qu'il estima de bon aloi; mais on reconnut qu'il s'était trom])é. Le
cas fut soumis au jugement de R. Siméon ben Lakisch, qui con-
damna le cbangeur comme responsable de son erreur, étant assi-
milé à un mandataire salarié ^. Un texte du Talmud de Babylone
nous apprend, d'un autre côté, que R. Siméon ben Lakiscb lui-
même avait présenté un denier à R. Eléazar pour avoir son avis
sur la valeur de la pièce, et que celui-ci l'avait jugée bonne ; et R.
Siméon de répliquer : prends garde ; sacbe que je m'en rapporte à
toi. Qu'est-ce à dire, observe le changeur? Entends-tu m'obligera
la remplacer, si elle était déclarée fausse? Alors s'engage entre les
deux docteurs une controverse, qui, d'après le texte talmudique,
serait restée sans solution •^ Ce que nous avons dit ci-dessus de
R. Hiyya montre que cette responsabilité des changeurs était fort
contestée .
R. Eléazar est plusieurs fois mêlé aux discussions que soule-
vaient, entre ses collègues, les questions monétaires ''. C'est un
lettré : il nous a conservé plusieurs apophtegmes de Ben Sira"'.
Hanan le changeur (nt^mnD *|:n) est un contemporain de R. Yo-
hanan ben Napaha, l'un des maîtres de R. Eléazar. R. Yohanan lui
emprunte un denier de Gordyène (N3"'-''7"np î<"ir"i\ dont les dimen-
sions sont indiquées comme constituant l'exacte mesure d'une
lésion qui rend impropre à l'alimentation Tanimal qui en est
atteint ; et comme le changeur se levait pour rendre hommage au
maître , celui-ci lui fait cette observation : « Il est de règle que les
travailleurs, dans l'exercice de leur profession, ne se lèvent pas
pour saluer les Docteurs de la loi^'. »
B. La matière du change : monnaie officielle et monnaies
étrangères.
IV. — Quel était le système monétaire des Juifs de Palestine, à
répoque que nous étudions, c'est-à-dii"e du i*"" au ni« siècle de l'ère
vulgaire? La question se pose tout naturellement, au moment où
1. Mischna Bekhorol, iv, G; Tosefta Bskliorol,n, 8.
2. Jér. Kilaiin, vu, 4 (31 a\
3. Baba Kamma, 100 a.
4. IbicL, 99 6; Baba Mecia, 26 b; Baba Batra, 16o 6; j. Schekalim, vi, 6 (50 b).
5. Jér. Harjuiga, ii, 1 (77 a) ; BerescliU Rabba, viii; Tanhouma, sect. Mikèç.
6. Iloulliiu "34 b. Voirre ((ni est dit ci-après sur ce denier de Gordyène.
LI-S CIl.WGKliHS I:t LA MOiNNAlK KN PALKSTINK 223
nous avons à reclierciier les diverses aLLribulioiis des cliaii<;eurs
dans leur pratiqiu; journalière.
Si Ton en croil divers le.vles talmudiques, « toutes les monnaies
avaient cours à Jérusalem' ». Cette asserlion paraît exacte en un
certain sens, si on ne Tentend que de la période antéiieuic à la
cluile du Temple. Il est, en effet, certain que tant que le Temple
était debout, que le {)èlerinage de Jérusalem s'accomplissait trois
fois [)ar an, que le l'ite des sacrifices, que la contribution du sicle
attiraient de toutes parts des envois de fonds, il se produisait
dans Jérusalem une circulation abondante de monnaies éti'angères
de toute provenance. Les nombreuses et importantes colonies juives
qui s'étaient formées bors de Palestine, en Afrique et en Asie,
avaient à ciriu* de maintenir les liens qui les rattacbaient à leur
méti-opole reb'gieuse, et elles le témoignaient [)ar d'incessantes li-
béralités au profit des œuvres du culte national.
La taxe du demi-sicle était particulièrement productive. Tous les
Israélites devaient l'acquitter cbaque année d'une manière uni-
forme, en monnaie de Tyr, au moyen du versement d'un demi-
statère ou didracbme pbénicien^. Le statère tenait lieu du sicle
biblique, qui, certainement à cette époque, ne constituait plus
qu'une monnaie de compte, si tant est que le sicle ait jamais existé
comme pièce monnayée, eu debors des deux périodes révolution-
naires dont nous aurons occasion de reparler. Les documents
sont formels sur l'emploi exclusif de la monnaie pbénicienne pour
le paiement de la taxe d'Adar. « Partout où il est question dans la
Tora de pièces d'argent, dit la Tosefta ^, il faut l'entendre de l'ar-
gent de Tyr. Qu'est-ce que l'argent de Tyr? C'est celui de Jérusa-
lem. » Le Talmud palestinien dit de même '' : « Tous les sicles
énoncés dans la Tora sont des statèi'es (séla). »
D'un autre côté, l'obligation de consommer dans l'enceinte
môme de Jérusalem les produits agricoles provenant de la seconde
dîme, ""D^ i^3fi2, créait au profit de la métropole une autre source
non moins abondante de numéraire. Ces produits, récoltés sur
toute la surface du pays, s'ils n'étaient pas transportés en nature
dans la cité sainte, devaient, en effet, être rachetés en monnaie
1. rosef/a Sc/ie/,aUin, ii, 13 : ûbCn^lS mN^iT^ ^^r, Diyn'^izr^ b'D. Cf. fkiba
Kamma, ^1 h \ \. Maasser Sc/iêni, i, 2 (52 d],
2. Mischna Bekhorof, viii, 7; Onkelos, sur Exode, xm, 30. Cf. Matliieu. xvii, 27.
3. Tosefta KetoubuL mh, 3 : qoD MTI IT SipTa "^^n HTin m "nn^";':: 5)03
^72':>'::i-i^ HT ?"^-nL: qoD ihtw .-^-ni:.
t. Jcr. Kiddouschin, 1, 3 [j9 r/; : D'^j^'^D nmnn D"^3in3n □"'bp'»:; '5D ; cf. He-
kkorot. 1)0 b ; Beresckil Rabba, lviii.
■22i RKVUt: DES ETUDES JUIVES
couranle, et rargent do ce rachat se dépensait à Jérusalem, pour
être de nouveau converti en produits similaires à consommer sur
place.
La ruine du Temple et la suppression des sacrifices et des di-
vers rites qui s'accomplissaient à l'ombre du sanctuaire, tarirent
tous ces revenus, tout cet afflux d'espèces monnayées importées
tant de la province que de l'étranger : Jéi'usalem se vit ainsi dé-
pouillée de cette circulation monétaire qui Tavait longtemps en-
richie, et réduite aux seules ressources de sa pi-opre monnaie.
V. — Quelle était cette monnaie? La conquête de la Palestine
par Pompée, en l'an 63 avant l'ère chrétienne, eut pour efTet
d'introduire en Judée, à côté de la monnaie phénicienne, l'usage
de la monnaie romaine, qui prit rapidement une place prépondé-
rante et presque exclusive, si l'on s'en rapporte aux documents
talmudiques, comme instrument d'échange, dans le mouvement
linaucier et commercial du pays. C'est ainsi que, d'après le
Talmud, et à une date assez rapprochée de la conquête de Pompée,
le célèbre Hillel, quand il n'était encore que le disciple de Sche-
maya et Abtalion, remettait chaque jour au gardien de la salle
où ces maîtres donnaient leur enseignement, pour être admis
à y pénétrer, la moitié de son salaire quotidien, et ce salaire était
d'un tropaik, p^j'ci::, xpoTraixô;, nom grec de la monnaie romaine,
appelée victo?if/tf(s , ou demi-denier'. Cette pièce n'était pas
destinée, d'ailleui's, à une circulation de longue durée, car Jules
César la supprima pour la remplacer par son équivalent, le
quinaire-.
Cependant nous retrouvons encore le demi-denier sous sa déno-
mination grecque de tropaik dans des textes émanant d'Akiba ^
et de son disciple Juda ben Haï '' (première moitié du ii« siècle).
VL — Le denier d or [dendrius aureu.s, nra nmi, que César in-
troduisit le pi-emier dans le système monétaire de Rome •', circu-
lait couramment en Palestine dès le i"^' siècle de l'ère vulgaire.
Lorsque Phinéas d'Aphta, le tailleur de pierres, est élevé à la di-
gnité de grand-prêtre, les trésoriers du Temple, en venant le saluer
1. Henri Estienno, T/iesaunis (jrxcx lliif/uœ, v*» T(>07raïxo;. — Le (Jeuier romain
valait environ 0,85 centimes de notre monnaie.
2. Lenormant, dans le Dic/ioiuiaire des antiquUés (jrecques et romaines, v°.
Aureus.
'.]. Sifré.
\. Mischna h'eloubo/, v, 7.
"i. Lenormant, op. et loc. cil.
LES CHANGEURS ET LA MONNAIE EN PALESTINE 225
dans son chantier, déposent devant Ini un monceau de denÛMS
d'or, pour lui pei'inelti'e de faii'e honneur à sa nouvelle charge '.
Le denier d"oi- élait si hien re('onnu en Palestine même ^comnie
runi(|ue étalon de la monnaie dor, (|ue celui qui avait fait vœu
(rolïrir pour les hesoins du sanctuaire une pièce d'or devait s'ac-
quitter avec un denier d'or-.
De même, recoiuiaîtriî que l'on doit de l'or à son créancier
oblige le débiteur à lui payer tout au moins un denier d'or-^
Le patriarche Yohanan ben Zaccaï, parlant de la fille de jNico-
dème ben Gorion, que la guerre avait réduite à la plus extrême
misère, racontait à ses disciples qu'il avait signé au contrat de ma-
riage de cette femme, et que sa dot s'élevait à un million de de-
niers d'or (avant Fan 70) '.
Une controverse qui divisait les écoles de Schammai et de
Hillel roulait sur le point de savoir si l'on pouvait faire emploi de
deniers d'or pour le rachat de la seconde dîme •'.
D'après un docteur du nom de R. Romanus, le prix de location
d'un navire s'élevait jusqu'à 4000 deniers dor^\ Un établissement
de bains à Sepphoris se louait au prix de 12 deniers d'or par an, à
laison d'un denier d'or par mois, et ce contrat donnait lieu à une
difficulté sur la quotité du loyer dû pour une année embolis-
mique ". La Tosefta discute la légalité de certains contrats à chep-
tel simple ou à cheptel de fer (bnn l^i:), portant sur un troupeau
d'une valeur de 100 deniers d'or ^.
Un denier d'or^ était le prix d'un cor de froment (8 hectolitres
88 litres, d'après Munk '*').
Le patriarche Gamliel, de Yabné (fin du r' siècle), se trouvant
pendant la fête de Souccot, avec quelques-uns de ses collègues, sur
un vaisseau, dut payer au prix d'un denier d'or une palme desti-
née à l'accomplissement du rite spécial du jour ^'.
Peu de temps avant le siège de Jérusalem, le prix des pigeons
destinés aux sacrifices avait renchéri au point qu'une paire de
1. Sifra, sect. Ei/ior ; Tosefla Yom-liakippouvim, i, 6.
2. Misclina Sckekalim, vi, 6 ; Meuahol, xiii, 4. Cf. Tosefla Haba Balra, vi, 2.
3. Tosefta Baba Balra, xi, 2.
4. Sifvê. Cf. Tosefla Ketoubol, v, 9.
5. Mischna Muasser Schéni, n, 7.
6. Nedarim, 38 «.
7. Mise/ma Baba Mecia, viii, 8.
8. Tosefla Baba Mecia, v, 1,2, 14 ; vi, 6.
9. Misch7ia Baba Mecia, v, 1.
10. Palesiine, pp. 398 et 399.
11. Tosefla Soucca^ ii, 11.
T. LI, N» 102. 15
226 HEYUE DES ÉTUDES JUIVES
ces oiseaux se payail un denier .(Vor. Le patriarche Siméon ben
Gamliel ï, père du précédent, prit des mesures pour obliger les
marchands a les vendre à un taux beaucoup plus modéré, et on
les obtint, en efl'et, pour un sesterce ^
De môme qu'à Rome, le denier d'or valait en Palestine ^5 de-
niers d'argent-. Cependant une baraïta, citée par le Talmud pa-
lestinien ^, fait du denier d'argent la vingt-quatrième partie du de-
nier d"or. Mais ce passage du Talmud est défiguré dans tout son
contexte par des transpositions et de graves altérations qui ne
permettent pas de lui accorder créance. On pourrait être tenté de
tirer la même conclusion d'un texte de la Mischna, au traité
Méïla '• ; mais il faut n'y voir qu'une approximation, et l'on ne sau-
rait opposer une énonciation vague et isolée aux textes nombreux
et précis que nous avons rapportés d'autre part. C'est donc à tort
que l'auteur du Kaflor-VafcraJi^^ estime à *24 deniers d'argent la
valeur du denier d'or.
Vil. — Le denier d'argent (denarius, vpD n:*^^, ou simplement
nD^"i), qui a pour équivalent le mot zouz (tit) est de beaucoup la
monnaie le plus souvent citée, sous ces deux expressions, dans
les divers textes du Talmud et de ses annexes*^. Aussi est-il de
règle que renonciation dans un texte talmudi({U6 ou dans un acte
quelconque de l'expression « monnaie d'argent », sans plus ample
indication, doit s'entendre exclusivement du denier \ Cette sorte de
présomption légale prouve la prépondérance acquise à cette pièce
d'argent dans la circulation monétaire.
1. Mischna Keriloid, i, 7.
2. MiscJina Keloubol^ x, 4 ; Baba Ranima, iv, 1 ; Tosefla Maasser Schéiii, v, 5 ;
Baba Mecia, m, 13 ; Baba Datra, ix, 4; jér. Schebouot, vi, 3 {37«); Baba Mecia,
44 a ; Bekhorot, 49 b.
3. Jér. Kiddouschin, i, 1 (58 b).
4. Mischna Meïla, vi, 4 : N^nm '■(•:>ri ,plbn ^b uXin ib ITOtî nm ^j'^1 ib pD
ib^TD Ûn'^aUJ ïT^bL: ÏTùjblLJm plbn nu:b;i:3 ib « Si un individu remet à son
mandataire un denier d'or (provenant du trésor sacré), en lui disant : achète-moi ])Our
cette somme une chemise, et que ce mandataire lui rapporte une chemise du prix de
trois statères (séla) et un manteau du même prix, tous deux ont forfait à la loi. » On
sait ([ue le statère é(iuivaut à 4 deniers d'argent.
D. Édit. Berlin, 1852, p. 62 b.
6. L'é(iuivalence du denier, ^311, et du zouz, T^T, est telle que ces deux mots se ren-
contreut souvent dans la même phrase pour désigner la môme monnaie. En voici un
exemple dans Tosefta Baba Mecia, 11, 20 : ib 3>"lDn 1:2^3 "IS'^T C]bN 1373T: "nW
bx: "lu'iJ ib 3n-iD-i iiuî^nn 'r\'û'Q nb j^npTo rtT tiT m^^?3 r;3i73\D p?:
D'^nN?3 « Si un individu, ayant emprunté 1000 deniers sur obligation, i)aie à son
créancier 800 zouz, celui-ci déchirera la pi-emière obligation, et lui en fera souscrire
une autre de 200. »
7. Mischna Menahot, xiii, 4; Tosefta Baba Batra, xi, 2; b. Baba Batra, 165 6.
LES CHANGEURS ET LA MONNAIE EN PALESTINE 227
L'emploi siinullaiir du dcniei' d'or (d du deniei' (rai\^oiit a doiiiHi
lien à une dinicullé, (jui divise oiicoro aujourd'hui les éeononiisles
modernes. On s'est demandé, dans le Talmud, lequel, de l'or ou de
l'argent, doit être considéré comme étalon monétaire; et la ques-
tion n'est pas de simple curiosité (^t purement théorique; elle a un
intérêt juridique dans l'application des règles proi)res au droit tal-
mudiquo sur. la transmission de la propriété mohilière; et c'est
précisément en matière de change que la difficulté peut être sou-
levée.
Pour rintelligence de cette controverse, il convient de rappeler à
quelles conditions est soumise, notamment dans la vente des
choses mohilières, la perfection du contrat. Le consentement
simultané des parties peut hien créer entre elles une ohligalion
morale et un devoir de conscience, et c'est dans ce sens que les
docteurs de la loi disent de l'homme ((ui viole ses engagements :
« Celui qui a puni les générations contemporaines du déluge et de
la dispersion ^ punira l'homme qui manque à sa parole ^. » Mais
le consentement nu est sans elTet juridique, tant que la prise de
possession de la chose vendue n'a pas été accomplie par un acte
effectif ou symbolique. L'acte nécessaire, c'est l'appréhension par
l'acheteur de la chose qui a fait l'objet de la vente; c'est à ce mo-
ment que la vente est consommée, et, dès ce moment le prix
d'achat est acquis au vendeur, partout où il se trouve, sans que ce
dernier ait à remphr aucune formalité.
La nécessité d'un acte de prise de possession pour donner au
contrat sa perfection est, d'ailleurs, d'après l'opinion d'un docteur,
d'institution rabbinique. Selon la pure doctrine de la loi, le verse-
ment des espèces suffit pour transmettre la propriété -^ Mais les
docteurs ont exigé une formalité matérielle pour faire passer les
risques de la chose vendue de la tête du vendeur sur celle de
l'acheteur. Autrement, disent-ils, le vendeur, après échange de
consentement, n'ayant plus d'intérêt à veiller à la conservation de
la chose, dirait à son acheteur: « Ton blé a brûlé dans mes maga-
sins'' », sans se préoccuper du soin de parer à tout accident.
Supposons maintenant une convention de change dans laquelle
1. Il s'ag-it de l'événement décrit dans Genèse, xi, 8, à la suite de la construction de
la tour de Babel.
2. Mischna liaba Mecia, iv, 2 : nr^bon 11^1 '5l3?jn mn "^^SSi^Tû ^'"IDUJ ^72
im^nn i'j2'\y i:"^n^ ^J212 ynDnb ttj' tîin.
:]. liaba Mecia, 4G h : m3ip D^yl2 nmn im.
4. ibid. : ^-»^rj nD-i03 ^b n?:^'' ^^73u: n^i]) n^^ujTo inTSN nj2 ■'3D731
228 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
le cliangeur remet à son client de la monnaie crorpour recevoir de
ce dernier de la monnaie d'argent, on, inversement, de la monnaie
d'argent contre de la monnaie d'or. Selon le droit talmadique, ce
contrat constitue entre les parties une véritable vente. Elle ne sera
donc parfaite que si elle s'est accomplie avec les formes prescrites
en matière de vente. Mais entre ces deux métaux, quel est celui
qui joue le rôle de marchandise, ou, comme le dit le Talmud, de
fruit î<TD, et celui qui constitue le prix d'achat? Selon l'une ou
l'autre hypothèse, c'est la monnaie d'or ou la monnaie d'argent,
considérée comme marchandise, qui devra être matériellement
appréhendée par celui qui la reçoit pour donner au contrat toute
sa valeur.
La Mischna tranche la question en déclarant qu'entre l'or et l'ar-
gent, l'or est marchandise et l'argent constitue le prix. C'est ce
qu'elle exprime dans le langage elliptique, propre aux talmudistes
en disant : « L'or acquiert largent, mais l'argent n'acquiert pas
l'or '. » Cette formule serait inintelligible, sans le commentaire
qui l'expHque; elle signifie que, dans les opérations de change,
celui qui a appréhendé l'or transmet sans autre formalité à l'autre
partie la propriété de la monnaie d'argent qui en constitue le prix,
mais que, s'il a versé à cette dernière l'argent, sans avoir fait acte
de prise de possession sur l'or, il n'y a pas de marché, et chacune
des parties peut retirer son consentement.
La solution donnée par la Mischna à cette difficulté a rencontré
d'assez vives résistances, et le propre fils du patriarche Juda, ré-
dacteur de la Mischna, lui opposait l'opinion contraire que celui-ci
avait émise au temps de sa jeunesse ^.
Quelle est donc la cause de cette variation et quels sont les motifs
donnés à l'appui de l'une et de l'autre opinion ? Le Talmud se le
demande, et voici comment il y est répondu : « Dans sa jeunesse,
le rédacteur de la Mischna estimait que For, étant un métal pré-
cieux, devait être adopté comme monnaie, et l'argent, ayant une
moindre valeur, comme fruit (marchandise). Mais dans sa vieillesse
il a jugé, au contraire, que l'argent, étant d'une circulation cou-
rante, était la vraie monnaie, et que l'or, avec sa circulation res-
treinte, devait être considéré comme marchandise^.
\. MiscJma liaba Mecia, iv, 1 : nN r;3ip I^N qO^n .qOlDr; PwS rijl'p DHTH
anin. On retrouve un texte identique dans Tosefla Baba Mecia, m, 13.
2. Baba Mecia, iia.
3. Baba Mecia. U a : r;\n"nb^3 ,n3D •^N72 rr^mSpTm 130 ^N72 r"pmib^3
î^ya^ab N'T'D n^b "^apn.
LES CHANGEURS ET LA MONNAIE EN PALESTINE 220
Son disciple, R. Hiyya, le changeur, s'en tenait à la première
opinion K
Cette préférence se justifie par une autre raison, énoncée dans
le môme passage du ïalmud, et qui s'accorde avec l'avis formulé
par les économistes modernes : « L'or a une valeur fixe et l'argent
est sujet à la hausse et à la haisse -. »
Cette même question avait déjà divisé les écoles de Schammaï et
de Hillel (i^"" siècle de l'ère chrétienne). Colle-ci faisait de Tor l'éta-
lon monétaire, et celle-là tenait pour l'argenté
Dans tous les cas, il était admis qu'entre l'argent et le bi'onze,
c'est l'argent qui joue le rôle de monnaie. Aussi la Mischna et la
baraïta déclarent-elles que « le cuivre acquiert l'argent, mais que
l'argent n'acquiert pas le cuivre'' ». Il faut pourtant noter, au
iii^ siècle, une controverse de même nature entre deux docteurs
palestiniens, R. Hanina et R. Mana, sur les rapports de l'argent et
du cuivre. D'après R. Hanina, la valeur de la monnaie de billon
demeure invariable, et c'est l'argentqui subit la hausse et la baisse.
R. Mana soutient, au contraire, que Targenta une valeur fixe et que
les fluctuations de hausse et de baisse n'affectent que le cuivre •'.
VIII. — Les divisions du denier d'argent correspondent à peu
près à celles qu'admettait le système romain. La Tosefta en donne
le tableau suivant ^ :
La perouta (rranD) est le 1/8 de Fas.
1. Baba Mecia, Ma.
l^^i^b •?n:''73 r<pD3 ""^"nb .d^t Se n:^nn r:\:;7am d^TvUj^td ini< qoD
■^nn c>i3'3-j nr73 yn^^ n:?n ...bm n^pnwS-i ^i-^ion N3n n:-'C73 ^in t^n^D
3. Ib.,U/j.
4. MiscJina Baba Mecia, iv, 1 ; Tosefta Baba Mecia, m, 13 : PiS rîjlp ri'vUirijr!
nw"in:n nN rijl^) r|ODr; '}"»N1 C^ODH. La Tosefta ajoute : « Voioi comme il faut
rciitcndic : si l'un a livré .'iO as contic un denier d'argent, ce denier est acquis à l'autre
partie, partout où il se ti'ouve. Mais si l'un a livré un denier d'argent contre 30 as,
l'autre n'ac(|uiert les 30 as (lu'après les avoir matériellement appréhendés. » T2£ HT'^D
riSD IP^ -^ ^2N .Nin-:: aip?: bD rrjp ht nn i:-^i2 nD\s n^-cro ^na
^•!':;73">D ly nap n'^ ht •^in -id\s iD^'ob'oz.
5. io.v. Kiddouschin, i, 1 {:)H d) : b^bï NDCD S^-'p rT'-',rîî3 Î<\rn3 "173N N3"»jn '"1
b'^bi t<cr: -i"'p-« N'on: a-^^p r:"»-inN3 ndcd n?:i< a^'n 'n ,"i^p^ n-:od.
(i. Tosefta Baba Bâfra, v. 11, 12 : mzjl-iD "SlTC'wT^ "IHJ^ 1"^73N\D nr^l^iD
C]OD r^yjo ,^rT rjDD n:*?: "c^o ,nr-b nj^nn^îi n^'i'zyiD nn^ no'^ws ^no^wNb
■^:o D7:d^72 ,]^zi2ZiV2 -^r»:: "-^o\n .r^^^^"* ^-'»^ "jririD .r^^^^^^^ ^y^
m::T^iD "^Z'O y^l'lZj'ip ,V''^"1^-^P- ^'- t^dldousckln, 12 «. Nous avons déjà fait
ol)servL'r cpie le [)assage parallèle de j. Kiddouschin, i, 1 (58 r/), a subi de telles alté-
rations qu'il en est deveim inintelligible.
230 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
L'as (ictî, àcaxp.ov), souvent nommé dans le Talmud Vas ita-
lique ("^"pb'û^iXn lO^iK) \ est le 1/24 du denier.
G maah d'argent (qoD ny^i, obole) l'ont un denier.
1 maah d'argent égale ^pondiom (Iv^did, dupoiidiiis).
\ pondion [diipondius) — 2 as.
1 as = 2 semis ou semissis (DTaDTo).
\ semis = 2 quadrans [^Tn-ûTi^].
1 quadrans .= 2 perouta (se?nuncia^ ?)•
Ce tableau donne lieu à quelques observations.
On peut remarquer tout d'abord que, si la perouta y est évaluée,
comme dans la Miscbna •^ à 18 de l'as, quelques docteurs font de
cette monnaie le l/G de l'as \ ce qui correspondrait au sextans ro-
main. Telle est aussi restimation du patriarche Simon ben Gam-
liel 11 •• (milieu du ii" siècle).
L'as, à Rome, est la 1(3" partie du denier d'argent ; en Judée, il
en est la 24® partie. Cette différence tient sans doute à cette cir-
constance que la valeur proportionnelle de ces deux métaux, en
général, n'est pas la même dans les deux pays. Le denier d'argent,
en Palestine, conserve invariablement sa valeur, alors que celle
des as est sujette à des écarts très sensibles. Ainsi, il est des mo-
ments où le denier vaut 24 as et la monnaie de cuivre est alors en
hausse; il en est d'autres où le denier vaut 32 as, parce que cette
dernière monnaie est en baisse ^.
L'as est le prix d'un pain d'orge ('{■•pDib:;, xoXXi^)^ d'une orange^,
de trois, quatre ou cinq figues, d'une grappe de raisin, d'une gre-
nade ou d'un melon de choix ^. On allouait au vétérinaire chargé
1. Mischna Kiddouschin, i, 1 ; Miqvaôt, ix, 5 ; Eoullin, m, 2, etc.
2. On voit que le lepLon^ dont fait mention l'Évangile selon Marc, x[i, 42, n'est
autr.e que la peroula^ la plus petite des monnaies de cuivre, puisqu'il y est dit (jue
deux lepton font un quadrans, eëalev XsTrxà oûo, o Icttiv xoopàvTTiç. — Cf. Luc, xii,
59; XXI, 2; Mathieu, v, 26. Il faut en tirer de plus cette conclusion que l'évaniréliste
admet, comme le docteur anonyme de la Mischna et de la Tosefta, que la peroula
égale 1/8 de l'as, contrairement à l'opinion de R. Siméon beu Gamliel et de quelques
autres docteurs, énoncés ci-après, et selon laquelle la perouta en serait le 1/6.
3. Mischna Kiddouschin, i, 1 ; Edouyot, iv, 7.
4. Kiddouschin, 12 tt; c'est ce (jue déclarent les talmudistcs Saniaï, Dosithée, Jannée
et Hoschaya (de la première moitié du m" siècle).
y. Tosefta Baba Butra, v, 12.
6. Kiddouschin, 12 « : nip^N'T NH .^mo-^N bin Nn mD\s mp'^î*'^ N!l
NnT3 "{^n^m i^n'::n Dp bvi Nn ,ntit3 n"D 2p "^mow.
7. Tosefta Detnaï, v, 11.
8. Schir haschirim Hahba, sur ii, 3.
9. Mise/ma Maasserot, ii, 5, 6 ; Tosefta Maasser Rischon, ii, lli
LES CIIANGKUHS I-T LA MONNAIE I-N l>ALLSTINE i\{l
do liiispoclion dos animaux i as pour uu mouton (d (> pour un
bœuf.
La maaii, (jui esl la plus pelile dos piocos d'ai'^<'nl - ol f|ui est
ovaluôe au (>« du doiiiiM', no i)ai'aît con'ospondro à aucuno moiinaio
romaino. Kilo uo soi'ail donc autro «pie Toholo ^l'occiuo, (pii est
1 6 de la drachme, et la drachmo ollo-momo, comme nous l'avons
vu, a été ramonée, depuis le pi'incii)at do Pompée, à la valcui' du
denier.
Il semblerait pourtant éti'ange do voir figurer dans ce tableau, à
côté do monnaies divisionnain-s appartenant exclusivement au
système lomain, une pièce d'origine étrangère. Il n'y aurait rien
d'invraisemblable à admettie (pie la maah n'est pas autre chose
que le sesterce, monnaie d'aigent, comme la maah, mais qui, à
Rome, est égale à 14 du denier. Cette différence, entre la Judée et
Rome, dans Tévalualion du sesterce, pourrait être la conséquence
d'une diiïéj'once analogue dans l'évaluation de Tas. A. Rome, le
denier valant Kî as, le sesterce, qui en est le 1/4, vaut 4 as ; en
Judée, le denier valant (> sesterces ou '24 as, le sesterce vaudrait
également, comme à Rome, 4 as. S'il en était autrement, on ne
s'expliquerait pas l'absence totale, dans les textes talmudiques, de
toute mention relative au sesterce, qui était chez les Romains d'un
usage courant.
Une maab ou, selon une opinion divergente, une demi-maah, re-
présentait le col/fyôifs O'i^b'p, xôXXuêov), que chaque contrihuahle de-
vait ajouter à la taxe annuelle du demi-sicle ^.
Notons ici, pour rintelligence des textes, que le mot maah (rs^^To)
a, dans le Talmud, trois acceptions différentes : 1° il désigne la pe-
tite pièce d'argent, égale à 10 du denier '' ; :2« au pluriel, l'expres-
sion r\iyi2 signifie « petite monnaie de billon », par opposition à la
monnaie d'argent"' ; 3° le pluriel mr72 s'applique encore au numé-
raire en général, or, argent ou bronze ^
Le pondion (1r'^J^D, diipondius), nommé aussi pondion ilalique,
•^pbai^n it"i3id", était exigé, comme ('ollyl)us (linbp), autant de lois
que l'ancien propriétaire d'un champ voué au sanctuaii'o devait de
statères (ybD) pour le rachat de son hien. Le pi'ix do ce rachat était
1. Mischna Bekhorol, iv, 5.
2. Jér. Kiddouschin, i, 1 liSc : TiZ'JQ t\0'D y2'ûJ2 C]nD-
3. Mise/ma Schekalu», i, 7,
4. I/nd. ; Menahot, xiii, 4; Haguiga, 6«;.j. Kiddousehiii, i, 1 "iS c\
5. Mischna Maasser Schêni, ii, 6, 8, 9 ; Edouyot, i, 9, etc.
fi. Mischna Maasser Scheni, m, 3, 4, ;> ; Keiouhol, vi, 2, 3 ; xiii, 3 ; Baba Mecia,
IV, 1,2; Tosefla Maasser Sc/iêni, m, 18 ; iv, 4, 9; Baba Mecia, iij, 9, etc.
1. Mischna Keliin, xvii, 12.
232 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
proportionna au nombre d'années restant à courir jusqu'au jubilé,
à raison d'un statère par année \
Le pondion était le prix courant d'une miche de pain débitée
chez le boulanger, et que l'on remettait comme provision aUmen-
taire à chaque pauvre nomade, circulant de ville en ville ^.
Au tableau des monnaies ci-dessus reproduit, il convient d'ajou-
ter le tropaik [victoriatus ou quinaire), qui ne paraît avoir eu quune
circulation restreinte et de courte durée, et une pièce de cuivre,
nommée tressis (= 8 as), n-'D^-i::, dont il est plusieurs fois fait men-
tion dans le Talmud. Un passage de la Misclina place cette mon-
naie entre le denier, dune part, et le pondion et la perouta,
d'autre part, en ajoutant que ces diverses pièces appai'tiennent au
même système monétaire^. On cite \e t?'essis comme servant au
radiât de la 2^^ dîme, en obligeant celui qui aurait fait usage d'un
tressis de mauvais aloi à le remplacer '*. La Tosefta fait menlion de
tressis de Seppboris et de Tibériade •'.
IX. — A la suite de notre tableau monétaire figure un autre ta-
bleau fort court, dressé par le patriarche Siméon ben Gamliel (mi-
lieu du II'' siècle). Il s'énonce de la manière suivante ^ :
La perouta est le 1/6 de l'as.
1 maah égale 2 hadrassin (l-^D^in, hordeum, siliquej.
1 hadrass (hordeum) = 2 hinçin (l^i^i^n pour l^^^n, bes).
\ hinç [bes) — 2 schamanîn (l-^aTaTi)).
1 schaman = 2 perouta.
L'identification de ces dernières pièces n'est pas sans difficulté.
M. Zuckermann'^ fait de hadrass, hordeum, et cette interpréta-
tion est assez plausible.
Mais il rend hininç par ews-iç, qui serait le 1-9 du sesterce, ce
qui semble bien douteux. Le ïalmud palestinien ^, dans un passage
parallèle, porte, au lieu de l^irrrt, le mot V^''^? leçon plus satis-
faisante. Cette expression n'est autre que le mot latin bes. Or la
1. Sifrâ, sect. Belioulwlai, cliap. x, §5; Mischna Ara/Jiin, vu, 1 ; Tosef/a Ara-
kliin, IV, 10 ; Bekhorot, 50 r;.
2. Mischna Péa, vin, 7 ; Schehiif, viii, 4; Evoiihin, viii, 2 ; Kélim, xvii, 11.
:î. Mischna Schehouo/, vi, 3 : '{l^'lîlDT n''Dn::i t]OD n^T t<"TN ^"■'D "^b "{^i^
4. T ose fia Maasser Schéni, iv, 2.
:i. IbicL, 13.
6. Tosefta Baba Balra, v, 12.
7. Ueber talmudische Mûnzen und Geivichle, Breslau, 1862, p. 26.
8. Jér. Kiddouschin, i, 1 (58 c?).
LES CHANGEURS ET LA MONNAIE EN PALESTINE 233
petite monnaie appelée bcs a précisément la valeur de 2/8 d'as ',
qui est celle que lui assijj^nc le petit tableau de Simé'on heu Gam-
liel. En elTet, le hiuç, suivant le texte de la Tosel'ta, valant 4 sclia-
manîn, et le schaman, 2 perouta, il en résulle ((ue le liinç vaut
4 perouta; or la perouta, dans ce système, étant égale à 16 de l'as,
le hinç ou bes vaut 4/6, soit 23 de Tas.
La leçon du ïalmud palestinien, qui substitue ainsi le mot l"»i:"^3
à 1"'i:3'^rî, est confirmée par un autre texte du même ïalmud^ et
par deux passages du Midrascb, où on nous apprend « qu'Adrien
avait pour poids un bes et Dioclétien un denier de Gordyène ».
Quant au moi schaman, que M. Zuckermann rend \)d,v semiina,
il déi'iverait de n^iToo, huit, parce que la pièce ainsi dénommée
serait égale à 18 de 1/1), soit 1/72 du denier. Cette interprétation,
peut-être ingénieuse, est bien compliquée pour être exacte.
X. — On a pu remarquer que le ïalmud n'a pas fait entrer dans
l'un ou l'autre de ces tableaux monétaires le séla (3>bD, statère ou
tétradrachme), qui se rencontre pourtant très fréquemment dans
les textes et qui circulait, en Judée, concurremment avec la mon-
naie romaine, comme tenant lieu du sicle biblique pour l'acquitte-
ment des taxes légales imposées par le rite.
Cette circulation a dû nécessairement se ralentir après la des-
truction du Temple de Jérusalem, bien que le séla apparaisse en-
core dans le ïalmud, comme une monnaie elFective, à une époque
1. Lenormaut, op. cit., v» Bes.
2. Jér. Yoma, iv, 4 (44 d).
3. Bemidbar Hahba, xii, eiSchir haschirim Rabba, sur m, 10. — Je serais très porté
à croire que le mot r^'^D a le même sens de bes dans un texte de la Tosefla Arakhin,
IV, 20, où ou lit : nPN mD Tb i^izii ,nnrn ^;d7û ir.TO u-«-ip-D nn^ii rroyio
t-<bN HT -173^ t^b -ib^Dt^ ^D""' 'n "i7:wS ,no\ND •^b-o "^-in -iTjwN .'îTiDwN-i
r!^"^3D « Un jour, un individu consacra au profit du trésor du temple son champ, à
cause de sa mauvaise qualité. On lui dit : il t'appnrtient de le racheter avant tout
autre. Eh bien ! répii(iua-t-il, je le reprends pour un as; et R. Yôssé de dire : il aurait
pu ne le racheter <pie pour un bes (2/3 d'as) ni^^SD ». Traduire ici n^''2 par œuf ne
donnei'ait i»as un sens satisfaisant. Il est vrai (jue le uième texte, comme la Mise/ma
Arakhin correspondante (viii, 1), ajoute : ï]03 HT^m V\Z'D'2 mD3 Cip"'»::,
« parce que les choses sacrées se rachètent, soit à prix d'argent, soit par é(iuival('nt »,
ce qui semble exclure i)Our rî^t^D l'idée d'une niomiaie ; mais j'admettrai volontiers
que ces derniers mots ont été ajoutés après coup, comme une glose tardive, à un mo-
ment où Ton ne connaissait plus le bes, cette petite monnaie ne figurant ijue dans le ta-
bleau de R. Siméon l)en Gamliel, coutenq)orain et collègue de K. Vossé ; aussi le Talmud
sur Arakhin (27 a) parait-il l'ejeter cette incise.
J34 REVUE DES ETUDES JUIVES
OÙ, selon l'opinion généralement reçue, la frappe des statères
phéniciens avait depuis longtemps cessé.
C'est ainsi, que, d'api'ès M. Lenopmant\ c'est en l'an ()3 avant
l'ère chrétienne que Pompée aurait fait fermer les ateliers moné-
taires de Tyr, de Sidon et d'Aradus. M. Théodore Reinach^ fixe à
l'an 56 après J.-G. la suppression du monnayage en Phénicie. Le
ïalmud^ cite pourtant plusieurs fois le statère de Néron, ybo
rr^Dnni, ce qui ne serait pas en contradiction avec l'opinion émise par
M. Reinach, puisque Néron a commencé à régner en l'an 54. Mais
ce savant cite lui-môme, d'après Madden, un statère tyrien de
Fan 65. Un docteur palestinien dn commencement du m® siècle,
R. Yohanan ben Napaha paraît faire allusion à des statères de
Sévère '•, nrr-i^nD d^ybo. D'un autre côté, si, le plus souvent, dans
le Talmud, le séla ne seml)le plus représenter qu'une monnaie de
compte, il est des passages où l'on se trouve nécessairement en pré-
sence d'une monnaie courante, en pleine circulation. Ainsi des
docteui's du n« siècle, disciples d'./Vkiba, discutent sur le point de
savoir combien le séla doit avoir perdu de son poids pour donner
lieu à l'action en j-escision pour cause de lésion ''. La ïosefta,
recueil de la fin du n« siècle, rapporte une contestation qui s'agite
entre deux plaideurs, au sujet d'un statère 7ienf trouvé par l'un
d'eux ^.
XL — Nous avons vu que te statère phénicien était toujours pré-
senté dans le Talmud comme l'équivalent de 4 deniers d'argent.
Cependant plusieurs textes font menlion d'un autre statère, qui
serait le i H du séla ou slatère phénicien, et par conséquent d'une
valeur égale à un demi-zouz ou demi-denier". On le nomme tantôt
simplement statère (^-l^^:3wS^, dénomination qui, dans le Talmud,
ne s'applique jamais au statère phénicien, uniquement désigné
sous le nom de séla), tantôt statère vulgaire ("^rû^os n"'nDi<)*^ et tan-
tôt encore séla provincial (na'^TO ybo) '".
1. Op. cit., v Drachma tijria.
2. Les monnaies juives, dans la Revue, t. XV, p. ccvi.
3. Mischna Kélim, xvii, 12; Tosefla Baba Mecia, ii, 10.
4. Jér. KelouboL, i, 2 ,28 h).
i>. Mischna liaba Mecia^iw 5 ; Tosefla Baba Mecia, m, 17,
6. Tosefla Baba Mecia, ii, 10.
7. Kiddouschin, 11 b : N-pnDN NTITn NribDb ll'pi ^"iJ^N ^^2Zn.
8. Soucca, 22 b; KelouboL, 64 « ; Guittin, 45 i; Baba Mecia, 102 Z» ; Baba Balra,
i05 b;Bekho)'ol,liOb.
9. Houllin, 44 6.
10. Baba Kamma, 36 6.
LES CHANGEURS ET LA MONNAIE EN PALESTINE 2X0
Mais il convient de faire observer que ce statôre vulgaire n'est
cité que par des docteurs babyloniens, que le Talmud palestinien
n'en l'ait jamais mention, et qu'il y a lieu de penser que la Judée
n'a pas connu cette monnaie particulière, réduite à la valeur d'un
demi-denier. Il y a plus : un docteur de Palestine, R. Hanina
(ni« siècle) cite un statère dit de Perse, n'^d'id î^^^nOwS, qui aurait la
valeur de 1/8 de denier \ ce qui indique bien (jue cette espèce de
monnaie était d'origine étrangère.
Le Talmud babylonien fait également mention d'un zouz vul-
gaire, î<"J"'ï:2 î^nT, égal à 1/8 du denier '^ C'est encore là une mon-
naie qui paraît étrangère à la Palestine.
XII. — Les lignes qui précèdent étaient écrites, quand j'en ai
trouvé l'entière confirmation dans des documents émanant des
Gueonim de Babylone, et rapportés [)ar le savant M. Biicbler dans
une intéressante notice sur la Kelouba chez les Juifs du Nord de
r Afrique [Revue, t. L, p. 161 et s.) Ces documents constatent tous,
en effet, que le douaire légal, inscrit dans le contrat de mariage
d'une jeune fille, et fixé par le ïalmud à 200 zouz ou deniers ^, a
été réduit par la coutume de Babylone à 'âo zouz.
La raison de cette disposition n'est autre que celle qui vient
d'être indiquée ci-dessus : c'est que les Babyloniens substituent le
zouz vulgaire, qui est le buitième du zouz palestinien, là où les
docteui's de Palestine imposent le zouz-denier. Mais cette substi-
tution, les Babyloniens ne l'opèrent que pour les obligations d'ori-
gine rabbinique, et qui ne résultent pas du texte de la loi elle-
même.
Au cas particulier étudié par M. Biicbler, rappelons que le taux
de 200 zouz ou deniers, indiqué comme minimum du douaire
assuré à la jeune fille vierge au moment de son mariage, a été em-
prunté à deux textes combinés du Pentateuque. D'après Exode,
xxn, lo-IG, quand une jeune fille a été séduite et (|ue le père
refuse de la donner en mariage au séducteur, celui-ci lui doit un
dédommagement égal au douaire des filles vierges (mbinnr: nriTOD).
D'un autre côté, il est dit au Deutéronome, xxii, 28-29, qu'une
jeune fille ayant été victime d'un viol, le coupable, ([ui est tenu de
l'épouser, sans pouvoir jamais la répudier, paiei'a au père 50 sicles
d'argent. Le sicle biblique, comme nous l'avons vu, est partout
remplacé par le statère ('m^: 3>bo) ou l(Uradracbme pbénicien , et
1. Bekhorot, 4!JZ*.
2. Ketoubot, 65 6, Balxi Mecia, 69 6.
3. Mise/ma KelouboL i, 2.
2;!G HEVUE DES ÉTUDES JUIVES
le statère est égal à 4 zouz ou deniers, ces deux expressions étant
équivalentes.
Du rapprochement de ces deux textes,/ Rasclii ' conclut que le
douaire normal auquel toute vierge a droit, même en dehors du
cas de séduction ou de viol, et d'une manière générale, est de
50 statères tyriens, soit 200 zouz ou deniers romains. L'opinion de
Raschi a, d'ailleurs, pour fondement un texte formel du Talmud
palestinien '\
Or les docteurs babyloniens estiment que des deux textes pré-
cités du Pentateuque on peut tirer une indication, mais non une
obligation, et que le taux du douaire fixé à 200 zouz est sim-
plement d'origine rabbinique. En pareil cas, ils admettent comme
règle que le numéraire indiqué dans le Talmud s'acquitte avec la
monnaie spéciale à chaque pays (n3^*i?2 5]02 ou î«^t yn-ûJ2) ^; et c'est
ainsi qu'au lieu du zouz denier, ils adoptent le zouz vulgaire, qui
n'en est que la huitième partie, de sorte qu'au lieu de 200 zouz, ils
inscrivent dans les contrats de mariage 25 zouz, qui sont alors des
deniers, représentatifs de 200 zouz vulgaires '*.
Cette différence entre les deux espèces de zouz est, d'ailleurs,
nettement établie dans la consultation du Gaôn Moïse de Sora
{Revue, loc. cit., p. 152) et dans les observations d'Aschéri (p. 153,
note 3,1.
On ne saurait tirer argument, contre la coutume babylonienne,
d'un usage suivi à Kairouan et aux termes duquel certains
contrats portent un douaire de 400 zouz, composé d'une partie
principale de 23 zouz. et d'une partie accessoire de 375 zouz. Cette
dernière somme représente un augment de dot, toujours facul-
tatif d'après la Mischna ■'.
1. Exode, XXII, 16.
2. Jér. Ketoukol, i, 2 23 .
3. Nous en trouvons un exemple dans le Talmud babylonien [Keloubol, 63 b].
D'api es la Mischna de Ketouhot^ v, 8, le mari est tenu de fournir tous les ans à sa
femme des vêtements pour une valeur de 30 zouz (deniers); et cela est prescrit au plus
pauvre en Israël. Quant au riche, il y i)Ourvoira dans la proportion de sa fortune.
Et Abayé, docteur babylonien, de s'écrier : où donc un pauvre homme i)rendra-t-il ces
30 zouz ? Et il ajoute : il ne peut être évidemment question que de zouz vulgaires ("^TIT
4. Je crois devoir signaler au savant auteur de la notice sur la Ketouba un double
la])sus (Revue, loc. cit., pp. 130 et 136), résultat i)resfpie inévitable de la perpétuelle
confusion à laquelle se prêtent trop aisément les consultations des Gueonim, entre
le séla tyrien et le séla provincial, entre le zouz palestinien (denier) et le zouz
vulgaire.
3. Mischna Ketoubof, v, 1 : << Bien qu'il ait été déclaré (lu'unc vierge reçoit
200 zouz, et une veuve une mine (100 zouz), le futur époux a la faculté d'y ajouter un
augment, qui peut s'élever jusqu'à 100 mines (10,000 zouz), si bon lui semble. »
LES CIlAiNGEURS ET LA MONNAIE EN PALESTINE 237
Eli forme de conclusion, et pour en revenir à noti-e matière,
nous voyons que la tradition du zouz vul^aii'e s'est perpétuée en
Bahyluiiio, et que ni le séla provincial, ni le zouz vulgaii'c, repré-
sentant le huitième de la valeur des monnaies de même nom, ne
sont jamais entrés dans le système monétaire suivi en Palestine.
XIII. — Les indications tirées des livres talmudiques ne nous
ont guère fait connaître que deux sortes de monnaies circulant
concurremment en Palestine, la monnaie romaine et la monnaie
phénicienne, celle-ci admise à titre de simple tolérance.
Ne parle- t-on pas habituellement d'une monnaie nationale pro-
prement dite, de sicles, de demi-sicles, frappés en Palestine même,
à une époque où ce pays jouissait encore de son indépendance, et
dont on retrouve des exemplaires ?
La question a paru longtemps obscure, et aujourd'hui encore les
numismates sont divisés sur l'époque et l'origine des monnaies
hébraïques, que des découvertes ont fait apparaître sur le sol de
l'ancienne Palestine.
Il paraît tout d'abord constant que les sicles bibliques, qui pou-
vaient affecter la forme de disques d'argent, ne constituaient pas
des monnaies proprement dites, munies d'effigies ou d'inscriptions
qui en révélaient la valeur courante. Les sicles, objet d'échange,
sont livrés au poids. Le mot bp'^ signifie ;j^6er. On en trouve la
preuve dans un des passages les plus récents du canon biblique,
dans un texte du prophète Jérémie, qui a assisté, comme on sait, à
la destruction du royaume de Juda et à la captivité de Babylone. Il
décrit lui-même une opération de vente conclue entre lui et son
cousin Hanamel, dans les termes suivants : « J'achetai à mon
cousin Hanamel son champ, et je lui pe^ai l'argent, savoir
17 sicles cV argent', j'en fis un acte écrit que je signai; je pris des
témoins, ety^ pesai V argent dans une balance '. »
Pendant le temps que dura la captivité de Babylone, les Juifs ne
purent évidemment songer à une frappe de monnaie.
Leur affranchissement, sous Gyrus, les laissa dans la dépendance
et sous la suzeraineté des rois de Perse, et ils n'y échappèrent
que pour tomber entre les mains d'Alexandre et de ses successeurs.
Leur situation politique était donc, pendant cette longue période
de temps, incompatible avec l'exercice d'un droit régalien, comme
l'est celui de battre monnaie.
L'avènement des Macchabées leur assura une sorte d'autonomie,
1. Jér., ixxii, 10 : Û'^3TN7:3 E]OSr^ bpUJNI.
238 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
assez limitée (railleurs. Ils la tenaient de la libéralité des rois de
Syrie, et par TefTet des concessions gracieuses de ces princes. C'est
à ce titre que Démétrius II, en Tan 142 avant J.-C. et Antiochus VII
Sidétès, son successeur, en 138, autorisèrent Simon Macchabée à
battre monnaie en son propre nom. Mais des savants autorisés
estiment que ce privilège n'avait pour objet que la frappe de mon-
naie de cuivre et ne s'étendait pas à .la monnaie d'argent. Qu'est-
ce donc que les monnaies d'argent, à inscriptions hébraïques, que
des fouilles successives ont mises au jour en Judée ? Il y a tout lieu
de penser que les sicles et demi-sicles ainsi découverts à Jérusa-
lem et dans ses environs appartiennent à deux périodes insurrec-
tionnelles, l'une, de l'an QQ à l'an 70, sous le règne de Vespasien
et pendant le siège de Jérusalem, l'autre, de l'an 132 à l'an 135,
sous Adrien, pendant le siège de Béthar.
Le Talmud paraît confirmer cette attribution, en déclarant qu'il
ne peut être fait usage des monnaies de Jérusalem pour le rachat
de la seconde dîme. Voici, en effet, sur ce ])oint intéressant un
curieux texte de la Tosefta ^ : « On ne rachètera la seconde dîme,
ni avec la monnaie de la révolte, ni avec celle qui n'a pas cours,
ou que l'on n'a pas à sa disposition. Exemple : si Ton avait en sa
possession des pièces de monnaie de Ben-Koziba, ou des pièces de
Jérusalem, on ne pourrait s'en servir pour ce rachat, et celui qui
l'aurait fait n'aurait pas acquis la propriété de la seconde dîme. »
Rapprochons ce texte, qui assimile la monnaie de Jérusalem à
celle qui n'a pas cours légal, de cet autre, que nous avons cité plus
haut -, et qui est ainsi conçu : « Qu'est-ce que la monnaie de Tyr?
c'est la monnaie de Jérusalem. » Il y aurait une véritable antinomie
entre ces deux passages, si l'on ne distinguait deux sortes de mon
naies dites de Jérusalem : l'une, la seule qui fut tolérée par le
gouvernement romain celle, qui tenait lieu du sicle biblique, qui
servait à l'acquittement des taxes religieuses, et que, pour cette
raison, on appelait la monnaie de Jérusalem, c'est la monnaie de
Tyr; l'autre, la vraie monnaie de Jérusalem, celle qui a été frappée,
dans cette ville, pendant l'état de révolte et d'insurrection, dont la
légende porte : Jérusalem la Sainte, la seule qui paraît avoir eu
en Palestine une existence réelle, mais courte et éphémère, celle-là
était expressément bannie et interdite par l'autorité romaine; elle
1. Tosef'la Maasser Schëni, i, 5, 6 : 11173 3>nL273ïl b:? î^b imN "j^bbnTû V^
? ni: nv'D ,im^-i3 irN^j my73rt by xbi Niri"» id-^nu) vn-^'nii by t^bi
f<:b bb^n tDNi l-^bbiiTi "j^t^ r-)i^73b\UT-T^ D^y12'\ m"«3Ti:D r\'\yi2 ib rr'n
2. P. 223.
LES CMA.NGKUHS KT LA MONNAIE EN IWLESTLNE 2:5'J
n'avait pas le di'oit de circuler dans le |)ays, cl c'est runiqiu; motif
[)oui' lequel les docteurs de la loi condainnaiiMit, à coiitre'-coMir
sans doute, leur propre monnaie, leur monnaie nationale.
Le Talmud palestinien, comme la Tosella, l'cpousse la monnaie
de Koziha : « J.a monnaie de la révolte, y est-il dit ', comme celle
de Ben Koziha, n'a pas cours. »
Ces dillerents texles donnent bien l'impression que les Juils n'ont
jamais été autorisés à iabiicjuer en leui' nom que la monnaie de
billon, et encore semble-t-il qu'elle ne circulait plus en Judée à
répo(|ue que nous étudions, puisque leur système; monétaire, môme
pour le cuivre, ne comporte que des dénominations romaines, à
moins que la pcrouta ne puisse être considérée comme le l'ésidu
des pièces de ce métal frappées par des princes juifs.
S'il avait existé une nionnaie d'argent de Jérusalem, frappée à
une époque quelconque dans des conditions légales, pourquoi
n'eùt-elle pu servir, comme la monnaie de Tyr, au rachat de la
seconde dîme? Et comment aurait-on, sans distinction aucune,
mis en interdit toute pièce portant Tétiquelte de Jérusalem, s'il ne
fallait pas en tirer cette conclusion nécessaire que cette espèce de
monnaie n'a eu ([u'une origine ii'régulière et que les docteurs de la
loi, soumis à l'autorité de Rome, n'ont pas osé la légitimer?
Ajoutons, pour achever notre démonstration, un dernier argu-
ment tiré d'un passage de la Mischna, commenté parle Talmud pa-
lestinien.
Si, en effet, à une époque quelconque, et avant la domination
romaine, les Israélites de Palestine avaient eu à leur disposition
des sicles ou des demi-sicles d'argent, frappés dans leurs propres
ateliers monétaires, nul doute que, scrupuleux observateurs des
prescriptions bibliques, ils ne les eussent employés pour le paie-
ment de la taxe du demi-sicle. Or, le Talmud, si haut que remontent
ses traditions et les souvenirs de ses compilateurs, n'hésite pas à
déclarer que, depuis la captivité de Babylone, les Juifs se sont tou-
jours acquittés avec une monnaie étrangère. La Mischna s'exprime
ainsi - : « Quand les Israélites revinrent de l'exil, ils payèrent la
taxe du demi-sicle au moyen de drachmes ; puis ils s'acquittèrent
1. i(t\\ Maasser Sckêni, i, 2 Vrl d : ^ZT^n n3\N t^Q-'TlD p y\^'D ^"^2^ 3^3^73.
2. Misvhna Sc/iekalan, ii, i : nn^Tp 1^5 ';"»N D-^'-Tû^ob ^N ^12M< ÏTim"» '"1
'î"'"i:"'T bipcb TCJpn ^Z'^VnU. Le mot msi^m i»'' saurait se tia<!uiie ici par da-
ii<jue, (jui est une pièce d'or, car jamais on n'adjuitta la taxe du siclc avec de l'or.
Du reste, la glose du Talmud palestinien démotitre l)ien qu'il n'est question (jue de
drachmes.
240 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
au moyen de stalères ; plus tai'd, avec des tebaïm ; ils essayèrent
encore de se servir pour cet usage de deniers. « Et le Talmud pales-
tinien de commenter ce passage de la Misclina de la manière sui-
vante ' : « Quand les Israélites revinrent de Texil, ils acquittèrent
la taxe du demi-sicle au moyen de drachmes (c'est-à-dire) de
deniers- ; puis ils pensèrent à s'acquitter avec des statères, suivant
le sens usuel du mot; plus tard, ils résolurent de payer au moyen
de tebaïm (c'est-à-dire) de demi-statères ; ils essayèrent enfin de
s'acquitter avec des deniers (c'est à dire) des quarts (de stalère),
mais on ne les accepta pas. »
Il résulte de ces textes que la taxe du sicle avait varié, suivant
les temps, dans sa quotité, mais qu'à toute époque, la taxe était
égale pour tous les redevables, et que cette taxe ne s'est jamais ac-
quittée en monnaie nationale proprement dite, c'est-à-dire avec
des sicles ou des demi-sicles d'argent.
XIV. Mais si le gouvernement romain avaitproscrit de la manière
la plus rigoureuse l'usage de la monnaie frappée en Judée pendant
les deux péiiodes insurrectionnelles et en avait défendu la circu-
lation, il semble que les Juifs aient essayé de prendre leur revanche
et mis eux-mêmes en interdit les pièces à l'effigie d'Adrien. C'est
ainsi qu'un docteur du iii'^ siècle, R. Ammi, interrogé sur le point
de savoir si l'on pouvait faire usage d'une monnaie frappée pendant
la période de la persécution, n::DD b'^ yi'^rii (le Talmud désigne cons-
tamment sous ce vocable rijDO, le règne d'Adrien à partir de l'an
132, date du soulèvement de Bar Kokbba) décida que cette mon-
naie ou son équivalent devait être portée et jetée dans la mer Morte -^
Le jet dans la mer Morte était un des modes de destruction pres-
crits à l'égard des choses, dont on ne devait pas faire usage, ni
tirer profit.
La raison de cette proscription de la monnaie d'Adrien serait
fondée, d'après quelques commentateurs, sur ce que cet empereur
1. Jér. Schekalim, ii, 4 :46(/; : dTj^O-M 'J^'rpv^ vn nbl^n 172 b^nO"» '{'•^y^'D
iDpD ,)^y'':o ■«:i'":D V-^^ '^ii-p'^Db in^n ,pV2X-j a^j^bo bipujb 1:1^:1 .)^iz^i
)r^^by ibnp «bi V^"ip ^nri bnpujb.
2. Los souvenirs historiques des auteurs de la Misclina ne paraissent pas remonter
au delà des successeurs d'Alexandre; ils ne font pas mention des monnaies persanes,
dont Tusage avait été imposé aux Juifs par les rois Achéménides, et ils supposent que,
dès le retour de la ca[>tivité de Babylone, les drachmes grecques circulaient en Pa-
lestine. Les souvenirs des docteurs du Talmu<l palestinien sont plus récents encore, et
ils ne paraissent connaître les drachmes grecques qu'avec la valeur que Pompée leur a
assignée en les assimilant aux deniers romains.
3. Jér. Maasser Sc/iêni, i, 2 {'62 cl) : -^T^lp Nian^» îîrN n3D0 bc my?^ lb ^^^n
Li;s i-iiA.N(iia'us i:t la mon.naiI': en i'alkstim.:
■2tl
aiirail employ»' au monnayage de S(;s piùcc^s, les vases d'oi' el d'ar-
gent [)iovei)anl du Irésor du Teiii[)le de Jrrusaleni. Mais un i)ai'eil
niolif semble bien peu juslilié, quand l'on songe que le Temple de
Jérusalem avait été bi'ùlé et ses ti'ésoi's livrés au pillage soixante-
cinq ans aui)aravant. Cette pi'obibilion de la moniuiie d'Adiien
serait un [)eu tardive; elle eût dû s'appliquei* au numéraii'e de tous
les empereui's qui se sont suecédé depuis Vespasien.
Il ne serait pas téméraire de su|)poser une autre cause, el toute
spéciale, de celte interdjclion. On sait, en elïet. que l'empereur
Adrien, après avoir brisé les dernières résistances des Juifs, leur
lil défense, sous peine de morl, de rentrer dans leui' ancienne capi-
tale, supprima le nom même de Jérusalem, et voulut que cette ville
fût désormais appelée Aelia Capitolhin, en associant son nom à
celui de Jupiter CapUoHn. C'était, pour les Juifs, un sanglant ou-
trage à leurs sentiments religieux: et un scandale iriitant, qui
rappelait, avec plus de force encore, Vaboni'matlon de la déso-
lation, de rEcrilure sainte au temps où Antiocbus Ej)ipliane faisait
dresser sur Tau tel saci'é la statue de Jupiter 01ymi)ien.
Celle profanation de la cité sainte, Adrien la consaci'a t)ar des
médailles frappées à Jérusalem même, et dont un exemplaire pu-
blié par de Saulcy ', et que nous reproduisons ci-dessous, d'après
ce savant, porte au droit cette inscription :
IMP, CAESAR TRAI HADRIAN ; tète laurée d'Adrien, à droite,
avec le paladamentum; el au revers : COL AEL, CAP ; cette mé-
daille porte l'image de Jupiter Capitolin assis dans un temple
distyle ; devant et derrière lui deux figures debout et sappuyant
sur une liaste.
A l'appui de noire bypotbèse, nous pouvons citer le passage sui-
vant du Talmud-, qui a [)our auteur [{. Hoscbaya commencement
du 11!^ siècle , et tei ([u'il a élé reclifu» par Abaye : i^^r* ti::ô yz^-^i
1. Recherches sur la mimlsmalique judaï-^ue, Paris, JS.j'i. p. 171 et iilanrho XV,
■2. A/joda Zara/.Vlb: Hekliorol^ 50 (^
T. LI, no 102. l(i
•242 REVUE DES ETUDES JUIVES
nm^ i^-irr:: rsivin « On résolut denfouir les deniers d'Adrien-ïrajan,
dont les empreintes sont effacées, à cause de la monnaie de Jérusa-
lem, jusqu'au moment où l'on découvrit un texte de rÉcriture
Sainte qui en permettait Tusage. » Ce passage du Taimnd présente
des obscurités qu'il n'est pas impossible de dissiper. Tout d'abord
les deux noms de N3i<''mn et de i<^s^-«-irj ne l'eprésentent ])as les
deux eiupereurs Adrien et ïrajan, comme le disent les commenta-
teurs, mais bien le seul emi)ereur Adiieu, qui, suivant la coutume
roiuaine, joignait à son nom celui de son père adoptif, Trajan.
Presque toutes les monnaies d'Adrien portent, accolés l'un à
l'autre, ou Hadrianus Tr^janus, comme dans notre texte taluui-
dique, ou Traj anus Hadrianus, comme sur la médaille coloniale
ci-dessus reproduite. Le mot î^d^-'u:, d'après Kasclii ', s'entend de
très vieilles pièces usées par le Irai et dont l'eftigie a disparu.
Cette expression est spécialement employée à l'égard des mon-
naies dans un texte talmudique-, qui condamne à la réparation
du dommage causé celui qui a usé à la lime une pièce de mon-
naie et lui a ainsi fait perdre une partie de son poids. Enfin,
Raschi^ donne des mots ûbu:nT bia ii:}^'-^ -"Dst^ l'explication sui-
vante : ^< Ces pièces faisaient partie des monnaies de Jérusalem ;
la plupart (ou beaucou})) d'entie elles provenaient de Jérusalem
[sic ï) »
Rapprochons ce texte et ce commentaire de la décision ci-dessus
énoncée sur les monnaies de la période de persécution, et l'on
peut en tirer cette très plausible conclusion : La monnaie frappée
à Jérusalem par Adrien, avec l'elTigie de Jupiter et la légende Ae-
Ha Capitolina, a déterminé les Juifs à prononcer une sorte d'ana-
tbèiue sur toutes les pièces de l'empereur Adrien, ou tout, au
moins, sur les monnaies coloniales frappées a Jérusalem avec cette
légende et cette image outrageante pour la conscience de la na-
tion juive.
On devait les détruire, d'après R. Ami, et n'en pas faire usage.
1. Commentaire sur Aboda Zara, 52 b. Kuliui, dans smi Ai'ouch, v» ND'^'^'Tirî, fiiit
remar(iuer (lue rexplicatioii donnée par Kaschi au mot Î'ÎD'"'^^ se rencontre déjà dans
le commentaire, sur Bekhorol, de R. Gerson, de Metz. Ajoutons quellaschi, dans
Bekhorof, 496, par une erreur évidente, et en se contredisant lui-même, fait du mot
5^r,'^1'^î5 le nom d'un roi.
2. Jiaba A'«mma, "JSa : nnOn73 illDn ND-'Dl^iJn &<D^''^ ...yn'ûl^ T^^H.
3. Commentaire sur Bekkorot, 30 «: ^"|^7 l'i^N , ^D^i'^D C<3"'"'"n:J rO"^"'"nn
ab'^1T«?D nND l'^^wS b'C: pnm cb'j:TT' b':; m^^DLD^JT^. n est évident qu'on ne
saurait prendre a la lettre l'assertion de Kaschi, (juand il déclare ([ue La plupart des
monnaies d'Adrien venaient de Jérusalem. Mais il y a lieu de retenir de son commen-
taire cette allusion aux monnaies frappées par cet empereur à Jérusalem.
LES CHANGEURS ET lA MONNAIE EN PALESTINE 243
Mais ail iif siècle, (lualre-viii^ts ans après la ruine de Bétliar, le
frai avait usé et fait disparaître les cnipi'eintes de ces monnaies. On
autorisa dès lors remploi de pièces de monnaie dont l'effij^ie et
l'inscription n'avaient plus laissé (h; traces visibles.
On se tromperait, d'ailleurs, si Ton inférait de ces textes (juc les
scrupules religieux des Juifs de Palestine ne leur permettaient pas
de Taire usage des monnaies impéi'iales qui présentaient sur une
de leurs faces l'image d'une divinité païenne. Depuis Augusli; jus-
(ju'à l'avènement des empereurs chrétiens, prescpu^ tous les dieux
et (l<''esses de l'Olympe avaient eu leur figuration sur l(>s monnaies
romaines : c'était Jupiter, Ne|)tune, Mai's, Hercuh^ Vidcain, Apol-
lon, Junon, Pallas, Vénus, Diane, etc.. sans oublier Mercure, et
même Sérapis, divinité égy()tienne iigurant sur une; monnaie colo-
niale frappée à Alexandrie, au nom d'Adrien, ces deux dernières
divinités spécialement dénommées dans le Talmud '. Si les rab-
bins- avaient interdit l'usage de vases ornés des images d'Apol-
lon, de Diane, du dragon, il était admis que de pareilles défenses
ne s'appliquaient pas aux images idolatriques empreintes sur les
pièces de monnaie ^. 11 est, au contraire, à remarquer que, selon
l'opinion d'Akiba, qui a prévalu'', et contrairement à l'avis de R.
Ismaël, son collègue, les pièces romaines servant au rachat de la
seconde dîme, [)our être dépensées à Jérusalem en produits co-
mestibles similaires , devaient eti'e. d'une circulation courante,
c'est-à-dire avoir conservé intacte leur effigie. Un seul personnage,
d'une dévotion exceptionnelle, est signalé dans le ïalmud comme
s'étant lait une règle de ne jamais jeter les yeux sur l'effigie d'une
monnaie \
XV. — En debors de la monnaie lomaine, imposée aux Juifs par
Pompée comme monnaie officielle, et des statères phéniciens, dont
la IVappe avait été autorisée par le gouvernement romain dans les
1. Mischim Aboda Zara, iv, 1 : D''b"lp"l73 ; Tosefla Aboda Zara,\, 1; Aboda
Zara, 43 a : DD"IO, 0"'-:N "ID-
2. Mischna Aboda Zara, m, 3 ; Tosefla Aboda Zara, v, 1, d'aiirès le cominen-
taire de Maimunide. Le texte porte : lipm nnii: /HSnb n-lliT ,n73n nmiT-
3. Tosefla Aboda Zara, v, 1 : Vdî< ">nn ^^nUttrîT ...m^T>n p:*^ 'j-'lTnn b^l
4. 67/re, sur Deut., xiv, 25: 13 '::v^ «i^-j ^i2-\^ Nn"«p3> 'n ^T^n C^DDH n-liTT
V). Jrr. iMef/uilla,i, 13 12 b] : a->nr! Nr^ Di^ipr^ Uiip 'v::^w^ DIHj N"ip3 T:l2b^
T'73-73 yn'ÛIJ n-n::. C'est évidemineut !.• mùriic fait que rjippmtr k> Talmud halnlo-
nivii [Pesahiiii, lOi^; Aboda Zara, ')0 a] avec (|uelques v.iriautes : pa Trîj'^3 "^^72
•? D^Olip b^ pD rs^b Tip -^wNtDNT ,^N73-'0 'i in Ûn372 "'ni ? D-'UJnp b^
bDno72 Nb NTin NnmL: ib-^ct^i.
244 REVUt; DES ETUDES JUIVES
ateliers de Tyr, de Sidon et d'Ai'adus, la circulation monétaire en
Palestine comprenait encore, au témoignage du Talmud, par l'ef-
fet d'une tolérance plus ou moins déclarée, un certain nombre de
pièces étrangères. Ainsi les textes font mention de la monnaie
babylonienne', de celle de Cappadoce-, des dariques d'or de
Perse •^ des drachmes grecques', du denier arabe'', et, dans un
certain nombre de passages, du denier de Goi'dyène, •^r^TTi^ nD-^i,
ou Kurde rTN^-^^^Tip *■•.
Plusieurs auteurs ont voulu voir dans cette dernière pièce une
monnaie de l'empereur Gordien ; mais ils n'ont pas pris garde que
le "^r-^n-ii:; nD-'T est déjà cité par R. Yossé ben Juda, contemporain
du patriarche Juda, le premier de ce nom (deuxième moitié du
II® siècle)", alors que le plus ancien des Gordien na commencé à
régner qu'en ^38.
L'expression ■'3^">^"n:i désigne un territoire d'Arménie dénommé
Gordyène, et dont les habitants étaient connus sous le nom de
Gordiani. L'équivalent nNa-ii-np s'applique lui-même à l'Arménie.
C'est ainsi qu'Onkelos traduit les mots -jnnK ■«nn^, montagnes de
rArniénie, par iinp "^m-j, et que le Targoum, dit de Jonathan ^, rend
les mots rûmwS y"iî«, le pays d'Arménie, par m-ip N^ni^b. Raschi,
avec son sens exact des choses du Talmud, ne s'y est pas trompé ;
sur l'expression rii^r^^ip Nn^^n, il dit dans son commentaire '^ :
« ce denier provenait des montagnes d'Arménie », :û"ini< ^^1V2
&^"in. L'auteur du commentaire du Midrasch Rabba dit, de même,
sur les mots 'jT'in:^ n:"»! : « c'est un nom géographique » ''.
Éliézeh Lambert.
[A suivre.)
1. Tosefta Maasser Schêtii, i, 6.
2. Mischna Keloubof., xiii, 10.
3. Mischna Sc/iekaliin, ii, 1 ; Tosefta Baba Balra, xi, 2,
4. Midrasch Ekha sur m, 15.
5. Bekhorot, 49 h.
('). Menahol, 29 « ; Uoullin, ."JW;;]. Har/in(ja, lu. H 79 (/ ; Keiouhol, vu, 9, 31 Z» ;
Kiddouschin, ii, 5 62^/ ; Vaijikva Babba, vu; Beinidbar Rabba, xii ; S.chir hasc/ii-
rim Rabba, sur m, 10.
7. Menahol, 29 a (ce te\ti' porte "^Dip-iimp l>'>ur ■'2"^i"n'ip, ce ([ui ne peut être
qu'une erreur de copiste *m une faute irinipressiou), Bemidbar Rabba, xii.
8. Genèse, viii, \.
9. II Rois. XIX. 37.
10. Houllin, 5 16.
11. r!:inD rnsn^O, sur Vayikra Rabba, cliap. vu précité.
TA COMMUNAUTÉ JUIVE DE LYON
AU i)i:uxïK\ii: siKcij: dk notre èrk
L'histoire des Juifs de Lyon ne commence qu'au ix° siècle, avec
la campagne haineuse enlieprise contre eux par Agohard. Toute-
fois, une légende sans autorité, mais non peut-être sans fondement,
veut que des Juifs, fuyant Jérusalem prise par Titus, se soient éta-
blis, vers la fin du i^' siècle, à Bordeaux, à Arles et à Lyon '.
Je crois qu'on peut établir qu1l y avait des Juifs à Lyon dès le
ii« siècle. Le fait seul que cette ville possédait alors une commu-
nauté chrétienne implique l'existence d'une synagogue, car la dif-
fusion du christianisme, au cours des deux premiers siècles de
l'Église, a parloul suivi de près celle du judaïsme.
Comme le dit M. Harnack, « les synagogues de la Diaspora ne
furent pas seulement, suivant le mot de Tertullien, les fontes per-
secutiomim pour le christianisme à ses débuts... Le réseau des
synagogues déterminait à l'avance les foyers et les lignes de péné-
tration de la propagande chrétienne. La mission de la religion nou-
velle, entreprise au nom du Dieu d'Abraham et de Moïse, trouva de
la sorte un terrain tout labouré 2. »
Raisonnant d'après ces prémisses, M. Harnack devait nécessai-
rement admettre l'existence de Juifs à Lyon au ii^ siècle. « A Lyon,
dit- il, du temps d'Irénée, il ne paraît pas y avoir eu beaucoup de
Juifs; c'est pourquoi Irénée ne semble pas connaître directement
de Judéo-chrétiens ''^. » Le motif allégué est faible, d'autant plus
qu'Irénée est trè? sobre de détails sur l'état des choses lyonnaises
1. Gross, Gallia Judaica, p. 306. — M. A. Lévy (;irt. Lyons dans la Jewish Ency-
ciopedia] écrit que le pape Victor, au v« siècle, délendit à larchevèque de Vienne de
laisser célébrer la Pà(|nc avec les Juifs. Jignore d'où provient cette information ; mais
il n'y eut pas de pape Victor au v* siècle et Victor I", qui s'occupa, en effet, de la date
pascale vers 180, ne parait pas avoir mentionné les Juifs de Vienne.
2. Harnack, Mission und AusbreHuny des Christentums, p. 1.
3. Ibid., p. 2.
246 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
à son époque; mais on voit que la réserve de M. Harnack porte
seulement sur rimi)orlauce de la communauté juive de Lyon, dont
il considère Fexistence comme assurée.
Je pense que Ton peut apporter quelque précision à cette ma-
nière de voir par l'analyse de la fameuse lettre des Églises de
Vienne et de Lyon aux chrétiens d'Asie et de Phrygie, lettre dont
des fragments considérables nous ont été conservés par FAisèbe \
qui l'avait insérée en entier dans son ouvrage i)erdu sur les martyrs.
Cette lettre raconte les pei'sécutions violentes dont les chrétiens
de Lyon furent l'objet en i77. Ces chré liens étaient, pour la plu-
part, d'origine asiatique; mais il y avait aussi parmi eux des Gallo-
Romains, entre autres un jeune homme de famille noble, Vettius
Epagathus. Ils n'étaient pas pauvres, puisqu'ils avaient des esclaves
païens qui les accusèrent et qu'ils offrirent en vain de l'argent
pour racheter les corps de leurs martyrs ; ils ne vivaient pas retirés
et isolés, puisque, au début de la persécution, on les exclut des
bains publics et du forum, que jusque-là ils fréquentaient libre-
ment; tous n'exerçaient pas de petits métiers; l'un d'eux, depuis
longtemps établi en Gaule, était un médecin [)hrygien, quelque peu
visionnaire, nommé Alexandre; un aulre, Attale de Pergame, qui
passait pour la « colonne » de la petite Église, était citoyen romain
et parlait le latin avec aisance. Leur évoque, en HT, était un vieil-
lard nonagénaire, prédécesseur de saint Irénée, Pothin. Rien n'au-
torise à croire que cette communauté fût de formation toute ré-
cente, qu'elle fût le produit d'une émigration collective partie de la
côte d'Asie ^. Au contraire, le rang assigné, dans l'intitulé de la
lettre, à l'Église de Vienne, qui est mentionnée avant celle de Lyon,
donne à penser que le. christianisme s'était répandu de proche en
proche, en remontant la vallée du Rhône depuis Marseille et en fon-
dant de petites communautés là où l'existence de synagogues plus
anciennes ouvrait un champ et fournissait un public aux prédica-
teurs. Un des martyrs de Lyon, le diacre Sanctus, était de Vienne;
il est probable (ju'il gouvci'uait cette Eglise, plus ancienne, mais
moins considérable que celle de Lyon, au nom de l'évèque Pothin.
La langue des chrétiens lyonnais était le grec; mais ils devaient
aussi parler, comme L'énée, le latin et le celtique •'. On a même cru
1. Eusôbe, I]isl. écoles., V, 1-3; je cito d'après le texte puJjlié i>ar 0. von Gebhaidt,
Acta marlijrum selecla, Berlin, 1902, p. 28-43.
2. Hypothèse gratuite de. Renan (L'Eglise chvéiienne, p. 467), (|ui fait partir cette
colonie de Sniyrne vers 1;J7, sous la conduite de Pothin, âgé de 70 ans.
3. Irénée, C. Jtaeres., jiréface, dit qu'il a été souvent obligé de prêcher en langue
celtique.
LA COMMUNAUTE .lUlVK DK LYOïN AU \V SIKr,l-K lU-: Nol'KK KKI-; 2 H
trouver la trace (le latinismes dans la «;iéeil('' des IVagnKMils de la
Lettre transmis par Ensèi)e '.
Les chrétiens de Lyon n'('dai(Uil pas nombreux ; c(da ressort de
diirérents passag;es de la Lettre, combinés avec des textes (b' Gré-
<>oire de Tours et des vi(MLx mart\ roloi'es, (pii ont été soijijneuse-
ment étudiés par M. llirsciileld -. fîien (pu; la persécution ait été
ti'és violenh^ el très «^éiK'i'ab;, b' nombre d(; ceux qui en souffrirent
lui restreini, (piarante-buit au itKf.rinnan \ encore M. Hirscbfeld
lail-il obseiver que ce ciiitrre (;st pi*oi)al)lement trop l'oi't, cai" cer-
tains noms {(/rnt'dicia et co(/noi)iina) paraissent laiie double em-
ploi dans la liste des vii^times qu'il lui a été possible de reconstituer.
Une communauté aussi restreinte, comprenant peut-être une
quai'antaine de familles, pouvait posséder un chef spii'ituel, un
lieu de réunion, une caisse de cliarité, un cimetière, mais non pas
un abattoir et une boucherie. Or, on ne conçoit pas qu'un petit
groupe de chiétiens ait acheté de la viande aux boucheries
païennes; c'eût été risquer de mander de la chair qui avait été
consacrée aux idoles, de la viande non saii>née, ou encore de la
viande d'animaux ujorts de maladie. Vingt ans après le drame de
Lyon, Tertullien déclare que les chrétiens, dans leurs repas, s'in-
terdisent le sang des animaux et, |)ai' ce motif, s'abstiennent des
bétes élouiiees '^ ou morles naturellement, de peur de se souiller
de quelques parties de sang restées dans la viande ''. Ces scrupules
sont conformes à la décision attribuée au premier concile de Jé-
rusalem : s'abstenir de ce qui a été sacrifié aux idoles, du sang et
des viandes étouffées ^. Le texte occidental du passage des Actes
qui nous a conservé cette décision omet la mention des viandes
étouffées'"'. On sait, d'ailleurs, que la défense de manger du sang
tomba promptement en désuétude chez les Latins, mais qu'elle se
maintint longtemps chez les Grecs '' . .
1. Robiiison, 7>a7,s and s/udies, I, 2, 97; oontrodit par 0. Hirschfeld, Silzungs-
berichfe de Berlin, l89o, p. 390.
2. Ibid., p. 385 et siiiv.; cf. Haniack, Missluii, p. ij()7.
3. Ilviy.-côv, sufjfocatum. CVst ranimai étranglé (|ui n'a pas été tué par une incision
nette, propice à l'écoulement complel du sanji-. Cf. Encijclopaedia Biblica^ art. Food,
col. 1546.
4. Tertullien, Apnhtfj. IX : Ei-ubescat errov cesler chrisfidnis, (/ui ne anlnutliuin
quideni sanf/uineni in e/nills esculenlis habeinus; qui proplerea quoque suff'ocalis
et morticiniis absfineinus, ne quo sanr/uine c on lamine mur vel inti a viscera se-
piiUo.
5. Cf. Renan, Sain/ Paul, p. 398, ii. 3, et Encycl. liibl., s. v. Council of Jérusalem,
col. 925-6.
6. Holtzmann, Apostelf/eschic/tle, p. 98.
7. Renan, Saint Paul, p. 90.
248 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Dans les villes antiques, où les sacrifices d'animaux dans les
sanctuaires ctaieni très fréquents, la viande des victimes ne pou-
vait être entièrement consommée sur place ; le reste était cédé par
les prêtres aux bouchers de la ville et débité par ceux-ci sans
étiquette spéciale '. Il en résulta de bonne heure, pour les chré-
tiens, un cas de conscience qui fut soumis à saint Paul et tranché
par l'apôtre dans le sens le plus libéral-. « Mangez, dit-il, de tout
ce qui se vend sur le marché, sans vous informer de la provenance
des viandes; acceptez même sans scrupule une invitation chez un
étranger non chrétien; mais si quelqu'un vous avertit que tel plat
vient de l'autel, n'en mangez pas pour éviter le scandale. » Tel est
du moins le sens général d'un passage singulièrement embarrassé
et dont les difficultés de détail ne sont pas toutes l'ésolues^. Ainsi,
suivant saint Paul, le chrétien peut manger des viandes sacrifiées,
à la condition d'en ignorer l'origine; quant à lingestion du sang
et à celle de la chair d'animaux crevés, il est singulier que l'apôtre
n'en ait fait aucune mention, ni dans ce passage de l'Épitre aux
Corinthiens, ni ailleurs. Quoi qu'il en soit, la doctrine de Paul ne
fut pas tout de suite admise par les chrétiens. Dans VApocaUjpse,
écrite en 93, condamnation formelle est portée contre ceux qui
mangent (sciemment ou non) des viandes immolées aux idoles \
La défense de manger de la viande de l'autel était si sévère que
les fonctionnaires romains, en 2o0 encore, mettaient à l'épreuve,
en leur commandant d'en manger, ceux qui étaient suspects de
christianisme"'. L'interdiction persista jusque dans le christianisme
médiéval, partout où païens et chrétiens se trouvaient en contact*';
il est vrai qu'il s'agit toujours du cas prévu par saint Paul, celui
de l'homme qui mange de la viande de l'autel auprès de l'autel
lui-même îsooOutov, cIowXôOutov.)
Parmi les chrétiens de la petite communauté lyonnaise, il y en
avait un, nommé Alcibiade'qui ne vivait que de pain et d'eau ^ ;
comme il observait la même abstinence dans sa prison, un chrétien
influent, Attale de Pergame, lui conseilla de ne pas refuser de
manger les aliments créés par Dieu; dès lors, il consentit à manger
1. Renan, Saint Paul, p. 71 et la note.
2. Paul, 1 Cor., x, 25.
3. Cf. Reuss, EpUres de saint Paul, t. 1. p. 217 et Renan, uhi suprà.
4. Apocalypse, II, 14, 20.
••;. Voir l'article cité plus iiaut d'O. Hirschfeld, p. .397.
H. Par exemple en Thuringe, à l'époque de la prédication de saint Roniface: cf.
S. Reinach, Revue celtique, 1906.
7. C'était un végétarien encrafile; cf. E, von Dol)schiitz, Die urchrisllichen Ge-
meinden, p. 276.
LA COMMUXAUTR JUIVE OR LYON AU 11^ SIÈCLE DE NOTRE ÈRE 2i9
de la viande. Co fait implique que le cas d'Alcil)iade étail excep-
tionnel et que les chrétiens lyonnais niangeaienl généralement de
la viande. Mais où Tauraient-ils achetée, s'ils voulaient rester
puis, sinon dans la houclierie juive de Lyon?
On répondra peut-être que ces chrétiens mangeaient île la viande
sans se préoccuper de son origine ou du mode d'abattage, qu'ils
avaient complètement renoncé aux scrupules judaïques relatifs à
l'ingestion même accidentelle du sang. L'assei'tion citée plus haut
de Tei'tuUien, malgré son caractère général, pourrait, à la rigueur,
n'être admise que pour les chrétientés d'Afrique. Mais la lettre
même des Églises de Vienne et de Lyon fournit, à cet égard, un ai'gu-
ment décisif. La persécution de 177 ressemble étrangement à celles
que l'accusation de meurtre ritiuîl, portée contre les Juifs, a sou-
vent déchaînées de notre temps. Les chrétiens étaient accusés, sur
le témoignage de leurs esclaves païens mis à la torture, de sacri-
fier des enfants pour les manger; aussi les faibles, qui renièrent
leur foi, ne furent pas mieux partagés que les confesseurs; on
retint contre eux l'accusation d'homicide. Une esclave syrienne,
Byblis, qui avait renié la foi, fut soumise derechef à la torture;
on voulait qu'elle portât témoignage sur les repas abominables des
chrétiens. Mais elle recula devant la calomnie et, au milieu des
supplices, jeta cette parole à ses bourreaux : « Comment les chré-
tiens mangeraient-ils des enfants eux à qui il n' est pas permis de
manger du sang des bêtes? » C'est l'argument a fortiori, que l'on
retrouve dans \ Apologétique de Tertullien, où Ton voit aussi que
les chrétiens rétorquent conti'e les païens l'accusation de canni-
balisme ^ ; un des martyrs de Lyon, Attale, fit de même, lorsque,
brûlé sur la chaise de fer, il dit en latin au juge, en montrant la
fumée qui se dégageait de son corps : « C'est vous qui êtes des
anthropophages ! - »
Si Byblis peut affirmer que les chrétiens ne mangent pas le sang
des animaux, c'est que la règle énoncée par Tertullien valait pour
1. Cf. saint Justin, /ipoZ., II, 12 et les passages cités par Renan, l'Église chrétienne,
p. 182. Je ne sais si l'on a encore fait la remarque que voici. Alors que l'accusation
portée par les païens a certainement pour origine ce qu'ils entendaient dire de la com-
munion chiétienne, aucun apologiste ne parle, à ce piopos, de la communion pour en
établir le caractère non sanglant. C'est là un eftet frappant de cette discipline de l'cv-
cane qui, jusque vers le début du iV siècle, empêcha les docteurs chrétiens de parlei-
ouvertement de la communion à des païens.
2. La lettre de Pline à Trajan implique déjà l'accusation et la léponse. Les apologies
littéraires (}u«^ nous possédons sont simplement la mise en œuvre des arguments dé-
fensifs et otlensifs que le souci de leur conservation et l'ardeur de leur proi)agande
avaient, dès le début de la lutte, dictés aux chrétiens.
2b0 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
la communauté clirélionne de Lyon. Il y avait donc impossibilité
absolue pour les chivLiens d'acbeler leur viande dans des bou-
clieries païennes, car, poni- en éliminer tout le sang, de quelque
manière que les animaux eussent péri, il aurait fallu des opéra-
tions longues et compliquées dans cbaque cuisine; d'ailleurs,
comme ces opérations n'eussent pas été connues des païens, l'as-
sertion de Byblis n'aurait pas trouvé créance auprès deux. Elle
afiiime la cbose comme un fait avéré; les païens devaient savoir
que les chrétiens, poui* éviter de manger du sang, achetaient leurs
viandes dans une boucherie spéciale. Une communauté aussi peu
nomhreuse ne pouvait avoir la sienne; force est donc d'admettre
qu'il y avait une boucherie juive où s'approvisionnaient également
les chrétiens.
Même dans les grands centres comme Rome, Alexandrie, Épbèse,
aucun texte, à ma connaissance, ne mentionne de boucheries
chrétiennes. Il est donc permis de ci'oire que dans ces villes comme
à Lyon, comme partout où il y avait des Juifs, c'était aux bou-
cberies juives que les ménagères chrétiennes avaient recours.
Je conclus que, en 177 et probablement dès le début du n^ siècle,
il existait à Lyon une communauté juive assez importante et que
cette communauté n'a pas été seulement la mère spirituelle, mais
la vivandière de la chrétienté de Lyon.
Salomon Reinach.
DOCUMENTS
SUR LES
MARRANES D'ESPAGNE ET DE PORTUGAL
sous PHILIPPE IV
[suite et fin ^]
En el segundo punlo se dice que sin embargo pareciô en aquella
junta que esta expulsion no fuesse lan universai, sino solamente de
aquella parle en que se verificau mas las dichas violentas presump-
ciones y de solos aquellos de quieu no ay probable speranza de la
enmienda.
En este segundo punto, parece que la misma Junta de Prelados
reconocio lo que auemos fundado cerca del punto pasado, porque
limita la generalidad de la expulsion a solamente aquellos enque se
verifican mas las dichas violentas presumpciones y a solos aquellos de
qiiien no ay probable esperanza de enmienda. Pero las razones y
fundamentos, que prueuan conlra el primer punto, prueuan lambien
contra este, por quanlo tambien contra las personas de quien en esto
se babla en la forma que se propone, no ay mas que vagas y géné-
rales presumpciones, que si bien seran mas véhémentes y apretadas,
pero no salen de limites de vagas y générales, y si salieren dellos
y fueren conlra alguna persona 6 personas particulares, considere-
mos de buena gana que los taies deben de sercastigados en la forma
que estubieren prouadas sus culpas conlra ellos, ora sea pribanza de
bienes, ora abjuracioiies eu forma, ora desiierros. Y quanto de loque
se dice de aquellos de quien no ay probable speranza de la enmienda,
torno a repetir lo que arriba queda dicho, que siempre queda esta
esperanza, fundada en la virtud de la divina gracia y en la libertad
del libre aluedrio. Por lo quai solo restara el castigo conlra aquellos
en quien se probaren culpas y en la conformidad de como se pro-
baren.
1. Voir Revue, t. XLVIII, p. i ; t. XLiX, {>. oi ; t. L, p. 53, et i.lus haut, p. 97.
2n2 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Que a Vueslra Majestad, por ser Supremo Senor, a quien toca la
administracioa de la justicia, no solo directiva y légal, sino tambîen
vendicaliva y puoitiva incumbe y esta obligado en consciencia
mandar echar de aquellos Reynos y sus conquistas a todos los cris-
tianos nutvos enteros, que lo son de quatro costados, mandandoles
confiscar los bienes, exceptando solos aquellos eu cuya ascendencia
constare no auer auido culpa grande de Judaismo, y que esla no
solo sera action de justicia, sino lambien médicinal y curativa.
Contra la primera parle desle punto militan todas las razones que
atras quedan dichas, cou que queda efficazmente probado que nin-
guna expulsion se a de hacer, ni es licito que se haga por presump-
ciones générales y vagas, quales son las que puede auer contra los
ciiristianos nueuos enteros, aunque lo sean de quatro costados, porque
por esta precissa razon, no deben ser juzgados en particular por cul-
pados, aunque en su ascendencia uulese auido algunos que lo
uuiesen sido, y si es ansi como lo ^s, que no pueden ser expelidos
licitamente, mucho menos tondra Vueslra Majestad obligacion en
consciencia, ni por razon de juslicia, ni por razon de buen gouierno a
expelirlos de sus Reynos.
Pero, por quanlo en dicho tercer punto se dice, que podra Vuestra
Majeslad expeliendo los referidos, confiscar sus bienes, seimpugnara
esto con efficaces razones, confirmando juntamente lo que queda
dicho. Lo primero porque en esta parte tiene la misma deformidad
la expulsion y la confiscacion de bienes, la primera se tiene por illicita
por ser por deliclo ya castigado 6 no sufficientemente prouado ;
luego tambien sera illicita la confiscacion, esta consequenca se
prueua, porque si en el descendiente no se considéra mas culpa que
la de sus auiepasados y a castigada 6 no probada, por la quai an
satisfecho, tan innocente se considéra este descendiente respecto de la
confiscacion conio respecto de la expulsion, luogo si respecto de esla es
illîcila, como queda sufficientemente probado, lambien los era respeclo
de la confiscacion. En conclusion, este castigo vernia a ser por cul-
pa agena, castigada y salisfecha en el ascendiente, que satisfizd a
su sentencia y por tanto no puede pasar a nuevo castigo, siu prueua
de nueva culpa. bien se puede hacer ley que manie que el descen-
diente de Judio 6 hereje por el mismo caso no pueda obtener taies
officios, beneficios 6 dignidades, pero no se podra hacer ley justa que
sin mas culpa que la de los pasados pueda el descendienie ser privado
de su libertad y ser desterrado, ô que le sea quitada su hacienda que
ya poshee,y este es el caso en que estamos ; 2^* porque esla resolucion
pugna totalmente con la disposicion del derecho canônico, porque
fundandose en la sospecha gênerai, la extiende uniformemente a
todos los grados asta el quario,y la extiende a la privacion de bienes
y quiere que esta pena sea por qualquiera nota, lo que el derecho no
permite, sino es quaudo procède de relaxacion por impenitencia, y
applicarun mismo castigo a todos los descendieutes de los noiados y
delinqueutes.quando loscanones lesdexanaùn los olficiosy beneficios
adquiridos, es en contravencion de lo que el derecho dispone.y ansi
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 253
se dexa bien eoteuder quanto sea contra razon, mayormente no
esperandose mucha utilidad de la tal exeqacion. porque la lai expul-
sion y piivacion de bienes no remediaria ni limpiaria el Reyno, por-
que quedarian lantos de la misma qualidad, que las expulsos, que
eslàu mezelados por casamlenlos y lienen parte de crisliauos viejos,
que exeluir a los uuos y dexar a los otros, 6 quitarles los haciendas,
séria reducir el Reyno a peor eslado. Verdaderamente es contra toda
razon que sea igual el casiigo a donde no ^s igual la culpa, y aun a
donde no aura aui lo nioguna, como séria si alguno de las expulsos
no la uuiese tenido. Los que ansi viesen expeler a unos de sus pa-
rienies y a otros privar los de sus bienes, quando careciesen de su co-
muQicacion, se comunicarian y se instreverian par cartas, como otras
veces lo an hecho, y ofi'endidos de sus injurias, se inclinarian a
padccer con sus ausenles y parlicipar de sus culpas. Todo lo dicho
hace la dicha expulsion en la forma que se propone, y pribacion de
bienes, no solomuy dudossa, sino muy digna de gran consideracion,
aunque aya precedido la de tantosy tan doctos Prelados como los de
Portugal. Y auiendo de ser la resolucion en caso tan dudosso y tan
peligrosso, no se debe lentar el peligro, por no caer en mayores in-
convenientes, que de ordiuario no se previenen porno ser antevistos.
Que respeto de los otros que pueden quedar en el Reyno, por no ser
enteros, sino medios ô que tengan un quarto ootra parte de la nacion
y por poder probablemente esperarse que mediante el [favor divino,
ayudados de la buena saugre conque esiàn mezelados y libres de los
enteros, que son los mas perjudiciales maestros, se podran reducir
à la sauta fée y perseverar en ella. Puede y debe Su Majestad hacer ley
que los que de aqui adelante abjuraron en forma el Judaismo, 6 lo
uuieren abjurado asta aqui, por constar ya de su perfidia y apos-
tasia y ser dudosa su coûversiony muy probable el dano y perjuicio
que de su compania y comunication puede resultar, sean otrosi des-
terrados de estos reynos y conquistas, y que los maridos y mujeres
de los que asi abjuraron 6 ayan abjurado, sean tambien desierrados,
si tubieren asta un quarto de la nacion, y que los liijos é hijas que
eu su poder fueren criados mayores de siete aùos de hedad y los nie-
tos y nietas de taies confîtentes, teniendo otrosi un quarto de la na-
cion, seau desterrados.
Este quarto punto tiene 1res partes; la primera que sean expelidos
lodos los que abjuraren en forma la heregia y fueren reconciliados ;
2° lo mismo los que uuieren abjurado, siendo reconciliados, antes de
ahora ; 3° que los maridos y mujeres de los que ansi uuieren abjurado
y los hijos y hijas destos mayores de siete aùos, si tubieren asta
un quarto de la sangre hebrea y tambien sus nietos sean expulsos.
La principal razon y fundamenio que los Prelados de Portugal
pudieron teuer para persuadirse a lo que en la primera parte deste
punto secontiene, debiô de ser la couveniencia que pudieron consi-
derar en separar los buenos de los malos para evitar el coutagio. La
quai razon y las demas que a este proposito se pueden ofTrecer consi-
deradas no en la superficie, sino en lo interior, se deshacen y desva-
254 REVUp; DES ÉTUDES JUIVES
necen, por quanto la reconciliacion y el fm à que se ordena, si bien
se considéra, se )iallara con evidencia que lioue repugaancia con el
destierro perpeluo. No es la reconciliacion oLia cosa que una réduc-
tion, incorporacion y union de aquel que por la lieregia se aparté del
greinio de la Iglesia à esse mismo gremio. El deslierro es uua sepa-
raciou y aparlamiento del desterrado de aquellos, de cuya comuni-
cacion y. gremio se deslierra ; pues como podra ser medio justo y pro-
porcionadoque al mismo que se prétende reconciliar y atraher, sepa-
rarle y aparté. Y si se dixere que esta separacion es solamente local
y corporal y por esso no oppuesta à la union spiritual y que ansi
podra el desterrado con el cuerpo que dar unido con el aima. Conlra
esto es que el destierro que se propone no es para tierra de cathôli-
cos y fieles, porque fuera conlra charidad echar la eufermedad à los
sauos é inficionarlos con ellos, y proponiendose el destierro para
entre infieles 6 herejes que se vayan a donde quisieren, como dicen
los Portugueses, como podra ser que se tome para remedio del recon-
ciliado, al quai por la reconciliacion se prétende que vuelva al gremio
de la Iglesia, por lo quai se ve que este destierro no es solamente
corporal, sino lambien del aima.
Declarase esto mas considerando lo que la Iglesia platica con los re-
conciliados que es hacerles buen tralamiento, del quai necessitan como
plantas nuevas para conservarse en el conocimiento de la verdadera
religion à que se consenlieron y para esto los aparla de los que pue-
den perverlirlos y hacelos que conversen con personas religiossas y
sablas, encaminàndolos à la virtud, llevàndolos à las Iglesias y à los
divinos officios y catequizàndolos en todo geuero de buena enseîianza,
no perdiéndolos un punio devisla, para lo quai son las cosas de la
penitencia para su custodia y guarda, dou'ie apreudan como en escue-
losde virtud; à loqual todo se oppone el destierro quese propone, pues
les quita los medios y el fin que por la reconciliacion se prétende,
como de lo dicho consto. Si la conversion de los taies no es verdadera
6 no se tiene por tal, no los admitan à reconciliacion, que no es para
ficlos confileutes, sino para verdaderos pénitentes, y si es verdadera
6 se juzga por tal, no es justo negarles los medios y remedios que con
la reconciliacion se les ofïrecen. Abre la Iglesia las puertas de su mi-
sericordia à los que reconcilia à su gremio, y, qnando lo hace, pré-
sume prudentemente que son merecedores de la tal misericordia ;
como, pues, sera juslo y razonable, que quando esta formando este
piadosso juicio y prometiendo charitativo consuelo à los que comunica
la reconciliacion, los esta condenando al destierro perpeluo de si
misma debiendo mas assigurarlosy admilirlos a su union y amistad.
Fundase la reconciliacion en una sentencia justa del juez, que con
lejjîtimos fundamentos juzga prudentemente que aquel encuyo favor
da la sentencia, le tiene por digno de ser reconciliado a su amistad y
le déclara por merecedor de los favores de la misma reconciliacion,
que entre otros es relenerle debaxo del abrigo y amparo de alas las de
su protection y misericordia. Pues quieu aura que con estas mues-
tras de charidad, amor y piedad puedacomponer el deslierro y que le
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PIIILIIM»!- IV 2bî>
aparta de la comunicacioii de aquellos c m quien a de gozar los
ftivores que la sancta Iglesia les promete.
Declarase mas esto mismo consideraiido las eslrechas obligacioues
de justicia en malerias criminales, esla la justicia tan altenla â la
causa de los Reos, que no lieue por justas las penas quando no son
ajustadas y proporcionadas à las cuipas, quiere que aya, para cas-
tigar cuipas comprobadas para que correspondan a las [)enas con
que se casligan, esta proporcion no la pudra auer quando sea la
pena cierla y la culpa dudosa, con lo quai no podra ser castigado con
pena de hereje el de quien se duda si lo es, quai séria si el diesterro
se exequtase como aqui se propoue, sinoconstase juridicamenle de la
culpa. Quando el juez Uega à juzgar del deliuqueule que esUi redu-
cido como de liecho lo juzga, quando le adniite el reo a la recoucilia-
cion,no le puede negar los favores que ella se trahé consigo y consi-
guientemente no le podra applicar el deslierro que es separacion de
los fieles Quando Uega el Juez â declarar que lia lugar la reconci-
liacion, debe tener por cierta su conversion, como lo da à entcnder
el estilo universal que la Iglesia plalica en todos los Reynos y Pro-
vincias, particularmente en las de Gastilla, con tanto fruclo como se
conoce, y de lo contrario, nada bueno se puede esperar. No puede
hacer buen fruclo el arbol nialo ni se pueden sperar buenos effeclos
de voluntades violentas, ni réduction verdadera de medios injuslos
y rigurosos. Gommunmenle se li ne por injuslicia, quando alguno
exequta la ley segun su summo rigor, que séria quando se pre-
tendiesse augmentar y subir de aquel punto ? Usense en Portugal los
medios comunes que la Iglesia liene ordenados que la miséricordia
de Dios no faltara, pues uunca falla a los que hacen lo que es en si.
Sirvase Vuestra Majestad de mandar en todas las Inquisiciones de
Portugal se hagan carceles de peuitencia (que soy iuformado que
no las ay), tengase mucbo cuidado, nacido de caridad chrisliana, con
los recouci liados, prediquenlos y confiesenlos pei'sonas doctas y
pias, lleveulos a las Iglesias a oir missas y sermones, no desislan
por ningun caso de estos exercicios y esperese que cou estos medios
hara Dios cierta la conversion dudossa, como muchas veces lo a
hecho : particularmente se use de esla piedad cou las mujeres y
hombres de poca hedad, en quien la pena del deslierro fuera de total
desesperacion y la del recogimienlo dicho tendra probablemente muy
buenos effeclos.
Las razones que tan apparentemente concluyenno ser juslificada la
pena de deslierro en los que se fueren reconciliando de aqui adelaute
son muy mas efficaces, respeclo de aquellos que antes de ahora fueron
reconciliados, porque estos y a satisficieron par sus cuipas, y si
ahora las desterrasen, séria castigorlos dos veces por el mismo deliclo
y séria lo mismo si la tal pena se exequtase en sus mujeres, en sus
hijos y nietos, como se aflirma en la segunda y tercera parte de este
punto, como queda suffîcientemenle prouado, quando se pondéré la
deformidad que trahe consigo querer que la ley compreanda culpus,
no solo preteritas y sentenciadas y casligadas cou las penas ordi-
256 HEVUE DES ÉTUDES JUIVES
narias del derecho, porque castigar en diferentes tiempos diférenles
persouas, no por delictos proprios, sino agenos, como sucederia si
Vuestra Majeslad resoluiesse la exequcion de este punto, como lo
dicen los Prelados de Porlugal, no ternia appariencia de justicias, no
lo séria que la mujer del que fué, muchos anos a, reconciliado y
cum{)iia con su péniteucia y sus hijos y nielos uuiesen de ser ex-
pelidos del Re^'no, sin que sepan ni digan culpas suyas, ni las de
sus ascendientes son vastantes, pues los purgaron y quedarou libres
con el cumplimieuto de su seutencia ; y se puedo con verdad decir
que y a no ay culpa quando la absorbiô la pena, y de lo contrario se
siguiera que como por la culpa de los ascendientes sin embargo de
auer sido juzgada y castigada, todvla se podrian castigar los des-
cendientes, se podrian tambien quemar los huesos de aquellos que
los cometieron, pues son mas parte de ellos mismos que sus hijos y
descendientes.
0° Que siendo maridos 6 mujeres christianos viejos de toJos cos-
tados, sea desterrado solo el que abjurare 6 uuiere abjurado y no el
cristiano 6 christiana vieja que no abjurô, ni los hijos ni hijas del tal
chtistiauo viejo eniero, aunque su madré abjurasse y fuesse dester-
rada.
Este punto por la parte que dice que de los maridos 6 mujeres chris-
tianos viejos par todos lados, solo sea desterrado el que abjurare y
no el olro ni sus hijos ni hijas, aunque la madré abjurasse y fuesse
desterrdda,esta incluido en el précédente y no era necessario, porque
en el précédente queda dicho que el que aya de ser desterrado, a de
teuer aigun quarto delà sangre hebrea, y ansi el que no tubiere nin-
guna parte no podra se rdesterrado y cousiguientemente no era neces-
sario anadir este punto. Pero pur la parte que admile que el recon-
ciHado que abjurare 6 uuiere abjurado, pueda ser desterrado, se
impugna con lo ya dicho, que no se compadece reconciliar y junla-
raente desterrar por la repugnaucia que tiene el destierro con la
reconciliacion.
60 Qaedando en arbitrio de los Inquisidores no dar esta pena a
algunos confilenles, cuyas confessiones juzgasen por tau satisfac-
torias y su conversion y arrepentimienlo por tan creible que les
pareciesse que no se debe exequtar en ellos. Este arbitrio parece que
no a lugar si el juicio de los Inquisidores fué justificado, porque
por el mismo caso no puede quedar a su arbitrio el destierro, por
quanlo se holgaran rectamente deuieron repular al Reo o par verda-
deramente reducido, o par mal confitente, 6 quedaron con duda de la
verdad de su conversion ; si lo primero y en conformidad dello le
reconciliaron, no a lugar el destierro, par lo que tantas veces queda
dicho; Si lo seguudo, no le deben admitir a la reconciliacion, pues
no les hallan merecedor délia; y si lo tercero, tampoco le pueden
desterrar, porque en duda el possehe y a de ser mejar su condicion y
reslan otros medios mas suaves que el destierro con que procurar
converlirle, mejores medios seran los ordinarios y usados de reco-
gerlos en las carceles de la penitencia y enséuarlos y ponerlos en el
LtS MAHRAiNES D ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 2!i7
camino de la virtud, que par este modo se puede espcrar se perfec-
cioiiara su conversion, aunque uuiesse sido flaca y debil. Yerda-
deramenle dexar el deslierro en arbitrio de los Inquisidores, demas
de que es medio occassionado y peligroso parque daria lugar a ruegos
y inlercessiooes y olros medios de negociaclon. séria de poco pro-
veclio, parque de ordinario lo es remilir la disposicion de la ley al
arbilrio del que la a de exeqular.
7' Que la raisma se applique y exequlc en la personas que en el
Saucio OllicJo abjurarcn 6 ayan abjurado de veheirienli y eu los ma-
ridos y mujeres que lubiereu asta un quarto de la nacion.
Este punie liene dos parles, una que mira a las que uuieren abju-
rado asla ay, y la otra a los que abjuraren de aqui adelanle (que
se ade entender despues de auer promulgada la resolucion de
Vueslra Majeslad) contra la primera parle militau todas las doctri-
nas que arriba se apuutaron jiara probar que los que y a fueron
recouciliados y an acabado y feuecido sus causas y cumplido sus
penitencias, do pueden ser casligados con nuevas penas, si no
uuieren sobre venido nuevas culpas, las quales mililan con mas
fuerza en el caso présente por no ser la culpa que corresponda a la
abjuracion de vehementi tan grave, como la que corresponde a la
reconciliacion, porque la de este no se puede dudar que aya sido
heregia y auer desamparado la fée, lo que no se puede decir del
primero, que no fué mas de ser presumido y sospechoso eu ella, la
quai presumpcion y sospecba purgô mediante la abjuracion y peni-
teucia pi'iblica que dandosubjeto a ser relaxado si se le probare des-
pues la aposiasia, castigo vastante para deliclo no prouado, sino solo
presumido, que vasta quedar en lérminos de lai para no augmenlar
la pena tan desigualmente como se prétende, queriendo que pierda
todos sus bienes y sea expelido del Reyno, y loque parece que carece
de toda juslificacion es condenar a los bijos y a los nietos en tan
dura pena, y la mujer o marido por la presumpcion de un deliclo casli-
gado en quien se presumio, que fuera cosa no vista jamas condenar
los descendientes de quien positibamente no se pueda decir que
delinquiô y ansi parece que no es plalicabie esta extension, y con lo
mismo no se impugna loque se dice en la segunda parle de seplimo
punlo.
8° Ollrosi en las mujeres, hijos y hijas, nietos y nietas y las mujeres
de estos de los que fueren 6 an sido relaxados.
Este punlo se debe entender con los bijos y mujeres de los
relaxados y no, como sueua, pues la relaxacion iuduce pena capital,
con la quai no se compadece la expulsion, y auiéndose de entender
como es fuerza, en los bijos y nietos, digo : que si fueron relaxados
por relapsia y murieron pénitentes y reducidos en la Sauta Ké calho-
lica, no quiere el derecho que sus descendientes iucurren en pena
alguna, solamente las statuye contra los descendienles de aquellos
que murieron apartados de nuestra religion y entonées con la limi-
tacion que queda diclia y no parece conveniente medio para la
reduccion augmenlar lanlo la pena, ni la calidad de la expulsion es
T. LI, N° lOci. i:
258 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
proparcionada y acomodada a disponerlos para que se reduzcau, si
no lo estÙQ quando mueren sus asceudieutes, ni .para assigurarlos,
si son bueuos catholicos, antes en eulrambos casos, es expouerlosa
gran peligro de perderse, parlicularmeiile si sou miuores de hedad,
como largamente queda diciio arriba.
9" Sin que â ninguna persona de las referidas escuse de esta peua
qualquiera otra que le sea dada, 6 penilencia, 6 satisfacciou, auuque
esté cumplida en parte 6 eu todo.
Este puuto contieue lo mesmo que el quarto y otros que tratan de
que seau expelidos los que autes de aliora deliuquiron y sus
mujeres, hijos y nietos, sin que les escuse auer cumplido sus
sentencias. Sobre lo quai quedau pouderados muchos iuconvenientes
que de lo dicho se seguirian, y se pudiera discurrir mas largo raos-
trando quan fuera de razon es esta resolucion, pues prétende por un
delicto castigar dos veces, y casligar personas que no delinquieron,
sino solo son descendien'es 6 conjunctos do los Reos, de lo quai no
trato par no hacer el voto mas largo.
IQo Y que para mas aliviar el Reyno de esta gente, Su Magestad se
sirba de dar licencia gênerai, para que por tiempo de un afio 6 de
otro lermino conviniente puedan salir del Reyno los sobredichos
vendiendo sus haciendas y Uevando lo proeedido dellos en haciendo
que no sean joyas oro, ni plata, teniendo cerca desto las cau-
telas neçessarias, porque no se perjudique al tisco Real y corona
de Su Majestad y que el que con esta licencia se salière, no pueda
volver y sea casligado con pena de galeras.
Este puato tomado con la generalidad que suena, se arguye de poca
consequencia con los demas que quedan resueltos y contiene mani-
fiesta implicacion, porque si la expulsion se exequta en la forma que
la Junta le propone à Vueslra Majestad para que se a de dar por
un ano iacultad de salir del Reyno y vender sus haciendas a los
mismos que quiere expeler con confiscacion de todos ellas, y assi
parece se debe enteuder habla de aquellos que en el primer punto
libra de la expulsion, que son los que 6 tienen parte de christianos
viejos, 6 siendo lotalmenle de la nacion no an padecido nota de
heregia en ningun ascendiente, a estos quiere que se les dé un ano
para que salgan y saliendo no puedan volver, y si en aquel ano no
salieren, se les quite la facultad de poder salir, con lo quai pone dos
gravamenes a los que dexa en el Reyno, juzgandolos por buenos, uno
que pasado el ano no pueden salir, otro que si salieren no puedan
volver, y otro que si volvieren se les den galeras. Todo esto parece
poco justificado, porque siendo tan grande el numéro de la gente de la
nacîon en aquel Reyno, que constituye no pequena parte dél, no
puede desmembrarse délia sin alro pellar con muchas dificultades y
inconvenientes, ni tanpoco ser opprimida con la prohibicion de salir
del Reyno quando se les offreciese sin detrimento de la libertad natu-
ral en que nacieron, de que deben gozar, mientras no viniere causas
particulares para privarlos délia, pues naide los negara ser vasallos
de Vueslra Majestad, expuestos a las contribuciones de aquella Re-
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 259
publica y obligados a suseucargos y defensa corno la otra génie y cod-
siguientemeote auerles de ser comunes los favores, libertades y
privilégies del pueblo, y siéndole lîcita a esle laeutrada y salila del
Reyno, y la venta de sus bieues y haciendas prohibirsela a eslotros,
es grao rigor, mayormente si la salida no fuesse a otros Reynos
extranos, sino a los Reynos (3 Provincias de la monarchia de Vuestra
Majestad, lo quai se debe reputar por un cuerpo, y cada vasallo por
un raiembro del. Augmenlase la severidad de esla resolucion consi-
derando el estado en que se halla en Portugal la gente de la nacion,
a la quai al paso que se les estrechan los lérminos de su libertad y
se les reslringe a la habitacion precissa de un Reyno pequeno, se les
debiau augmenlar las houras, para que enlretubieran la réclusion
COQ los premios y enganaran la severidad con las esperauzas de los
augmentos, pero a un mîsmo liempo, no permilirle salir de un Reyno,
ni vender sus bienes é inhabililarles para todos los officios y bene-
ficios del sin dexarles libertad, ni aùn para buscar a Dios en las
religiones, de que tambien son incapaces, es ageno de todo gouierno
christiano, y ocasionado a tumultuos y alteraciones, par donde rom-
pen siempre los animos opprimidos.
Opponese a este discurso la poca seguridad que se lieue de esla
gente y la experiencia do que quando pudieron salir, se fueron a los
enemigos de Vuestra Majestad y los ayudaron con dineros y noticias
para enlrar en la India oriental. Pero, no dando a esta opposicion mas
ciédito del que résulta de los papeles, que no pasa de ser uua rela-
cion simple y sin aulhoridad, se responde quo no es posible poner
puertas a un Reyno y la prohibicion de salir del sirne solo de des-
consuelo y infamia, vastante a sacar de aquel Reyno a muchos
buenos que permanecieran en él, y viendo la infamia que viun,
quieren adquirir la libertad que les diô naluraleza, y no ay razon
que pueda persuadir que sean utiles las leyes que por una parte son
inexequiblesy por otra parle de tan perniciossos exemples. En materia
de religion, no son mas utiles, porque si los que se van son hereges,
mènes dano haran ausentes, y si la sospecha que se tiene de que todos
lo son, es tan probable que justiiica su expulsion universal en el
dictamen de aquellos Prelados, como reparan eu dexarlos ir sin fuerza
ni violencia, y no dan lugar a que si el cuerpo de esla gente esla tan
Ueno de malos humores, se vayan del purgando y aliviando, siendo
tan facil a Vuestra Mageslad ordeuar a sus ministres estén a la mira,
y en siendo los que salgan tanlos que puedan hacer falta al Reyno
de donde salen, 6 dane desde donde los acojen, suspenderles la per-
mission como convenga.
1P Que para alajarse à la perjudicial propagacion del Judaismo par
casamieulos cou christianos viejos, inficionando la sangre buena con
la herejia y apostasia y delustrandose la nobltza del Reyno. que
puede y debe Vuesira Majeslad hacer ley en que prohiba que nin-
guna persona de la nacion casando cou otra chrisliana viejas, no se
pueda dar mas dote, que asla dos mil cruzdos y sean nullas las
dotaciones de mayor quantia y se applique el excessoalfisco y a quai-
260 REVUE DES ETUDES JUIVES
quiera del pueblo que lo denunciare y que los christianos viejos que
par casamienlos con cristianos nuevos no teogan faero en la Casa
Real, ni privilégies, ni honores, ni officios pùblicos.
No ay en el derecho natural ni en el de lodas los génies cosa mas
favorecida quelalibertaddel malrimonio porser un individuo ayunta-
miento por toda la vida y por tanto convenir se elija con entrera liber-
tad y assi, auuque la palria podestad es tan grande que alcanza poder
sobre la vida y la muerle de los sùbdilos, no llega a poderles impe-
dir el matrimonio, por lo quai liene gran inconviniente prohibirlos
con tanta generalidad entre los delà naciony loschrislianos viejos; el
primero, el impedimento que se pone al fin del malrimonio, que mira
la propagacion del género humano, que debeser autes favorecida que
dificultada ; el 2° es el eslorho que se hace a la conservacion y arraigo
delà fée eu los que son recien convertidos, porque siendo el dictamen
de los concilios y sagrados canones que se mezeleu por casamienlos
de proposito se impugua este medio tan acomodado y tan efficaz con
dicha resolucioD. El 3*^ que par este medio se induce un impedimento
matrimonial que no loca a ia jurisdicion secular, par estar reser-
vado a la de Su Santidad. como nota Sanchez lib. 7 de malrimonio
disp^ 5, ?tO 4, y lo que no debe mover menos es la infamia y moles-
lia que por este medio se seguira, no solo a los de la nacion, sino a
los que cou ellos se casaren, con las acusaciones y pleitos que far-
zossamente les auran de mover para averiguar si las dotes fueron
mas 6 menos de lo que par la ley se les tasare y fioalmente que par
este medio se viene a contravenir indirectameute la celebracion de
los matrimonios, porque, siendo tan litigiosos, no los querran con-
Iraher, auiendo de ser favorecidos para que se muUiplicaàe la génie,
de que ay tanta falta, ni obstan las leyes y costumbres que ay, de
que los nobles no se casen siu licencia de Su Magestad, el quai suele'
negar su consenimiento, quando reconoce algun gran inconviniente en
el matrimonio. Respondese que esto no es lo gênerai y comun, sino
en casos y entre personas particulares, entre los quales se considéra
el bien pùblico para que no se contrahian los matrimonios, sin con-
currir lodas las circunstancias que, si faltasen, podian perjudicar al
bien pùblico, lo que no es en lo que se va tratando, porque se dice se
haga ley gênerai que nos se puedan contraher matrimonios entre
chrislianos nuevos y viejos, sino es con la limitacion que alli se dice.
12oQueainslanciadeVuestra Majestad se suppliqueaSu Santidadde
su molu proprio y ciertas ciencia y de p'enitudine potes talis con claù-
sula sublata y olras exubérantes que hagan el negocio indispen-
sable que las personas de esta nacion asia el decimo grado no puedan
ser provehidas no solamenle de dignidades y canouicatos en las
Iglesias metropolilanas, cathédrales y colegiadas, ni bénéficies, cu-
rados, como oy esta prohibido, por motus proprios de los Summos
Pontifices Pio V, Clémente VIII y Paulo V, sino tambien de oîros
qualesquiere beneficios, y que no puedan ser ordenados de sacros
érdenes, ni de menores,ni corona para evitar los gravissimos sacrile-
gios que ellos mismos conûessan en el Sancto Officio de nunea auer
LES MARRANES D'ESPAGNE SOUS PHILIPPE IV 261
tenido iuleocioii de coosagrar, baptizar, absolver, uugir, nidar û recibir
otro qualquiere sacrameuto, conque se atajora la grande perlurbacion
y escandalo que résulta a los fieles y gran riesgo de su salvacion no
auiendo recibido los sacramentos 6 dudando de ello.
Este punto consla de dos parles : la primera, que los de la nacion asta
el decimo grado no tengan dignidades y canonicatos en Iglesias cathé-
drales ni colegiales, ni beneficios curados. La S"^, que no se puedan or-
denar, no alcanzo a enlender para que la Junta de Prelados multiplica
inhabilidades a esta gente sin provecho y cou uotaria falta de couse-
quencia eu lo que proponeu, parque no era necessario pidir que no
pudiessen lener los de la uacion dignidades, canonicatos ni curatos y
luego que no pudiessen ordenarse, supues!o que sin ordenes no
pueden tenerios. Y si el animo de los Prelados es que no ocupen las
prebendas y beneficios por la experiencia que tienen por lo mal que
los adminislrau, vastaba iuhabilitarlos para ellos y no para las
ordenes con que fuera menor el. senlimiento de esta génie y cono-
cieran que la intencion de los Prelados no era quitarselo lodo, pues
les dexaban abieria la puerta con las ordenes y obteucion de los
préslamos y beneficios simples para mejorarse y dar salisfaccion de
si. Pero debese mucho reparar en que, seguii parece por los papeles
presentados, los de la nacion en Portugal estan iobabilitados de
oblener dignidades y canongias en las cathédrales asta el septimo
grado por brebe de Clémente VIII, y la pretension présente aug-
meniar la inhabililacion asla el décimo grado y que se comprehen-
dan las Iglesias colegiales y beneficios préslamos y aun la descep-
lion de este sacramento, que es rigurossisima resolucion y en todo
agena y aun contraria del dcrecho, augmentondo impedimentos é
irregularidades y aparlaudose tanlo del camino que la Iglesia a
plalicado con sus hijos, por muy malos que sean y mas en materia
semejante donde los Prelados tienen mano para inquirir de moribus
et pareunijus, OTâiuanàos, y escojcr los que merecieren en queVuestra
Majestad les podra encargar mucho el cuidado y no hacer novedad
par ahora, augmenlando inhabilidades, quando se dessea encaminar
esta gente par mas suaves medios que asta aqui y reducir su trata-
miento al que en estos Reynos de Gastilla sea tenido con ella, donde
se procedjo con esta geôle como con los demas del pueblo acerca
de las ordenes, prebendas 3^ beneficios, y solo en algunas Iglesias se
introduxeron stalutos de limpieza excluyendo a los infeslos gene-
ralmente y en las informaciones que hacian los Prelados a los que
trataban de ordenarse, apuraban las qualidades de sangre con mas
atencion que ahora y esto vasto, segun la experiencia ha mostrado, y
vasiara en Portugal, si se plalica con la charidad y cuidado que pide
la maleria.
13° Que Su Majestad mande guardary ratifiquede nuevo,si necessa-
rio fuere, las justas y loables leyes bêchas en aquel Reyno y pedidas
siempre en Corles générales par los très estados del, ecclesiastico,
Nobleza y Pueblo, que los de la nacion, como geule infesta de apos-
tasie y heregïa y que no puede ser fiel al Rey, ni a los hombres,
262 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
siendo infieles a Dios, do puedea tener dignidades seglares ni officios
de la Repûblica.
A estas leyes y prohibiciooesno solo résiste el derechocomuD, sino
tambien la pràciica de todas las Repûblicas bien gouernadas las
quales no an hallado mas efficaces medios para assegurar las na-
ciones recien conquistadas y reducidas que las de la union, y esta
por ningun camino se cousigue mas que par la parlicipacion de los
officios y honras. Los Romanos, cuyo gouieruo es alobado de todos,
no se contentaban con conquistar los Reynos, sino que procuraban
lambien conquislar las voluntades, y para este fin Uevaban à su
corte il muchos de las uaciones conquistadas y los bacian capaces de
sus officios y privilegios, y esto aùn en estos tiempos lo observanlos
Pontifices par poco mas que respectes temporales, porque los conser-
van en la misma ciudad, permitiéndoles publicamente la profession
de la ley de Moises con poca esperanza de su conversion. Lo mismo
se hace eu Venecia y Ferrara y en otras partes de Italia y mucho
mas en Francia, à donde con gran franqueza reciben à los que se
van de Portugal y lo tienen por bueu arbitrio, solos los Portugueses
son en esta parte melindrossos, peiisando que la misma sangre natural
y phisica lleva consigo la contagion y heregia, no siendo esso par lo
meoos la causa principal, siuu el mal tratamiento que los hacen. No
ay gouierno mas contrario à la conservaciou de los Roynos que él
que occasioua divisiones en los sùbditos, los grados de las honras y
officios sean muchos, pero la capacidaden los vasallos para poder
ascender à elles no se limite, porque par el mismo caso causa division,
por quanto el ingenio de los hombres es inconstante y apetece la va-
riedad, conviene proponcrles diversidad de premios à que puedan
aspirar y que lenga la virtud campo e-paci^^so en que extenderse y
exercitarse y no recluirla à tau estrechos termines como tienen los de
la nacion eu Portugal, donde nada se les da, ni aÙQ la esperanza de
premios, auuque ellos den experiencias de virtud.
Si se uuiera hecho estudio para procurar conservar el Judaismo
en esta gente, no se pudiera auer hallado camino para conseguirlo
como él que se ha platicado con ella en Portugal. Permiteles el dere-
cho à los que se convierten ascender à todos los officios, y en Por-
tugal, no solo se lo quitau à ellos, mas tambien à toda su posteridad,
Dicen los Goncilios que se procure la mezclade estos cou los christia-
nes viejos, y dificultan en aquel Reyno, como se a visto, maudando
que el que tubiere parte de la nacion, no pueda ser promovido à officie
ni bénéficie, con lo quai no se casan uuos con êtres, porque el limpie
que se casa con mujer de la nacion, sepulla su desceudencia en una
infamia y incapacidad perpétua. Y si estos incouvenientes que se
descubren en lo speculatibo del gouierno de Portugal uuiera des-
mentido la pràctica, prudeucia fuera correr por ella y que Vuestra
Maieslad se persuadiera a que la complexion de aquella gente pedia
tal tratamiento, pero les effectos an sucedido al contrario par auer
side danesissimos, parque con la separaeion de los christianos viejos
se an unido entre si, y, viéndose incapaces de los officies y honores,
LKS MARliANES IVESPAGNr: SOUS IMIILIPPE IV 20:{
an procurado las risquczas y, casaadose uaos coii olros, au coq-
servado el Judaismo, a que su iiacion los inclina y liacen un cuerpo
tan grande en aquel R'-3aio, que le consultan que es necessario que
Vuestra Majeslad con tola {)resteza los divida, desterraudo a unos y
dexaudoa otros,y la verdad y la que importaria parece séria abrirles
las puerlas de las lionras y de los officios a los que las mereciessen,
para que puedan entrer luego, y a los deinas, para que con el tiempo
puedan aspirar a ellasy les serban de escalon para que se cotiviertan
como en olras partes y Reynos se ha expérimeutado. Todos los que
caminaren par caminos andados y sendereados, iran mas seguros.
Eu Portugal, se a Uevado esta gente par sandas incognitas no pla-
tJcadas de ningunas Reynos y Provincias y an recibido Judios y
herejes expulsos, porque los an reducido habilitandolos para los
officios y mezelannolos consigo. Prudencia sera caminar par las
huellas de olros Reynos y no par la aspereza que asta ay se a
caminado y tan caro a costado. Dicen que aunque ay leyes que
prohibeu a los de la nacion tener officios, no se practican. antes ocupan
muchos y sin embargo no se reducen, que la naturaleza de los Judios
es tan mala que conviene uo Uevarlos par bien, que en tierapo de
tautos herejes, séria desconsuelo para los buenos christianos verlos
premiar, y que habilitandolos, se mezclaran con los nobles y los
inficionaran y destruîran la nobleza del Reyno. A esto se responde
que si los que defîenden estas leyes, alegan en su favor que no se
guardan,dana entender que do sou juslas, porque los que lo sou deben
guardar^e, que séria gran vituperio de una Répûblica decir de si
misma que, teniendo leyes justas, no las guarda, y ansi no solo
deben admiiir a los officios los de la nacion que lo merecen, como
dicen que se liace ay, sino que esta admission sea sin nota ni afï'renta.
La ley que los in habilita, losesta siempre affrentando, aunquando re-
ciben las honras,y si estas se dan sin embargo de la ley, de que sirbe
conservarla, ni ratificarla de nuevo, sino de que no les entren en pro-
vecho las lionras a los que las recibeny produzcan los eflectos que se
dessean y que produxeran si se administraran como deben.
Decir que no se an de llevar par bien los de la nacion, ni esperar su
conversion, es limitar la mano de Dios y cerrar los ajos à los sucessos
que se an experimentado en tantos Reynos, como se an conver-
tido con los medios propuestos, la tristeza que causera a los nobles
la revocaciou de las leyes en este tiempo no debe impedirla, porque
revocando las leyes, no se dan luego los oficios a los Judios y Vues-
tra Majestad es quien a de premiar a losque lo merecen y siempre
preferira la virtud y merilos que se acompanaren con mas antigua
christiandady nobleza y esto mcsmo los obligera a que con mas fer-
vorydeterminacion abracen nuestra sanla fece.De présente noselesda
nada a los de la nacion, sino que tan solamente se les quita un impedi-
meuto que asta ahora les a estaorbado el progresso de su conver-
sion y se tiene por cierto que desde el dia que Vuestra Majestad exe-
qulase esta resolucion, comenzara a tener eslos vasallos por suyos,
porque asta ahora mas parece, erano tenerlos, pues no podian servir
264 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
aVuestra Majestad, como tienen la obligacion. Si les esta mal a los
nobles mezclarse con ellos par casamientos, su libertad se les queda
para no casarse y la misma tenian anles para hacerlo, que el matri-
monio no se irrita par la diferencia de la sangre, y quantas convi-
niencias traigan consigo eslos casamientos para el intento principal
de la religion, queda pooderado en el Diimero once.
14° Y por las mismas razones, debia ser excluido de todo Irato y
comercio, pero quaudo atlento al eslado présente no pueda ser gene-
ralmeule excluida dei, a lo menos la sea de lo que loca a las renias
reaies, respeclo de los quales es mayor el perjuicio, assi de la Gorona
como de los pueblos 3^ vasallos de Vuestra Majestad y que podrian
estas rentas reaies encabezarse en los pueblos como las sisas y con
esto se mejoraria todo y cesarian los sobredichos danos.
Todo lo que conliene este punto loca al gouieruo polîtico y minis-
tros que Iralan de la administracion de la Real Hacienda de Vuestra
Majestad, a quien se podra corne ser el cuidado de sus couviniencias
como maleria propria de los Prelados que las propouen y ansi no es
necessario disputar sobre ella para el intento principal de que se
trata, si bien se offrecen en ella muchas de las consideraciones que
quedan ponderadas, ansi porquetodas vienen a redundar enmayores
disfaveros y desereditos de esta pobre gente, como porque la materia
tocante al comercio debe ser comun a todos conforme al derecho
nalural y de las gentes. Y en esto pudieran no embarazarse los Pre-
lados por no ser cosa de su profesiou, sino de los ministros que
Vuestra Majestad liene deputados para esto.
En Madrid a primero de heuero de 1633.
LES JUIFS DE PERSE
AU WIV ET AU XVIir SIÈCLE
D'APRÈS LES CHRONIQUES POÉTIQUES
DE BABAÏ B. LOUTF ET DE BABAl' B. FARHAD
(suite/)
I
LIVRE DE LA PERSÉCUTION RELIGIEUSE
DE BABAÏ B. LOUTF KACHANI
I. Le chapitre introdiictif contient, en vingt-trois distiques, Téloge de
Dieu. Il manque totalement dans P ; L n'en a conservé que les six der-
niers distiques. Les vers iO et M sont les suivants : « Dieu de l'Univers,
des hommes et des animaux, Dieu des fourmis et des serpents, des Djinns
et des démons, même les mécréants, les chrétiens et les Indous le re-
cherchent d'un zèle ininterrompu * ».
IL A la gloire cl à la louange du prince des prophètes, du trésor de la
relif/ion, du rossignol dans le jardin de la piété, du père des sages et
du chef des prophètes^, de notre maître Moise, paix sur lui! '*
A 1 6, L 4 a (dans Pie chap. manque). 43 distiques dans L; le v. 37
manque dans A.
1. Voir plus haut, p. 121.
2. 'ï^T'ii pT nNTOT m?2 "«N^iD i^i^m mNi ûb^y ■'N'in^
-iDïiDT ^n TN N-i-iN nriri. 'j"'73r: ^3m ndip np nst* idnid nsN
Le dernier mot n'est pas clair. Peut-être faut-il lire : *73"^TD.
3. Ces deux épithètes en hébreu : Û'^N"*3:b U5N"!") D''72Dnb 3N.
4. Dans A l'abréviation rîJnT: [= DlbOH T^b:' nD"'2n HUJTO) est encore suivie de
cette autre : 72"ID'
266 REVUE DES ETUDES JUIVES
Le chapitre est consacré surtout aux prodiges deMoïse. « Où y a-t-il
un prophète comme Moïse, s'il est vrai que le (îuèbre et Tincrédule, l'In-
dou et le Chrétien sont les témoins de sa gloire? » (v. 2-3) <( Nul pro-
phète comme Moïse n'est jamais venu au monde, et jamais il n'y en
aura un autre comme lui » (v. 29 ').
III. Abi'dhdm notrr prie {paix à lui!) reconnaît le Créalear à Vâge de trois
ans^; il brise les idoles de Nemrod ; on le jette dans le feu, et le feu
se transforme sur lui en roses et en fleurs.
A 3a, L 2rt, P ia. 155 distiques dans L; les distiques 84-115 manquent
dans A, qui a, par contre, entre 20 et 21, un vers qui ne se trouve pas
dans L.
Le chapitre contient les célèbres légendes dont Aliraham est le héros,
en partie sous la forme qu'elles ont revêtue chez les Mahométans. L'au-
teur raconte surtout avec détail (gomment Abraham mit en pièces les
idoles, comment il fut ensuite précipité par Nemrod dans un four construit
artiticiellement sur la proposition de Satan, et comment il fut sauvé par
l'intervention de l'ange Gabriel. A la fin du récit rappelant qu'à la suite du
miracle survenu à Abraham beaucoup de mécréants devinrent croyants
est rattachée une exhortation à la foi : « Tu as vu des milliers de mi-
racles du fils d'imran, et pourtant tu n'as professé aucune foi » ^ fv. 152 ;
121 dans A).
IV. De la cause pour laquelle ce livre fut composé''. De la cause des
épreuves du temps et du niallieur de la reli(/io7i d'Israël.
A 6a, L 5qt. 35 distiques.
En l'an 5416 de la création fut prononcé un édit suprême de persécu-
tion'. Ainsi commence ce chapitre, qui forme la véritable introduction de
l'ouvrage. La persécution des Juifs de Perse qu'il rappelle dans ce vers
engagea Babaï à faire des souffrances de ses coreligionnaires persans le
sujet d'un récit suivi. C'est d'abord à Fauteur de cet édit, Schah Abbas II,
qu'il consacre quelques vers, où il dépeint sa grande puissance. Puis il
expose que les Juifs, disséminés dans tous les pays, ont, à chaque généra-
tion, toujours éprouvé un nouveau << (ialout* ». C'est ainsi qu'au temps
de Schah Abbas II parut l'édit qui ordonnait à tous les Juifs de son em-
pire d'accepter l'Islam. Ils y furent contraints par la force ; mais l'or
servit aussi de moyen de conversion. La ïora et la prière furent abo-
.1. nrT "713 iriNDi o'd ii2i<-^^ i^tû^-'d ^^noi?2 r^^'DH ûb^ya.^
2. Manque dans A.
4. 2J<PD ']''{< g6d D30 "n- Cette première partie du titre maii([ue dans A.
o. n-i^u ^btiv ■^^■' i?j uS T^nn n-i^ir- ma:' i^nn b^on.
(NINT = aram. Nin = liéljr. mn » •
T T
LES JUIFS DE PEKSE AU XVIl^ ET AU XVlir SIÈCLE 267
lies'. Le poète dépeint ensuite sa propre douleur et le désespoir provo-
qué par le mallieur qui atteignit la Loi de Moïse. La pensée de ses en-
fants le détourna du suicide. In moment il songea à s'enfuir à Bagdad %
mais il n'eut pas le courage de ([uiltei' ivachan, sa |)atrie. Comme il se
tourmentait chaque nuit sur sa situation, son c(eur lui inspira une fois la
pensée soudaine de mettre en vei's les événements de cette époque ',
<( a(in que (juiconque lir-a ce rouleau soit consterné à cause de la tin et
du commencement* ». « Quand j'entendis cette invitation de mon cœur,
je devins joyeux, et en un clin d'œil je fus délivré des liens du chagrin.
Mais d'ahord je composai le récit de ce qui s'est passé sous Schah Ahbas I""",
me [)rocurant ainsi de la satisfaction à moi-même. » Cette introduction se
termine par un apjicl à l'assistance divine.
V, Jircit (les Jours passés, dti temps de Schah Abbas /•'', et comment les
Juifs d'fspahan furent convertis au mafiomélisme ^ .
A la, L56; le v. 24 manque dans A.
L'époque de Schah Abbas P'', (ju'on appelait le Juste (« 'àdil »), fut une
époque de paix, où »( les loups altérés de sang étaient comme des amis avec
les moutons ». Au pied de son trône vivaient en bonne intelligence « le
(iuèbre et le mécréant, le Chrétien et le Juif, le Franc et l'Arménien, le
Géorgien et les autres étrangers^ ». Il bâtit des villes, « afin que son bon-
heur et son trône fussent élevés ». La communauté juive put également
jouir de sa protection. Les Juifs d'ispahan étaient particulièrement pros-
pères; mais la discorde et la haine régnaient parmi eux. Ce fut ce qui causa
leur malheur, quand ils choisirent pour chef un homme scélérat, nommé
Siman-Tob b. David. Il faut dire tout d'abord que le Schah avait fait don
des impôts des Juifs d'ispahan à sa sœur, princesse très bienveillante et
juste; mais ce n'étaient pas seulement les Juifs d'ispahnn, c'étaient aussi
ceux de tout l'empire, des provinces de llràk et du Fàrs, de (iuilan et de
Demawend, ([ui étaient sous ses ordres « formant ensemble comme un
berceau d'or*». Les membres notables de la communauté juive d'ispahan
1. V. 16 : nbcm rr.Mn "^10:73 nr^a.
2. V. 24 : )3oi2 1^-1:^3 ^rrcio, ûTw\o HD "îPDn -i2d -n3î< n:i ^-^ ûna.
3. V. 28- : Tuii'oz "lujcsn ^{^. -d mw\ dlddd r;:N7jT in n'orrA toi iS"^3.
4. V. 29 : nbnm C]nD I-'tn "jwN-i^^n tit^j nb'^:^?^ I^n HjwXdd ODin Nn ro.
Le terme de « Meguilla » a été choisi par allusion au Livre d'Estliei-, (\m raconte éga-
lement une persécution des Juifs en Perse.
0. Le titre est iirécédé des mots : W^bl "1TT3> bi< Ow^.
6. 1wS-w\DD INbwN-ia^ yV2j l^m-^^ D^^i:iT A\ p-iD tZ^^V^ (liltéralement
« faire des non-juifs ») s'emi»loie dans, tout l'ouvriiL-^e poui- désigner la conversion à
rislam.
7. V. 6, dont les rimes sont formées par les mots hébreux "^na^t et "^nDi.
8. V. 2o-27 : 5<:i ^-^ DONT n ûbp TwX DN73n fi^nSD 113 iN^wXDO 3^73:» 1^* "3
n:nN72m ^^b-^:;! onstcT pN-ij^ i:?:inD ^n n-i li^'-^'T'»^^ "'^n
2n M3N "p-iT "•.TiNin:; pin zhyu ]i< 172N t^t n- ûNi^n*
208 REVUE DES ETUDES JUIVES
qui altirèrcnl le niallieur sur elle étaient : Siman-Tob, (lliay^àl ', Zakars a,
Monsa, Schem-Tob, Yehouda. Tous les six étaient des hommes injustes;
seul, iMousa était insti'uit^ Zakarya était criblé de dettes, Ghayyàth mal-
faisant comme un Satan ; Siman-Tob avait trois fils, qui étaient tous bou-
chers, méchants, «un comme un serpent, deux comme un dragon^ ».
VI. (ihayydth se prend de ifuerelle potir la première fois avec les /ils de
Siman-7\ib au sujet de l'abalage de la viande.
A 86, L 6 6, P 66. 34 distiques ; le v. 7 manque dans A.
Les fils de Siman-Tob se conduisaient très injustement dans le débit de
la viande. Une fois, (Ihnyyàt trouva le poids de la viande achetée chez
eux moindre qu'il ne devait être. Il rebroussa chemin aussitôt et fit au
boucher des reproches on termes grossiers. L'autre répondit par un coup
de poing, qui blessa grièvement Ghayyàt et le jeta à terre. Celui-ci jura
de se venger de Siman-Tob et s'en revint chez lui. Il se plaignit de l'in-
jure qui lui avait été faite à son fils Schem-Tob et le somma d'adresser
une plainte écrite contre Siman-Tob à la « Sublime Porte ^ ». Schem-Tob
croyait qu'un aide lui était nécessaire pour exécuter le projet. L'autre
proposa Zakarya, qui était pauvre et serait prêt à obéir moyennant fi-
nance. Zakarya accepta la proposition.
VII. Schem-7\)h et Zakarya se rendent à la Sublime-Porte et écrivent
une plainte contre Siman-Tob .
A 9 6, L 7fl, P 7 6. — 78 distiques.
Dans la plainte que Schem-Tob et Zakarya adressèrent à la Sublime-
Porte, ils accusèrent Siman-Tob de leur avoir pris de l'argent, soi-disant
pour entourer le cimetière d'une clôture*, alors qu'on ne voyait rien du
tout en fait de clôture. Une autre plainte se rapportait à la tombe de
Sérah bat Ascher ^ La narration est interrompue ici par l'épisode sui-
vant de la vie de Schah Abbas V^\
Ce prince alla un jour à la chasse avec ses émirs et ses Khans, et ils
prirent beaucoup de gibier. Arrivés à la tombe de Sérah bat Ascher, ils
virent une gazelle d'une taille inaccoutumée, qui tantôt était visible, et
tantôt se dissimulait. Le schah ordonna de la prendre vivante ; mais elle
disparut, rapide comme le vent. Le schah se rendit alors à pied jusqu'au
mausolée de la sainte '^. 11 y vit un vieillard, .luif pauvre de Chiraz, qui
1. L. nacy, A DN-i;;.
2. A ûbj'^a. A la place de ce mot L donne pour la rime l'hébi-eu obli,
3. V. 34 : -l'TTN \^^ ^n^ mn -iw\73 "iii ^:d"« m^nn no^n "în 3Mi:p pT3.
4. ^DNp "^hy ^L 'p "I5N3').— ""D^p est le turc IDNp (.kapou).
o. V. 7 : inNon iNnon^p ninn nTXO riD.
6. V. Revue, t. XLIV, p. 252, n. 3.
7. Comp. Revue des Écoles de V Alliance israélite universelle, p. 341.
8. V. 19 et plus loin : '^a'^S, littéralement « matrone », ou quelque chose comme
« madone ». La Vierge s'appelle D'HITS "'S'^D (Joljnson, 264 c).
LES JllFS UE FEKSK Al XVIF ET AU XVlll^ SIECLE 209
avait été autrefois orfèvre et a qui on avait conlié la surveillance du saint
lieu. Invité à livrer la gazelle qui s'y était réfugiée, le vieillard déclare
quil n'a pas vu de gazelle. Puis, sur la demande du scliali, il le l'enseigne
sur ce tombeau connu comme lieu de pèlerinage *. Le schali se fait recon-
naître du vieillard et se fait conduire par lui à Tintérieur du tombeau.
Mais à peine Ta-t-il aperçu que la crainte le saisit ; il s'empresse de re-
monter à cheval et retourne en toute hàle à la ville. Il ordonne aux chefs
des Juifs de se réunir le lendemain matin. C'étaient : Siman-Tob, Nacir,
Salomon, Xican, Molla Abou Mardocliée ', Khoudàdàd, Mousaï 'Attar, Sou-
leïman. Us se placèrent sur une place publique ^ où le schah devait passer.
Quand ils laperçurent, ils le saluèrent de leurs souhaits de bonheur. Il
leur dit quils pouvaient être sans peur, qu'il voulait éloigner d'eux toute
oppression et qu'il déchirerait le bonnet d'Aboul-Hassan \ Il leur permit
d'envoyer partout des messagei's et de quêter de l'argent pour le tombeau
de Sérah bat Ascher comme lieu de pèlerinage; mais il les invita à obser-
ver le lundi suivant un jeune général, à se rendre au tombeau delà sainte
et à prier pour lui. La communauté juive réalisa le désir du schah. Le
lundi suivant, ils jeûnèrent tous, grands et ])etits, se portèrent sur le
tombeau de Sérah bat Ascher et prièrent pour le schah. Celui-ci témoigna
alors à la communauté sa fa\eur et lui olîVit un repas. Il supprima le
bonnet d'Aboul-Hassan et autorisa la libre pratique de la i-eligion de
Mo'ise \ Il suivit le chemin de la loi et combla les vœux des Juifs*. Ici se
termine l'épisode, et c'est maintenant (v. 70) le til de la narration qui
reprend.
Dans la plainte de Schem-ïob et de Zakarya, Siman-Tob était accusé de
s'être approprié une grande pai'tie des dons offerts dans toutes les pro-
vinces pour le tombeau de Sérah bat Ascher. Ils lui faisaient grief aussi
de se laisser corrompre par ceux qui imploraient son secours et de les
traiter cruellement.
VIII. Le vizir Xuivirab'' se rend avec les notables des Juifs à la Sublime -
Porte, en fait partir Sclieni-Tob,et Zakarya et fait la paix entre eux et
Siinan-l'ob.
A [ïb,LSb,V9b. —2'ô distiques .
Le schah avait un vizir nommé Emir Mouhammed Kàsim. Celui-ci
1. V. 27 : Dbiy73 n^TOfi p-^\Nb5 -in i-^n ina 011:^73 ^\f i^n -mn rrj n-i.s^T-
2. V. U : "13 "^DTlTa Nb^72^• 13 suit le nom à cause de la rime.
o. V. i.j : -iNSbi:» 07J'»:; n^Dn m A: -i^^Dbi). C'est s-ins doute le nom d'un fau-
bourg d'Ispalian.
4. V. oi ; 173 Dm ""Tj Ni pn bn n^bD. Allusion à Tédit , (lui sera mentionné
plus tard (chap. xlv-li/, ordonnant déporter un bonnet détermina,
'6. V. 63. Le schah prête le serment (juc voici :
-!rîî<T3 ND^:: Dnn73 g->^n?d3 nrN ûn^; "in iJ^np-iâ tî< n^biD.
6. V. 67 : biï^n nb?:^ ^-iiy l^^z•p•^2 "n^n bi ne HwND ';n po"^ n^n rî-13.
A la place <lc pO"^ turc : « yaçak ») A donne priil^. qui n'a aucun sens.
~. SNI- TTI- V. ^ilus bas la note du ch. x, v. 41.
270 HKVUE DES ETUDES JUIVES
manda les notables des Juifs et leur représenta forlement le péril qui
menaçait tous les Juifs, si les deux accusateurs faisaient parvenir leur
plainte à la Sublime-Porte. On devait les empècber d'exécuter leur plan.
11 tit venir ensuite un ancien Juif, nommé Yahya, qui était des plus
intelligents. Accompagné par lui, le vizir se rendit à la Sublime-Porte, et
ils dirent aux deux accusateuis de renoncer à leur projet.
IX. Scliem-Tob et Zakarya sont emmenés loin de la Sublime-Porte, et les
notables font la paix entre eux et Siman-Tob .
A 12a, L 9rt. — 50 distiques; le v. 15 manque dans A.
A peine l'émir et son compagnon étaient-ils parvenus à décider les
deux accusateurs à quitter la Sublime-Porte, que Siman-Tob s'y rendit en
personne et déposa une plainte où il accusait les Juifs de désobéissance
vis-à-vis de lui, leur chef suprême. L'émir et Yahya regagnèrent alors la
Sublime-Porte, et ils réussirent à détourner Siman-Tob de son funeste
dessein. Il tit mieux encore, et, sur leur conseil, offrit un repas auquel
tous les notables de la communauté, amis et ennemis, furent invités.
Même Ghayyàt ^ était au nombre des convives, mais il se tint à l'écart.
Malheureusement, Mousa Attàr, homme satanique, s'approcha de Ghayyàt,
et lui adressa ces dures paroles : « Si tu convoites encore une fois la
dignité de chef suprême, tu signes toi-même ton arrêt de mort '. v) C'est
ainsi que la haine éclata de nouveau entre Siman-Tob et Ghayyàt.
X. Siman-Tob entre en lutte pour la troisième fois '' avec la communauté.
Celle-ci se rend au Jardin au lait ^ et se présente devant le schah.
A 13 6, L 10 6, P 116. —45 distiques.
Siman-Tob, avec sa nouvelle accusation contre Ghayyàt, alla d'abord
trouver l'émir. Puis il tit venir le samedi suivant Ghayyàt et Mousa à la
synagogue, et une violente querelle éclata entre eux. Alors quarante
membres de la communauté se réunirent, se liguèrent contre Siman-Tob
et résolurent de porter, en ce même sabbat, leur plainte devant le schah.
Ils prirent un rouleau de la Loi* avec eux, et se rendirent au Jardin
1. V. 10 : '^nN?3T::7Û-
2. xVinsi qu'il ressort de la suite, celui-ci, qui était d'ailleurs le yendre de Siman-
Tob, était le rival de ce dernier pour la dignité de chef suprême de la communauté
juive.
3. V. 36 : ^0-^13 ^^,^12 "'■JD IID PD^n '^D-'i^n ^TND 0"nrî ^y^l -i:JN.
4. La premièie fois à propos de ce (jui est raconté aux cliai). vi-vii ; la seconde fois
à l'occasion de la plainte écrite dont il est question dans le ch. ix.
y. flTOND :*ND. — in70t<ll) est une boisson rafraîchissante des gens d'ispahan, pré-
parée avec du lait doux et aigre (Vullers, II, 7836); ^73î(S :iN3 est donc un jardin
public d'ispahan dénommé d'après cette boisson, et situé, d'après la suite, dans le
voisinage du i>alais royal. Voir une autre explication dans la Revue, t. XLIV,
p. 94, 11.5.
6. V. 12 : -IDO ^^^ (A : -iBlS).
LES JUIFS DE PERSE AU XVIP ET AU \V111« SIÈCLE 271
au lait, dans le voisinage du palais 103 al. Au nionienl où le cortège s'ai)-
pruchait, le schali regardait justement au dehors ; il envoya Isl'eiuliar-
lU'g, poui" s'informer de ce (|iu' voulaient ces gens, lis lui firent cofinailre
lem- dessein, et ([uand le schali l'eut appris, il les lit venii- devant lui. Il les
accueillit en leur deniandant avec étonneuient p<)ur(iuoi eux, (les.Iuil's,
avaient nuirché le sal)])at en pleine campagne '. ils commencèrent alors
tous à crier et à exposeï* leurs |)lainles. Mais le schah les invita a confier
ce soin à l'un d'entre eux. Schem-ïob et Zakarya s'avancèrent alois et
accusèrent Siman-Tob de tyranniser la communauté par cupidité, et
notamment de lever des droits injustes sur les tombeaux et sur les cime-
tières. La réponse du schah l'ut qu'ils eussent à se présenter de nouveau
le jour suivant à la porte du palais. (Juand ils revinrent le lendemain, ils
reçurent Tordre d'adresser d'abord leiu' plainte au trésorier^; au cas où
celui-ci ne voudrait pas les assister, le schah se chargerait lui-même de
leur affaire.
XI. Los (/iKiraiili'-^ se rctiilrnl an diirtni il 11 Xturauih '* ])our porh'r plainle ;
h' Xaivicdb ordonne d'e.iaminer les comptes de Siman-Toh.
A loa, L Ii«, P Kia. — 41 distiques.
Le Nawwab écouta les plaintes élevées contre Siman-Tob, mais se
refusa à le reconnaître coupable, il envoya même ses gens dans le quar-
tier juif*, pour protéger Siman-Tob contre la fureur de ses ennemis. Les
accusateurs se rendirent alors devant le palais royal. Justement le schah
se trouvait au bain et était de bonne humeur, quand le tumulte vint à
ses oreilles. Quand il en eut entendu la cause, il ordonna d'amener
devant lui Siman-Tob enchaîné. L'émir (Nawwab) Mouhammed Kàsim,
qui devait exécuter cet ordre, fit venir Siman-Tob et lui reprocha de les
avoir précipités tous deux à la ruine. Siman-Tob répondit : J'ai un livi-c
dans lequel un magicien écrit chaque compte®. L'émir ordonna à Siman-
Tob d'apporter le livre magique et ils se rendirent tous deux avec ce
livre auprès du schah.
1. V. 25 : Ninirn i^ii'd -ido rfnrwN ni m^r,-^ dit: -«-i^D ïin'ô) Nnëin.
•2. V. 41 : ';wNn^i-i mi -iNT b"^inn ^12 ';î<-n--' zfizi ^^n.
Dans 1<^ Taliwil-cl;\r (d'après Johoson : cast-keeper, treasurer) il faut voir, d'après la
suite, lèmir Moulianimed Kàsiin désigné plus Iiaut comme NawwAb (cliap. vni), ({u\
avait la gestion des impôts versés par les Juifs.
3. L : 103 bni- Au lieu de bniC, A donne, par une inadvertance du copiste, les
mots riDIsb p'^'TlS. solution de l'abréviation Si, qu'il aura lue, au lieu de b'^i
(=bni,v. 40). Au lieu de ne:, A lit iNsn-
4. V. note 2.
o. V. 11 : -jN^-iNDl?: ^niiD-
6. V. ;i;] : ^nNon nn nD"»!: n:i i^iN^^ hd ^nwxnD '^■' dij^t 2ro 172^0 nô'jin
Comme il ressort de ce (jui suit, Siman-Tob veut dire par la (|u'il préviendrait, au
moyen d'un livre magique qui se trouvait en sa possession, tout examen de ses
comptes, car il accuserait les Juifs de magie grâce à ce livre, et se convertirait lui-
même à l'Islam.
272 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
XII. Sinian-Tob arr'we devant le scliah et fait entre ses mains profession
d'islamisme. La colère du schak se retourne contre ta communauté '.
A 166, L lia, P 14 «. — 49 distiques.
Le livre magique dans la main, Siman-Tob prononça devant le schah
les paroles suivantes : Ayant vu qu'ils usaient tous de magie contre le
schah, je leur ai enlevé ce livre; ce l'ut comnie si je leur avais enlevé
l'àme ^ Il reprit : Si j'ai été jusqu'à présent un mécréant, je veux devenir
maintenant Musulman de ta main. J'ai aussi trois fils excellents; fais-en
des croyants en même temps que moi. Le schah entendit cette déclaration
avec plaisii'. 11 donna à Siman-Tob le nom de Moùmin, et reçut sa pro-
fession de foi et celle de ses fils. Ensuite il fit venir les Juifs, et ordonna
d'amener des chiens sanguinaires ^ Ce fut d'abord le pieux Molla Abba
qu'on traîna devant le schah et qu'on somma de se convertir à l'Islam.
Le Molla lépondit : Même si vous nous tuez par Fépée, nous ne serons
pas infidèles à notre foi ^. Le schah, courrouce'', le fit enchaîner et jeter
devant l'un des chiens. Mais le chien, l'ayant flairé, se tint éloigné de lui.
Siman-Tob remarqua alors que le Molla était enveloppé dans le manteau
de cicii ^, et il conseilla au schah de le jeter au chien tout nu. C'est ce qui
fut fait, et le Molla, mis en pièces par le chien, i-endit Fàme. — Ensuite
le schah mit en demeure Mousaï 'Attàr de renoncer à sa foi. Celui-ci, sy
étant refusé, fut également jeté aux chiens, et, sur l'ordre du schah,
mis au tombeau encore vivant. Le troisième qui reçut la même som-
mation était Molla Salomon. Celui-ci demanda un délai, et se déclara
prêt à livrerions les livres qui se trouveraient dans sa famille. 11 jura,
en outre, qu'il était innocent du crime de magie, dont Siman-Tob avait
accusé les Juifs. On envoya alors des portefaix qui appoi'tèrent tous les
livres des Juifs d'Ispahan sur la place publique (Me'ïdàn), et les jetèrent
en un tas : Bibles, livres de prières, Mischna, Guemara, Psaumes, Schoul-
han Aroukh ^
1. L. ajoute : « et deux (de ses memljres) sont jetés aux cliiens ».
■1. V. 6-7 : "i-iN^ i3inD "^70 rîN^ ''NU 13NT3 i3iST 'jt^c nb7:n^ an^na
3. V, 15 : -iND "'^^"IN 1(^:^0, littéralement : « cliiens mangeurs d'iiommes »; plus
bas (v. 28) : *iNb "{"ib "^Nn^D, « des chiens maniieurs de san;.;- ».
4. V. 19-20 : -nÏD "j-^IT tD^l"l^ ^?^: -l^'w72'C 21T TN T^'IÎID f^nt^TO ISN
:\. V. 24 : non'Ti^DnD n"'ir-«i: nî< r^:D.
0. V. 4:i-4b : û^N^nsi min in-niN^D.
!S"iNn .^Nn) "jnb-iu: -nroiT û^b-»-n NnT^rn r!:\D?3T -m^D n?^-.
Telle est la leçon de A (sans qu'il porte N:^''7J au lieu de r;-'^73;- &<nî<l est l'équi-
valent araméen de l'hébreu "-m (voir ci-dessus, p. 266, n. 6). Dans A le dernier hémis-
tiche est ainsi conçu: N^T5>"1 mo 'n^">n a^mn.
LUS JUIFS DE l'EKSE AU XVII* ET AU XYIIT SIECLE 2i:\
XIII. Srh'ih Abbas fait de (furlqucs Juifs (V Ispahan des Musulmans.
A 17^, L I3^<, P r.')/>. — 71 (lisli(|uos.
Si'liali Ajtbas fil venir tous les Juifs (rispalian ot leur tinl un disconis
dans lc(inel il Umii- dit ({uc dans la Toi'a Dieu a écrit ([u'après l'appa-
lition de Mahoinel les Juifs se livrent à sa religion '. « Vous devez
donc devenir tous Musulmans. Si vous en laites |)i'ofession, vous trou-
verez la félicité déjà sur cette terre; sinon, je vais vous envoyer dans
Tenfer rejoindre votre Molla. » Aussitôt quelques Juifs, pris de déses-
poir, déposèrent leur confession de foi dans la main du schah. Celui-ci
confia ensuite le soin d'accueillir ceux qui se convertiraient à l'Islam
au vizir et à l'ancien chef Siman-Tob , ([ui portait, maintenant qu'il
était devenu niusuhnan, le nom de Moûmin'. Tous deux inscrivirent
les noms de soJxante-ciuinze membres de la communauté juive comme
embrassant l'Islam. Le lendemain, le schah ordonna de jeter la « Tora »
à Feau. Les livres enlevés aux Juifs furent apportés à la tête du pont et
lancés dans le Zindah-Hoùd. Les Juifs reçurent ensuite Tautorisation
d'enterrer le pieux Molla. Après que ces faits furent arrivés, les nouveaux
Musulmans durent témoigner de la renonciation à leur ancienne
croyance en mangeant de la viande avec du lait aigre '.
A cette époque vivait à Ispahan un scheikh, nommé Héhà-eddîn, qui
était aimé de tous et jouissait d'une grande considération auprès des
autorités. Les Juifs allèrent le trouver et lui dirent : scheikh, tu as vu
ce que le schah a fait; il a mis à mort injustement notre Molla et jeté la
Tora à l'eau. Le scheikh exprima son horreur pour ces faits et promit
aux Juifs d'intercédei' pour eux auprès du schah, ([ui devait être son hôte
le lendemain. Us se i-endirent ensuite chez lémir Mouhanimed Kasim
et le prièrent d'exposer à la princesse ^ leur situation désespérée et d'im-
plorer pour eux son secours. — Quand le schah vint chez le scheikh
Béha-eddin et voulut entendre son conseil sur le projet de faire de tous
les Juifs des Musulmans, le scheikh lui dit : « (iarde-toi de tourmenter
les Juifs, car le Prophète a parlé plus d'une fois en leur faveur*. Efforce-
loi de les amener à l'Islam avec persévérance et avec douceur. D'ailleurs,
Mo'ise était aussi un envoyé de Dieu, plus grand ([ue tous les prophètes '.
1. V. :i-4 : Ti3:??3 DOD^isn nN-n-in m siD niTûism mD nba n"i ^?DN7:n
2. V. 15 : iN»bo?3 nnri ma i?:^d -"n:!: y\ ';n'2\s rn^^ 'Ct^ti ^-irz -i:^^.
W. V. 22 : pmz) nON73 N3 N"l n;Dl^ "^TSN/ûn- Cet acfr, qui marquait la rupture
avec k's lois aliuieutaiies des Juifs, est eucoie souvent mentionné ex|iressénienl a pro-
pos des eonversions qui seront racontées plus lard.
4. V. 41 : mi^Ii^ "13X2 « maitressc du pays >0- H s.igit de la sœui' du snltdu deià
mentionnée plus haut (chap. v; .
li. V. 56 : nn2NbD "^Tia î<-''>3;n :'72^ T -1273^^2 ^">fi<oi7: ma un n:i^n.
Naturellement le scheikh entend : plus i:rand ((ue tous les Prophètes avant Mahom.it.
T. Ll, N° 102. 18
274 REVUE DES ETUDES JUIVES
Tu ne dois recourir à la violence, pour les convertir a l'Islam, que contre
les Guèbres, qui n'ont ni religion ni croyances. « Quand le scliah enten-
dit ces paroles, il renonça à son dessein de convertir les Juifs de force.
Du scheikli, le schali se rendit chez Téinir, chez lequel il aperçut de
loin les Juifs. Il dit en plaisantant : « Cette porte est devenue sans doute
une maison des Juifs '. » Le scluih s'entretint avec l'émir de choses di-
verses, et la oonversation finit par tomber sur les Juifs. Haussa bien-
veillance, le schah fit don à l'émir (Nawwab) des redevances des Juifs, et
l'exempta de l'obligation d'en rendre compte.
XIV. — Schah Abbas fait présent des Juifs d'fspahan au Naicfrdb.
Zakarya devient \asi {président). Le Naiowdb teur fait du bien.
A 19 /^, L 14 6, L 17 6. — 55 distiques.
Le Nawwàb témoigna aux Juifs sa bienveillance en faisant venir de sa
terre de grasses brebis qu'il envoya aux Juifs, pour qu'ils préparassent
un joyeux festin. 11 tit don à Zakarya d'un vêtement d'honneur, orné d'or,
et le nomma président. Siman-Tob, devenu Musulman, reçut du schah la
mission de chercher les livres magiques- dans tout l'empire ; à Kachan*,
Koum, Yezd, Nehawend, Ghiraz, Abarkuh, Demavvend, Ghilan, Kazwin,
Farah-àbàd, partout il se mit à la recherche àvx Livre des secrets'*, et pro-
fita de sa mission pour s'enrichir et pour nuire à ses anciens coreligion-
naires. Mais bientôt le schah se lassa de lui et lui retira sa faveur. Le
nouveau Nasi, Zakarya, n'eut pas non plus à se réjouir de sa dignité. 11
fut jeté en prison avec Schem-Tob, parce qu'ils ne remettaient pas suffi-
samment d'impôts. Zakarya se délivra du cachot de la façon suivante. Une
nuit, il réveilla les gardiens de la prison en appelant à haute voix. 11 ve-
nait d'avoir, dit-il, une vision sublime; Mahomet lui était apparu en rêve,
et avait fait de lui, sur l'ordre de Dieu, un Musulman^. Le lendemain
matin, il fut amené devant le Nawwàb, qui accueillit avec une grande
joie celui qui venait de se convertir ainsi à l'islamisme et le traita avec
distinction. Schem-Tob, qui avait déjà précédeiument essayé en vain de
recouvrer sa liberté au moyen d'une ruse, suivit l'exemple de Zakarya.
1. V. 63 : nn *;■»« tn3 «mïT» bN -int *n"03.
2. V. 9 et 10 : -|no inNnD ; a : no 2Nn:D. Il s'agit des ouvrages cabalistiques
qiii se trouvaient chez les Juifs et que Siman-Tob avait dénoncés (v. plus haut,
chap. XI et suiv.).
:i. Nommé en premier parce que c'est la patrie du poète.
4. V. 12 : Q-^Tn "150 (A : Q^TÎ^"! 'O). C'est un ouvrage de cabale pratique, con-
tenant aussi des secrets. V. Benjacob, p. 545 ; Neubauer, Catal. I^odl., n° 1345, .3.
5. V. 45: ';Nnrn73N TN N-1» i"iD iNT^bo): inpt:» -"N D3NDn -ittiN ^Jznh.
Au lieu de *l72n)3, qui ne convient pas au mètre, A donne "^by, ce ([ui est sans doute
le texte primitif, Ali étant plutôt à sa place à propos d'une conversion à la croyance
cliiite.
LES JUIFS DE PERSE AU XMI« ET AU XVIIl'^ SIÈCLE 27Î)
XV. — ffddji Hizd Nlmah, Vaposlat, fait son appavilion ; il acquiert les
impôts des Juifs de Yezd, d'ispahau et de. K<u:han. Les Juifs d' Ispahan
discutent avec Jiizd Nlmah-
A 21 a, L VS b. — 61 distiques.
Cinq ans après les événcinenls racontés jusqu'ici ' parut un descendant
d'apostats-, nommé Hàdji Uizà, homme savant et plein de science, et il
ac(|uit de l'émir les impôts des Juifs d'Ispahan. Ceux-ci furent obligés de
verser désormais soixante tomans au lieu de la redevance annuelle de
quarante tomans qu'ils payaient jus([ue là. l'ne époque de lourde oppres-
sion commença pour les Juifs d'Ispahan, auxquels IlizA faisait payer des
amendes sous les prétextes les plus divers. A la fin, ils portèrent leurs
plaintes contre lui devant le Nawwàb (Emir Mouhammed Kàsim), juste au
moment où Hizà se trouvait chez lui. Sans aucun ménagement, ils acca-
blèrent, devant l'émir, leur tyran de leurs accusations et lui représen-
tèrent toutes ses injustices. Rizà dut se retirer tout confus et quitta la
cour de l'émir rempli de haine contre les Juifs ; « il retourna chez lui,
semblable à Aman* ». Il trouva bientôt le moyen de causer le malheur
des Juifs. A Ispahan vivait un homme pieux, MoUa Kohen, « seniblable à
un prophète pour la conduite et les mœurs ^ ». 11 avait trois femmes,
mais une seule lui avait donné un fils, appelé Aron, dont la garde incom-
bait à toutes les trois femmes. Aron devint un jeune homme pieux et
modeste, que les étrangers estimaient aussi bien que ses proches. C'est
ce jeune homme que Hàdji Uizà fit venir chez lui en secret, et il lui per-
suada d'écrire sur une bande de papier une phrase du Livre des Secrets ^.
Muni de cette preuve, il se rendit chez le schah, qui tenait justement
sa cour, et était entouré des envoyés des pays étrangers^, et accusa les
Juifs d'Ispahan de magie publique et secrète, en rappelant (jue le schah
avait, de son côté, jeté les livres de la Tora à l'eau et converti les Juifs à
l'islamisme.
1. Eu 1022, V. cliap. xviii, in init. Les faits racontés ,jus(iu'ici se sont donc passés
en 1617.
2. V. 4 : ININ^OI^TD bOD- A lit nT7 au lieu de ":?D2.
3. V. 39 : iNttNrr nDiNîD \arr:ND m nbnn (A orthoi-Taphic pn).
i. V. 42 : ^730"n nNi TN ^1^■2 N^nî •;^Dii-
5. V. 47 : D'iTN"! T "'TID "'D"' (ainsi ponctué dans L; A écrit ÛDî<n3 au lieu de
D"^TN1, ce qui détruit la rime). C'est le Û'^TH "1^0 mentionné plus haut (chap. xiv,
V. 12). La bande de papier couverte de mots cabalistiques est appelée au v. 50 : ^"^
UND 1";d, au V. 5d : y]i^^ nnb (l)illet niagique, amulette^ au chap. xvu. v. 28 :
6. V. o3 : ■>:i37T ^1':7^ ujnm ''73inT ^^jIdt iNn^n ^^ib^ r.izr^-
Les noms des peuples étrangers ainsi énuniéres ne sont pas empruntes tous a la réa-
lité historique (comme c'est le ras, par exemple, pour les Francs, les ambassadeurs eu-
ropéens à la cour de Schah Abhas I), mais en partie aux traditions de l'épopée
persane.
276 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
XVI. — Hàdji Rizd Nhnah se rend auprès du sckah Abbas I et calomnie
les Juifs d'Ispahan. Le schah fait venir les Mollas, et quatre Mollas
sont mis à mort par le schah. Les Juifs d'Tspahan deviennent Mahomé-
tans pour la seconde fois.
A 23 a, L 17 a, P 21 b. — 59 distiques ; le v. 39 manque dans A.
Irrité au plus haut point par l'accusation de Hàdji Rizà et les autres
discours des ennemis des Juifs alors présents, le schah fit venir les
iMollas de la communauté d'Ispahan, afin de les interroger sur la magie
pour laquelle on les incriminait. 11 y avait alors quatre Mollas à Ispahan,
qui exerçaient leurs fonctions dans les mariages et les circoncisions*:
MoUa Yeschoua, MoUa Josué, MoUa Salomon et MoUa Juda. Tout trem-
blants, ils parurent devant le schah, qui leur présenta l'amulette que lui
avait remise Hàdji Rizà, et leur dit : « Lisez-moi vite ce billet ; dites-moi
ce que c'est et d'où il vient. J'ai fait jeter vos livres tous à la fois à l'eau ;
d'où ce billet est-il donc venu^? » Molla Salomon lut le billet, et dit en
souriant : « Dieu sait qu'aucun savant n'a écrit ceci. » Le schah reprit :
« Je vous ai fait Musulmans, j'ai ouvert votre bouche à la confession de
foi; comment se fait-il que vous soyez revenus sans mon ordre à la loi de
Moïse? » Le Molla répondit qu'ils avaient reçu du Nàwwàb l'autorisation de
professer leur ancienne croyance. Le schah l'ayant invité là-dessus à se
convertir maintenant à l'Islam, le Molla dit : e schah, celui qui est noir
et hideux ne devient pas blanc même en se lavant beaucoup ^ « Le
schah, plein de courroux, sursauta ; aussitôt, des cris éclatèrent de tous
les côtés : <-- schah, quel est ce Nawwàb qui change les Musulmans en
mécréants ? » Le schah ordonna l'exécution des quatre Mollas. Ils furent
traînés sur le Meïdàn (place publique), et périrent d'une mort cruelle, le
Schéma sur les lèvres*. Quant aux Juifs dispahan, ils furent jetés en pri-
son, et chaque jour, on en amenait quelques-uns sur le Meïdàn, où ils
étaient torturés et tourmentés. Au bout de six mois, ils finirent par obte-
nir du capitaine de la ville (hàkim) la faveur que leur affaire fût portée
devant le schah pour être décidée par lui.
1. V. 9 : r!b^72 î^D rimnrD mn "jn^^tn Nbi72 n^i iNnNDi: b^ ^mn
2. V. 17 ets.: nnn N^i TT nori ii± ^Nn-^-^i^n tit p -inn tn pm y^i^ .n^3N53
3. V. 30 : i^r:JT noi TN "i^dd "iN mn53 "i^"!"! t'^ît riN-'o NrtM^ nsii
\. V. 41 : nxi r?3n p3!s5 nb -i^t m 3>?:^ nt^T •^■'-int ';-i^n^ nn -jî^u; do*:;
LES JUIFS DE PERSE AU XVII*-' ET AU XVIII« SIÈCLE 277
XVII. — Les Juifs cVIspahan deviennent Mahométam. Aron , le fils de
Molla Kohen de Yezd *, est mis à mort dans In prison fhi Xciwicàb.
A 25 a, L 18 h, P 23 a. — 74 distiques.
Le capitaine de la ville présenta l'affaire an schah et reçut de lui
l'arrêt suivant. Les Juifs devaient être mis en demeure, tous sans excep-
tion, d'accepter Tlslam ; ([uiconiiue ne donnerait pas suite à cette som-
mation serait décapité. Quand la volonté du schah fut communiquée aux
Juifs, ils furent mortellement affligés; ils se soumirent cependant, et
chacun d'eux répéta la profession de foi, professant le schiitisme des
lèvres, le for intérieur plein de doute'. Comme l'un deux, Baliaï Attar,
s'était refusé à obéir, il reçut des sergents un coup si violent sur le cnlne
que ses yeux jaillirent au dehors, et il dut finalement, privé de la lu-
mière du jour, se soumettre à la volonté du schah. En tout, soixante-
quinze Juifs devinrent Musulmans en ce jour, et leurs noms furent ins-
crits au Diwan '.
Le jeune homme qui avait été la cause innocente du mallieur en écri-
vant l'amulette pour Hàdji Rizà subit le sort suivant. 11 s'était tenu
caché pendant une semaine dans une solitude. Mais un vendredi, étant
sorti imprudemment de sa cachette, il fut aperçu par quelqu'un qui le
connaissait et qui l'accabla de reproches. Aron présenta sa défense et
juste à ce moment Bahman, serviteur du Nawwàb, passa et fut invité
par l'autre à emmener Aron \ Il fut conduit en prison, oii le lendemain
matin on le trouva mort. Les uns disent que Zakarya l'avait fait martyr
(l'avait tué); d'après d'autres, Bahman aurait été son complice; d'autres
enfin affirmèrent qu'Aron s'était empoisonné lui-môme. Quand la mort
d'Aron fut connue, grands et petits le plaignirent. Et lorsque la nou-
velle en parvint au Navvwâb, il s'écria : « Puisse son sang être vengé au
jour de la résurrection, et que celui qui l'a fait venir en prison expie
son crime ! »
Quant aux Juifs d'Ispahan convertis à l'Islam, ils furent confiés à un
croyant fidèle, qui devait les conduire chaque jour à la mosquée et leur
enseigner les devoirs de leur nouvelle religion *. Celui qui n'allait pas à
la mosquée était puni de la bastonnade. Ils vécurent ainsi dans la con-
trainte ; ils n'observaient ni les sabbats, ni les fêtes, ni les néoménies, et
1. L : -^nr^ p: ^-nz ?3"n p pnî<; a : ^nr ps '73 Dm-i?3r: p inrifs.
2. V. 17 : ^c; TN ne p5<n-i nr^c m "[Ndt i;^ *y n:nD:i "«Torr N", n"iNn;i:.
De TIV^'O, A fait nm'û.
3. V. 26 : 1^735073 D"iN ^DDi ^Nnbrî piD 'j.Nrn nî: pD-'iD IN':: ■^TSNDN.
Le même nombre de conveitis se trouve aussi au cliap xni.
4. II dénonça Aron comme maji^icien. V. 41 :
-in'O TN nn^n pTin nnc^ ifi^ins nn'û ■^.snws:;! "nwss norTin
5. V. 63-64 : n3N73t< ND x^i2^ mTo ^^3 nTQ&^rîi wsn nyî<?3? IN nanniDD
nTTTi 'J^n^ tn?3D n3NTi7:N"'3 nrin -ir: n:o7j n n &<"i i&<DnN ïiD
:l'^ REVUE DES ETUDES JUIVES
du droit chemin, ils étaient tombés dans celui de l'erreur*. Ils passèrent
sept années au milieu de ces épreuves ; il leur sembla qu'elles duraient
deux cents ans. Us élevèrent leurs prières vers Dieu en disant : « Dieu,
tu le sais ; tu nous accorderas la délivrance, car tu le peux. »
XVIII. — ScJiah Abbas I meurt ^. La reine Zaineb lient caché le mort
pendant un mois, puis elle révèle la mort aux troupes de la garde du
sc/iali ^ Le deuil en l'honneur du schah.
A 27 fl, L 20rt, P 25a. —,82 distiques; dans A les vers 6 et 7 se retrouvent,
par erreur, deux fois l'un après Fautre.
Ce chapitre ne contient rien qui se rappoi'te à l'histoire des Juifs. Il
commence par raconter qu'à la même époque où il fit des Juifs d'Ispahan
des Mahométans, Abbas I se leva, le cœur joyeux, pour conquérir les pro-
vinces de Bagdad'. Il espérait poursuivre ses conquêtes jusqu'à Basra,
quand la mort^ mit im terme à ses plans. Pendant qu'il était couché,
malade, dans son harem, son état fut caché à l'armée par la première de
ses épouses, Zaïneb Begoum; quand il fut mort, Zaineb parvint, grâce
à toutes sortes de ruses et de messages simulés, à tenir secret l'événement
jusqu'à ce qu'elle eut pris des mesures pour qu'on rendît hommage, dans
la capitale Ispahan, au petit-fils d'Abbas I, Schah Séfi.
XIX. Fin du deuil de schah Abbas I. — Les grands metlenl à sa place
schah Séfl sur le trône.
. A 296, L 21^, P 27. — 73 distiques.
Au début du règne de schah Séfi, un Juif d'Abarkouh*, nommé David,
qui avait été précédemment en relations avec lui, vint à Ispahan saluer
le souverain récemment intronisé. Les Juifs d'Ispahan l'apprirent et ils
lui demandèrent de leur obtenir, par ses prières, l'autorisation de pro-
fesser de nouveau leur ancienne croyance. Ils dirent: Par le fait du pré-
cédent schah, nous sommes devenus deux fois des Anousim'' ; il y a sept
ans* maintenant que nous sommes musulmans contre notre gré. Pour la
dignité de la Tora de Moïse, obtiens que nous puissions revenir à la reli-
2. "^^^72 ONDi' ^1NU3 "jniUî^TIi n73Nji. Littéralement : « l'aire passer la coupe de-
vant » ; au cliap. xix, v. 13, l'expression pour « mourir » est •iKn^H r;7ûN^ (« il
laissa la coupe »), de même au chap, xx, v. 27.
3. U3N:i bîp, en turc : bonnets rouges.
4. Abbas I conquit Bagdad en 1G23, dans la seconde année de sa dernière guerre
contre les Turcs.
5. Abbas I mourut le 27 janvier 1629, à KazNvin.
6. V. 8 : "ipnnN, plus exactement mp^l^N, ville de la Perse septentrionale, men-
tionnée aussi plus baut (cbap. xiv).
7. V. 14: n"lD"17: N73 ^"^^12 ÎIND nOHn ^DwSHD IN?^^^;^:^ D13N HT^n.
8. 1622-1629.
LES JUIFS UE FEKSE AU XVir ET AU XVIU" SIÈCLE 279
gioii de Moïse. Fais ceci et prends ta récompense de la Schekhina (la.
gloire divine) ; procure nous la délivrance du danger'. Le lendemain,
David se rendit avec eux chez son homonyme cl ami, le médecin
(hakîm) Dawoud '^ et lui lit premlre à cœur la prière des Juifs. IJawoud
leur conseilla de se rendre le lendemain, en procession solennelle', à la
«our du schah. Quand les Juifs, suivant ce conseil, se furent appro-
chés, en cliantant des j)saumes, du palais, et (jue le schah eut demandé
quels étaient ces gens, David et Dawoud s'avancèrent et dépeignirent la
situation lamental)le iFes Juifs devenus mahométans de force. Fùix-mèmes
élevèrent aussi la voix et dirent: schah glorieux, de tout notre cœur
et de toute notre âme, nous prions en ta faveur, pour que Mousa, le fils
d'Imràn soit ton gai'dien! Profondément humiliés, nous sommes sans
religion; pour cette raison on nous maudira, et Ton dira : à Tépoque d'un
tel schah, ils ont accepté la ruine de leur religion et Terreur. schah de
l'univers, pour l'amour de Dieu, sois pour nous le prophète Khizr, et
montre-nous leciiemin ' ». Le sctiah exauça leur requête, leur permit de
revenir à leur ancienne foi et publia une ordonnance défendant à qui que
ce fût de leur cherchei- noise. Les Juifs d'ispahan solennisèrent le jour
pendant lequel ils furent soustraits à l'oppression religieuse comme une
fête annuelle, qu'ils nommèrent: « Fête de la joyeuse nouvelle^ ».
XX. Schah Sé/i meurt à Kachan. Les habilanls de Kachan observent
le deuil pour lui.
A :Ub, L23r/, P29rt. — 54 distiques.
Le chapitre commence par un rapide aperçu du règne de schah Séfi, qui
dura treize ans v. 28^ et raconte ensuite sa mort survenue subitement
(un mardi, v. 26) à Kachan, ainsi ([ue les manifestations de deuil qui s'y
produisirent et son enterrement aux environs de Koum. Le quatrième
jour (un vendredi, v. 40) son fils fut élevé sur le trône.
\V. Bâcher.
(A suivre.)
\. V. 18 : n::DO tn n-in7û nn n^i ^^r^bD nrso tn ntn?: -."^lin n-i *|""t< 1"i:j3.
2. Prol)abl('meiit iiitdeciii oïdinain^ de S(;liali St'li.
.'}. V. 3S : •^•^•12 ND J?:;"»23, boui^nes avec du vin (coupes de vin), et de plus (v. 39 : "^^^^
Pi^lT^n i,uu roideau de la Loi,. Le \. i2 est :
n-nm ytz^o-] nai^o nm^ ^u nn7:m m^-sD wN3 T:bm ninêna.
4. V. o" et ss. :
nws-i wN7:3 N73:n ^nz ii5 i"iu:3 n^b^ nnn Tw\ V""? "^'^ î*^^^-
— niD = nii "liez les Musuhnaus, nom du propliéte Elie).
• i. V. 71 : n"lN'â^3 T^J'. Le jour où tombe la fête d'après le calendrier n'est pas
Indiqué.
LES ANCIENS CIMETIÈRES ISRAELITES DE METZ
SITUÉS PRÈS L\ PORTE CHAMRIKRE
Deux pierres, placées sur deux parcelles de terrain hors de la
Porte Chambière, des deux côtés de la route allant à lîle Cham-
bière, rappelaient, naguère encore, par leur inscription « Respect
aux morts », que ces prés, bordés d'un modeste grillage, étaient
un ancien cimetière. Aucune autre trace n'était visible, aucune
pierre tombale n'indiquait le caractère sacré de Tendroit. Et cepen-
dant, tout le monde savait que c'était le champ de repos dans
lequel étaient ensevelis les ancêtres de la communauté Israélite de
Metz. Les gens âgés croient même connaître le lieu de sépulture
d'une des plus grandes illustrations de lancien Metz, Rabbi Lion
Asser (mort en 1785, selon le Mémorial' de Metz), personnage bien
connu sous le nom même de son ouvrage u Schaagass Arié ».
1. Le nom de ce savant, nommé grand -rabbin à Metz en 1766, est entouré d'une
certaine auréole; c'est pourquoi nous tenons à reproduire in e.rfenso la notice du
Mémorial qui le concerne :
3-in p 'i-iN "i"mr;7a n^^un n-^by ^3372 nn .N'y'-« t^o^np Nbnp ï-id
T-Dy-i T^on- 'Tî rrn'b'iT'T "iuîwN m3t:r: v^^ri^" mb^ûb-^a n^cn- ^-nsn
"""nu -;^Di '^"iN n:iN':: ".anT^rr byn .£3"''ijnp d^ bnpn nmn y^nnn
1P3173N nn-nn .tzi^ib:; Dr; ib -inDDi nb53 .rr-nn mn bD3 ^p^ .pN
r<SD br ru:i"« n^o ts^nujj» ^nrb '-rn .>*:7jip N-n a^Nsn?: nns
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LKS ANCIENS CIMKTIÈRKS ISRAKMTKS l)K MKTZ 281
Suivaiil une tradition locale, la tombe de cet homme saint et
illustre doit se trouver tout près de l'arbre qu'on voit actuellement
à l'endroit où lut l'entrée du cimetière.
C'est sans doute du 7 février 1619 que date l'établissement de
la plus grande partie de ces cimetières attenant à la Porte Cham-
bière, suivant un document qui se trouve reproduit déjà dans
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nan nt^dotis iddd '^m .pcb r;"?3pn '^bTo '""bT^ t^n'vD \sm titsp •i:inb
Que Dieu se souvienne de l'àme de notre niaîti'e, le pieux et illustre rabbin, chef
d'académie, véritable Gaon, (lui séjournait pai'nii les saints troupeaux ici, dans noti-e
sainte communauté, de l'être supérieur, le défunt labbin Arié, lils du grand et pieux
ral)bin Asser, de généalogie illustre. 11 était pieux et humble et répandit l'instruction
au milieu d'une sainte communauté. Il est l'auteur du Schaagaf Arié et de l'ouvrage
Toiu'è Ehen. Il fut érudit dans toutes les parties de la Tora ; il n'y avait point de
mystères pour lui. La Tora fut sa profession, tel un des Tannaïm de la première gé-
nération. Pendant vingt ans il occupa le trône de la Tora, ici dans notre ville. C'était
un second Sinai : sa dialectique renversait dos montagnes. Il ne négligea ni la Bible
ni la Mischna, ni la Halacha, ni le Sifra, ni le Sifré, ni la Tosefta. Les livres saints,
comme le Zohar et ses annexes, lui étaient pleinement connus. La lumière de la
science cabalistique était renfermée dans son cœur, et il ne voulut jamais qu'on le
vît opérer la moindre chose à l'aide de lettres sacrées, à part une fois, où nous l'avons
vu occupé à confectionner une amulette, ayant cédé aux pressantes instances d'un
ami, pour une femme qui avait une pierre dans le ventre et ([u'aucun médecin ne
pouvait guérir : à peine eut-elle mis l'amulotte que la pierre partit. Elle vécut encore
de longues années après.
Si tous les joncs étaient des plumes, ils ne suffiraient pas pour raconter la gran-
deur de sa gloire et la sainteté de ses œuvres. Tous les jours de sa vie, il les a pas-
sés dans la pureté et la sainteté, et tous les jours de la semaine il priait et étudiait,
enveloppé dans son talit, avec ses tephilin sur la tète, comme une couronne d'or ; il trou-
vait goût au jeûne, à la prière et aux délices de la piété; même à l'heure de Minha
il était couvert encore du talit et des tephilin. Au soir de son existence il fut atteint
de cécité ; c'est par cœur alors qu'il étudiait tout le Talmud et les livres du Zohar,
comme du temps où il possédait une vue parfaite.
Une nuit avant que son àme si pure s'envolât, il fit mettre autour de son corps
les ouvrages du .\ri (R. Isaac Louria) et s'écria : « Que ceux qui sont impurs veuillent
bien sortir et ne pas toucher à ce corps saint. » Le lendemain, à la quatrième heure,
son âme partit, comme un cheveu qu'on retire du lait. Puissent ses mérites valoir la
protection divine à toutes les maisons d'Israël. Ses fils distribuèrent des aumônes en
282 ftEVUE DES ÉTUDES JUIVES
rexcellonte étude de M. Abraham Calien sur le rabbinat de Metz \
mais que nous croyons devoir transcrire encore une fois ici, car
nous y apprenons de quelle nature étaient les droits primitifs de la
communauté sur ces terrains, question connexe à celle du procès
dont nous aurons à parler })lus loin. Il résulte, en effet, de cette
pièce, contenant un bail passé entre le rabbin Joseph ha-Lévi et
Salomon /é, d'une part, et Abraham Fabert, échevin de Metz, de
l'autre, qu'au commencement la communauté n'avait été que loca-
taire du cimetière. En voici le texte :
Par bail, passé par Jérémie Grand Jambre Amant de Saint-Marcel le
7 février 1619, le sienr Abraham Fabert, Escuyer conseiller du Roy, nnaître
Eschevin de Metz eticonsorts Eschevins treize, en conséquence du résultat
de MM. du (Jrand Conseil du 21 janvier 1019, à Rabbi Joseph et à Salomon
Zé, juifs résidents en la ditte cité, tant pour eux que pour toute la com-
munauté des Juifs de Metz, une pièce de terre, comme elle se contient
gissante derrière Gbambière proche les grilles de Rumporl (lihinport) sur
le bord de la rivière, que les héritiers de feu Hemy Jambin le batelier
ont eu tenu de la cité, joindant le pâturai commun et la cimetière desdits
Juifs d'une part et la rivière de Mozelle et le fossé de la ville d'autre, de
laquelle ditte pièce lesdits Juifs jouiront et posséderont à l'effect d'une
cimetière pour y enterrer leurs morts et non autrement, pour joindre à
celle qu'ils ont desjà au long et de ragrandissement d'icelle. Ce bail fait
à cbarge de dix livres messeins de loyer que lesdits Joseph et Salomon
preneurs et leurs successeurs seront tenus chacun an, durant le temps
qu'ils tiendront ladite pièce, payer et porter au cler et receveurs lesdits
trésoriers de ladite cité au jour St-Remy chef d'octobre, et ne pourront
ladite pièce vendre, engager ni mettre hors de leurs mains en vertu du
présent bail pour le temps que les Juifs habitants de cette ville y rési-
deront et habiteront.
tl est vrai que déjà avant 1011), à en juger d'après le même docu-
ment, les quelques familles juives admises de nouveau à Metz,
depuis 1507, enterraient leurs morts sur un terrain voisin de
celui-ci.
Mais, en tout cas, le droit de propriété ne pouvait pas encore
souvciiii' (le leur père, <iui fut uue lumière en Israi'l ! Eu raison de cela puisse son àme
être liée au faisceau des vivants avec celles d'Abraliani, «risaac et de Jacol) et des autres
houinies jtieux qui séjournent dans l'Eden céleste! Amen!
Et au nioment où fut enlevé celui qui était coninie l'arciie sainte, les anges du ciel
hioniplrèreid des puissants de la terre et la lumière du monde s'est éteinte. Ce fut le
jeudi 15 Tammouz de Tannée embolismique 5545 (1785). De grandes cérémonies fu-
nèbres furent célébrées selon son [mérite dans la vieille synagogue pendant tous les
sept et tous les trente jours du deuil.
1. Revue, t. VU, p. 108.
LKS ANCIENS lilMKTIKHKS ISKAELITKS llK MKTZ 283
Otre ac([uis par les Juifs à celle époqiMi ', où les lois (l'exiMiplioii
étaient encoi'e en pleine vi<i:iieur (;t lautorisatioii d'établir un
cimetière une marque de haute laveur, il n'y avait que quchpuis
années que Henri IV, par ses lettres patentes du 20 mars 1003,
avait permis aux: Juifs le libi'e exercice de leur cul le.
Le choix de ce cimelière ne fut pas heureux : son histoii'e est
bien mouvemenlée pour un chanq) iW r(q)0s. Ca l'ut la pi'ox imité
des lortilications de la ville (|ui donna lieu à des diriicultés sans
cesse renaissantes.
Déjà en KîDO-, la communanlé se voit obligée de diunander
rautorisalion de faire Tacquisition d'un nouveau cimetière par
suile de trop fréquentes inondalions, occasionnées par le débor-
dement des eaux du fossé des fortifications, nouvellement faites
près la Porte Chambière. Peu auparavant, on avait dû dépenser
la somme de 3o,000 francs •\ ou, d'après une autre version ', de
50,000 francs, poui* la construction dun quai sur la Moselle et
pour empêchei' que le cimetièi'e enti'àt dans la nouvelle fortiO-
calion. Satisfaction fut donnée à la demande de la communauté,
et nn troisième terrain, situé un peu plus loin, à côté du chemin
qui conduisait à la coui' aux gelines, fut acquis pour servir
dorénavant de cimelière. Pour s'assurer tous les droits sur les
terrains dans lesquels elle avait enterré jusqualois ses morts, la
communauté avait payé au gouvei-nement, ouli'e le prix du
terrain, la somme de 20,000 Ijvres'', ([ui furent employées aux dé-
penses des fortiOcations.
En 1760, un rehaussement *' du cimetière de la communauté fut
jugé nécessaire ; il est probable que, la place commençant à faire
défaut, on lit plusieurs couches de tombes l'une au-dessus de
Pautre. Le syndic, David Halpben, après avoir obtenu la per-
mission du roi Louis XV, fit exéculer les travaux.
La communauté de Metz depuis fut deux fois mise en émoi,
1. 11 est vrai que suivant l'orditiiiiauce <lu duc (rEpciiioii, (lui ne manquait pas de
bons sentiments à regard des Juifs, la permission leur fut accoidre de devenir pioitrié-
taires de tout un ((uartier, où ils devaient être eanfonnés poui' èfie si-parés des chré-
tiens. Voir Clément, La condi/ion des Juifs de Metz, \k :U.
"2. Le 9 mai 1690. Voir la retpiète au loi, (|ui se trouve dans les Aidiivesdu Con-
sistoire de la Lorraine (dncumenl n° 11.).
3. >'" in des Arcli. consist.
4. N" 123 des Arcli. cunsist.
5. iS'"» in et l!23 des Arch. consist.
6. N» 143 des Aicli. consist. 11 a été constaté, en effet, jiar suit»- des fouilles faites
récemment par l'administration militaire, (juc les terrains retderment plusieurs
couches de tombes.
-^t REVUE ItES ETUDES JUIVES
toujours à cause du même cimetière. La première fois, elle avait
appris que le gouvernement avait l'intention d'établir un nouveau
parc pour l'école d'artillerie dans l'île de Chambière. Nous possé-
dons la copie d'une requête, adressée au ministre, le duc de
Choiseul, dans laquelle elle demande « qu'on la laisse jouir paisi-
blement de son cimetière qui lui appartient dans celte Isle ».
Ce document montre combien était puissant chez les Israélites le
culte du souvenir. Il nous semble intéressant de reproduire ici
ce texte :
Monseif/neiir le Duc de Choiseul, M'uiisire et Secrétaire (l'Elut.
La communauté des Juifs de Metz représente très humblement à Votre
Grandeur qu'elle a appris le projet de former un nouveau parc pour
FEcole d'artillerie dans Tlsle de Chambière.
Les suplians seraient dans la plus grande consternation s'ils n'étaient
rassurés par vos sentiments de bonté et de justice que vous voudrez bien,
iVlonseigneui", les laisser jouir paisiblement du cimetière qui leur appar-
tient dans cette Isle.
La communauté de Metz doit son établissement en cette ville aux
bontés de Henry IV, qui par ses lettres patentes du mois de mars 1603,
lui permit entr'autres choses le libre et entier exercice de tous les actes
de la Religion des .Juifs.
L'un des principaux est le soin de la Sépulture que l'Écriture appelle
l'œuvre de charité et de miséricorde; pour mettre la sinagogue de Metz
en estât de pratiquer un acte aussi recommandable à la foy de ses pères,
il lui fut accordé un terrain près de la porte de Chambière, appelé depuis
le cimetière des Juifs.
Si les suplians pouvaient éprouver à cet égard quelque changement,
ce serait le plus fâcheux événement qui put arriver à ceux de leur nation,
le deuil et la désolation seraient communs non seulement à tous les Juifs
du royaume, mais encore à ceux des pays étrangers.
La loy de Moyse, leur premier législateur après Dieu, leur inspire
sur la sépulture des sentiments qu'ils ne pe ivenl abandonner, et si elle a
toujours esté en grande vénération chez toutes les nations anciennes, la
loy la porte à son suprême degré parmi les Juifs.
Abraham leur père ne voulut enterrer Sarra dans la double caverne
d'Ephron qu'après s'en être assuré la propriété, craignant que son sépulcre
ne fut violé dans la suite par ceux à qui cette terre appartenait. Ce
patriarche recomn)anda sur toutes choses à ses enfants de ly joindre à
son Épouse après sa mort et de les y suivre après leur décès, ce que fit
Isaac.
Jacob son fils donna les mêmes ordres à Joseph qui y fit transporter
son corps du fond de l'Egypte .et Moyse y fit aussi transférer celui de
Joseph à la sortie de cette terre étrangère.
C'est ainsi que le droit de sépulture s'est passé de génération en gêné-
LKS ANCIENS C1MKTIÉK1«S ISRAÉLITES DE METZ 285
ration et qu'une des plus grandes punitions de cet ancien peuple de Dieu
a été la privation du tombeau de ses pères :
Comme il arriva au prophète qui après avoir opéré de grands miracles
il Béthel tut étranglé dun Lion et exclu par Tordre du Seigneur de la
sépulture des siens, pour ne s'estre pas conformé h ses ordres, Jérémie
mit au nombre des plus grands malheurs ([u'il annonça à Jérusalem et à
tout Israël la destruction des Sépultures de ses Hois, de ses Prophètes et
de son Peuple.
Telles sont, Monseigneur, les justes allarmes des Suplians. Elles sont
d'autant plus légitimes, quelles sont fondées sur ce qu'il y a de plus sacré
dans leui' Keligion, ils réclament auprès de Votre Grandeur l'Exécution
des ditt'erens privilèges accordés par Henry IV et par tous ses Successeurs
et singulièrement par Sa Majesté glorieusement régnant.
Si les Suplians se voyaient enlever leur cimetière, ils seraient tenus de
déterrer leui's morts et d'en recueillir eux-mêmes tous les ossements avec
toutes les cérémonies que leur loy leur prescrit.
Dans les funérailles, la seule idée de ces extractions et transports les
jette dans la plus grande consternation. Ces cérémonies obligeraient tous
les Juifs au même deuil et à la même inaction que si leurs pai'ens qu'ils
déterreraient venaient de mourir et dans la certitude d'avoir quelques pa-
rens dans ce cimetière, toute la Judée serait tenue à un deuil universel.
Heprésentés vous, Monseigneur, une nation entière dans le deuil et
linaction absolue, pendant tout le tems (jue durerait l'exhumation et
l'inhumation de tous les corps et ossements contenus depuis si longtems
dans ce cimetière et qui sont au moins au nombre de mille! Quel employ
de tems! Quels frais immenses pour toutes les cérémonies à observer!
et encore plus quelle douleui* de toucher à la sépulture de leurs parents,
pour laquelle la loy leur imprime et leur commande le plus grand
respect !
L'acquisition que fit Abraham de la double caverne d'Ephron pour pré-
venir que son sépulcre fût violé, a prescrit aux Suplians la nécessité de
devenir propriétaire d'un terrain pour les sépultures de leur sinagogue,
cette propriété est un des eff'ets du libre exercice de leur Religion que Sa
Majesté et ses augustes prédécesseurs ont bien voulu leur permettre. Ce
terrain est écarté et la place d'armes que l'on projette, serait suffisamment
grande sans s'emparer d'un aussi petit terrain que ce cimetière. 11 n'y a
pas encore un an que les suplians ont été obligés d'y faire une dépense
considérable pour le relever de deux pieds de terre, suivant la permission
qu'ils en ont obtenue de Sa Majesté dont copie est cy jointe ; ce qu'ils ont
exécuté en se conformant exactement aux bornes et aux précautions qui
leur ont été prescrites.
Us espèrent donc, Monseigneur, que sous un ministère aussi équitable
que le votre, ils seront conservés dans cette propriété que la foy de leurs
pères leur l'end aussi chère que respectable et Us continueront leurs
vœux pour la prospérité de Votre Grandeur et de toute son illustre
famille.
286 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
Nous ne savons pas au juste la suite qui l'ut donnée à cette
demande, mais, eu tout cas, si le projet du ministère fut exécut«S.
le cimetière resta intact.
De nouvelles complications se présentent sous le même règne en
1770. Les travaux que le génie militaire avait projetés sur le poly-
gone, le nivellement des terrains, la construction de nouvelles
routes, etc., alarment les Juifs de Metz, qui redoutent la destruc-
tion de leurs cimetières. Dans une requête ', adressée au maré-
chal Darmentières, la communauté, faisant valoir ses anciennes
traditions de piété filiale à l'égard des morts, qu'elle a toujours
conservées au prix des sacrilices les plus [)énibles, chercbe à
implorer la pitié du maréchal, afin d'obtenir la conservation in-
tacte de son cimetière. On lui avait promis, il est vrai, disait-elle,
pour dissiper ses craintes, qu'on userait de toutes les précautions
pour empêcher une profanation, ce qu'elle considère déjà comme
une preuve de la haute bienveillance du maréchal à son égard.
Mais tout cela ne pourrait suffire pour calmer ses appréhensions,
attendu que « le cimetière une fois livré à la merci des travail-
leurs... qui doivent enlever des terres, tant pour mettre le terrain
à niveau que pour donner au pavé ou à la route qu'on se propose
d'y faire quelque solidité, il sera inévitable de ne pas toucher
à des cadavres, dont la plupart sont inhumés à trois pieds au plus
de profondeur, précaution qui, d'ailleurs, n'a pas môme été prise
pour les enfants morts avant l'âge d'un an et que la terre ne
couvre, que d'un pied ou d'un pied et demi. En outre, on a fait
surcharger ce cimetière de trois pieds de hauteur de terre mou-
vante, dans laquelle les morts les plus récents sont ensevelis.
Ce sont ces trois pieds qu'il serait indispensable de fouiller et
même d'enlever. . . Ensuite, la communauté est écrasée sous le
poids des charges qui lui sont imposées, payant bien cher l'air
qu'elle respire. Elle avait acheté au poids de l'or le droit d'as-
surer à ses ancêtres et à elle-même une sépulture inviolable, et,
de nouveau, elle serait dans le cas de s'épuiser pour le même
motif. M
Cette pétition eut un heureux résultat : il lui fut répondu le
28 févriei- 1770, par une lettre datée de Paris et signée de Ca-
lonne, que les alarmes de la communauté étaient sans fondement,
parce que son cimetière n'était pas compris dans le terrain où de-
vaient être exécutés les nouveaux travaux (Voir n° 109 des Arch.
co?isist.).
i, Lci copie (le cette requête §e trquve également clansi les Archives du Consistoire;
nous ne relevons que les arguments principaux (voir le n* 116).
Li:s ANCIENS CIMETIEKKS ISRAÉLITES DE METZ 287
Va\ I7i^2, sur\ieiinont de nouvelles alarmes pour la communauté,
(jui lurent |)leineinent juslifi('es celte fois. Les ennemis coa-
lisés se trouvant déjà devant Thionvilh^ et menaçant la vilh; de
Metz, mise pour cette raison en ('tat (U\ siège, le cimetièi'e pivs la
Poite Cluunbière l'ut converti en place d'armes. Au moment du
danger national, la communauté s'était inclinée sans hésiter et
n'avait pas tai'dé à arracher les pierr(;s lomhaleset les palissades et
à démolir les maisons, dans l'espoir d'être indemnisée de ses
pertes. Elle s'adressa au district, au déparlement et enlin au mi-
nislère de la guerre, ((ui, par letli'e du M) décembre \liH, dt'si-
gna un terrain dans l'île de Chamhière en remplacement de celui
qu'on avait réuni aux l'ortilications. Mais, après avoir fait faire des
sondages, on reconnut (pie le terrain |)roposé pai* le gouvernement,
renfermant des ossements, avait déjà servi de cimetière, ce qui
donnait lieu à des observations que le ministère dut reconnaître
fondées '..Un autre terrain fut désigné à l'extrémilé de l'île Cham-
hière , qui fut acquis par la commimauté , re|)résentée par les
citoyens Goudchaux-Mayer Cahen, Joseph Gougenheim, Louis-
Isaac Cahen, Salomon Israël, Abraham Ettelin et Moïse- Jacob
Birier au prix de 4.000 francs, mais le dédommagement en espèces
sur le(|uel comptait la communauté ne l'ut pas obtenu -. Au mois
d'août 179;-^, on commença à enterrer quelques moits sur le dit
terrain. Le 5 pluviôse an II, le Conseil général de Metz lendit
un arrêté, provisoire, il est vrai, que les décédés de la ville de-
vaient être inhumés, ceux des 1"^° 618" sections entre les Ponts-
de-Lisle et de Thionville, ceux des ^° et 5" sections dans l'emplace-
ment entre la route sous Belle-Croix et les glacis des deux lunettes ;
de cette façon les cimetières des paroisses devaient être abolis.
Malgré tout, les Juifs jouirent sans interruption de leur propriété
jusqu'en germinal (de la . . .^)^ année, où deux veuves furent citées
à comparaître à Taudience de la police municipale et condamnées
chacune à 90 francs d'amende pour avoir enterré leurs maiis dans
le cimetière Israélite et pour avoir cnfi-eint de la sorte les lois
de l'égalité. De nouveau, des pétitions de la part des Juifs,
dont nous connaissons l'argumentation ', mais dont aucun docu-
ment ne nous permet d'établir le résultat. Il es! probable que
1. Voir 11° 130 «les Anii. coiisisl.
2. Voir l'acte «le vente <lu 14 juin 1793 (n* 7i et n» 130 des Arcli. consist.).
3. Le <li)eument que nous avons consulte (n» 130) porte comme date le mois de ger-
minal dernier et, n'étant ([u'une copie, n'indique ni le jour, ni Tannée de sa rt'darfion.
Les recherrhes aux archives de la ville sont restées sans résultat.
4. N° 130 des Archives cunsist.
•288 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
lïiilerdit de leur ciiiielière i'ul levé avec rabolition du culte de la
Raison.
Entre temps, la communauté de Melz n'oubliait pas ses obligations
à l'égard des anciens cimetières situés à la sortie de la Porte
Cbambière. Dès que le calme fut revenu dans les esprits et (fue la
l)aix à rintérieuret au dehors fut suftisamment assurée, elle entre-
])rit les démarches nécessaires pour sousti'aire le champ de repos
de ses ancêtres à toute profanation. Ce fut le 13 vendémiaire
an X de la République que les citoyens Joseph-Moyse Bing et
Nathan-Lazard Cahen, résidant à Melz, rue de TArsenal, sollici-
tèrent, dans une pétition adressée au maire et aux adjoints, au nom
de la communauté, l'autorisation de pouvoir reclore ces tei'rains
en palissades ou en planches, pour assurer à leur cimetière le
respect d'autrefois, prenant l'engagement formel d'enlever les clô-
tures aux frais des Juifs toutes les fois qu'ils en seraient légale-
meut requis par l'autoi-iié militaire. Les pétitionnaires, tout en
rappelant leurs droits sur ces tei'i'ains dûment et chèrement
acquis, font surtout appel aux sentiments « aussi religieux que
philosophiques » que les citoyens maire et adjoints, dans leur arrêté
du 12 thermidor dernier ' concernant les cimetières des habitants
du Fort et du Ban Saint-Martin, avaient exprimés. La réponse du
maire fut favorable, en ce sens que l'autorisation fut accordée de
reclore les emplacements en palissades et en planches avec la
restriction, acceptée déjà au préalable par les pétitionnaires, d'a-
voir à enlever ces clôtures si le besoin devait l'exiger. Mais il fut ex-
pressément déclaré que ces terrains, repris en 1792 pour le service
militaire, ne pourraient plus être cédés pour servir de champs fu-
1. 12 Tliennidor an IX. Cet arrêté du maire (voir l'extrait des délibérations de la
mairie de la comniuiie de Metz du 12 Thermidor au IX) est ainsi conçu :
« Depuis riieureuse éi)0([ue où la France a remis ses grandes destinées entre les
mains d'un iiouviMiîement juste, ferme et bienfaisant, tous les liens de la société,
rompus et Diisés un moment pai" rv funeste esprit de paiti «[ui nous a divisés trop
loiifrtemps, se sont réunis et resserrés. Un de ees liens Jes plus forts pour maintenir
Tordre social, est le respect pour les cendres des moi'ts, c'est ce sentiment religieux
et sacré (jui réunit les générations l'une à l'autre et (jui rend la patrie immortelle : en
vain, ces hommes qui ont accablé la France sous la tyi-annic la plus cruelle, ont voulu
le détruire. La nature plus foiie que les tyrans l'a gravé dans nos cœurs en caractères
ineffaçables. Est-il un homme assez insensible pour ne pas aller verser quebiuefois
des })Ieurs sur la tond>e «l'un père ou d'un ami ? Le mair<' de la commune a vu avec
plaisir la pétition des habitants du Fort et des communes du ban Saint-Martin et de
Devant-les-1'onts, penetre= de ces ventés, s'occuper des derniers honneurs que Ion
doit rendre aux morts. Considérant que le cimetière destiné aux habitants de la ville
est trop éloigné, il leur permet «linhumer dans le teriain qu'ils viennent d'acquérii' et
qu'ils consacrent à cet usage.
Sif/ne : CoLSTALD, maire.
LES ANCIEiNS CIMETIERES ISRAELITES DE METZ 289
nèbres, « inalgré que lancienne communauté des Juifs en 171^7 ait
payé chèi'emont la conservation du droit d'y enteri'er ses morts »,
puisqu'ils élaieiil devenus indispensables à la défense de la place
en cas de siège et étaient destinés en temps de paix au dépôt de
ra[)provisionnement du bois de cliauiïage des fours de la boulan-
gerie militaire. Dans la réponse du maire, un liommage éclatant
fut reiulu au culte que les Israélites professent pour leurs morts.
C'est dans ces termes que le maire s'exprime :
Le maire de la commune de Metz aime à rendre justice au respect
que les Juifs ont toujours marqué pour leui's morts. Les Chinois et les
Juifs sont les seuls peuples de la terre, où cet hommage rendu aux
restes inanimés de leurs ancêtres ait presque été un culte religieux, ce
sentiment qui tient au respect filial, à Pamour conjugal et paternel et à
toutes les atlections les plus douces de la nature, dérive chez ces deux
nations antiques du pouvoir des pères sur les enfants, pouvoir som-
maire (?) pour leur code civil et religieux; c'est aussi ce principe qui leur
a conservé à l'un et à Tautre un caractère ineffaçable pendant que
l'univers entier a changé autour de lui, la Révolution française, en ren-
dant aux hommes tous les droits de la nature abolit pour toujours ces
lois injustes et avilissantes portées contre le peuple infortuné et digne
d'un meilleur sort, élevés au titre de citoyens. Plusieurs ont déjà montré
leur reconnaissance de ce grand bienfait par leur amour pour leur nou-
velle patrie, le maire de la commune en applaudissant aux principes
contenus dans leur pétition, leur accorde, pour la partie de la police,
l'autorisation demandée, s'en référant pour la propriété au corps du
génie leur ordonnant de se conformer en tout aux sages dispositions de
l'arrêté du directeur annexé à la pétition et d'en conférer avec lui.
Metz, ce sept fi-uctidor an neuf. Signé, Coustaud.
Le préfet du département de la Moselle confiime, de son coté,
l'autorisation accordée par le maire et le Ministre de la Guerre,
qui donnait pleine satisfaction à la communauté messine.
Aussi, à partir de cette époque la sécurité des Israélites de Metz
au sujet de leur cimetière ne fut plus troublée pendant de longues
années. Les autorités militaires et civiles, reconnaissant leurs
droits sur ces terrains et respectant leurs sentiments de piété,
évitaient tout ce qui aurait pu les froisser. Le chef de FÉtat-Major,
le lieutenant général Krnulf ', ayant en vue l'intérêt de la ville,
vint demander au Consistoire Fautorisation pour les frères Richard
de Metz, qui eux-mêmes la sollicitaient encore une fois à part, dans
les termes les plus courtois, de pouvoir transférer sur l'ancien
cimetière leur chantier de bois à brûler, qu'ils avaient eu jusqu'a-
1. N" "y des Archives coiisist.
T. M. N° 101 i9
290 HEVUt: DES ÉTUDES JUIVES
lors sur TEsplanade, donnant toutes les garanties que le sol ne
serait jamais fouillé. Mais devant les explications du Consistoire,
qui avec toute la communauté serait navré de voir changer la
destination du champ de repos de ses ancêtres, le lieutenant
général se rend à Févidence. Outre sa réponse, le Consistoire lui
avait remis une copie de la pétition que la communauté avait
présentée en 1801 au maire, suivie de Tavis de ce magistrat ainsi
que de celui du Prél'et d'où était résulté un arrêté favorable du
Ministre de la Guerre. Ceci se passait en 1817.
En 18^24 ', le grand rabbin de Metz obtient du maire, en raison
des inondations qui rendaient Faccès du nouveau cimetière im-
possible, la permission d'enterrer les morts sur les anciens cime-
tières près la Porte.
Pour détourner Faqueduc - que la ville faisait construire en 1856
et qui devait passer par Fun des cimetières, le Consistoire s'engage
à verser la somme nécessaire pour couvrir le supplément de dé-
penses qu'occasionnerait le détournement de Faqueduc.
Cette combinaison fut acceptée par la ville.
Mais ce fut la dernière fois que ce cimetière, qui, par suite de sa
proximité des fortifications, donnait toujours lieu à de nouvelles
contestations, échappa, grâce à l'intervention du Consistoire, à la
profanation dont il avait été si souvent menacé.
Des difficultés plus grandes se présentent après 1870. C'est que
la situation de ces cimetières, dans les rayons des fortifications,
donne lieu au gouvernement miUtaire allemand de faire des inves-
tigations sur les droits de propriété que la communauté Israélite
faisait valoir sur ces terrains. En 1891, le directeur des fortifi-
cations entame ses premiers pourparlers avec le Consistoire au
sujet de ces cimetières, demandant à connaître les documents et
traités dont la communauté déduisait sa propriété. Dans sa
lettre du 20 novembre 1893 il fait savoir que les recherches
pénibles et longues, faites dans l'intervalle aux archives, n'ont
rien produit qui puisse prouver quelque droit de propriété de
la communauté, et que dans le cas où le Consistoire ne serait pas
prochainement en mesure de signaler un fait nouveau duquel
pourrait résulter pour lui un droit de possession sur les terrains en
litige, la direction des fortifications serait obligée, conformément
aux ordres reçus, de faire son rapport au gouvernement militaire,
qui ordonnerait ensuite l'ouverture du cimetière pour y établir une
1. N» 82 et 83 des Archives cuiisist.
2. N» 9o et 96 des Archives consist.
LES ANCIENS CIMETIÈRES ISUAÉLITES DE METZ 201
pépiiiiôre. Le Coiisisloire répond (pi'il no cédera, le cas échéant,
que devant l'arrêt de la justice, puisqu'il a sous les yeux un plan
de risle Chambière, dressé en 1770 par la ville de Metz, de concert
avec Fautorilé militaire, sur lequel plan les parties de Tîle apparte-
nant à l'Ktat sont indiquées parles mots « au roi » et les cime-
tières parla léi^ende « cimetière Israélite », et se base sur des actes
autlienli(]ues, conservés dans ses archives, qui établissent selon
lui, dune façon incontestable, ses droits de pi'opi'iété.
En 1894, le directeur des fortifications fait intervenir le maire
de Metz pour obtenir du Consistoire qu'il cède de ces terrains
quelques mètres carrés des deux côtés de la route pour élargir la
Porte Chambière. Le Consistoire, pour être conciliant, se déclare
disposé à céder la partie nécessaire à Télargissement, mais seule-
ment sur expropriation, et à la condition expresse que Tadministra-
tion reconnaisse définitivement le droit de propriété de la commu-
nauté sur le reste des terrains. L'administration militaire, rejetant
cette proposition, intente au Consistoire un procès au tril)unal
régional de Metz, qui, vu le décret du 8 juin 1791, d'après lequel
toutes les places d'armes font partie des fortifications, se prononce
en faveur du gouvernement militaire. La cour de Colmar confirme
ce jugement, et la revision que le Consistoire demandait au tribunal
de l'empire à Leipzig est rejetée.
C'est ainsi que la communauté de Metz, après avoir pu le con-
server de 1619 jusqu'à 1898, fut dépossédée de son cimetière à la
Porte Chambière.
Peu après, l'administration militaire prend possession de ces
terrains, dont l'un a été employé depuis pour un étabhssement fri-
gorifique et l'autre doit recevoir sa destination prochainement.
Les travaux exécutés nécessitèrent l'exhumation des ossements,
que la communauté fit pieusement recueillir et transférer au nou-
veau cimetière, où une place d'honneur leur a été accordée. Une
cérémonie de circonstance fut célébrée au milieu d'une grande
assistance au mois de novembre 1903. La tombe collective dans
laquelle furent recueillis les ossements sera entourée d'un gril-
lage, et une plaque commémorative apposée à ce grillage rappel-
lera en quelques mots l'hisloire de cette tombe.
En fouillant la terre sur l'ancien cimetière un grand nombre de
pierres funéraires ont été mises à jour. Ces vieux monuments ont
été également transférés au cimetière actuel, où ils ont été [)lacés
le long d'un mur. Un certain nombre des inscriptions, peut-être
les plus intéressantes, sont détériorées ou ue présentent que des
tronçons informes de mots ou de phrases.
)92 REVUE DES ETUDES JUIVES
Cela ne surprendra plus celui qui connaît liiisloire de ce cime-
tière et qui se rappelle suitout les années 1789,4791 et 1848, où
la fureur de la populace ne s'est pas an'èlée devant les lieux de
sépulture.
***
Présumant que plus d'un des anciens Messins, domiciliés en
France ou ailleurs, lirait avec intérêt les inscriptions de ces pierres
tombales qui lui rappelleraient peut-être le nom d'un aïeul vénéré,
j'ai jugé à propos de les reproduire ici :
♦pDb r:"ai::n
Ici a été enterrée la distinguée et pieuse Séphora, fille de R. Salomon,
que bénie soit sa mémoire, le lundi 10 Adar 5385 (1625). Que son àme soit
liée au faisceau des vivants !
r-iUJN b"T t:ïi-i3N 'n nn b'^^^yp !i5i:irf nuJN n^n?:^ r:D n° (il.
pcb V'd^ -i"^\x n"D '£^ ûT« riDiN:; -iD3>n ^-nrj (*;"»Dn) ^-'niN C]bNi"i
... - Kendel, tille de R. Abraham et femme de Wolf Obich (?) Cahen (?),
décédée le dimanche 28 lyar 5386 (1626).
.t"d;d nN 'r^ 'n^ dt>
... Schindelan, tille du rabbin Elle, décédée le mercredi, premier jour
d'Ab 5387 (1627).
'n ^n "^b-iir nDON 'nw nip-^rs t-n^cm nsian* j-t^dn l3"d n» h.
1. Lt'S iiumiTos sont ceux qui ont été donnés aux pierres funéraires; nous suivons
ici Tordre chronologique.
2. Nous ne jugeons pas utile, à partir d'ici, de traduire les formules stéréotypées ;
nous relevons seulement les noms et les dates.
3. Le mémorial de Metz a consacré à eette femme la notice suivante :
Ss "ion nb^i5 ï-in^niD "nnr r-i^b-i bnn n'p'21 nnuj nTou;: t=:^ b"T
"1DUJ3 r!"n33> uî^pnb ï-ip^:t ins nbj^n û:\t D'^nTDm tD^'^nn dj' r-r^-^n ^73"^
r-iTDpni:T ts-^p-^ni: -i5<^ u^ t=i"'"^nn nt-iira ï-im-ii: nn^^^as i>irîn j-tt
Que Dieu se souvienne de Tàme de la femme distinguée et pieuse Zerlan, fille de
K. Elie Jérémie Lévi, de mémoire bénie... parce ([u'ellc a fait le bien tous les jours
de sa vie envers les vivants et les morts ; son mari a versé des aumônes à la caisse de
bienfaisance en son souvenir
LES ANCIENS CIMETIÈRES ISRAÉLITES DE METZ 293
ïn"D p"uiy '"I tDT'a '2p3i 'n tDv^ mues S"i:t ^ibrr rr'b'r:; '■'îîn"'
... Asnath Zerlé, fille de R. Jérémie Giiodalia Lévi, décédée le jeudi et
enterrée le vendredi 25 Schebat 5395 (1635).
^rpo^T 173UÏ mart i?3\U3 v^^^i n^z;-» ^-"N v^^^i "i^P^ ^^ ^" -^'•
...Ziskind Senior, fils de U. Samuel, décédé et enterré le vendredi
16 lyar 5395 (1635).
.psb Y'^^ 'jriJN-i n^N
... Nentsclien, fille de défunt Eliéser, décédée le vendredi 16 Adar I
5396 (1636).
in-'W nrr\:fn •^■>nb i^abp -i'Tir!73 i^^ v^nî 5':3D "i^o^s rie N" 82 >.
♦psb ViTu: £2n37:b t"d 'n dt^ idds v^^ttû
... Le rabbin Kalman, décédé le jeudi 27 Ab 5396 (1636).
r-inriTaD rtn-^n tza^pnm m^To:: nnp^r: n\i:N rriDpD riD û:i no 81\
.pcb i"i:u: bibN 1"^ 'i< ûr "^bnEi n"nn nn b^i^yp nn^
Dans la même tombe a été enterrée. .. la dame Kendel, fille du savant
Nephtali, le 14 Eloul 5396 (1636).
1. Mémorial de Metz :
riT -iD^n "imnya np-r:: risnD in-JN ûr^i n":ii npi:^ r-rnnm i'CJT'
• DT^n in inp"^:! psb n"i:^ n^^N i":: 't m^ n::î;D
Pi. Senior, fils de Samuel, répandit le bien et la charité. Décédé le vendredi 15 lyar
5393 (1635), il a été enterré le même jour.
T'Tin r-in-^n nn^m nvnnr: t=y non ?nb73n:; nn^n;:) -nnj? ...n-ir:
';7:i ?n3->n3 mibnb n^-^TO Szi^^,nD rm^TD 'n n^Pî SiZiT D^^:^:) nmnD
ï-iT ^D'>Dn Dbts'b rn73"'^p inpm û'^ny^n m72^b mn^D'::b inD"» rnn^nn
...in7a':;3 Nnn
Nentsclien, fille de R, Eliézer, fit du bien à ses semblables et sa maison était tou-
jours ouverte aux pauvres ; elle avait i»Iaoé deux cents couronnes de Metz dont les in-
térêts devaient servir à instruire la jeunesse, tandis que le capital resterait inaliénable.
En récompense
3 et 4. r\V2V2rn *]bnu: •'D^-it^ 'n nnn ir-"n73 p Di73^3ibp 'n ni^nn :n^
rn-173 -m'^TN i-i7r>:j:T tsiNn ^:3 b:: nr irn b7::;i i^t:^ b^ n-nnn pDy^
npni: nrn:;:: ^iny V'nnD 1"^^' ny::': ^y "^bn-:: n"nn nn b^is^'p
riT -iDUjn 'Cjnpnb
psb ■i"i:'»:j £n:73b t"d 'n dt" -i::d: t^iin
pDb '\"-:z'o bib5< n"-' 'n dt n-i::D3 t^-^m
R. Kalonymos, fils du rabbin Mordecliaï, qui marchait dans la voie de la piété et
qui s'occupait de la Tora tous les jours de sa vie ; il pratiquait la charité à Téerard de
294 REVUE DES ETUDES JUIVES
-i3nn in "^bnîi yn^n 'n nnnn iton^i nu:*^ U5^i< i?2t:3 J-td i\o24\
.pDb T"2:u3 T^bDiD y"D ^'iip nau3 tZiT^a ujpnnsT b"T ^in oiTOD-ibp 'n
... Hirtz Nephtali, fils du savantR. Kalonymos David, décédé le samedi
23 Kislcv 5397(1030).
^Ni73u: '12 r;)2bo p-^i-^i D^nn û^^^n '^n p iitoù ïbn p-^ira n» tg.
.psb n"ir^ iiu;n 't napii ':; ûv mes dip-^bi^
... Le jeune et savant Salomon, fils de R. Samuel Eliakoum, décédé le
3 et enterré le 4 Ileschvan 5398 (1037).
'iM^i2 bbenn ,i-i:>'\y biaa imna n^n ,M5in l'ûi"' u5"«î< ns N" 75 ».
.n"2£\D u:au5 'a b^b ^aD3
... Le pieux R. Nathan, fils du rabbin Jc/selin, décédé dans la nuit du
lundi [3] Schebat5398 (1038).
S"T n\N72 'na r57:buj ^''nn ><np2n v^^^^i "i^"" '^''N ^'^ ^° ^o"-
.n"3i£in psb Lû"i:\D t""» na:: 'i Dr a :"i3 l^nsb-^^n
... R. Salomon, fils de R. Méir Heilprin, décédé et enterré le mercredi (?)
17 Tébet 5399 (1039).
tout le monde, et son épouse Kendel, fille du savant R. INaphtali... Il est décéflé le jeudi
27 Ab 5396 1636), et elle le dimanche 14 Eloul 3396 (1636).
1. i"\s n7au:3 ^y b"T Di?::ibp im 'n nann la "^bnDî 'n nann iws^
^V2yr^^ ibiDbsa mm b^n:;r:i "l'vuv ^^ma "|bn 1^72"^ bDUJ ^lay V'nnu:
in7jUJj Nnn j-it i^^'2 imaj^a ripnii inu:^ h^dd û:i nain û">T^73bn
.rimSûj rib-^Nâ n^boD T'd 'i< on^ napsi 'vUnp nauî ûr -i"jd3
... R. Nephtali, fils du savant R. Davi<l Kalonymos, répandit Tinstruction par ses
discussions savantes et forma beaucoup d'élèves. Décédé le samedi, il fut enterré le
dimanche 24 Kislev 5397 (1636).
2. Mémorial :
IPST î^ujD-i ï-ibsnb a-^nj^m D^a\i;m tD72ir b^b nmna po^^^ iia^^a
t^nn riT nDu:a \unpnb ima^ -pi^ r.Dns inu:^ ta:\T riDiT^î^a
.n":tu5 r^a^ ': 'a b-^b -iudï
. . . R. Nathan, (ils du rabbin Joselin. , ., s'occupait de la Tora jour et nuit et séjour-
nait dans la maison de prièi'e matin el soir; il faisait son commerce avec loyauté...
Décédé dans la nuit du lundi 3 Schevat 5398 (1638).
3. ^bn V73^ bD\D ma3> n72UJD ûi* b"T n^N72 na r!7jbu: 'n narinb^^
ibicb^a min bn:;m ^72ir b-^b ïr-nna poruj marai ^"^v ^^n^ia
tariT n2i72wsa "jn:! n'ôjst ï-ibcnb a^nj^m a-^ai'^m nann £D^T^7jt)n 'T^73rm
ï-iT nauja u:npnb imar tip^i: r-iini inu:^
. . . R. Salimion, fils de R. Meïr..., étudia la Tora jour et nuit, il la répandit par
ses savantes discussions et forma de nombreux élèves ; il se rendait à la prière matin
et soir et faisait son commerce avec loyauté.. . Décédé le 17 Tébet 5399 (1639).
LES ANCIENS CIMETIÈRES ISRAÉLITES DE METZ 295
. . . Aschcr, (ils do M. Lsaac, (Irci'dr le vondrcdi (> lyar ÎJiOT (iG47).
[n] 'n biba Tn-û^: b"T Dns;: nn i'b-^-'n n-i7:3 M3i:;rî î-;'::n :^"d N" 110.
. . . Darne Hoila, fille de Monahcm, décédée dans la nuit du S et enlcr-
rée (le lundi?! 8 Tischri 5410 (1G40).
!-ib72:iT mu:^ ^mn ri^brr T~f>'n^ br) ,r;5i:irt ïTsTn ^1:173:: riD n» ii:i2.
rn*,73 n3i;rn riCNn r-i-^n-irai npnnn D"n3b n^bm tD"T^^ b^ t^y non
.M"?)'"'ri rboiD n"D 'n ûi^n :"i3 b"2:T pms iTobr 'nr:^ nn J-rbiD-tT^
. . . Dame Michalah, fille de H. Salotnon Nordon, décédce et enterrée le
jeudi 28 Kislev :i410 (?) (1649) (?^.
'1 tnv 3"i3 pHi:^ -i"3 Nir -i?3:d n'î^'^n v^^^t Tv::i 'sIî^n St) n» 120 \
.psb '^-^ n^u: '2:^1 'p2\253^
■J. n^nu: ^33^3 i"nnu; T'^m n73U55 t^y b"T priii"^ nn nuîN '-!7::d 'n-a^-^n fà-^*
ï-rnnb tD-^nj? rmp '^n cr^i tzi^-^72 nmp n^m tz^^non mb'^TD:*^ pois'
'\r\i2'Q': r<rîn
.pDb T"n -!•«■«&< 'T ûrn nnnn72b -inpsi n-i^N '^ (nT::n) ùi^d n::D3
... R. Asclier, fils (risaac..., s'ocrupa d'œuvrcs do bionfaisanco ; il était fossoyeur;
il avait sos lioiiros fixes pour étudier la Tora et se rendait à la maison de prière ma-
tin et soir. Déci'dé le samedi (?) 6 lyar et eiiten-é le dimanche 7 lyar 5407 (lOn).
2. ï-i73bo -nriD i-i"r, nn nb^-^To tn^^2 nc^^n rrmonr; ï-i^wsrt 5î^->
rtn^m tz5"^'T:;^i '^^tû '•^^nin t-f^'D'^ bD ï-iDbn;:: mnrn b"T pnij v^bT
nbm:» nsiDn nr br)D ^^7:n nri^n nnbEni rî"3b a^DT^riNTûT û^3T^Nnn7a
]J2 r!n-»m t2^7jn piv::b '^:i:nP73 ms^^nna tz^To^n bi tD-^brin nn72n::iT
D^n?:m '^*nrt or ion bn7j:;b n m:^703 '^poirn m^:pi^ û^u;^ b^ zrnnnr:
r-i3>3 '^pinnbi 'imnpb npi^a nm^^^yi nDi725<3 7Q"i»n (ri/poi:^ n^r; C3:»t
n3UJ3 u:-;pnb np-i^: ï-ni33> i^pd s-:^'::-tt' û^ tLpmi
.i"::pn "i^bo:: n"D 'n m^ n-i3p3i ?nnu3DD
... Dame Micliala, fille de K. Salomon Salman Nordon, de mémoire bénie, parce
que tous les jours de sa vie elle marcha dans la voii; de l'honneur et de la loyauté,
et (|u'elle était des premiers et des derniers dans la maison de Dieu; sa i)rière fut
toujunrs faite avec une grande fervcnu', ell(; ne man(|uait pas un seul jour deréciterles
Psaumes, ainsi que les autres supplications (pfclle adressait à Celui (fui trône dans
les hauteurs; elle faisait partie d(>s sociétés des dames pieuses qui s'occupent de
bi»nnes œuvres en faisant le bien à l'égard des vivants et des morts ; son commerce,
elle le faisait avec loyauté et exerçait la charité à l'égard des proches et des étran-
gers s'ils se trouvaient dans la peine... Décédée et enterrée le lundi 28 Kislev 5515
(1754) (?).
3. Le Mémorial porte une date toute dillënMite. Il est i»robable que le graveur s'est
trompé.
4. 3? Dtp Ti^n-c 1-nu: V'^n n?:uJ3 ^y b"^ pn^r^ nn i^it^ iiz-d nui-^n snt
206 REVUE DES ETUDES JUIVES
... Juda, fils de H. Isaac, décédô et enterré le vendredi veille de Pàque
■UIO (1630).
ri^bo l'nn it3iT7j iPwS n^^-m Tii^^n I^nsi -t^-» 0"^n :û"d N^rH».
.::'rn ii^N-i n^t< '^ 'n ûv 5"i3 b"T b^iTO':: -l'nn p tunn^N
. . . Salomon Abraham, fils de R. Samuel, décédé et enterré le lundi
10 Adar I 5429(1669).
... Joseph, fils de R. Eliézer Abraham, décédé le jeudi 8 Tischri 5433
(1672).
^"3 nib\i5 M"- tD'^73n i'^n to-'^^n ^n "iTON:!"! nu:*^ u5-'î< r:"D no.97.
n^-^N î^'-^ 'r< Di^ lû'iDn d"id in^ri ï-ir:72 n'nn !-i73b^ n"nn tz^nuj^n
.pcb b'nn
...Jeune homme, conscie procurer, le cas échéant, les moyens d'existence, et qui
avait l'habitude de se réunir pour étudier la Tora et pour récitei- les Psaumes... Dé-
cédé le mardi 12 Tébet 5517 (1757].
1. •ûiz'iin TrpD^T n"nr!D nr.i2r> p SwNitj':: 'd h'ûdt nc^ ":;\sr: zk^
'■"DUim iri^nb iit72 ^»J■^i:73^Tb viz"^ bs mxTj nn::"»D marn i''^wX '^"y b"i:T
bn-pi tnyc nuD "j^-no^n c^::m7a '\-n tnzi'Dn bbanm D"r:3b nm'm
-iii^y rrp^i: i:p3 T'SST inuîwS û:* n"n tz;ip7:n n^-i^Toi rnDrtwX72 bD-
r;"3i::n r-iT niDTD
•pob n"Dpn 'jo"': n""i 'n dt» j""i:
. . . U. Samuel, fils du défunt 1». Ziskind de Brumath. jieina beaucoup durant sa vie
pour procurer le nécessaire à sa famille. Il se rendait matin et soir dans la maison de
Dieu, où il pliait avec ferveur; pendant de longues années il fut en proie à de
cruelles soutlïanccs. ((u'il supporta patiemment, aimant et craignant Dieu... Décédé
et enterr.' le dimanche (i»eut-étre : 1" jour de) Rosch Hodesch Msan ."^522 (1762).
302 REVUE DES ETUDES JUIVES
... Mayer Jacob, fils de U. Jacob Isaac, bedeau, décédé et cnlen-é le
vendredi 20 Schebat 5522 (1762).
•-ip-^rj a"^:'3 '^n v^yiD û-itod "^b-in "jir^m ^'i:^ ;d^î< tj"D n» luo '.
...Samuel, fils du savant U. Isaac, décédé et enterré le vendredi
3 Adar 5522 (1762).
!i"nb nm'm û^D'::- i-isTo^ ^7û innu: no3>72i ^h^j: ;u^n 'j"d n° 102.
Di'i û-i^nn D^' ion b73:;i nniD?: n)Nit?3 'j'-^:^"' nm-ib rimno nn^n ûu:i
5"i3 'd ^y?2 nTJ'^bi^ n"3 ^-i:o::bN bî^iT^tJ '-1 'j-^nr;i:73 p"n^LN tD^r?^?-;
.pDb n''Dpn ii^Dwsn "i^wN 'n^ '2 ûi^
... Samuel Alexandre, fils de U. Eliézer Moch, décédé et enterré le
lundi 24 Adar I 5522 (1762).
î-!"nn mj'UJ m^iDn poi:' v^^^n nuJDv ^iii*^ ^^î< L3"d n» oo.
nT3>^bî< '"13 n-py^ nu:73 tz'^'^n mwN bs ûj' n":\ n^nn^t n^nnuj bbcn'nb
.pDb :\"Dpn ::3UJ 'ni 'n '1 ût^ 'pji nui:: ^■'"i^w^ qoi^
... Hayenj Moïse Jacob, fils d'Eliézer Joseph d'Ennery, fabricant des
cierges pour la synagogue, décédé et enterré le vendredi 2 Scliebat 5523
(1763).
.rt'3':S5n pDb y'::pn p^; 'i '1 uvn nnpST 'n b^bn '^: "iriDn
... Mayer Jacob, fils du défunt U. Nathan Cahen, décédé dans la nuit
du jeudi et enterré le vendredi 4 Nisan 5523 (1763).
M572'^ ^12 innu: r-iiiDn nn^n inb^sn '^b^'T^i jn:^: '>::-^n 'û"z> N" 8.
ni^^N '3 p"u3y '1 ûv 'csd: pDNi: ■^ibn n^^?: ^inn -i"3 ri^b ï-i^iir^ '-i"nn
.pDb :^":Dpn
. . . Juda Leib, fils de R. Baruch Moïse Lévy de Saverne, décédé le ven-
dredi 2 lyar 5523 (1763).
N. Netter.
{A suivre.)
1. n7û\r3 "o^y b"T pT'^'^i^ n"D m573r! p bNi7û\:: 'd niusi nu;"^ ui-'wsr; bwS^
D^N T^:i"in r^bi nii^nnb m: '^m D^n^b n-^nj^i û^D^n^ niDj^a i''^^
Nnn riT niDîn m^j' npni: isns i^jûi inu;i<T r;j-i?2N3 t>4y:3i t^tq*^ bs
... Samuel, lils <lu défunt 11. Eisik..., séjourna dans la maison de prière matin et
soir et fut agréable aux hommes, n'ayant jamais de sa vie otfensé i)ersonue et ayant
toujours travaillé avec loyauté. . , Décédé et enterré le vendredi 3 Adar 5522 (1762).
AUCIIIVES JUIVES DE FLORENCE'
On sait que dans les archives syna^ogaies et c(3innninales
d'Italie se trouve un grand nombre de mat«Mianx pouvant servir
à 1 histoire. Quelques uns de ces matériaux ont déjà été utilisés
par des savants ; mais la plupart restent encore enfouis sous la
poussière accumulée par les années.
J'ai employé les quelques semaines d'un loisir forcé durant les
mois de septembre et d'octobre 1904 à examiner attentivement les
Archives de la Communauté juive de Florence. Je suis heureux
de pouvoir certifier qu'elles sont tenues avec beaucoup de soin,
étant arrangées par dossiers et classées d'après un certain ordre
chronologique. Néanmoins, c'est là tout ce qui paraît avoir été
fait. Aucune liste n'a été dressée des documents et des pièces
contenus dans les dossiers. J'ai pensé qu'il ne serait pas inutile de
dresser cette liste pour montrer l'utilité de ces documents, non
seulement en ce qui concerne l'histoire des Juifs de Florence»
mais aussi des deux autres principaux établissements des Juifs en
Toscane, à Pise et à Livourne. J'ai simplement numéroté les dos-
siers dans l'ordre où je les ai trouvés dans les Archives. Ils peu-
vent être facilement retrouvés au moyen des dates indiquées,
sans changement, sur le dos.
L'image qu'un examen môme rapide des documents nous oiïre
de la conditioii des Juifs, particulièrement en Toscane, depuis le
xvi« siècle jusqu'au xix'' siècle est celle qui se voit partout. Parqués
dans des ghettos, ils sont souvent molestés par les populations
voisines (n°'' ^, 16, 19 et le Gi'and tumulte à Livourne, 4 juin
1790, n° (53). Ils ont à se défendre contre les |)rédicateurs anti-
sémites n*^" 25, ()0) et, en particulier, contre ceux (]ui essaient
1. J"ai à icinercier mon excolleule et t'rudiU' amie. M"" Eugeiii;i Lovi, de Flo-
rence, d'avoir bien voulu m'aider à revoir ces pages.
304 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
de bapliser par iorco lems ciifaiiLs (u'^^T, 30), ou contre la prime
d>ncouragement à la conversion (11° 23). A tel point (jifen d834
encore, les Juifs pélilionnent contre la démolition des murs du
ghetto, qui leur avaient offert une certaine sécurité (no 01). Le
quai'tier hal)ité par eux était reconnu comme faisant officielle-
ment partie de la ville, et le mot «Ghetto» servant d'adresse
(n" 00) n'a pas le sens douloureux quon lui attribue d'ordinaire.
Ce n'était pas toujours en vue de leur commodité que les Juifs
changeaient d'habitation in'» 7 K), des permissions de j'ésidence
spéciales étant nécessaires [w^ 8, 12). Les nouveaux arrivés pou-
vaient être renvoyés (n» 4L), sans autre forme de procès. Comme
en beaucoup d'autres localités, les Juifs étaient exclus de cer-
taines branches commerciales no 7 ï, I. 1); les Juifs s'en plai-
gnent jusqu'en 1808, même en Toscane (n" 54). C'est un fait très
curieux et presque moderne que l'exemple d'une exclusion sociale
(n° 40) : les Juifs de Florence se sentent froissés de n'être pas
autorisés à prendre part à un bal donné par f< l'Accademia dei
Fabricanti» de la cité. Il est natui-el qu'on rencontre mentionnée
parfois la rouelle juive. Le port del a rouelle entra peu à peu dans
l'usage; en fait, elle pouvait être enlevée pendant le travail
(n' 14), mais, en 1787, les chrétiens présentèrent une pétition au
Grand-Duc pour contraindre les Juifs à la porter (n" 48). Le ser-
ment juif allait généralement de pair avec la rouelle (giuramento
de more hebraico, n'O, § x) ; et il semble avoir été prêté quel-
quefois « super thephilin seu polius super Biblia » (n° 58 d.j.
Mais le médecin juif était en tous temps bien accueilli (n" 0,
§ xviii) — le corpus vile étant moins précieux que l'âme et moins
sujet à la contamination.
Malgré tout, les Juifs, comme on le sait, déployèrent toute leur
énergie dans le commerce. Nous possédons un ou deux docu-
ments se rapportant à ce sujet, particulièrement en ce qui con-
cerne leur commerce dans la Méditerranée (n°' 1, Oj, le Levant
(n' 9), Bordeaux, l'Adriatique [n° 29), avec la Régence de Tunis
(n« 02). Leur commerce à Florence est mentionné (no 37) et un
accord est signé les autorisant à tenir leurs boutiques ouvertes
pendant les fêtes chrétiennes (n* 59), les lois du repos dominical
n'ayant pas encore évidemment fait leur apparition.
La catéchuménie elle-même eut probablement avec eux des
relations d'affaires (n" 33) autres que celles qui la mettaient habi-
tuellement en rapport avec les Juifs.
Une lumière fugitive est projetée sur les mesures prises par les
communautés, particulièrement sur leur tentative de ramener
sous la même couverture Juifs italiens et Juifs levantins n"^ 22,
20, 45 c.) et de délinir convenablement les fonctions des Massari
LES AKCIUVES JUIVES DE FLORENCE .105
(n° 15). Certains détails sur les actes charitables nous sont révé-
los : un homme, tout au moins, laissa toute sa fortune aux Juifs
nécessiteux de hi ville n" J8). Il s'ai)|)elle « /accaria de Flaminio
de Porto»; nous laissons à (luelque spécialiste le soin de re-
chercher si «Porto» fait partie de son nom ou simplement
indique le lieu de son origine. Il fut, en tous cas, un digne pré-
curseur du Cavalière David Levi de la même ville de Florence
(1870).
Une partie des documents est imprimée : de ceux-là j'ai men-
tionné le titre en entier; pour (juelques placards, tout le texte est
donné. A titre d'imprimés ayant trait aux Juifs, ces documents
ont un certain intérêt bibliographique, particulièrement ceux
qu'on nomme « Bandos ». (Proclamations e, 8, n"« 2, 19, 34, 42),
et les importants « Privilèges de Livourne » (n^^ 6).
On constatera que les documents en question contiennent beau-
coup d'indications, non seulement sur Florence et Livourne,
mais aussi sur Sienne (n^^ 7, 459, 47), Pitigliano (n» 7 f), Ferrare
{n° 21) et même Rome (n° 71). Les documents imprimés conte-
nant la liste des communautés juives des États pontificaux (n* 40)
sont encore d'un plus grand intérêt. Le plus ancien document
toscan s'occupe du gouvernement des Médicis; d'autres parlent
de la domination autrichienne [n^ 52\ d'autres encore de la
République toscane (n° 53) et de la domination française (n^^ 54^
56). La série se termine par la demande d'émancipation de 1847
(n<> 64), l'histoire complète du conflit (n°* 65, 67) et la question
du suffrage universel (n<* 67 j.).
J'ai donné un extrait du n" 38 qui traite de la catéchuménie et
qui nous permet de nous faire une idée des difficultés qu'avaient
les Juifs à se garder contre les nombreux encouragemenls à
Fapostasie. Nous avons là-dessus un rapport sur les années 1737
à 1771, qui fut soumis à l'attention des autorités toscanes. Il faut
reconnaître que ces dernières agirent avec justice à l'égard des
engagements contractés envers les Juifs, soucieuses de ne point
dépasser les limites de leurs pouvoirs et punissant sévèrement
tout excès de zèle de leurs subordonnés ou des autres personnes \
J'ai enfin ajouté un petit nombre d'extraits de 1' «Anagraphe».
Les noms sont d'une lecture difficile et d'une écriture encore plus
aride; mais ils présentent un intérêt par eux-mêmes et souvent
contiennent des allusions historiques qui ne sauraient échapper à
l'observateur. Des noms comme Abenmusa (abrégé parfois en
Musa) et Saadun tient leur origine de l'Afrique du Nord; de
1. Contrairement à ce qui s'est passé dans le Comtat Venaissin. Voir dans cette
Revue, t. L,p. 98.
T. LI, NO iO-2. 20
306 REVUE DES ETUDES JUIVES
même que celui de Tunes, sll est juste, comme je le suppose, que
ce nom soit Téquivalent de Tunis. Le prénom de Giamilla était en
faveur ; c'est la « Djamilali » arabe qui signifie : la Belle. Chimclii
est une remarquable survivance de la famille du célèbre grammai-
rien "^nîop et prouve qu'au moins dans les milieux juifs, ce nom
n'était pas prononcé Kcmichi K\ers la fin du xvin'^ siècle la lettre
i se glissa après la lettre )n, peut-être pour satisfaire à l'exigence
de la prononciation romane. Dans une déclaration de 1796, j'ai
trouvé « Abramet Rivia Chimichi » et quiconque regarderait de
nos jours autour de la Piazza délia Signoria à Florence verrait
encore le même nom en face du Palazzo Vecchio. J'y ajouterai le
nom de « Bemporad », qui se rencontre dans un des documents.
Quand je le vis pour la première fois sur la devanture d'une bou-
tique de libraire dans la Via del Proconsolo, j'en fus frappé. C'est
certainement le nma p hébreu '-.
Il y a encore le nom majestueux de « Albuquerque » ; on peut
légitimement s'étonner que les Juifs l'aient pris, de même que
pour le nom honoré de Montefiore qu'où retrouve aussi séparé en
deux Monte Fiori. D'autres noms de famille sont simplement
dérivés de ceux des villes italiennes comme Beneventi, Rimini,
Spoleti, Perugio, Urbino, Viterbo. L'étude de ces Anagraphes
dédommagerait certainement le chercheur.
1. Concession de Gosimo dé Medici, datée du 16 juin 1561, le plus
ancien document des Archives; copie faite au temps de la con-
cession.
« Fit fides per me noi*'"^ infrascripta qiiatr. in libro Privllegiis
existense in Gandia reformalionis civitatis tlorente repetitur el est
quodda Privllegiis infrasti tenoris. Gosimo Medici Mag** di Fiorenzari. »
Le document commence ainsi :
« A tutti noi mercanti Greci, Turcbi, Mori, Hebraei, Aggiusmi,
Armeni et Persiani che voUete venire à trafficare con nostre mer-
cati nella nra ducal citta di Firenze », ou en quelque autre lieu de
notre empire, etc.
Il finit : « Dali in Fiorenza nostro Ducal palasso elli XVI di Giugno
MDLI et Pan XV de nostro Ducato Fiorentino. »
2. Imprimé : « Bando | che non si dia | Molestia, nà di fatti, ne di
I parole alli Hebrei per | le strade, Mandato l'Anno 1567. Sotto di 14.
di Luglio. I In Fiorenza, Appresso Giorgio Marescotti. MDLXXV. »
1. Cf. le nom de famille Kamahdji à Damas. Pales f. Expl. Fund., Statements,
1905, p. 58.
2. Cf. Grumvald, Poriuf/iesengriiber, p. 92.
LES ARCHIVES JUIVES DE FLORENCE 307
Porte les armes des Médicis et est signé <v Girolamo Rossia Gancel. >»
Souscription : « Bandito per me Francesco d'Allesandro, questo di
14. di Luglio. 1567 ». 4 pp.
3. « Copia d'i obligo del p. o. e. liberatione de 15 Otbo. di 1647. »
a. Decreto de S. Otto' SuU' obligo del Segno. 18 Dec. 1571 .
b. Rp. per conferma di cattura per mancanza del Segno.
15 oct. 1647.
4. « Ordine délie Slinche. Kstrattod'un articolo d. Ordin. » 21 Nov.
1581.
5. Copie des privilèges accordés aux Juifs par le Pape Jules III.
9 juin 1588.
6. Imprimé : « Privilegi | Immunité, et Esenzioni | accordate in
varj tempi | alla citlà, e porta di Livorno | ». 1795. fol. 4i pp.
Don Ferdinando Medici « a Tutti voi Mercanti di qualsivoglia
Nazione, Levantin], Ponentiui, Spagnoli, Porloghesi, Greci, Tedes-
chi, Italiani, Ebrei, Turchi, Mori, Armeni, Persiani, et altri
Salute. »
§ III « ... E usare in Esse (i. e. Pise et Livourne) lutte le vostre
cerimonie, precetti, riti, ordini, e costumi di Legge Ebrea o altre
seconde il costume a piacimento vostro, purche ciascuno di voi ne
faccia denunzia ail' iufrascritto giudice da noi da deputarsi, corne a
Venezia e Ferrara si osserva, e proibendovi di esercitare le usure
manifeste, o palliate, o in altro qualsivoglia modo ».
§ X. u Deputeremovi un giudice non Fiorentino, uè Pisano, laico,
Dottore, il quale da noi avrà autorité di terminare, et decidere som-
mariamente ogni vostra lite, e differenze civile, e criminale, e revista,
conosciuta la verità del fatto, ammetiendovi per teslimonj delli vostri
Ebrei con il giuramento de more haebraico^ facendo giustizia a ciascuno,
e clie dalla sue sentenze non possa appellarsi se non clie per grazia
nostra spéciale. »
§ XVIII. « Vogliamo che gli vostri Medici Ebrei tanto Fisichi, corne
Cerusichi, possino curare, e medicare non solo voi ma aucora qual-
sivoglia cristiano, et altra persona non oslante. »
§ XVII. « Vi concediamo licenza, e facollà di poter tenere libri
d'ogni sorte slampati et a penna in Ebraico, et in altra lingua. )>
§ XXIV. — Les Juifs ne doivent pas être cités devant la cour le
samedi et les jours de fête. Signé par le Grand Duc de Toscane,
10 juin 1593.
§ XXVI. AProibendo a ciascuno dei nostri Christiani, cbenonardis-
chinoorvi, e, raccatlarvi alcuno di vostra Famiglia maschifo, o fem-
1, « Gli Otto di Balia e di Guardia eia un Magistrato chc attCDdeva aile cose ciimi-
iiali e di Polizia, e si componeva di du(^ citladini per ogni Quatiere dclla Citta. Ad
esso fu affidata la custodia délia città, per il cbè si disse di-controguardia, o di-
guardia. Esso Giudicava itiappellabilniente, per il chè si disse di-Balia ; ma lapotestà
detta-Balia la ricevera dalle Signoria, la gualle ogni due mesi rinnovandosi, doveva,
appena creata, confeviva agli Otto la glurisdizioni di Balia... L'uffizio degli Otto
durava guattro niesir Essi ancoia avevano giurisdizione di decidere lutte le cause civile
degli Ebrei. » Manette di iîecci, Firenze, 1840, p. 341.
308 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
miua per doversi lar baltezzare, e farsi Christiano, se perô noQ
passano anai tredici di elà, e quelli maggiori meulre che saraano, e
slarauQO nelli soliti catecumeni, o altrove alla loro guaraQtia per
baltezzarsi possiuo essere sorvenuti, e parlât! da loro Padre, e Madré,
altri Parenti,cheavessero : volendo che qualsivogliaEbreo, o Ebrea,
che si facesse Gristiauo, o Cristiana, essendo figlio, o figlia di Fa-
miglia non siano tenuti, ne obbligati il Padre, ne la Madré darli légi-
tima, porzione alcuna in vila loro, e che tali Battezzati non possino
fare testimonianza in casi di Ebrei. »
[Ici est jointe une copie écrite de ce § XXVI et une note relatant
certains cas où il fut fait usage de ce règlement à Pise. En l'année
1766 une petite fille du nom de Sounino fat baptisée de force et
enlevée. Les autorités ordonnèrent qu'elle fût rendue à ses parents
« Sino a compiere l'anno tredicesimo di età. » Un autre cas fut celui
de Rosa Velletri, à Pise, 1822, qui fut prise et enfermée à la caté-
chuménie de Livourne. En 1 823 Salomon Supino de Pise se retira dans
le couvent de S. Francesco, exprimant le désir d'embrasser le christia-
nisme. En 1837 Giuseppe David Ajas de Livourne entra dans la caté-
chuménie de Pise].
7. « 1589-1804. Carte diverse relative a privilegi concessi in piu e
diverse epoche aile Universita di Livorno, Siena, Pitigliano et altre. »
D'une écriture ancienne simplement : « Privilegi di altre mspn ».
a. « Che non si possa affigiunare 'stanze o altro a forestier! o
pranderli a lor servizio, sensa Licenza da SS. Gensori di
Livorno ». 1721 (copie).
b. « Privileggi di Genova agi 'Ebrei » (copie). Mais la copie ne se
trouve pas.
c. Quelques feuilles avec eu-tète : « Varj fogli riguardant! l' affare
délia mbnp di Siena 1637-1753 » : Copies et originaux des
mspn avec des sceaux.
d. « Negozj di Ferrante e Passigli in affare di Privilegi. 1647
(17 décembre) ». (« Passiglio Hebreo habitante al Monte San
Savino » (dans la province Arezzo) « a nome suo e d'altri Ebrei
habitant! in detto luogho domandansi d'essere libérât! dalla
présente impositione in virtu del Privilegio conceduto a dessi
Hebrei propentati nella loro cancelleria »).
e. a Privilegi di Livorno in affare di Lite avanti Consoli di Mare. »
26 avril 1726.
/. « Attestato dt Pitigliano che gl'Ebrei ricevono degl' Insutt! »
23 octobre 1729.
ç. a AbrameLeon Vigevene»( frères demeurant à Livourne) « Esi-
liati dalla Stato Veneto, ma pagando certa somma siano rim-
mes! ». 7 sept. 1688, copie.
k. « Ebrei di Livorno richiedono per Sindico de loro Massarl,
1625 ». La date en bas du document est : 13 mars 1618.
i. « Varj Privilegi délia Nazione Ebrea di Livorno ». Deux docu-
ments, datés respectivement du 2 avril 1702 et du 13 août
4717.
LfclS \KCHIVES JUIVKS DE FLORENCE 309
j. (( Memoriale degl' Ebreidi Ferrarariguardanteraffare de Bellet-
tini » August, 7 oct. 1681. ( « Perla Nazione Ebrea di Livoruo
Coniro Ecce""» Sig"""^ »).
k. « Decreto délia caméra aplica ' » de uq Ebreo non fossa vinca-
rare la casa deU'altro -». 29 juillet 1589. a Ilenricus Tivuli
Sanclae Pudentiaue Presb''-Gard" S. R. G. Camer. » Sur le
dos la note suivante : a Decreto di Caméra clie un' Ilebreo
non possa rincarare la casa al Compagnas ».
l. « Memoriale di Roma ed altri foglj 1724 ». Une liasse de pa-
piers se référant au mémoire de « rUoiversiià del' Ebrei di
Roma », contenant ce qui suit :
1. Une plainte contre les chrétiens « Mercanti et Sarlori » qui
essaient d'interdire aux Juifs de s'adonner à certains trafics,
alléguant les bulles des Papes Paul IV et Pie V, leur inter-
disant toute autre occupation que celle de la friperie.
2. Trois documents imprimés s'occupant des Juifs du Comtat-
Venaissin. Le premier a le recto arrangé de façon à être
replié. (• Illustrissima | Gougregatione | Depulata | LocoSigna-
ture Graliae— Aueuionem, seù Garpentoractem | Aperilionis
Oris I , Pro | Gommunitatibus Hebra3orum Auenio | nem.Gar-
pentoraclen., & Gaballioni?, | Summarium, | y Tpis [sic !)
Ziuglie, et Monaldi 1724 ! •'. Il y a aussi le titre principal :
B Gontra Mercatores diclorum Locorum ». 4 pp. in-4«. Le se-
cond a un titre semblable, avec le titre principal omis. Com-
mencement : « Aueuionem, seu Garpentoractem. Beatissime
Pater. Haebrei Garreriarium civitalis Auenionis Garpenlo-
racti, Gaballionis, et aliorum Locorum Comitatus Venaissini
huraillimi S. V. Oralores ». 12 pp. in-4". Le troisième est une
copie d'un décret du Pape Sixte V, commençant ainsi : « Six-
lius PapaV. ad perpetuam rei memoriam ». Signature : « Sum-
ptum ex minuta originali Brevium Secretorura sel. rec. Sixti
PP.V. collatura concordat. I. F. Gardin. Abanus ». 6 pp. in-4«.
3. Huit pages de documents ms. relatifs au même sujet; ceux-ci
et le N». 2. semblent être inclus dans le mémoire romain
(N*^ 1). Toute la collection, enfin, porte la signature suivante :
« Alla Sta di H ro' SigK
Papa Benedello xiii per
L'Universitù dell' Ilebrei di Roma. Il detto memoriale fu
fatlo dall E^o Pavolucci Secr''' di Stato, e ci e ce il rescritlo.
A Monsig' Audiiore ».
m. « Lpge Funeraria Gli Ebrei d Liv» 1764 (8 juin); mais les
documents originaux sont signés « 5 décembre 1748 », Gopie.
n. Imprimé « Privilegi per gli Ebrei Spagi' di Francia 1788 », con-
tient les « Lettres Patentes du Roi » Louis, inrprimé à Aix
par « J. B. Mouret fils. Imprimeur du Roi 1788 », 8 pp. in-4''.
8. Décret d'Antonio Benivieni au nom d'Alexandre dé Medici,
1. Apostolica.
310 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
accordant le privilège à « Amadio d'Arou Emillo » et « Elia feu Dio-
dato d'Ani hebreo » de vivre ot trafiquer à Florence. Original avec
le sceau bien conservé 1596.
9. Pétitions de Matatia Menahem Ebreo (du Levant), daté du
30 juillet, 1606, Josef Israël Ebraeo, daté du 4 septembre 1606, et
David Aben Azovè ' Mercaiite Ebreo (aussi du Levant), daté du 19 août
1607, pour trafiquer à Florence.
10. a. Pétition des « Heb. Sen" habitanti in Fiorenza » au grand
Duc, datée du 4 décembre 1638, demandant des privilèges semblables
à ceux qui ont été accordés en l'année 1593.
h. « Informatione sopra la Letta Scrittura da gi p. û'^ian de Venetia »
relativement à quelques Juifs espagnols et levantins qui étaient
arrivés (à Florence?) trente cinq années auparavant et qui désiraient
jouir des mêmes privilèges.
11. Privilèges accordés par les Papes Paul V (4 novembre 1753) et
Martin V(1i novembre 1753) « Millesimo Sexcenciormo Decimosexto-
Indictionc décima quarta die vero vigesima sexta mensis Martin Pon-
lificatus etc. ».
12 Privilège accordé à Ferrante Isaac et Moses, fils de feu Abraham
Gallichi à Sienne, 10 avril 1747. Original sur parchemin avec cachet.
13. 1625-1721. a Fogli essisteni nelT Archivio Mediceo in un Libro
intitolato «Privilegj alla Nazioue Ebraica oveesistono pure i Privilegi
conceduti da Ferdinando Primo sotto di 10 Giugno 1593 già stampate
nel 1795 ». Les extraits sont précédés de celte courte introduction
historique: « Gli Ebrei fuono chiamati in Toscana nel 1430 etc. » Ils
Contiennent ce qui suit :
a. « Motuproprio dell' A. R. del sereniss. gran Duca Gosimo m
sopra la Riforma, e Riordinazione del governo délia Nazione
Ebrea di Livorno », daté du 20 décembre 1705.
b. « Copia di Lettera scritta dalla Segreteria di guerra di S. A. R.
al Governo di Livorno in data de 21 Giugno 1732 ».
c. « Copia di Lettera scritta dal Sig»' Conte Barda al Sig"" Aud»^» ^[
Livorno nel 10 Luglio 1662 sopra il comp. délia supplica
sussequensemente Negistrata ».
d. « Copia délia suplica de si enuncera nella di Sopra regislrata
Lettera ».
e. « Copia di Relazione délia Praticd Segretafatta a S. A. S. in cul
dichiarasi in cui esta dichiarato competersi al Maglo. de
Massari le Cause fra Ebreo, et Ebreo di qualsivoglia qualité
ancor de non sopreso ballottât!.. . 3- 9 mai 1645.
f. Copia di Cap'° di Lettera scritta dall III.. Sig. Marchese
Rinuccini Segodi Guerra di S. A. R. ail. III. Sig. Governatore
di Livorno in data del 10 Marzo 1724 etc. »
ç. « Copia di Capilolo di Lettera scritta dall. 111. Sig. Marchese
Carlo Rinuccini Seg. di Guerra di S. A. R. ail. III. Sig. Go-
vernat. di Livorno in data del 17 Marzo 1724 etc ».
1. Ezobi?
LES ARCHIVES JUIVES UE FLORENCE 311
14. a. Qualre copies du décret des « SSgg Ollodi Guardia e Balia •»
aulorisant les Juifs de Fiorence el de Sierme à ne pas porter la
rouelle pendant le travail, 2'i juillet 1637.
b. Copie d'une lettre de remerciemeuts pour ce privilège envoyée
au Grand Duc par « l'Universita delli Ebrei di Firenze e
Siena, » datée du 30 novembre 1638.
15. Copie d'un mémoire au Grand Duc daté Firenze. 31 juillet 1639.
de r « Universita dgli Ebrei di Firenze Italiani v demandant qu'une
permission soit accordée aux Massari, représentants officiels, de
régler tous les difïerends entre Juifs; et d'un autre mémoire sem-
blable daté du 19 mai 1628 et signé:
Samuel Piazza )
Angiolo Gallico ( Massari Ilaliano
Samuel Levi ]
David Cassuto )
Eliau Jesurun > Massari Italiano
Salvador Lévi )
16. c Carte relalivi alla proibizioni, di moleslari gli Ebrei, U Gen-
naio 1639/40», adressée au grand Duc de Toscane, commençant ainsi;
« Gli Spellabili S. S. Otto di Guardia e Balia délia Città di Firenze
considerando che non oslante etc. » Cest-à-dire malgré les procla-
mations publiées et tendant à ce que les Juifs de Florence ne fussent
pas molestés, ceci est arrivé. A cela sont joints deux exemplaires
de l'imprimé:
Bando, | e Prohibizione | che non si dia | Molestia | ne di fatti, ne
di parole | a grHebrei | Publicato il di' 14. di Gennaio 1639. | In Fi-
renze, I Nella stamperia di Zanobi Pignoni, ^1639 | » 4 pp. in-8<^.
17. Copie de la Bulle du Pape Jules III permettant aux Juifs Por-
tugais d'habiter Ancône, Ferrare et d'autres endroits. 16 février
1653.
18. «Carte relative alla convalidazioue diuna Donazione a favore di
diverse opère Piè et approvazione del Cardinale Legato. Urbino. »
28 juillet 1657. Original avec cachet se référant à a. Zaccaria de Fla-
miuio de Porto heb. », qui légua tout son bien en faveur des diffé-
rentes institutions de charité juives.
19. Imprimé « Bando | Per il quale si proibisce usare mali tratta-
menti,ingiurie, e violenze alla Nazione Ebrea | Adi28 Settembre 1668.
In Firenze, Nella Stamperia di S. A. S. 1668 ». Une page in-folio (voir
N° 34).
20. « Supplicata > adressée au Cardinal Legate Acciajoli pour
que les juifs étrangers (« Hebrae Forestieri ») fussent autorisés à
vivre temporairement à Ferrare. 16 août 1681.
21. Deux exemplaires imprimés de « Bando | Sopra l'indemnité
delli Ebrei ottenuta nel Supremo Magistrato il | di 9 Settembre 1686 | .
In Firenze, nella stamperia di S. A. S. alla Condotta 1686. Con licenza
de superiori ». Une page grand in-folio mentionne des « Ebrei di Tos-
cana ».
•^\■2 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
22. « Supplicala » au graud Duc « por la uniticharia di governo
Ira Ebrei italiaai e levanlini ». 19 mai 1686. Signé : Samuel Piazza,
Augelo Gallico, Samuel Levi, David Cassulo et Salvador Levi
(voir n° 15).
Deux exemplaires de :
23. Imprimé « Bolla délia sauliladin S. PP. Clémente XI, a favore
degli Ebrei edaltri iufedeli convertit! alla Fede Gristiana. | Volgariz-
zala per inlelligenza di ciascheduno ». Fin : « In Roma e in Firenze
Per Piero Martin Siampatore Arcliivescovale. Con licenza de Supe-
riori MDGGIV. » Une page grand in-folio.
2i. « Scritle aitenensi air Unione delli dua mVnp Ilaliana e Leuan-
lina, etc. » 19 mars 1688. (voir u° 22). L'un des actes est signé : Aron
Franco, Salomon Fano, Isaac Nunes Franco, Salvador Levi, Jacob
Verdas, Eliau Gassuto, Eliau Jesurun, Abraham Alatone, Eliau Perez,
Manuel de Blamis, Lelio Blans, Sam. Pesaro, I. de Urbino, Yssac
GaiuaDO, Moses Rimini, Mose Blanis, Moise Angel Galicco.
Il y a deux autres listes de noms :
a. S"" ûsn Graciado Gases
FJaminio Pesaro Abram Gallico
Isach Rimini Manuel Piazza
Moise Blanis Moise Goen
Moise Prato Lelio Blans
Manuel Blans Samuel Levi
Samuel Piazza Salomone Levi
Samuel de Urbino Angelo Gallico
b. S"" Aron Franco Albuquerque Jacob Verdaj
Salamon Fano Dsvid Gassuto
Abram Orviedo ( Donzello i. e. Eliau Jesurum
Shammash).
Abram Procena Eliau Perez
Joël Sornaga (Donzello) Abram Alatlone.
Isach Nunes Franco.
Dans le même dossier : « Gopia dell' Uaione delU Nazioue Levantiui
e Italiani Ebrei di Firenze ». 31 mars 1689. Da plus, une liasse de
papiers contenant des contrats et demandes se rapportant à la com-
munauté de Florence entre les années 1639 et 1703. Mention est faite
de Moise Israël Enriqucz Cane" délia Nazione Ebrea di Livorno, 20 feb,
1686. Sous la date de 1617 une autre mention est faite de Abram et
Isaac Ergas et de Jacob Franco Albuquerque.
25. a. Protestation de la communauté de Florence contre un livre
écrit par Paolo Medici, décrivant les coutumes et les cérémonies
juives et dans lequel de faux rapports sonl faits concernant les Juifs.
24 novembre 1697.
b. Protestation des Juifs de Borgo S. Sepolcro contre le prêche anti-
juif du néophyte Paolo Medici dans Uéglise de San Stefano. 29 juille
1697. Il y avait prêché pendant les deux dernières années.
26. « Moluproprio dell' Albezza Reale del Serenissimo gran Duca
LES ARCHIVES JUIVES DE FLORENCE 313
Gosimo Terzo sopra la Riforma e riordinazione del governo délia
Nazione Ebrea di Livorno ». 10 décembre 1115. Go{)ie certifiée
exacte.
27. a. Requête des Juifs de Florence « che i Loro figli miaori di
anni 13 che per qualsivoglia motivo, o ragione si muovano ad ab-
bracciare la religiooe crisliana, non siano in niuna forma licenti ne
itemili >. Sans date.
b. « Albezza Reale » au sujet des catéchumènes : sans date.
c. Demande « alla sacra cougregazione dll S. Officio per TUniver-
sita degli Ebrel de Roma » pour la personne de Gracia, fîUe de Benia-
min Spizzichino, qui avait été baptisée de force sur le faux témoi-
gnage de sa sœur (une néophyte) et de son beau-frère. Datée : 10 mai
et l^r juin 1718.
28. « Volendo noi rimuovere ogni occasione di disordine, che possi
succederenellaconversionedelliEbrei di Liuornoalla noslra sta. Fide,
ordiniamo, che penona ex modo di punizione ne casi anueuine si
osserui da Deputati de Catecrumeni quanto appresso ».
29. a. « Lettres Patentes du Roy pour les Portugais des généra-
lités de Bordeaux etd'Auch, données à Meudon au mois de juin 1723 » ;
« Louis par la grâce de Dieu, etc. »
b. « Umilissima supplica délia Nazione Ebrea del Littorale, e Friuli
Auslriaco », adressée par « la intiera Nazione Ebrea dispersa nella Pro-
vincie Arciducali di Friuli e del Littorale Austriaco » à ce Monsignore
Paolucci, Nunzio e Legato a Lateredel somme Pontetice ». 17 juin 1739.
30. Privilège accordé à Anselm Sacerdole par a Otto di Guardia e
Balia délia Gitià di Firenze. 22 février 1723.
31. Imprimé « Fiorentiua | Discorso | pro Veritate | sopra il Du-
bio I se emancipatosi dal Padre Ebreo il Figlio, morto da poi questo
la I sciati li suoi Figli, e respettiuamente Nepoti dell' AuoEmanci- I
pante in elà infantile, e per disposizione testamentaria di detto | auo
sussequentemente morto posti sotto la tutela, e cura délia ] Madré,
e di altri quattro Tutori deputati insolidum possa il zio | paterno
Neofito dal giudaismo, pretender il subingresso in detta | Tutela, per
il trausito di detta Madré aile seconde Nozze, et | opponendosi la me-
desima Madré, et altri Tutori Testamentarij | ofî'erite al Battesimo
detli Pupilli suri Nepoti, non giunti ancora | aU'età, et uso di rag-
gione. Typis Zinghi et Monaldi 1726 | Impressorum Gameralium ».
8 pp in-40.
32. c Privilegio di passare dalla Strada ove é la casa dei catecu-
meni ». Daté du 13 mai 1726 et signé : « Otto di Guardia e Balia délia
città di Firenze ».
33. Note sur la chemise du dossier « Carte relative alla cessione
di credilo contra diversi Ebrei fatta dal Provveditore délia Pia casa dei
catecumeni a Samuel Calo. » Du 12 avril 1731 . « di ricevere da Samuel
Galô Scudii centocinque, do, cedo, coucedo e transferisco... nel d^
Samuel Ga.'ô tutto l'iuliero credito di... dugento e spesa che ha e
tiene da dita casa Pia in dd... in vigore délia Seutenza del 30 feb. 1729
dell 111. Sig. Badia giud. delegato da S. A. R. negli affari di d^ Lai-
314 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
tembeig coa Flamminio et Abram del M^ Moise Vila Blanes, Vita e
Leone del S'' Raffaello Blaues mancatri debitores principali, in ord.
délia sentenza pred. e tal cessione ho falto etc.
34. Imprimé « Kinnovazione di Bando j Per il quale si proibisce
usare mali trattamenli, ingiurie, violenze, ed allro | alla Nazione
Ebrea ottenuto del Supremo Magistralo il di 22 : Giugno 1735 | . In
Firenze 1735. Nella Stamperia di S. A. R. Per di Tartini, e Franchi.
Con lie, de Super., grand in-folio. (Voir n° 19).
35. Lettre du « Senatore Carlo Rinuccini » aux Massari des Juifs
de Florence, les assurant des intentions bienveillantes du Grand Duc
à leur égard, 11 oct. 1732.
36. Deux copies en latin et une en italien d'un document relatif à
un enfant baptisé de force, 1736.
37. « Letlera scritta dalla Seg'''^ di Guerra di Firenze al S*" Gov^e
in data 13 Lug. 1737 «relative aux privilèges des marchands Juifs
de Toscane,
38. <( Consuetudine del granducalo di Toscana sopra la Libéria di
Religione accordata agli Ebrei, e L'uso d'ammeuerli al Battesimo de-
pendentemente da Privilegi di Livorno, autorizzata con i seguenti
Rescritli e ordine, esistenti nelle Régie Segreterie di Stalo, e di
Giurisdizione ».
J'y ai recueilli les passages suivants qui semblent êire de quelque
intérêt : u Nel1737. Leone Tedeschino di Livorno passa alla Religione
Cristiana, e per esegauirlo sicuramente andô a Lucca.
Fu ordinato dal Governo per mezzo del Governatoie di Livorno clie
i suoi Figli si tenessero in deposito appresso la Nazione, fino che il
Padre non ne facesse istanza, e quando gli avesse richiesli, e che
fossoro maggiori di 13 anui fu proposto di esaminarli prima sopra
la loro vocazione, e di non consegnarli, qualora non avessero voluto
farsi crisiiani « Nel di U 7mbre 1747 ad istanza dell'arciv^^ di Pisa
fu ordinato al commissario del Monte San Savino di assicurarsi del
parto di Gioia Levi : non si vede la razgioue ».
« Nel 1737, 22 Giugno fù ordinato non procedersi coulra Giuseppe
Olivera, e la sua Moglie per simulaz^ di Religione fuori de Stato ; ma
solo per il trafugameuto de figli, che si supponevano occultati, e man-
dati fuori di stato per verificare il fatto e gli autori.
E che in avvenire non si prestasse assistenza per molestare gli
Ebrei, che avessero simulata la Religione fuori di Stato, senza previa
parlecipazione.
Iscrizione sepolcrali agli Ebrei si permettouo, come fu fatto nel caso
del Rabino Cetona del Monte S. Savino, dove per quietare il vescovo
d'Arezzo fu delto che si facesse in Ebraico. »
« Nel 1742 furono trafugati in Livorno due giovinetti maggiori
d'anni 13, e mandati a Roma per mezzo del Vicario dell' Inquisi-
zione.
Fu disapprovato il coutegno del Ministero di Livorno, fù ordinato
air Inquisilore di farli tornare dentro un termine; e fù risoluto di fare
LES AKCHIVES JUIVES UE FLORENCE 315
ripubblicare il Bando del 1735', proibitivo di usar violenze aile
nazione, e ne fu reso conto a Vienua. »
8 août 1743. Le conseil de la régence ordonne que le Juif Giuseppo
Pesarosoit remis à la catéchuméuie. Il s'était réfugié à Volterra où
révêque l'avait persuadé de se faire baptiser. Un sauf-conduit lui est
remis et l'évèque est réprimandé. Il aurait dû prendre des rensei-
gnements avant de le baptiser.
16 nov. 1743. Le fils et les neveux de Angiolo délia Riccia, Juif
deLivourne, doivent être retirés de la catéchuménie. Ils sont âgés de
plus de treize ans et, selon les privilèges de Livourne, le père n'avait
aucun droitsur les enfants. Ils doivent èlre interrogés et, s'il est prouvé
qu'ils ne tiennent pas à devenir chrétiens, ils ne doivent pas être in-
quiétés plus longtemps.
1745. Une juive, accusée d'adultère par son mari, donna naissance
à une fille dans la prison de Livourne. L'enfant avait été baptisée. Il
fut ordonné que la mère et l'enfant retourneraient également à la
Synagogue.
1746. La fille de Salomone Joab de Arezzo s'était enfuie de la maison
paternelle. Il fallait sévir contre celui qui l'avait persuadée de fuir.
Son enfant, âgé de huit ans, devait être recueilli par la catéchuménie;
et elle-même examinée, « suUa sua vocazione di concerto con la
N&zione Ebrea, da due ecclesiastici di sodisfazioue del Padre. »
1746. Regina Veneziana s'échappa à Rome avec ses cinq enfants
pour les baptiser. La Communauté juive la réclama: mais elle était
libre de faire ce qui lui plaisait. Malgré cela, une lettre datée du
19 avril 1746, fut envoyée proposant certains remèdes en vue des cas
ultérieurs. Le chrétien soupçonné de l'avoir encouragée fut poursuivi
devant la justice.
1746. Stella Sullano de Livourne, entrée dans \d catéchuménie, de-
manda ses trois fils qu'elle avait eus de Joseph Avoi ? ? absent alors
de Livourne. Réponse lui fut faite le 10 décembre 1746 « doversi
rigettar Tislanza, ed osservarsi i PrivilegI di Livorno al Gap» 26 ».
1747 (mai). Un juif de Livourne désire embrasser le christianisme
et veut emmener ses deux petits enfants âgés de moins de treize
ans. Il est reconnu au père le droit de choisir la religion de ses en-
fants « quando non avevano un' élà da poter risolvere su questo
punto. »
1747 (juin) « Nel 1747 fù concessa l'assicuraz. in Livorno ail' Ebreo
Moise Gomil de Costa, e fu ordinato che gli Ebrei dovessero godere
di favore de Privilegi ancorche avessero simulala la Religion Cr'is-
tiana in allri Slati. »
1749 (janv.) Bona, femme de Abraham Tedesco, s'échappe du Ghetto
de Florence avec un garçon âgé de trois ans et une fille de huit ans.
Elle fut reçue dans lac téchuménie. Le garçon fut rendu à sou père
et la fille placée ailleurs afin d'être examinée « e riman iato in seguilo
à Catecumeni. »
1. Voir N° 34.
316 REVUE DES ÉTUDES JUIVES
1750 (30 janv.) « fa ordinato di ricevere nella casa de Cat. l'Ebreo
RafTaello Galô, sempre che si fosse presenlato. »
1751 (août). Rachel Luseaa, veuve, âgée de vingt-six ans, et Esther
Sulema, non mariée, âgée de vingt et un ans, toutes deux de Livourne,
sont reçues à la catéchaménie.
1751 (juillet). La caléchuménie est informée que la demoiselle Vio-
lante, fille de Abraham Racha s'était échappée du Ghetto « e che fosse
esamiuala sopra la sua vocazione alla presenza d'un depulalo délia
Nazioue, o délia famiglia. o
1757 (oct.) « fu accordato ail' Ebrea Sara Lopez di parlarealla figlia
né Caiecumeni. p
1751 (janv). Un enfant, âgé de sept à huit ans, fils du juif Joaf de
Arezzo, avait été emmené de force. Ordre est donné de le rendre à ses
parents ou de le placer entre des mains telles qu'elles puissent don-
ner satis- faction aux juifs jusqu'à ce que l'atlaire soit élucidée.
1753. Alh'gra, Alvarez, femme de Solomon Azulai du Maroc, s'était
échappée de l'hôpital avec l'intention d'embrasser le Christianisme.
On supposa qu'elle n'avait pas encore 13 ans. « Gon dispaccio di
Vienna de 5 Agoste. S. M. I. coraandô che di concerto con i Massari
délia Nazione si tenesse in deposito in una casa sotto la protezione
di S. M. I. col libero accesso, ed à Galtolici, ed agli Ebrei, fino fosse
verificala l'età, e che dopo fosse esaminata in presenza del marito
e di parenti- Nacque dubbio che non le competessero i Privilegi di
Livorno. Fu traffîeriia ne' Gatecumeni di Firenze, e fu rinnovato L'or-
dine d'aspettare che compissei 13 anui per esaminarla dopo suUa
sua vocazione alla presenza de Massari ».
1753, 28 août. Ordre est donné que les deux Juifs Angelo del Sole et
Angelo Ravà soient transportés à la Gatéchuménie et interrogés.
1753. Un garçon, Salomone Vita Joaf, avait quitté la maison pater-
nelle pour le Prieuré de S. Léo à Florence. Gomme il était âgé de dix
ans, il fut décidé qu'il serait remis à la Gatéchuménie, d'après le privi-
lège de Livourne: « ma fu ordinato procedersi vigorosamenie, per
dare un esempio contra quelli che avessero dato mano alla fuga, al
quai' efïetlo fu incaricaio il Sig. And. Fiscale di verificare il fatto. »
1753, 20 oct. Ordre donné de remettre Teufant, Isaac, âgé de 16 ans,
à la Gatéchuménie.
1753, décembre. Giuditta Ghimichi, femme de Laio Tedesco de
Florence, reçu dans la Gatéchuménie : ne doit pas subir le bap-
tême avant qu'une enquête soit faite.
1753, oct. Un garçon^ Raffael Salomone Orvieto, âgé de 9 ans fut en-
levé secrètement (c fu ordinato di repubblicare il Bando del 1735. e di
procedere per verificare ildelitto » Le garçon doit être retenu à la Ga-
téchuménie durant l'enquête « E che in avvenire non si ricevano da
alcuno gli Ebrei ma che vaddano alla Casa de Gatecumeni diretta-
mente ». Une dépêche arriva de Vienne (15 août 1751) ordonnant que
le garçon en fût retiré et remis aux soins d'un ecclésiastique « col
libero accesso alla Madrée a suoi parenti Fu tenuto in deposito
nella Gasa de Cat. » et peu après une autre dépêche de Vienne (27 jan.
LES AKCIUVEb JIIVES DE ELUKEiNCE 317
1755) (^ fu comaadato che non s'esteudessero agli allri i Piivilegi di
Livorno. che rispello al Gaso présente si verificasse la supposta
Sedazione, e che restava approvalo intaolo il deposilo nella Casa di
Cat. tiao che compresse l'eta' di 13 Anni, colla facolta à Abram alla
Madré, e uuo de Massari, e a un parenti di parlarli una volta il mese =.
1754, juillet. Mordecai, (ils de Dauiello Abavie de Livourue, a quitté
la maison pour devenir chrétien : s'il a plus de 13 ans, il doit être reçu,
sinon refusé.
Août 1754. « Fu falta in istanza da alcuni Ebrei di Portoferraio di
farsi Gristiani. » S'il est prouvé qu'ils ont plus de 13 ans, « e non era-
no nell' allrui polestà, si eran ella disposizioue del Giud. Gomune, e in
consequenza doveva lasciarsi fare gli Ecclesiasuci. »
1755, juin Le fils de Isaac Forte s'est échappé du Ghetto. Sur les
instances des Massari, ordre est donné de vérifier les faits et au besoin
de procéder « con rultimo vigore », et de rendre le garçon à ses pa-
rents.
Jacob Baruch de Portoferraio demande la permission d'embrasser
le Christianisme. Gomme il a 23 ans, la permission lui est accordée.
1755, juillet. Amadeo, fils de Isaac Leone de Livourne, amené à la
Galéchuménie. Il doit être reçu, s'il a plus de 13 ans.
1755. Rachel, fille de Samuel Laide de Florence, déserta sa maison,
« fu supposto che fasse pazza : si proposse dunque di ricondurla alla
villa solio la custodia d'una donna: di veriticare etc. », et à procéder
avec rigueur contre ceux qui avaient été mêlés à l'affaire. « In falti
fù Irovala incoslante: fu riconsegnata a parenti, e fu punito un reli-
gioso, che vi s'era mescolato ».
1755. Samuel Vila Segni de Florence sera reçu, ayant 20 ans.
1756. Samuel, fils de Zaccaria Sarabbia de Livourne, sera reçu,
ayant achevé sa treizième année.
1756. A Pitigliano, une fille s'enfuit avec un certain Turiui, disant
qu'elle voulait se convertir : « furono arrestati ambidue, e ordinato
un rigoroso processo •>.
1756, 28 oct. «Con Rescrilto de 28 ottobre 1756 fu abolita la scomu-
nica alla donne Ebree, che si servivauo de parrucchieri Ghristiani. e
fu prescriito il metododa tenersi in avvenire sul punto délie censure
Ebraiche ».
1756. 17 sept. Salomon Sornaga de Florence doit être reçu « perché
era in età provetta, e in piena Liberté ».
Richard Gotthkil.
{A suivre-)
ADDITIONS ET RECTIFICATIONS
T. XLIX, p. 110 et suiv. — Dans les notes de M L. Brunschwicg sur les
Juifs en BrctaQne que la Revue a publiées récemment se trouvent
quelques documents tirés des Archives communales de Brest qui montrent
Texistence d'une petite communauté juive dans cette ville au début du
xixe siècle. En comparant ces documents avec les pièces parallèles con-
servées aux archives du Consistoire de Paris, on voit qu'il faut corri-
ger le nom de Rrickman cité dans les lettres de Carné, sous préfet de
Brest (p. 118 et H9\ en Lipmann ou Lippemann (nom du commissaire
du Consistoire dans le département du Finistère). Quant aux deux dis-
sidents mariés à des catholiques, leurs noms sont Joseph Brunswik et
Philippe Lion. Il n'est pas question d'un Bernard Lion comme le dit à
tort M. Brunschwicg (p. 113), et la question qu'il pose tombe d'elle-même.
— /. Weill.
ï. LI, p. 57. — Parmi les chefs d'académie à Fostàt, j'ai cité, d'après
AVorman, un Salomon ha-Cohen b. Yoseph, qui est désigné dans un docu-
ment datant de 1092 comme n3'^;25"'n 3N, et qui est nommé aussi ^N"i
ïin'^^iJ'^ri. Mais je n'ai pas pris garde (ni Worman non plus) que la signa-
ture de ce Salomon dans le document en question (publié in extenso par
Schechter, Saadyana, p. 81 , note 2) porte : nN C]Oti 'na )n^n ti'nh^
b"^T n2"»;25''ïi, de sorte que le titre tia"'UJ'^n n^ se rapporte à Joseph, père
de Salomon, et non à ce dernier. On aimerait maintenant savoir à qui
s'applique le titre de nni^"'r5 UJNn, si c'est au fils ou bien également au
père. A l'égard de ce Salomon b. Yoseph, il vient de paraître un très inté-
ressant poème de la Gueniza datant de 1077 et dont il est l'auteur {Ameri-
can Journal of Semitic Languages and Literalures, vol. XXll, p. 144 et
suiv.). L'éditeur, Julius H. Greenstone, suppose qu'il était fils de ce Gaon
Joseph, fils de Salomon b. Yehouda, qui fut évincé par Daniel b. Azaria et
rabaissé au rang de ';"'T rr^a 2î^ . Cette supposition me paraît fondée,
comme je me propose de le montrer plus au long dans ce journal amé-
ricain. — Samuel Poznanski.
Le gérant :
Israël Lévi.
TABLK DES MATIÈRES
REVUE
ZADOG KAHX i
Discoiii'^ prononcés aux obsèques du Grand-Kabbin Zadoc Kahn pai-
MM. Théodore Heinach "i
RODRIGUES-ElY VII
le baron Gustave de Uothschild xi
Salouion Reinach xiii
Joseph Lehmann xvi
Emmanuel Weill, rabbin xix
et allocution de M. Lucien Lazard, prononcée au début de la
séance tenue par le Conseil le 27 décembre xxiu
ARTICLES DE FOND.
Adler (Elkan). Documents sur les Marranes d'Espagne et de Portugal
sous Philippe IV [suite el fin) 97 et 2ljl
Ai>TO\viTZER (W.). Le Commentaire du Pentateuque attribué à R.
Ascher ben Y ehiel -39
Racher (W.). Les Juifs de Perse au xvii« et au xviiio siècle d'après
les chroniques poétiques de Rabaï b Loutf et de Rabaï b.
Farhad 1 21 et 265
Rauer (Jules). Un document sur les Juifs de Rome 137
Gottheil (R.j. Les archives de la communauté israélite de Florence. 303
Krauss (S.). Le roi de France Charles VIII et les espérances messia-
niques 87
Lambert (Eliézer). Les changeurs et la monnaie en Palestine du i<^'' au
ni'' siècle de Lère vulgaire d'après les textes talmudiques. . 217
LÉvi (Israël). Le prosélytisme juif [suite) 1
LÉVY (Isidore). I. Les Horites, Edom et Jacob dans les documents
égyptiens 32
II. Les soixante-dix semaines de Daniel dans la chronologie
juive 161
L. (M. I. L'esprit du Christianisme et du Judaïsme 191
320 HLiVUE DES ETUDES JUIVES
>'etter (X.). Les anciens cimetières israélites de Metz situés près la
porte Cliainbière 280
PozNANSKi (S.). Contribution à l'histoire des Gueonim palestiniens. . . 52
Reinach (Salonion). La communauté juive de Lyon au ne siècle de
notre ère 241)
NOTES ET MÉLANGES.
Krauss (S.). A propos des légendes de la Vierge IHO
PoziNANSKi (S.). L'original arabe du Traité des verbes dénominatifs de
Juda Ibn Bal'am rô2
Additions et rectifications 318
BIBLIOGRAPHIE.
PozNANSKi (S.). Catalogue of the Hebrew and Samaritan nuinuscripts
in the British Muséum, par G. Margoliouth, 2^ partie 11)4
AGTES ET CONFERENCES
Assemblée générale du 27 janvier 190G i
Allocution de M. le Dr Henri de Rothschild, président i
Rapport de M. Schwab, trésorier vi
Rapport de xM. Julien Weill sur les publications de la Société
pendant Tannée 1904-1905 ix
Procès-verbaux des séances du Conseil xxiii
VERSAILLES. — IMPRLMERIES CERF, 59, RUE DUPLESSIS.
ASSEMBLÉE GÉNÉHALK
SÉANCE DU 27 JANVIER 1906.
Présidence de M. Edmond Bickart-Sée, vice- président.
M. le Président lit rallocution suivante de M le D"" Henri
DE Rothschild, président, empêché dassister à la séance :
Mesdames, Messieurs,
Il y a un an, la Société des Etudes juives m'a fait le grand
honneur de me désigner comme président pour l'année 1905. Votre
Comité, en m'appelant à ces fonctions, s'est rappelé que vingt-cinq
ans auparavant la Société avait été fondée et présidée par mon père
et c'est, sans doute, guidé par ce souvenir, qu'il a bien voulu me
charger de la présider à mon tour à l'occasion de ses noces d'argent.
Ce témoignage de reconnaissance m'a été particulièrement sensible,
et je tiens à exprimer à la Société mes sentiments de très profonde
gratitude pour l'honneur qu'elle m'a fait. Bien que très désireux de
m'instruire et d'agrandir le champ de mes connaissances, je suis,
hélas, très peu versé dans les questions, pourtant si intéressantes,
dont s'occupe notre Société. Je le déplore doublement : d'abord par
un sentiment égoïste qui veut que l'on regrette de ne pas posséder
une culture intellectuelle plus complète ; puis, parce que je n'ai pas
pu rendre à votre Société les services qu'elle aurait pu attendre de
son Président et parce que je n'ai pas été en mesure d'apprécier à
leur juste valeur les travaux qu'elle a publiés pendant son dernier
exercice. Les obligations multiples qui m'appellent au dehors m'ouj.
empêché de me rendre régulièrement à vos séances. J'en ai éprouvé
le plus profond regret ; je suis certain que la Société n'a pas cru
ACT. ET GONF. A
ACTES ET COiNFEKENCES
que je me désintéressais de mes devoirs présidentiels pour mon
propre agrément ou pour me dispenser de ce qu'on appelle vulgaire-
ment une corvée.
J'ai eu, à plusieurs reprises, le plaisir de causer de l'avenir de la
Société des Etudes juives avec notre cher et regretté grand-rabbin
Zadoc Kahn, et j'ai pu constater, dans ces courtes, mais très affec-
tueuses conversations, tout l'attachement qu'il portait à notre
œuvre. J'ai eu également le grand honneur de présider le banquet
commémoratif de la fondation de la Société, qui eut lieu le 14 mars
dernier. A ce banquet se pressaient un grand nombre de personna-
lités françaises et étrangères s'intéressant activement aux questions
d'intérêt général qui se traitent ici. C'a été pour moi une grande
satisfaction de voir ainsi rassemblés dans une réunion cordiale des
hommes qui consacrent leur vie à la science et qui n'ont d'autre but
que de contribuer, en toute sincérité et de toutes leurs forces, à la
recherche de la vérité historique. Quand je jette un coup d'œil en
arrière sur ce banquet, qui s'est terminé dans la gaîté, et où tous,
en se serrant la main, s'étaient donné rendez-vous aux noces d'or,
j'éprouve une profonde tristesse en pensant qu'aujourd'hui, après
dix mois seulement de ce nouveau bail de vingt-cinq ans, un grand
nombre de ceux que nous avons eu le plaisir de voir à nos côtés ont
disparu pour ne laisser derrière eux qu'un souvenir ému et des
regrets. Ce sont : M. le rabbin Michel Mejer, qui était membre du
conseil depuis la fondation de la Société ; M. Oppert, qui fut un de
nos présidents ; M. Léo Errera, de Bruxelles ; M. le grand-rabbin
Kajserling, de Buda-Pest ; mon oncle, le baron Alphonse de Roth-
schild et, enfin, notre cher grand-rabbin Zadoc Kahn.
Que vous dirai-je de notre regretté ami et grand-rabbin? Bien
peu de chose, car il me serait difficile de trouver des paroles plus
éloquentes et plus sincères que celles qui ont été prononcées depuis
que nous avons eu la douleur de le perdre. Vous connaissez tous le
rôle prépondérant que M, Zadoc Kahn a joué depuis bientôt trente
ans dans le judaïsme français. Toutes les œuvres, toutes les fonda-
tions, toutes les sociétés qui ont été constituées en France en vue de
venir en aide aux Israélites ou de favoriser le développement du
Judaïsme, ont considéré comme un honneur de mettre en première
ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DU 27 JANVIER 1906 III
ligne le nom de M. le grand-rabbin Zadoc Kahn. Ce nom semblait
être une garantie de succès et de durée, car on savait qu'il ne mé-
nageait aucun effort pour faire prospérer et progresser l'œuvre la
plus modeste, la plus cachée. C'est ainsi que bien des institutions,
que l'on aurait pu supposer devoir être d'une durée éphémère, ont
vécu aussi longtemps que lui, et sans aucun doute, lui survivront.
On le trouve au premier rang des fondateurs de notre Société,
auprès de mon père, dont il avait apprécié la haute érudition et le
sincère dévouement. Je ne pourrais, sans empiéter sur la tâche de
notre éminent conférencier, faire un panégyrique plus complet de
celui que nous regrettons tous et je n'ajouterai que quelques mots
pour vous rappeler ce que fut Zadoc Kahn dans l'intimité pour ceux
qui ont eu la bonne fortune de l'approcher et de le consulter. J'avais
appris à connaître M. le grand-rabbin Zadoc Kahn, il y a déjà de
nombreuses années, par les sermons qu'il faisait au temple de la
rue de la Victoire, le samedi à quatre heures, et qui eurent sur mon
esprit d'enfant, puis d'adolescent, une portée considérable ; mais, je
fus plus à même de le connaître et de le comprendre quand, dans
les moments importants de mon existence, lors des grands événe-
ments de ma vie, j'eus la satisfaction et le bonheur de profiter de
ses conseils. Jamais on ne s'adressait inutilement à lui et il était
toujours prêt à vous recevoir et à vous entendre, car il savait par-
faitement bien qu'un conseiller doit agir tout de suite, de même
qu'un médecin qui veut guérir son malade doit le soigner dès qu'ap-
paraissent les premiers symptômes du mal. Un dicton familier pré-
tend que c'est toujours le dernier qui parle qui a raison. M. le grand-
rabbin Zadoc Kahn ne croyait nullement à ce proverbe et il pensait
que c'est le premier qui parle qui doit avoir raison. En effet, quand il
avait parlé, il était inutile pour celui qui le consultait de recourir à
un autre conseiller : il était à la fois le premier et le dernier. Il était
donc naturel de lui conserver sa fidélité comme on a foi dans le mé-
decin qui vous a guéri d'une première maladie. M. le grand rabbin
Zadoc Kahn m'a prodigué ainsi les meilleurs, les plus dévoués con-
seils, et depuis que la mort nous l'a enlevé, une grande place est
demeurée vide.
De mon oncle, le baron Alphonse de Rothschild, je ne vous rap-
IV ACTES ET CONFERENCES
pellerai que riiomme privé, car tout ce qu'on a pu dire sur lui, sur
son caractère, sur sa bonté, sur son dévouement a été dit et ce n'est
pas à son neveu de le répéter. Le baron Alphonse a été pour bien
des gens, et je suis heureux d'éire du nombre, une sorte de direc-
teur de conscience, et son caractère ressemblait infiniment à celui
de notre grand-rabbin, dont il partageait la grande autorité morale.
C'est ainsi qu'au point de vue du judaïsme, ces deux hommes émi-
nents se sont pour ainsi dire complétés : deux cœurs qui se com-
prennent peuvent facilement se venir en aide. Le baron Alphonse de
Rothschild, comme notre grand-rabbin, s'intéressait à toutes les
œuvres utiles à nos coreligionnaires, à notre culte, à notre histoire.
Il fut un des premiers membres de notre Société et il en a été le
président ; il eut même l'honneur de présider la conférence qu'y fit
jadis Renan, conférence qui est restée justement célèbre dans nos
annales.
M. le rabbin Michel Mayer, décédé à l'âge de quatre-vingt-deux
ans, membre du Conseil depuis la fondation de la Société, était connu
par la rigidité de sa vie et la ferveur de ses convictions religieuses.
Il a rendu de grands services à la Communauté de Paris par son
zèle pastoral, ses publications nombreuses, son Histoire Sainte, son
Catéchisme, et récemment, par son recueil intitulé Le Mono-
thèisme. Ce sont là des œuvres d'édification qui continueront son
influence utile et assureront à sa mémoire la reconnaissance de la
postérité .
M. Oppert, qui fut président de la Société, était connu de tout le
monde. Sa physionomie si populaire, sa vivacité devenue prover-
biale, la causticité de son esprit, l'imprévu de ses réparties, l'éton-
nante richesse de sa mémoire, l'étendue de ses lectures, sa passion
pour la science, tout cela constituait l'originalité de sa personne
Nous n'avons pas à dresser la nomenclature de ses travaux. On sait
qu'il a créé en France la science de l'assyriologie ; c'est lui qui,
grâce à ses connaissances du persan en même temps que des langues
sémitiques, a réussi le premier, dans notre pays, à déchiftrer ces
tablettes de brique qui nous racontent l'histoire étonnante de ces
peuples d'Asie, — l'Assyrie, la Babylonie et, plus tard, la Perse —
depuis le troisième millénaire avant l'ère chrétienne. Son grand
ASSEMBLÉE GENERALE DU 27 JANVIER 1906
ouvrage Expédition en Mésopotamie lui valut le prix de 20,000 francs
fondé par Napoléon III. Depuis cette époque, chaque année vit
paraître de savants mémoires dus à sa plume, racontant l'histoire
de la Chaldée, de l'Assyrie, traitant des rapports de ses chroniques
avec la Bible, comme, par exemple, son Commentaire sur le livre
(V Esther^ son Elude sur le Urre de Judilli. Ses rares connaissances
mathématiques lui permettaient de se jouer au milieu des problèmes
de chronologie. C'est ainsi que nous lui devons La chronologie des
inscriptio7îs cunéiformes, Salomo7i et ses successeurs. Solution d'un
problème chronologique^ Les origines chronologiques et cosmogoniques
des Chaldéens, La date de la genèse chronologique. Mais nous n'en fini-
rions pas si nous voulions simplement reproduire la liste de ses
mémoires. Nous dirons simplement qu'il a réservé à notre Revue
deux de ses travaux, intitulés Problèmes bibliques. Ceux qui ont eu
^a bonne fortune de siéger avec lui au sein de notre Société se rap-
pelleront toujours avec émotion cette figure si originale d'un homme
qui a fait honneur à la science, à la patrie qui l'avait adopté et au
judaïsme, dont il est resté le fils, et le fils dévoué.
Ce n'est pas seulement en France que nous avons perdu des
membres distingués de la Société. A Bruxelles, s'est éteint brus-
quement un savant d'une notoriété considérable, M. Léo Errera,
d'une famille justement célèbre, qui, en dehors de ses travaux scien-
tifiques, savait s'intéresser au judaïsme passé et présent. Tout le
monde se rappelle le courageux mémoire intitulé Les Juifs russes,
destiné à venger ces malheureux des accusations portées contre eux
et à appeler la sympathie et la pitié en faveur de ces victimes de
l'ignorance et de la violence.
M. .'e grand-rabbin Kajserling, de Buda-Pest, était un de nos
collaborateurs les plus fidèles ; il s'était réservé un domaine
dans la science juive. Il publiait chaque année un compte rendu des
découvertes récentes éclairant l'histoire des Juifs d'Espagne. Nul
n'a écrit avec plus d'éclat Ihistoire des Juifs de la Péninsule, aussi
bien du Portugal que de l'Espagne, et n'a retracé avec plus de pré-
cision la brillante civilisation à laquelle avaient atteint nos ancêtres
de ce pays, avant la fatale expulsion de 149:?.
Ces travaux, joints à ceux qu'il a consacrés aux temps modernes,
VI ACTES ET CONFÉRENCES
forment un monument qui sera consulté toujours avec fruit, et ils
serviront de matériaux à des œuvres d'ensemble.
Je tiens à remercier le très distingué conférencier qui va prendre
la parole dans quelques instants pour vous exposer la carrière ora-
toire de M. le grand-rabbin Zadoc Kahn. Tous ici vous le con-
naissez et l'appréciez, et vous rappelez la brillante conférence qu'il a
faite ici sur la Prédication juive. Sa conférence d'aujourd'hui sera
comme le complément et l'illustration de sa devancière.
Je dois vous informer, Messieurs, que les lecteurs de la Revue
n'ont pas eu leur aliment habituel cette année, puisque les numéros
de juillet-septembre et d'octobre-décembre n'ont pas été distribués ;
mais ils sont certains d'avoir, l'an prochain, un gros index des ma-
tières contenues dans les cinquante premiers volumes, instrument de
travail précieux qui pourra être consulté avec profit, même par les
simples amateurs. Ils recevront aussi le premier volume de la
Guerre juive de Josèphe, encours de publication sous la direction de
M. Th. Reinach, dont il est superflu de faire l'éloge.
Je tiens à remercier également, en terminant, M. le Vice-Pré-
sident de la Société d'avoir bien voulu lire devant vous ces quelques
pages, et je suis très sensible au grand honneur qu'il m'a fait en
me remplaçant ici, auprès de vous, à la suite d'obligations profes-
sionnelles qui m'appellent loin de Paris. Soyez persuadés, Messieurs,
que mon absence ne sera que partielle et que ma pensée sera entiè-
rement avec vous pendant toute cette soirée.
M. Schwab, trésorier, rend compte comme suit de la situation
financière :
Le banquet que nous avons célébré cette année a grossi, comme
vous le verrez, le chiffre de nos dépenses, mais sans compromettre
notre situation financière. L'avance qu'a bien voulu nous faire la
banque de MM. de Rothschild est due uniquement à un achat de
valeurs faite pour notre compte, achat qui a absorbé également les
revenus de notre capital.
ASSEMBLÉE GENERALE DU 27 JANVIER 1906 VII
Compte rendu financier du V^ janvier au 31 décembre 1905.
Actif.
En caisse au l^r janvier 1905 1.851 fr. 50 c.
Cotisations 6.9*74 20
Souscription du Mini^tè^e de l'Instruction publique. 375 »
Remboursement d'avances 72 »
Vente des Œuvres de Josèplie 535 20
Vente par la librairie Durlacher 1 .203 30
Vente par la librairie Leroux 84 60
Don de M. le baron Alphonse de Rothschild 500 »
Cotisations pour le b:^nquet 525 »
Avance de MM . de Rothschild 1 . 055 15
Total 13.178fr.95c.
Passif.
Mis à la réserve 1 . 582 85
Frais d'impression de la Revue 3.507 »
Honoraires 2.073 50
Banquet 2.004 70
Avance à l'auteur de l'Index 300 »
Subvention à M . Louis Lévj 100 »
Secrétaires de la rédaction 2. 350 »
Magasinage et assurances 100 »
Conférences et assemblée générale 117 »
Affranchissements de 3 numéros de la Revue 144 »
Frais de bureau et recouvrements, etc. 455 10
Affranchissements divers 141 »
Solde en espèces 447 80
Total 13. 178 fr. 95c.
l*^ janvier 1906. Espèces en caisse 447 fr. 80 c.
Comme vous pouvez le constater, notre Société a le droit d'en-
visao:er l'avenir avec confiance.
VIII ACTES ET CONFERENCES
M. Julien Weill, secrétaire, lit le rapport sur les publications
de la Société pendant l'année 1904-1905 (voir, plus loin, p. ix).
M. Albert Cahen fait une conférence sur Zadoc Kahn, orateur.
Il est procédé aux élections pour le renouvellement partiel du
Conseil. Sont élus : MM. Maurice Bloch, Hartwig Derenbourg,
J.-H. Dreyfuss, Israël LÉvi, D"" Henri de Rothschild Maurice
Vernes, Julien Weill, membres sortants, Isidore Lévy, Léon
Lbvy, D"" Arnold Netter, le baron Edouard de Rothschild,
Eugène Sée.
Est élu Président de la Société pour l'année 1906: M. Lucien
Lazard.
RAPPORT
SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIÉTÉ
PENDANT L'ANNÉE 1904-1905
LU A L'ASSEMBLEE GÉNÉRALE DU 27 JANVIER 1906
Par m. Julien WEILL, secrétaire.
Mesdames, Messieurs,
Le Conseil de la Société des Études juives s'est fait un devoir
depuis vingt- cinq ans de vous présenter à chaque assemblée géné-
rale, avec son bilan financier, l'inventaire de ses travaux et publi-
cations historiques. Les secrétaires qui, tour à tour, se sont acquittés
de cette dernière tâche ont consacré, en quelque sorte, par leur
compétence et leur talent une coutume que d'aucuns avaient jugée
peut-être médiocrement utile ou plaisante. J'ai à m'excuser de
venir, ce soir, réveiller ou fortifier ce sentiment chez beaucoup
d'entre vous, qui déploreront avec moi d'abord que mon estimé
prédécesseur ait renoncé an rôle qu'il tenait depuis six ans avec
tant de distinction, et puis que ce rapport retarde, si bref soit-il, le
moment où la chaude et communicative parole d'un maître éminent
évoquera une physionomie bien-aimée, à jamais vivante dans nos
souvenirs.
Mesdames, Messieurs,
Les fascicules de l'année 1904-1905 dont j'ai mission de vous
entretenir [contiennent d'importantes contributions nouvelles à la
ACTES ET CONFERENCES
connaissance de l'histoire et de la littérature juives. 11 me serait
malaisé de vous énumérer tous les faits et renseignements inédits
que nos collaborateurs ont produits dans des mémoires ou de simples
notes et qui se rapportent aux temps et aux régions les plus variés.
De cette abondante moisson je ne puis essayer de lier que quelques
gerbes.
L'élément biblique est peu représenté cette année. S'il n'est pas
tout à fait absent, il en faut rendre grâces à M. Majer Lambert,
dont les notes exégétiques et grammaticales sur différents textes de
la Bible ' témoignent, comme toujours, d'une connaissance profonde
de l'hébreu et de cette ingéniosité du chercheur qui excelle à
découvrir les difficultés, sinon toujours à les résoudre. Le général
Marmier, dans une dernière étude da géographie palestinienne 2,
examine à la lumière du livre de Josué, comparé aux Septante, la
délimitation des territoires d'Ephraïm et de Manassé et énumère les
principaux centres d'habitation de ces tribus. C'est aux études
bibliques qu'on peut rattacher l'importante et originale thèse de
doctorat de M. J. Trénel sur l'Ancien Testament et la langue
française au moyen âge. Sous ce même titre ^, l'auteur a bien voulu
retracer pour notre Revue les grandes lignes de son ouvrage. Il
s'est proposé de rechercher ce que la Bible hébraïque, soit directe-
ment par l'hébreu, soit surtout par le grec des Septante et le latin
de la Vulgate, a pu apporter de mots, de locutions, de tours de phrase,
d abord au latin populaire parlé ea Gaule, puis à la langue française
depuis ses plus anciens monuments jusqu'au xv^ siècle. L'on ne
saurait croire ce que le français, même de nos jours, par suite de
cette infiltration biblique aux premiers temps de la langue, contient
encore de tournures, d'images, d'expressions dérivées ou imitées de
la langue d'Isaïe, des Psaumes ou de Job. L'étude de M. Trénel,
d'une érudition sûre et ingénieuse, est une solution partielle de ce
vaste problème : quelle part revient à la Bible dans l'expression de
la pensée humaine ?
Si l'on peut assigner avec certitude l'origine d'expressions et
1. T. XLIX, p. 146, 297; t. L, p. 261.
2. T. XLIX, p. 181-189.
3. Ibid., p. 18-32.
RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XI
d'images qui ont cours partout, la tâche est moins aisée pour les
contes et les légendes populaires. On est souvent réduit ici à des
conjectures. Heureusement, le folldore est une science aimable et
poétique, non seulement par son objet, les fictions où l'imagination
instinctive des peuples inscrit ses rêves, mais par la fertilité agréa-
ble des hypothèses qu'elle suggère à ceux qui veulent retrouver
l'origine de ces fictions et en suivre l'itinéraire si capricieux. Parmi
les saints dont le calendrier chrétien ramène la commémoration au
27 juillet figurent les Sept Dormants d'Ephèse : ce sont sept jeunes
enfants qui subirent, dit-on, le martyre sous l'empereur Décius,
comme suspects de christianisme. S'étant déclarés chrétiens, ces
enfants furent murés dans une caverne oîi ils s'étaient réfugiés. Là,
un sommeil de deux cents ans les préserva de la mort. Ces deux
siècles écoulés^ sous le règne de Théodose, on découvrit leur re-
traite : ils s'éveillèrent, professèrent la croyance à la résurrection
et moururent. Célèbre dans tout l'Orient chrétien, ce conte a passé
à rislam avec des variantes. M. Bernard Heller ' lui soupçonne
une source juive. L'aventure du sommeil miraculeux est, en effet,
attribuée à plus d'un personnage juif dans le Midrasch et certains
apocryphes de caractère pharisien. De plus, cet hommage, évidem-
ment tendancieux, rendu au dogme de la résurrection, ne saurait
viser aucune hérésie chrétienne. A qui en ont ces petits théologiens
qui ont si longuement dormi, sinon aux Sadducéens mécréants ?
Après une dissertation très nourrie et instructive, encore qu'un peu
confuse, M. Heller conclut, non sans vraisemblance, que la légende
des Sept Dormants « représente une tradition aggadique, submergée
dans le flot des temps, reparaissant dans la légende chrétienne et
développée dans l'islamisme ».
\\ est avéré que l'Eglise, par un libéralisme qui eût bien dû
s'exercer encore ailleurs qu'en littérature, nous a conservé plus d'un
apocryphe d'origine foncièrement juive et a fait un sort quelque-
fois éclatant à des laissés pour compte de la tradition pharisienne.
L'histoire glorieuse des héros hasmonéens, celle, plus légendaire,
des sept enfants Macchabées et de leur mère, martyrisés à Antio-
1. T. XLIX, p. 190-218.
XII ACTES ET CONFERENCES
che, c'est grâce à TEglise que nous pouvons les lire tout au long et y
admirer des vertus et des héroïsmes qu'elle n'a pas pu tout à fait
christianiser, même en les canonisant. Mais le Judaïsme a laissé
prendre à la religion issue de lui beaucoup plus qu'un héritage litté-
raire trop dédaigné, il lui a abandonné la propagande des crovances
et de la morale, la conquête du paganisme. Car il y a eu, bien
avant l'ère chrétienne et dans les environs de cette ère, un prosé-
l^tisme juif, actif et fécond, encore insuffisamment connu. On sait
communément qu'il y avait deux sortes de prosélytes : les demi-
proséljies, les craignant- Dieu y convertis au monothéisme et à la
partie purement morale de la loi mosaïque, et les prosélytes
complets qui avaient consenti à s'imposer tous les préceptes de la
Tora. Un savant protestant d'Allemagne, M. Bertholet, dans un
ouvrage d'ailleurs érudit et consciencieux, ayant contesté l'existence
réelle de ce demi-prosélytisme et prétendu démontrer, d'autre part,
que les Juifs avaient toujours eu les prosélytes, les gérim en suspi-
cion et défaveur, M. Israël Lévi ' a soumis, à son tour, les opi-
nions hardies de M. Bertholet à une critique pénétrante ; il montre,
dans un premier article, que l'auteur n'a pas pesé avec assez de
rigueur les documents talmudiques qu'il utilise et qu'il ne connaît
même pas les plus topiques ; avec beaucoup de preuves à l'appui, il
affirme l'existence et la persistance de cette intéressante tendance
à la conversion partielle des païens au Judaïsme, tendance qui se
relâcha beaucoup à la suite et à cause des progrès du christianisme
paulinien, mais dont on gardait encore le souvenir dans les milieux
juifs en Palestine au iv^ siècle.
Quant à l'attitude, prétendue hostile, du Judaïsme à l'égard du
prosélyte complet , on verra ce qu'il en faut penser dans un
deuxième mémoire de M. I. Lévi paru dans le premier numéro de
janvier 1906.
La Babylonie a été, avec la Palestine et plus qu'elle, le centre des
études talmudiques jusqu'au xi® siècle. Le Judaïsme traditionnel,
maintenu et perpétué par les grandes écoles de Sera et de Poumba-
dita et leurs illustres dynasties de recteurs ou Gueonim, finit par
1. T. L, p. 1-9.
RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XIII
subir riufluence de la culture arabe et des grands mouvements
d'idées théologiques et philosophiques provoqués par la diffusion de
l'islamisme, la naissance et le développement du caraïsme et d'au-
tres sectes fort remuantes. La période qui va du ix« au xi* siècle
est pour le Judaïsme oriental extrêmement mouvementée, féconde et
diverse. La précieuse (jueniza du Caire, avec ses nombreux docu-
ments récemment mis au jour, a déjà fourni et fournira encore aux
érudits des renseignements du plus vif intérêt sur cette considé-
rable portion de l'histoire juive. Voici un exemple des résultats
auxquels on est arrivé grâce à ces poussiéreuses paperasses : on
doutait jusqu'ici que le nom de Philon, le célèbre philosophe juif
d'Alexandrie des environs de l'ère chrétienne, eût été connu d'au-
cun rabbin jusqu'au xvi® siècle et Ton se demandait comment cer-
taines théories philosophiques apparentées aux doctrines philo-
niennes se rencontraient dans les écrits des théologiens juifs
d'Espagne tels que Ibn-Gabirol. Ce doute est maintenant levé et ce
mystère éclairci. On est sûr aujourd'hui que certains auteurs juifs
du ix*^ et du x« siècle connaissaient un nommé Juda l'Alexandrin et
que ce Juda l'Alexandrin n'est autre que Philon en personne. Selon
M. Poznanski ', qui nous communique cette intéressante informa-
tion en l'enrichissant d'aperçus neufs et suggestifs, des ouvrages ou
des fragments d'ouvrages de Philon furent traduits vraisemblable-
ment en syriaque par des auteurs chrétiens, puis du syriaque en
arabe ; certaines sectes, telles que les Maghârya, firent leur lecture
favorite de ces écrits ; de là, par l'intermédiaire de David ben Mer-
wân al-Moukammès, ils vinrent à la connaissance des premiers écri-
vains caraïtes et de Saadya. Et plus tard, les idées de Philon, deve-
nues courantes, mais anonymes, dans certains cercles, passèrent à
Ibn-Gabirol et à d'autres ainsi qu'à la Cabale.
La littérature judéo-arabe est un vaste et merveilleux domaine.
M. Goldziher a acquis par les études qu'il y consacre depuis fort
longtemps une rare réputation. Il continue dans notre Revue à
verser au dossier déjà si riche qu'il a constitué sur les rapports entre
les civilisations juive et arabe nombre de documents et de faits
1. T. L, p. 111-31.
XIV ACTES ET COiNFÉRENCES
nouveaux ' ; il indique la source néo-platonicienne d'une des doc-
trines maîtresses du Khazari de Juda Halévi ; il retrouve l'origine
arabe de certains traits de mœurs fort piquants : telle l'histoire
de ces Juifs de Kairouan qui consultent le Gaon babylonien Haï
pour savoir s'il est permis de répondre à quelqu'un à qui on a juré
de ne point parler, pourvu qu'on s'adresse au mur. C'était le subter-
fuge dont usaient, paraît-il, les deux veuves de Mahomet, lesquelles
étaient brouillées à mort, mais ne pouvaient se résoudre à cesser
de bavarder entre elles. On ne dit pas quelle réponse le Gaon fit
aux Juifs qui le consultaient. D'ordinaire, les Gueonim avaient à
résoudre des questions moins frivoles, celles, par exemple, que leur
posent sans doute encore des Juifs de Kairouan sur l'origine biblique
ou rabbinique du contrat de mariage. Cette consultation nous vaut
une très docte étude de M. Biichler ^ sur les relations des commu-
nautés africaines avec la Babylonie et la Palestine.
Avec l'Irak et l'Afrique du Nord, c'est en Espagne et dans la
France du Nord que les études talmudiques sont le plus florissantes
à partir du xi** siècle. Il est naturel que l'activité des rabbins fran-
çais du moyen âge sollicite particulièrement l'attention des colla-
borateurs de notre Revue. Nous devons à M. Israël Lévi de nom-
breux articles ou documents qui nous font connaître de plus près la
belle école exégétique de la France septentrionale et de l'Allemagne
occidentale. L'histoire rabbinique de ces régions ne commence guère
qu'avec Rabbénou Gerschom, la « lumière de l'exil », mort en 1028.
Gerschom a bien eu des maîtres en son pays, tels qu'un certain
Léontin, mais on ne connaît presque rien de leur œuvre. M. Lévi^
est tenté d'attribuer à ce Léontin la paternité d'un commentaire sur
le Pentateuque conservé à la Bibliothèque nationale et qu'on n'a pas
jusqu'ici suffisamment étudié. Si cette attribution, proposée avec
une sage réserve, était vérifiée, Thistoire intellectuelle du Juda'isme
français commencerait déjà vers l'an 1000. Il est vrai que l'exégèse
1. Mélanges judéo- arabes (suite), t. XL1X, p. 219-230; t. L, p. 32-44;
p. 182-190.
2. Ibid., p. 145-182.
3. T. XLIX, p. 231-243; cf. Simonsen, Â propos du commentaire biblique de
Léêntin, t. L, p. 263.
RAPPORT sua LES PUbLlCATlONS DE LA SOCIETE XV
de ce Léontin, qui se délecte trop aux fantaisies mystiques, ajoute-
rait peu de gloire à l'école française dont Haschi demeurera toujours
le plus brillant représentant. C'est le lieu de rappeler ici rexcellente
conférence que M. Liber, élève de M. Lévi, consacrait l'an dernier
au commentateur classique de la Hible et du ïalmud et que la
Kevue a publiée '. Mais, autour de l'astre principal, il est des sa-
tellites nullement négligeables. M. F. Lévi, étudiant un autre ma-
nuscrit - contenant des explications sur le Pentateuque dues à des
rabbins français, — on y trouve une quarantaine d'auteurs cités, —
complète ce qu'avait déjà dit à leur sujet d'autres savants et, pour
la première fois, relève les gloses françaises qui émaillent ces
commentaires. Dans un autre article-*, M. Lévi publie un document
tout à fait inédit, des fragments d'un glossaire hébreu-français du
xiii® siècle probablement, dénichés par M. E. Adler, en Tunisie,
sur trois feuilles de parchemin servant de couverture à un vieux
livre hébreu hors d'usage. Ces fragments, documents de même
ordre que le grand glossaire publié récemment par MM. M. Lam-
bert et Brandin, sont aussi précieux pour l'histoire de la langue fran-
çaise que pour celle de l'exégèse biblique. M. Lévi étudie, enfin '',
quelques manuscrits du Minhat Yehouda de Juda b. lilliézer et
montre que cet ouvrage et le S. Gan Elohim ne sont que deux re-
censions d'un même commentaire.
Quand on aura publié tout ce qu'on possède en fait de gloses
hébreu-françaises et qu'on aura recueilli, d'autre part, ce qu'il y a
d'original dans les commentaires des rabbins de l'école française,
il y aura, comme nous le dit M. Lévi, une intéressante étude à faire
de ces exégètes formés à l'école de Raschi, pleins de vénération
pour le maître et néanmoins indépendants, prodiguant les « obser-
vations fines w et a les explications ingénieuses et spirituelles », et
par-dessus tout pleins de « candeur et de bonne foi » •'. Mais qui
donc est plus désigné pour cette tâche que le savant à (|ui nous
1. T. L, Actes et Conférences^ p. 26-53.
'2. T. XLIX, p. J3-50.
3. T. L, p. 197-210.
4 Ibïd., p. 45-52.
b. T. XLIX, p. 50.
XVI ACTES ET CONFÉRENCES
devons tant de travaux préparatoires et les premières pages d'une
grande histoire des Juifs de France, dont nous souhaitons lire
bientôt la suite ?
Les matériaux de cette histoire, monographies et documents
d'archives, se trouvent déjà en grande partie, mais disséminés, dans
les volumes antérieurs de la Revue. Ils se sont enrichis, cette
année, de plus d'un important chapitre. Outre la si vivante confé-
rence de M. Théodore Reinach sur AyoMrd et les Juifs ', que vous
avez eu le plaisir de lire après l'avoir applaudie, celles, non moins
attachantes, de M. Lucien Lazard sur La politique des rois de France
à Vègard des Juifs et de M. Tchernoff sur U œuvre de V Alliance
israélite universelle, qui n'ont pas encore été publiées, nous avons eu
la suite de l'étude de M. Léon Gauthier sur les Juifs dans les deux
Bourgognes '^. Après nous avoir parlé du Duché, l'auteur traite
cette année-ci du Comté de Bourgogne. Les Juifs qui apparaissent là
vers 1220 et se maintiennent tant bien que mal jusqu'en 1490
sont généralement, comme les Lombards et les Caorsins, des prêteurs
sur gages et des banquiers, u Le prêt d'argent, dit M. Gauthier^,
est la raison d'être du Juif, c'est le motif réel de la tolérance du
seigneur qui l'admet, le protège, l'encourage, puis le met en coupe
réglée et le rançonne sans pitié quand l'occasion s'en présente,
c'est-à-dire très fréquemment, w Les Juifs prêtent aux abbayes, à
la noblesse, le plus souvent à des taux fort élevés. Mais faut-il
s'étonner ou s'indigner que, exposés aux plus grands risques et
ne devant une sécurité précaire qu'aux services dargent qu'ils
pouvaient rendre, ils n'aient prêté aux grands que « sur bonne
hypothèque ou forte caution dûment libellées par devant notaires,
officialités ou juridictions ? » Un texte cur'eux produit pour la
première fois par M Gauthier en dit long sur leur situation sociale :
ce document porte qu'un groupe de Juifs se donnent en propriété,
eux, leurs femmes et leurs enfants, à Jean de Chalon, seigneur de
Rochefort, et jurent sur le rouleau de la Loi de ne reconnaître
aucun autre seigneur.
1. T. L, Actes et Conférences, p. 81-111.
2. T. XLIX, p. 1-17; 244-261.
3. Ibid., p. 14.
RAPPORT SUR LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XVII
Les Juif^ de Bourgogne, à côté du commerce d'argent, taisaient
le commerce d'étoffes, d'huile, de charbon, d'orfèvrerie, de bétail,
de chevaux. Les pièces réunies par M. Gauthier font connaître la vie
sociale et économique de ce temps et le rôle important que jouèrent
les Juifs. Utilisant les travaux du regretté L Loeb, il expose le
mécanisme des affaires du célèbre et habile banquier Héliot de
Vesoul. Signalons encore cette curieuse particularité que, vers la
fin du XI v^ siècle, les Juifs se départirent de leur habitude de
régler leurs affaires entre eux, en ayant pour arbitres et juges
leurs rabbins, et finirent par confier à des notaires le soin de libeller
leurs contrats en langue vulgaire.
L'histoire des Juifs d'Espagne, avant leur expulsion de 1492,
n'est représentée que par quelques notes du regretté Kayserling '
sur des Juifs de Cervera et de Torrega, en Catalogne, qui échap-
pèrent, en 1462, grâce à l'appui de la bourgeoisie, aux excès de la
soldatesque engagée dans les luttes des Catalans rebelles contre
Juan II d'Aragon.
Le bannissement des Juifs d'Espagne et de Portugal ne tarit
pas l'histoire juive en ces pays. Les Marranes, ou Juifs convertis
au christiani:^me, souvent restés Juifs de cœur, ont une longue et
douloureuse histoire qu'éclaire lugubrement la lumière des bûchers
de l'Inquisition et qu'on peut reconstituer en grande partie avec
les nombreux dossiers qui les concernent. On vous a déjà parlé des
documents recueillis par M. Adler sur les Marranes d'Espagne et
de Portugal, de 1606 à 1683; nous en avons la suite dans les
numéros de l'année écoulée ^ ; ils nous renseignent abondamment
sur la situation économique de cette époque, sur le commerce de
l'Espagne avec les Indes, la concurrence entre les marchands
portugais et hollandais, l'aversion réciproque de l'Espagne et du
Portugal, la versatilité perfide d'une politique qui chasse ou retient
jes Marranes, selon qu'eux-mêmes sont disposés à demeurer ou à
é migrer vers des régions moins dangereuses, enfin, car la note
comique n'est pas tout à fait absente, la lutte entre le confesseur du
roi Philippe IV et l'Inquisiteur général accusé un jour par le premier
1. T. XLIX, p. 302-4.
2. Ibid., p. ;;i-73; t. L, p. 53-75; 211-237.
Actes kt gonf. b
XVIII ACTES ET CONFÉRENCES
d'avoir été « soudoyé » par les Juifs. On conçoit que les Marranes,
qui n'avaient qu'un christianisme de surface et laissaient presque
inconsciemnaent transparaître à travers ce masque l'indéracinable
foi des ancêtres, ne se sentissent point en sûreté dans le pays des
auto-da-fé.
M. Cardozo de Béthencourt^ nous apporte des détails inédits et
de bonne source sur celui qui eut lieu le 15 décembre 1647 à
Lisbonne, où figurèrent, entre autres victimes, trente-quatre Juifs.
De ce nombre était le magnanime Isaac de Castro Tartas quo son
jeune âge — 21 ans — ne put sauver du martyre. Ce Marrane, né
en France, revenu au Judaïsme à Amsterdam, puis missionnaire
bénévole de sa foi reconquise auprès des Marranes du Brésil et qui
discuta théologie deux ans avec les moines les plus éloquents de
l'Inquisition portugaise, est un des plus glorieux martyrs du
Judaïsme. M. C. de Béthencourt nous donnera un jour une biogra-
phie complète de ce héros.
Deux autres figures de Juifs bien connus, appartenant à la même
époque, de famille espagnole ou portugaise, quelque temps compa-
triotes, mais dont les destinées furent singulièrement diff'érentes,
sont évoquées dans les pages de notre Revue. L'une est celle du
rabbin Menasseh ben Israël, le courageux avocat de ses coreligion-
naires auprès de Cromwell. M. Cardozo de Béthencourt- publie
quelques curieuses lettres de lui, spécimens d'une correspondance
immense, adressées au savant bibliothécaire Vossius, auquel il offre
des livres hébreux rares et surtout demande de recommander ses
ouvrages à la Sérénissime reine Christine. Hélas ! la Sérénis.^ime
Majesté ne fut pas aussi sensible qu'il le souhaitait à ses éloges
hyperboliques ni à ses dédicaces. On s'en consolera pour lui en
songeant que le philosophe Descartes eut aussi de cruels mécomptes
avec cette grande princesse. L'autre figure est celle de Spinoza que
votre rapporteur ^ a considéré du point de vue du Judaïsme à
l'occasion de récents travaux sur la vie du grand philosophe.»
Il me reste à vous signaler quelques autres articles relatifs à
1. T. XLIX, p 2()2-2fi9.
•2. J>>id., p. iiS-imi.
3. Ibid., p lGl-1811.
UAPPOKT SUH LKS PUBLICATIONS Dt LA SOCIÉTÉ XIX
l'histoire extérieure des communautés juives. M"^' Amy-A. Ber-
nardy ' nous a conduits encore dans la H'^ publique de San -Marin :
les pièces d'archives qu'elle publie nous montrent, — spectacle ré-
confortant, — un grand seigneur du xV siècle qui ne protège pas
uniquement par intérêt le Juif qui lui rend service, mais l'honcre
d'une amitié véritable.
Un manuscrit de la Gueniza do Lublin, probablement du milieu
du xv!!*" siècle, recueilli par M. Nisenbaum'-, ajoute une page pénible
au martyrologe, que nous n'avons point vu se clore jusqu'ici des
Juifs de Pologne.
L'intéressante communauté de Metz a déjà fait l'objet de plusieurs
études dans li Revue. L'histoire de son rabbinat, écrite il y a
vingt an.s par M. Abr. Cahen, se complète par la chronique des
plus anciennes familles juives de cette ville depuis le xvi^ jusqu'au
XVI. i^ siècle "^ M. J. Bauer '' nous conte d'agréable façon, d'après
de curieux documents, l'histoire de quelques conversions dans le
comtat Venaissin du xvi° au xviii° siècle. Les disjnUaisons ou
colloques institués par l'Eglise pour amener les Juifs à elle, les
conférences de propagande où ils étaient tenus de venir entendre
une éloquence qu'ils payaient de leurs deniers, ce qui suffisait
déjà, j'imagine, à lui faire perdre de sa vertu persuasive, furent
prodiguées sans grand succès. L'Eglise n'en fêta que plus somp-
tueusement lôs rai'es néophytes que la grâce avait touchés. Le
plus souvent ce n'étaient que de bas intrigants, habiles à man-
ger à deux râteliers. Mais les agissements de quelijues apostats
finirent par inquiéter les communautés juives du Comtat et leur
auraient fait beaucoup de mal sans Tavènement de la Révolution
libératrice.
Quelques autres documents nous conduisent non loin de la
Révolution : les li.stes des Juifs de Paris de l'755 à nôD publiées
1. T. XLIX, p. 89-97; t. L, p. 129-135.
2. Ibid., p. 84-89.
3. M. Ginsburger, Les Jv,\fs de Metz sous Vancien régime, ibid., p. 112-128
238-260.
4. Ibid.y p. 90-1 n.
XX ACTES ET CONFÉRENCES
d'après les copies faites sur des registres de police par le regretté
Léon Kalin ' et quelques notes de M. L. Brunscliwicg- sur des Juifs
de Bretagne. Signalons enfin des gloses diverses sur quelques points
d'histoire ou de littérature : Encore un mot sur le roi juif de Nar-
bonne, où M. I. Lévi nous donne quelques renseignements complé-
mentaires sur des légendes déjà critiquées par lui antérieurement ;
Le Kital al-Tarilh de Saadya, Bischr h. Aaron (non rectifié du
personnage qui réconcilia Saadya et Texilarque David b. Zaccaï]
(\V. Bâcher);. Un texte de Montesquieu sur le Judaïsme-, Une ins-
cription hèhrdique à Zo^ère (J. Weillj^ ; Quelques données nouvelles
sur Isaac ihn Baroun (S. Poznanski) ; Deux lignes de comptabilité
(M. Schwab)'*.
Notre Revue recrute non seulement des lecteurs , mais des
travailleurs. Inutile de redire les services que rend à ces derniers
l'élément bibliographique auquel elle réserve à bon droit une grande
place. Aux comptes rendus, qui ont parfois la valeur d'articles
originaux, consacrés par MM. Goldziher •'', H. Derenbourg ^, I.
Lévi", W. Bâcher 8, M. Schwab-', M. Lambert '<', J. WeilH\
à des ouvrages de critique biblique ou talmudique, de chronologie,
d'histoire religieuse, de philologie sémitique ou de théologie, à la
bibliographie générale dressée par M. 1. Lévi '^, aux notes diverses
sur quelques manuscrits '-^ s'ajoute cette année un travail des plus
utiles que nous devons à la grande expérience bibliographique de
M. Moïse Schwab : je veux parler' de son précieux Catalogue des
1. T. XLIX, p. 121-l/ii>.
2. Ibid., ]). 11U-12U.
3. lùul., ]). 147, 298, 150, '.m.
4. T. L, p. 191, 264.
^. T. XLIX, p. 154-1^9.
<3. T. L, p. 290-2915.
7. Ibid., p. 298-302.
8. T. XLIX, p. ;}07-31'') ; l. L, p. l'.O.
9. T. XLIX, p. 311).
10. Ibid., p. 317.
11. T. L, p. 290.
12. Ibid., p. 265-289.
13. M. Schwab, Manuscrits hébreux du Maséc de Uluay, iôid., p. 136-139;
F. Macler, Nute sur un nouveau manuscrit (l'une chronique samaritaine^ ibid.,
p. 76-b3.
RAPFURT SUH LES PUBLICATIONS DE LA SOCIETE XXI
manuscrits et incunables hébreux de la Bibliothèque de l'Alliance
Israélite '.
Mesdames, Messieurs,
L'austérité, l'aridité même de certaines pages de la lievue des
Ktudes juives, où ne s'aventure pas volontiers le signet du lecteur
mondain, n'ont pis assurément de quoi surprendre dans un organe
sérieux, d'un caractère scientifi(iue et spécial, qui se propose pour
but la recherche de la vérité, la connaissance de faits historiques
soigneusement recueillis et dûment contrôlés, l'intelligence et
l'appréciation impartiale des idées et des doctrines qui intéressent
de près ou de loin le Judaïsme d'autrefois. Nos publications se
llattent avant tout de renseigner le lecteur. Mais pour ceux qui
veulent bien nous lire et braver çà et là quelques broussailles, cette
austérité et cette aridité ne se rachètent-elles pas par ce qu'il y a
de vivant, de saisissant, de dramatique et d'infiniment divers dans
l'évocation sincère et fidèle du passé? Et qu'y a-t-il de plus varié
et de plus dramatique que l'histoire politique, sociale, rehgieuse,
littéraire de ce « peuple du Livre », qui a promené à travers tous
les continents et les âges une foi et des espérances à peu près
identiques en leur fond, et cependant perpétuellement renouvelées
et comme colorées de mille refiets au gré des climats et des
latitudes, des milieux et des cultures qu'elles ont traversés? Pour
spéciale (ju'elle soit, la lievue des Etudes juives possède, en vérité,
un domaine d'une étendue et d'un intérêt prescjue illimités. Les
découvertes dont la science juive s'enrichit, les faits et les rensei-
gnements inédits qu'elle enregistre, loin de restreindre sa tâche en
diminuant l'inconnu, semblent lui en assigner toujours de nouvelles.
Les cinciuante volumes qu'elle a produits, sans compter les autres
publications de la Société, ont pu combler bien des lacunes, corriger
bien des erreurs, dissiper bien des préjugés ; ils ont peut-être soulevé
plus de problèmes qu'ils n'en ont résolu et signalé plus de terres
inconnues qu'ils n'eu ont exploré; par là même ils ont orienté le
travailleui's vers de nouvelles recherches qu'on peut espérer fruc-
1. T. XLIX, p. 74-88; 2:0 -200.
XXll ACTKS ET CONFÉRENCKS
tueuses. Quant aux légendes et aux erreurs, ils ont contribué à les
ruiner. Sans doute, il en reste toujours et peut-être même en a-t-on
quelquefois créé et mis en circulation de nouvelles. Mais on a
toujours fait œuvre de bonne foi, et si la science de demain corrige
celle d'aujourd'hui, elle ne pourra que se conformer, avec une
rigueur et une persévérance croissantes, à des habitudes d'esprit et
des méthodes qui ont définitivement prévalu.
Et maintenant, une nouvelle période de labeur s'ouvre pour
notre Société. Il est permis d'en bien augurer, si elle suit la voie
que lui ont tracée les bons ouvriers de la première heurs, ceux qui
lui ont consacré, depuis qu'elle existe, le meilleur d'une activité qui
lui demeure acquise, celui surtout qui, après s'être réjoui de sa
fondation, s'est passionnément intéressé à sa prospérité et à ses
succès et dont le souvenir restera pour elle le plus précieux des
encouragements.
PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES DU CONSEIL
SEA.NCE DU 28 JUIN 1905.
Présidence de M. le D"" Henri de Rothschild, 'président.
M. I. Lévi donne lecture d'une lettre de M. Moïse Schwab, qui
demande à être déchargé des fonctions de trésorier. Le Conseil
décide d'écrire à M. Schwab pour le remercier de son dévouement
à la Sociétf^ et de nommer à sa place M. E de Goldschmidt.
Le Conseil donne à M. L Lévi le titre de secrétaire général de la
Société.
M. Zadoc Kahn annonce que Mf"« M Reiche est disposée à faire
une conférence, l'hiver prochain, sur Nietzsche et le Judaïsme.
SÉANCE DU 25 OCTOBRE 1905.
Présidence de M. Lazard, vice-président.
M. E. de Goldschmidt est nommé trésorier.
Le Conseil s'occupe de la publication du prochain volume de la
traduction de Josèphe. Des pourparlers seront engagés avec M. Cerf,
imprimeur.
M. Th. Reinach propose de ne donner suite aux demandes
d'échange émanant de Sociétés étrangères que pour celles qui
auraient trois ans d'existence effective.
Sont élus membres de la Société : M. Georges-Raphaël Lévy,
présenté par MM. le D'' Henri de Rothschild et Th Reinach;
MM. A. -M. Rehns et Lucien Sauphar, présentés par MM. Zadoc
Kahn et le D^ H. de Rothschild.
SÉANCE DU 27 DÉCEMBRE 1905.
Présidence de M. Lazard, vice -président.
M. Lazard prononce l'éloge funèbre de M. le grand-rabbin Zadoc
Kahn . Le Comité s'associe aux paroles émues du président. Sur la
proposition de M. I. Lévi, il est décidé que rallocution de M. Lazard
XXIV ACTES ET CONFÉRENCES
sera jointe aux autres discours que publiera la Revve dans son pro-
chain fascicule.
Le Conseil lève ensuite la séance en signe de deuil.
Après une suspension, la séance est reprise.
Le Tonseil décide de placer en tête du fascicule prochain la repro-
duction d'une photographie de M. Zadoc Kahn.
Le Président annonce que M. Grunebaum-Ballin donne sa dé-
mission de membre du Conseil.
Le Conseil décide de proposer, pour la présidence de la Société en
1906, M. Lucien Lazard.
Le Conseil fixe ensuite la date et l'ordre du jour de la prochaine
assemblée générale et décide qu'une conférence sur l'œuvre oratoire
de M. Zadoc Kahn sera demandée à M. Albert Cahen.
On adopte le projet de budget pour 1906.
SÉANCE DU 28 FÉVRIER 1906.
Présidence de M. Lazard, président.
M. Lazard remercie ses collègues de l'avoir appelé à la présidence
et souhaite la bienvenue aux nouveaux membres du Conseil :
MM. Isidore Lévy, Léon Lévj, D"" Arnold Netter, baron Edouard
de Rothschild, Kugène Sée.
Le Conseil élit MM. Mayer Lambert comme vice- président et
Isidore Lévy comme secrétaire. Les autres membres du Conseil
sont maintenus en fonctions.
M. Albert Cahen est nommé membre du Comité de publication.
M. I. Lévi donne des indications sur la conférence que fera, le
18 mars, M"^^ M. Reiche sur ISieizsche et le Judaïsme.
Est reçu membre de la Société : M. le D"" Léon Zadoc Kahn
présenté par MM. Israël Lévi et Julien Weill,
Le Conseil vote des remerciements à M. le D^' Henri de Roth-
schild pour le don généreux qu'il a bien voulu faire à la Société.
MM. Mayer Lambert et I. Lévi font des communications sur
divers passages de la Haggada de Pâque. M. Th. Reinach pose une
question au sujet d'un rite pascal. M. Schwab dit quelques mots de
la médaille de Fourvières.
Les Secrétaires,
Isidore Lévy et Julien Weill.
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME
CONFÉRENCE FAITE A LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES JUIVES
LE 18 MARS 1906
Par Madame Max REICHE.
Mesdames, Messieurs,
Permettez-moi, avant tout, d'adresser ici un hommage ému à la
mémoire de celui qui m'a fait l'honneur de me demander cette con-
férence * et d'exprimer mon profond regret qu'il ne m'ait pas été
possible d'exposer devant lui, selon son désir, les idées de Nietzsche
sur le sujet qui l'intéressait.
Je laisse presque entièrement la parole au grand philosophe,
ayant glané, dans le champ vaste et riche de ses œuvres, toutes les
pensées qu'il a consacrées au peuple d'Israël.
Le seul morceau relativement important se trouve dans Aurore
(1881), et les mentions les plus fréquentes se rencontrent dans Par
delà le bien et le mal (1885), dans la Gcnéalogie de la morale (1888)
et aussi dans V Anlichrélien (1888). — 11 n'existe pas encore, à ma
connaissance, de traduction do ces deux derniers ouvrages.
Je dois, d'ai leurs, avouer, à ce propos, non sans quelque con-
fusion, ({ue, par une perversité naturelle do l'esprit, je no comprends
jamais une ligne exactement comme un autre interprète, quel qu'il
soit, et ne puis, par conséquent, utiliser les traductions, ce qui m'o-
1. Le regrette grand-rabbin Zadoc Kahn.
Actes et conk. c
XXVI ACTES ET CONFÉRENCES
blige à prendre la responsabilité de la translation des nombreux
textes que je vais citer.
Frédéric Nietzsche commence à passer un peu de mode. Il a tra-
versé ce moment malheureux de la célébrité pendant lequel le nom
de l'écrivain est dans la bouche de tous ceux qui ne l'ont pas lu, et
où l'on peut dire qu'il l'a échappée belle quand on n'en use pas pour
désigner un nouveau plat ou une nouvelle forme de vêtement.
Mais peut-être n'a-t-il pas encore dépassé le stage suivant, celui
des défenseurs trop zélés, des disciples compromettants et des dé-
tracteurs passionnés. C'est sans doute la fin de cette époque qu'at-
tend sa sœur, M"^® Meyer Fôrster, pour nous donner sa dernière
œuvre VEcce homo, cette autobiographie d'un intérêt si palpitant
qull avait écrite pour lui tout seul, et qui devait être son chant du
cygne.
Peut-être y a-t-il dans cette confession des marques visibles de
l'exaltation qui a précédé la catastrophe, et peut-être la sœur
aimante, l'admiratrice dévouée, craint-elle, non sans raison, que
des lecteurs malveillants y trouvent des traces de la folie subsé-
quente..,; non sans raison, puisqu'on ne peut s'entretenir de
Nietzsche avec qui que ce soit sans s'entendre dire, en guise d'ar-
gument : c'est fou, il était fou !
Cela prouve que l'homme de génie n'est pas encore entré dans la
période sereine de la gloire, que les accidents de sa vie se mêlent
encore à son œuvre dans la mémoire des hommes, et qu'il a, pour
le moment, encore besoin d'être défendu et pour ainsi dire protégé
par des lecteurs aimants, les seuls qu'il faille souhaiter aux grands
écrivains, car ils sont, selon les paroles de Nietzsche lui-même,
plus clairvoyants que les autres : « Il faut, dit-il, se glisser avec
amour au cœur des choses; les yeux froids apprécient mal les
valeurs. »
Aussi, avant de parler d'une partie quelconque de son œuvre,
est-il encore bon de constater que, s'il a incontestablement écrit en
état de surexcitation, il a cela de commun avec la plupart des
grands écrivains et avec tous les vrais artistes ; car ce qui est fait
de sang-froid peut être du travail honorable, du métier habile, ce
n'est pas de la littérature, et encore moins de la poésie; qu'il est
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XX VU
devenu fou subitement, ou plutôt qu'il a été pris de délire aigu à la
suite d'une attaque d'apoplexie; que cette crise définitive a été
amenée en grande partie par le plus terrible surmenage qu'un
homme ait jamais pratiqué et par l'abus de narcotiques dangereux ;
que les seuls prodromes de la catastrophe étaient l'extrême intensité
de l'effort productif et la profondeur de la réaction dont il était
suivi ; enfin, que le malade n'a plus rien écrit, sauf quelques notes
et des fragments de lettres, dont pas une ligne n'a été livrée à la
publicité.
Nietzsche a consacré dix années de sa vie, les dix plus belles
années de sa maturité (de trente-cinq à quarante-cinq ans, ISIO-SQ)
au seul travail de la pensée.
Dans son existence nomade, qui, par le retour périodique de ses
ascensions vers l'Engadine et de ses descentes jusqu'à la côte d'Azur
ou vers l'Italie, à la recherche d'un ciel pur, d'un soleil brillant,
mais non brûlant, et d'une température moyenne et constante, rap-
pelle les migrations des oiseaux, il n'était lié par aucun devoir,
ni poursuivi par aucune préoccupation ; il n'avait pas d'ambition
politique, pas de vanité professionnelle, pas de distractions senti-
mentales. Il se passait fort bien de femme, après l'avoir vaguement
désirée; il s'habituait à la solitude complète, après en avoir beau-
coup soufi'ert, et dans ses bonnes heures, nous dit-il, c'était sa joie
et son orgueil de penser. Il s'y livrait avec passion, avec entraîne-
ment comme à une sorte de noble sport.
Ayant, malgré son peu d'estime pour le cartésianisme, fait
« table rase » mieux que la plupart des cartésiens, ayant, ainsi
qu'il le confesse pathétiquement, « brisé tout ce qu'il avait chéri,
et contemplé les fragments des choses aimées, et leurs envers », il
a retourné toute la terre des champs de la pensée, et les a, pour
ainsi dire, défrichés à nouveau dans toute leur étendue.
Et ce qui prouve qu'il avait pleine conscience de ce travail, c'est
le titre qu'il a donné à la première rédaction de Humain trop
humain, qui s'est appelé d'abord Le Sillon.
Abordant ainsi, en toute liberté d'esprit, la plupart des problèmes
de la philosophie, de l'art ou de l'histoire, il n'a pu laisser de côté
(l'Europe et les Européens étant, d'ailleurs, un de ses thèmes favoris)
XX VIII ACTES ET CONFÉRENCES
la « question juive ». Et même, s'il avait été peu disposé à la
prendre au sérieux, l'antisémitisme bruyant et militant d'un
Stoecker, d'un Walzogen, aurait attiré son attention sur elle, lor3
de la fameuse pétition nationale, adressée au prince de Bismarck
en 1880, pour laquelle Bernard Fœrster (qui, par une piquante
ironie du sort, devait, cinq ans plus tard, devenir le beau-frère de
Nietzsche) recueillait avec ferveur les adhésions.
Son jugement en cette matière n'est pas faussé par des préjugés
religieux, ni entaché de parti-pris politique ou économique, ni
influencé par aucune considération mesquine; il est donc très inté-
ressant, très instructif, et vaut la peine d'être étudié de près et
examiné avec soin.
Il est pourtant permis de le trouver un peu sévère dans quelques
détails (ce qui tient sans doute à l'impression fâcheuse produite par
les échantillons de fils d'Israël qu'il avait sous les yeux) et, dans
l'ensemble, légèrement fantaisiste et paradoxal, comme le sont,
d'ailleurs, toutes les opérations de cet esprit puissant, téméraire et
exquis.
Mais, pour comprendre Nietzsche, il ne suffit pas de l'avoir lu et
de ne pas s'être laissé trop ensorceler par l'admirable forme qu'il
a donnée à sa pensée; il faut lo relire, après avoir, pour ainsi dire,
regardé le monde par ses yeux et appris à donner aux mots les
significations particulières qu'il leur prête ; car, par suite d'une
certaine audace intellectuelle et philologique de son isolement
psychique et de la solitude réelle dans laquelle il vivait, il semble
avoir, tant soit peu, perdu contact avec ses semblables et s'être
fait, sans verser dans le néologisme, un idiome personnel.
Il faut aussi se familiariser avec ses poids et ses mesures, avec
ses unités, différentes des nôtres, avec ce qu'il appelle ses a valua-
tions » [Wertungen]^ auxquelles se rapportent ses admirations et
ses mépris, ses louanges et ses blâmes et toutes ses curieuses et
originales, surprenantes et fines appréciations.
Une autre difficulté provient de ce que Nietzsche ne s'astreint
pas le plus souvent à traiter un sujet, mais accorde son attention
aux problèmes, à mesure qu'ils se présentent à son esprit; il se
vante même de ne pas écrire de dissertations (Alhandhmgen) et
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XXIX
traite avec un injuste mépris cette fornie honnête et utile de la lit-
térature pédagogique : il s'ensuit qu'il faut, pour connaître son
opinion sur telle ou telle question, chercher dans son œuvre im-
mense les diverses mentions qu'il en fait, les comparer, les con-
fronter, pour ainsi dire, et en tirer les conclusions.
Ce travail fait, il faut encore, pour le sujet qui nous occupe, tenir
compte de son attitude particulière envers le Judaïsme (tout au
moins le Judaïsme biblique), par suite de son éducation de protes-
tant, non calviniste, mais luthérien, de cette intimité avec le
« Livre » par excellence, telle que la pratiquent, par exemple, les
Anglais.
Il nous l'explique dans les Notes préparatoires pour V Aurore
(Morgenrothe), t. XI, p, 320 (1881) :
« On enseigne l'histoire juive dans nos e'coles comme histoire sainte
(et le petit Nietzsche, qui se destinait à l'Eglise, qu'on appelait le petit
pasteur à cause de sa pie'té exemplaire, n'e'tait pas réfractaire à cet en-
seignement). . . — Abraham nous est plus proche qu'aucun des per-
sonnages de l'histoire grecque ou allemande, et ce que nous e'prouvons
en lisant les psaumes de David ressemble aussi peu à ce qu'éveille en
nous la lecture de Pindare ou de Plutarque que la patrie à une terre
étrangère. »
Et plus loin, p. 330 :
« Ce sentiment est si puissant que celui qui veut aujourd'hui
prendre une position libre et investigatrice à l'égard de l'histoire juive
ne réussit qu'avec peine à se soustraire à la proximité et à la trop
grande familiarité, et à percevoir comme e'tranger ce qui est judaïque. »
Dans une admirable page de la Naissance de la tragédie^ Nietzsche
disait : « Les mythes sont les démons protecteurs sous la garde des-
« quels grandissent les jeunes âmes. . . », et il parlait délicieuse-
ment de l'impérieuse nécessité du « berceau fabuleux, de la patrie
« légendaire » ; or, la Bible a été pour lui tout cela ; aussi n'a-t-il
pas jugé la mission, le caractère, l'œuvre, l'influence juive, en
étranger.
Le seul morcea-i entièrement consacré aux Juifs se trouve dans
Aurore (hiver 1880-81), p. 200, et porte le titre : « Du peuple d'Is-
raël ». Cette page remarquable est évidemment inspirée par les
XXX ACTES ET CONFÉRENCES
emportements et les contradictions des antisémites germaniques qui
trouvaient les Juifs à la fois dangereux et méprisables. Nietzsche ne
les trouve pas dangereux, parce que, dit-il, « ils savent bien eux-
« mêmes qu'ils ne peuvent songer à un acte de violence quelconque »,
et quant à la concurrence mercantile ou intellectuelle qu'ils font aux
indigènes des divers pays qu'ils habitent, ce n'est certes pas lui,
l'apologiste de la lutte sous toutes ses formes, l'adversaire de la
quiétude en toutes ses manifestations, qui leur en ferait un grief.
Pourtant, quelques années plus tard, par une contradiction par-
tielle, il les trouve éventuellement redoutables :
« Que les Juifs, s'ils le voulaient ou si on les y forçait, comme
paraissent le chercher les antisémites, pourraient dès à pre'sent pos-
séder la suprématie, voire exercer littéralement la domination en Eu-
rope, cela ne fait pas de doute. » [Par delà le bien et le mal, 1885.)
(A moins que le lecteur ne se permette d'en avoir sur ce point,
ce qui serait excusable.)
Mais voici la suite du même passage, dont on ne peut contester la
justesse :
« Il est certain aussi que leurs efforts n'y tendent pas, ni leurs inten-
tions. Pour le moment, ils ne veulent et ne désirent qu'une chose, et
ils y mettent une certaine importunité, c'est d'être absorbés par l'Eu-
rope. Ils aspirent à être enfin fixés, autorisés et honorés quelque part,
à mettre un terme à la vie nomade, au « Juif errant v), et on devrait tenir
compte de ce trait et de ce besoin impérieux (qui dénote peut-être déjà
un adoucissement de l'instinct judaïque) et s'y prêter; ce pourquoi il
serait sans douie juste et utile de mettre dehors les braillards antisé-
mites. »
Comme on pouvait s'y attendre, d'ailleurs, il n'est pas patient
pour les manifestations antisémitiques et trouve que « antisémite est
un nom pour les ratés », quoiqu'il comprenne fort bien les raisons
complexes et diverses des sentiments d'hostilité dont sont l'objet les
Israélites, et qu'il les analyse très finement chez les anciens et les
modernes :
« Ce que les Romains détestaient chez les Juifs, ce n'était pas la
race, mais une espèce de superstition de mauvais aloi, qui les rendait
NIETZSCHE ET LE JUFMISME XXXI
suspects^ et surtout la ténacité de leurs croyances ( les Romains,
comme tous les méridionaux, étaient, en matière de foi insouciants et
sceptiques et ne prenaient pas les rites au sérieux) ; ce qui les choque
chez les Juifs est la même chose qui les choque chez les Chrétiens : le
manque d'images divines, la soi-disant spiritualité de leur religion. Une
religion qui craint la lumière, avec un Dieu qui ne peut pas se laisser
voir : voilà ce qui e'veillait la défiance, et surtout ce qu'on se chucho-
tait sur l'agneau pascal, sur la chair mangée, sur le sang bu, etc. En
somme, les gens instruits de ce temps pensaient que Juifs et Chrétiens
étaient secrètement anthropophages (les Romains ont eu, hélas, des
successeurs, ignorants ). On les trouvait aussi capables d'ajouter
foi à de folles histoires : le degré de leur crédulité semblait méprisable
aux Romains Les gens cultivés de ce temps, devant l'esprit des-
quels tous les systèmes philosophiques s'arrachaient mutuellement les
cheveux, trouvaient ces incitations à une foi implicite insupporta-
bles. » {Prép. à V Aurore, t. VII, p. 211.)
Et ailleurs [Par delà le bien et le mal, p. 835, t. VII, 1885) :
« Rome voyait dans le Juif quelque chose contre nature, pour ainsi
dire un monstrueux antipode de l'âme : on le tenait pour un être animé
de haine contre tout le genre humain »
Dans le t. XV, Critique du christianisme ^ p. 125 :
« Le dédain profond avec lequel le Chrétien était traité dans le
monde antique resté distingué, appartient au même ordre d'idées que
l'aversion instinctive contemporaine pour les Juifs : c'est la haine des
classes libres et sûres d'elles-mêmes contre ceux qui se poussent et qui
unissent des gestes timides et gauches à une présomption insensée. »
Et Nietzsche est touché lui-même par cette «aversion instinctive ».
C'est aux membres de la famille mosaïque qui étaient ses contempo-
rains qu'il réserve ses rares remarques malveillantes, qu'on a pris
plaisir à relever. 11 avoue, d'ailleurs, qu'il ne connaît personne (en
Allemagne tout au moins) qui soit envers eux favorablement disposé,
car, dit-il dans L'Etat, la 'politique et Us peuples (t. XI, p. 340) :
<' C'est la manière des Juifs d'exploiter leurs chances dans les rela-
tions personnelles, en s'approchant le plus possible et en laissant pa-
raître qu'ils se savent si proches. C'est ce qui les rend imi)ortuiis. »
Mais il y a encore (iuel([ues mots (pii adoucissent la juste sévérité
de cette observation en divisant les responsabilités :
XXXII ACTES ET CONFÉRENCES
« Nous voulons tous ôlre inabordables et paraître illimités ; les Juifs
contrarient ce désir fantaisiste d'être insaisi>sables chez les individus
et chez les nations : c'est ce qui les fait tant haïr. »
Déjà, dans Humain trop humain, p. 353 (1876), son aversion pour
un type qui manque incontestablement de charme ne nuisait en rien
à son esprit de justice :
« Toute nation, tout individu possède des propriétés de'sagréablcs, voire
dangereuses; il est cruel d'exiger que le Juif en cela fasse exception.
Ces attributs peuvent môme être chez lui particulièrement dangereux
et repoussants, et peut-être le boursier juif juvénile est-il l'invention
la plus écœurante de l'humanité tout entière. Malgré cela, je voudrais
savoir combien, tout compte fait, il faudrait pardonner à un peuple,
lequel (non sans notre faute à tous) a eu la plus douloureuse his-
toire »
Peut-être le blâme le plus inconditionnel est-il exprimé dans ces
quelques lignes du Gai savoir (1882), et encore faut-il être prévenu
que les mots d'acteur et de comédien, qu'il emploie presque toujours
dans le sens d'imposteur, de simulateur, de rusé, sont dans sa bouche
une injure, et qu'il professe pour les journalistes, qu'il qualifie de
« vils tâcherons », le plus profond mépris :
« Quant aux Juifs, ce peuple de l'adaptation par excellence — le mot
est en français dans le texte — , on pourrait voir en eux une institution
historique et mondiale pour le dressage des comédiens... Le Juif en
tant que littérateur né, en tant que dominateur effectif de la presse, se
sert de cette faculté, car le journaliste est essentiellement come'dien, il
joue le « spécialiste », le « connaisseur. » (T. V, p. 312.)
Plusieurs fois, ce mot « d'adaptation » revient sous forme de
reproche, et, enfin, dans le volume XIII {Œuvres posthumes), il
apparaît avec le « parasitisme » comme un des « dangers de l'âme
juive » .
Partout ailleurs, les jugements, même contestables, sont pleins
d'une large équité, d'une compréhension pénétrante, à laquelle s'a-
joute parfois une sorte d'appréciation amusée, de malicieuse et sou-
riante indulgence.
Des particularités qui distinguent les fils d'Israël à ses yeux
Nietzsche passe à leur rôle dans le pays allemand [Œuvres posthumes,
t. XIII, p. 2M) :
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XXXIIl
« Les Juifs prussiens, si on tenait compte uniquement de l'esprit, de
la capacité de travail et de l'habileté professionnelle, devraient ôtre en
possession de toutes les magistratures de l'Etat surtout dans la partie
administrative : bref, ils auraient le pouvoir dans leurs mains »
Mais les Allemands ne sont pas disposés à reconnaître ces quali-
tés, ni à les utiliser ; Nietzsche le regrette (Par delà le lien elle mal,
1880, t. Vil, p. 258) :
« Il faut s'en accommoder, quand un peuple qui soulfre de la fièvre
nationale voit passer sur son esprit divers nuages et troubles, en un mot
éprouve de petits accès d'abêtissement : par exemple, chez les Alle-
mands d'aujourd'hui, tantôt la bêtise anti-française, tantôt la bêtise
anti-juive ou anti-polonaise »
Sur un point pourtant, le sagace observateur donne raison à ses
compatriotes : il se rend compte (loc. cit., p. 219), que
« L'Allemagne a largement assez de Juifs, que l'estomac et le sang
allemand ont de la peine (et en auront encore pendant longtemps) à en
finir avec cette quantité' de « Juif » ainsi que l'ont fait les Italiens, les
Français, les Anglais, grâce à une plus énergique digestion. Il y a là
l'expression d'un sentiment général qu'il faut écouter et d'après lequel
il faut agir : ne plus laisser entrer de Juifs et surtout leur fermer les
portes vers l'Est ! . . . »
Toutefois, les Allemands ne seraient sans doute pas d'accord avec
lui sur les causes de leur inimitié (loc. cit.] : « C'est ce qu'ordonne
« l'instinct d'un peuple dont le caractère est encore faible et incer-
« tain, susceptible d'être effacé et étouffé par une race plus forte. »
Car Nietzsche est parfois tenté d'attribuer à la « race » une stabi-
lité qu'elle est loin de posséder (peut-être sous l'influence de Gobi-
neau) : « . . .Les Juifs sont incontestablement la race la plus tenace
« et la plus pure de l'Europe actuelle. » Ce qui l'amène à cette con-
clusion un peu inattendue: « C'est pour cela que la plus haute beauté
« est celle de la Juive 1 » (t. XIII, p. 331, A. 819).
Mais où il diffère entièrement de l'ethnographe auquel nos voisins
ont fait une sorte de gloire d'adoption et dont l'influence sur lui a été
exagérée, c'est (juand il voit clairement les avantages des croise-
ments (t. XIII, p. 3"^6, A. 8*77) : « . . .Aryen et Sémite : où les
« races sont mélangées se trouvent les sources des grandes cul-
XXXIV ACTES ET CONFÉRENCES
a tures. » Il va plus loin : les fusions accidentelles ne lui suffisent
pas, il les voudrait raisonnées et cherchées, et il donne pour cela
d'exceUents conseils à certains de ses compatriotes, qu'il croit parti-
culièrement aptes à s'allier aux Juifs :
« Il est évident que les types les plus forts et les mieux marqués de
l'Allemagne nouvelle pourraient seuls s'y risquer impunément, par
exemple l'officier noble de la Marche prussienne. Il serait intéressant
de voir si, à l'art héréditaire de commander et d'obéir, dont le pays en
question est le terrain classique, il ne serait pas possible d'ajouter le
génie de l'argent et surtout un peu d'intellectualité, dont il y a en
ces parages un déficit considérable. » {Par delà le bien et le mal, p. 218.)
Ces expériences sont parfois tentées, mais ceux qui s'y prêtent ne
sont pas toujours en quête d'intellectualité
Puis il considère d'un point de vue très large, très élevé, le rôle
des Juifs en Europe :
« Un penseur qai a l'avenir de l'Europe sur la conscience devra dans
tous les programmes qu'il en voudra rédiger compter avec les Juifs et
avec les Russes, les plus sûrs et plus probables facteurs dans le
grand jeu et la grande lutte des forces. Ce qu'on appelle aujourd'hui en
Europe une nation, et ce qui est, en somme, plutôt une « res facta »
qu'une « res nata » (et qui parfois ressemble à s'y méprendre à une
resflcta et picia) est en tous cas quelque chose de jeune, d'instable,
de mobile ; ce n'est pas encore une race, à plus forte raison pas un
« aère perennius » comme la gent judaïque. »
Et ce (( bon Européen », comme il se qualifie lui-même, cet inven-
teur de quelque chose de supérieur à l'internationalisme et de diffé-
rent, qu'on pourrait qualifier « d'hypereuropéanisme », après avoir
affirmé que tout le problème des Juifs n'existe que dans les États
nationaux, où leur esprit et leur volonté, leur force active et leur in-
telligence excitent la haine et l'envie, s'exprime ainsi dans Humain
trop humain, p. 353 :
« Aussitôt qu'il ne sera plus question de conserver ou d'édifier des
nations, mais de créer et d'élever une race europe'enne mélangée, aussi
forte que possible, le Juif sera aussi utile et aussi désirable que n'im-
porte quel autre sédiment national. »
Et t. XIII, p. 356 [Bismarck et la jJoUtique mondiale, œuvres pos-
thumes) : ■
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XXXV
« Les Allemauds devraient cultiver une race dominatrice :
j'avoue que les Juifs possèdent les aptitudes qui sont les ingrédients in-
dispensables pour une race qui doit faire de la politique mondiale, »
Pourtant, s'il a les qualités intérieures, le Juif, selon Nietzsche,
pèche par la forme, il représente mal le pouvoir, qu'il est, par
ailleurs, digne de posséder {ib.^ p. 354) :
« Leur regard ne sait pas convaincre, leur langue court souvent trop
vite et culbute dans sa hâte, leur colère n'entend rien au profond et
sincère rugissement du lion, leur estomac ne supporte pas les grosses
ripailles, et leur raison ne résiste pas au^ vins corse's. Leurs bras et
leurs jambes ne leur permettent pas de chercher d'orgueilleusesJ pos-
tures »
Ensuite, il panse lui-même par d'aimables promesses les blessures
qu'il vient de faire à leur amour-propre :
« Mais maintenant qu'ils vont s'apparenter inévitablement, chaque
année davantage, avec la meilleure noblesse de l'Europe, ils auront
bientôt recueilli un héritage considérable de bonnes manières de l'esprit
et du corps, de telle façon que dans cent ans — peut-être est-il conso-
lant de penser qu'il y en a quelques-unes d'écoule'es — ils auront une
tenue assez noble pour ne pas provoquer, comme maîtres, des senti-
ments d'humiliation chez ceux qui leur seront soumis. » [Aurore, 1881,
p. 200.)
Et par des considérations plus sérieuses, il les encourage et les
console :
« Si on juge souvent que les Juifs ne sont pas aptes à revêtir la di-
gnité chevaleresque, on n'entend pas par là condamner leur valeur mo-
rale, mais seulement leur inaptitude à repre'senter les preux. » (T. XIII,
p. 355.)
« Il s'ensuit évidemment que le Juif de Prusse doit être une espèce
de Juif abâtardie et atrophiée : car l'Oriental sait beaucoup mieux re-
pre'senter que, par exemple, l'Allemand du Nord. Cette dégcnoration
est produite par un climat qui ne leur convient pas, et par le voisinage
le peuples sans beauté et sans énergie Parmi les Portugais et les
Maures, la haute race juive a préservé ses qualités, et même, à tout
prendre, la majesté de la mort et une sorte de sanctification des pas-
sions n'ont jamais été plus admirablement représentées sur terre que
par certains Juifs de l'Ancien Testament », — et il ajoute ces quelques
mots, qui constituent de la part de ce connaisseur et admirateur des
XXXVI ACTES ET CONFÉRENCES
Hellènes, le plus profond des hommages : « Les Grecs eux-mêmes au-
raient pu s'instruire chez eux. »
Pourtant, il fait en faveur de ce peuple de son choix, et contre
ropinion générale, une juste revendication de priorité [Aurore,
p. 209, 1881) : « Le pur « être » spirituel est une invention grecque
« et non pas juive. »
Ce qu'il concède aux fils d'Israël, c'est l'invention de la morale
qui a cours maintenant en Europe : il est d'accord ici avec le maître
de sa jeunesse, Schopenhauer, mais le reproche global de celui-ci :
« Race maudite, ils ont empêtré l'humanité d'un Dieu ! » a fait
place à des remarques autrement fines et profondes (1880, t. XI,
p. 210) :
« Le christianisme, par ses qualite's judaïques, a donné aux Euro-
péens cette conception de l'agitation intérieure, comme e'tat normal
humain. »
...Ou encore, dans sa dernière œuvre publiée, L' Antichrétien y
t. VIII, p. 244 :
« Qu'est-ce que la morale juive, la morale 'chrétienne? C'est
le hasard dépouillé de son innocence, le malheur souillé par l'idée
du péché, le bien-être considéré comme un danger, comme une ten-
tation, le malaise physiologique empoisonné par le venin du re-
mords »
Car Nietzsche réunit toujours par la pensée les Juifs et les Chré-
tiens ; il n'est pas dupe des oppositions apparentes et superficielles,
si frappantes et si généralement admises qu'elles soient. Tout comme
il a fait la remarque juste et sagace que la science et la foi reposent
sur la même base, sur la trop haute estimation de la valeur de la
vérité, sur la même conviction de son inattaquable certitude, et
sont, de ce chef, alliées naturelles (ou devraient l'être), de même
il a bien vu que le christianisme n'est qu'un développement du
judaïsme :
« Le christianisme n'est compréhensible que comme fruit du terrain
qui l'a produit : il n'est pas un mouvement d'opposition à l'inslinct
judaïque, il n'en est que la déduction directe, qu'une conclusion de
plus de son effrayante logique, dans la formule du Sauveur : le salut
vient des .Juifs. » {Ibid., p. 242.)
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XXXVIl
Ce qui s'éloigne, d'après lui, de la religion d'Israël, ce n'est pas le
christianisme, mais le catholicisme :
« Le christianisme a procédé uniquement du judaïsme, mais il s'est
implanté dans le monde romain et il a porté des fruits qui sont aussi
romains que juifs. . . ; il a trouvd dans le catholicisme une forme dans
laquelle re'lémont romain a prédominé, et dans le protestantisme une
autre, dans laquelle Télément juif a pris le dessus. » {Œuvres posthumeSf
vers 1880, p. 216.)
Après avoir mentionné l'apport grec indirect {ibici., p. 119) :
« . . .Les Grecs avaient préparé le fanatisme de la morale, par Pla-
« ton, qui avait été (en Egypte?) touché par le judaïsme », il con-
clut (t. XII, Critique du Christianisme^ p. 130) : « Le christianisme
« actuel est un horrible tohu-bohu de philosophie grecque et de ju-
« daïsme ».
De tout ce que les Juifs ont produit, rien ne lui est antipathique,
sauf le Nouveau-Testament, mais celui-là à tel point qu'il en devient
déraisonnable (/Z>., p. 124) :
< Le danger est grand, quand les Juifs se présentent comme l'inno-
cence en personne ; il faut avoir son petit fonds de raison, de défiance
et de méchanceté bien en main, quand on lit le Nouveau-Testament. »
Et de tous les Israélites, ceux qui lui portent le plus sur les nerfs,
plus même que les boursiers juvéniles, ce sont les apôtres. Il en
devient amusant :
« Est-il permis de faire tant d'embarras avec ses petites transgres-
sions ? Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat, encore moins de déranger
un Dieu. Finalement ils veulent encore avoir la couronne de la vie
éternelle, ces petites gens de la province — mais pourquoi faire, pour
quelle raison? On ne peut pousser plus loin la pre'somption. » {Par delà
le bien et le mal^ 1885.)
Et ailleurs {Antichrétien ^ p. 216) :
« De petits Juifs exaltés, mûrs pour les maisons de fous, ont
remanié les valuations (morales) à leur usage, tout comme si le chre'-
tien seul était le sens, le sel, la mesure et le jugement dernier do tout
le reste ! »
Puis (t. XII, Critique du Christianisme) :
« On les a pris beaucoup trop au sérieux, on a fait d'eux quelque
XXXVIII ACTES ET CONFÉRENCES *
chose de sérieux. Tout cela n'a e'té possible que parce qu'il existait de'jà
dans le monde un délire des grandeurs du même genre chez les Juifs. »
Et encore dans (t. XI, Préparation à l'Aurore^ 1880, p. 215j :
« Deux Juifs distingués, Jésus et Paul, les deux Juifs les plus
judaïques qui aient jamais existé, croyaient que le sort de tous les
hommes et de tous les temps, dans le passé et dans l'avenir, ainsi que
le destin de la terre, du soleil et des étoiles dépendait d'une occurrence
juive : cette croyance est le nec plus ultra judaïque. »
Et pourtant, quoiqu'il dise (t. XI, Préparation pour la culture et
les cultures, p. 32Ô) : « C'est le propre de la morale juive qu'elle so
« tient pour la première et la plus haute » , et que « ce n'est peut-
a être que présomption », il leur donne pleinement raison, tout au
moins en ce qui concerne le sort des hommes (t. VIII, L' Antichrétien ^
p. 243) :
« Les Juifs sont le peuple le plus extraordinaire de l'histoire, car,
placés devant la question d'être ou de ne pas être, ils ont préféré avec
une conscience absolue l'être à tout prix : ce prix c'était la nécessité
de fausser toute la réalité, tout le « monde » intérieur et extérieur :
ils ont irrévocablement transformé l'une après l'autre la religion.
la morale, l'histoire, la psychologie, en une contradiction absolue de
leurs valuations naturelles. Nous rencontrons le même phénomène en-
core une fois, en proportions infiniment amplifiées, mais seulement
comme copie : l'Église chrétienne manque de toute prétention à l'origi-
nalité en comparaison avec le peuple des saints. »
Et dans V Antichrétien (première partie de sa grande œuvre inache-
vée Le désir de la puissance), il esquisse rapidement les conditions
historiques dans lesquelles cette transformation s'est produite :
« A l'origine, à l'époque des rois, Israël occupait une place na-
turelle à l'égard de toutes choses. Son lahwé était l'expression de la
conscience du pouvoir, de la satisfaction de soi-même, de la foi en soi :
on espérait trouver en lui la victoire et le salut, par lui on avait con-
fiance en la nature, on croyait qu'elle donnerait ce qu'il faut au peuple,
et avant tout la pluie. lahwc est le Dieu d'Israël, partant le Dieu de la
.justice : c'est la logique de tout peuple qui est puissant et qui en a
bonne conscience. Cet état de choses resta encore longtemps l'idéal,
même après qu'il eut tristement disparu de la réalité : l'anarchie à l'in-
térieur, l'Assyrien au dehors Le vieux Dieu ne pouvait plus rien
de ce qu'il avait pu autrefois. Qu'est-il advenu ? on modifia, on déna-
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XXXIX
tura lu conception qu'on avait de lui ; on le maintint à tout prix
L'idée qu'on s'en fait devient un instrument entre les mains d'agitateurs
sacerdotaux, qui interprètent désormais tout bonheur comme récom-
pense, tout malheur comme punition de la de'sobéissance envers Dieu,
comme expiation du « pèche' ». C'est cette interprétation mensongère
d'une soi-disant organisation morale de l'univers par laquelle la con-
ception naturelle, cause et effet, fut renversée. Aussitôt qu'on a fait dis-
paraître de l'univers la causalité naturelle, il devient nécessaire d'ad-
mettre une causalité antinaturelle : un Dieu qui exige, au lieu d'un
Dieu qui aide, qui porte conseil, qui n'est au fond que le nom de toute
inspiration heureuse, du courage et de la confiance en soi. . . ; la mo-
rale qui n'est plus l'expression des conditions de la vie et du dévelop-
pement d'un peuple, de son instinct vital, mais qui est devenue une
abstraction, une contradiction de la vie — la morale corruptrice de
l'imagination, regardant toutes choses d'un mauvais œil. .... »
Plus loin, dans le même ouvrage, p. 246 :
<■< La conception de Dieu fausse'e ; la conception de la morale faus-
sée les prêtres juifs ne s'arrêtent point là. On ne pouvait plus se
servir de toute l'histoire d'Israël : qu'elle disparaisse ! Ces prêtres ont
mené à bien ce miracle de contrefaçon dont il nous est reste' un docu-
ment : une bonne partie de la Bible. Ils ont, au mépris de toute tradi-
tion, de toute vérité historique, transfère dans le domaine religieux tout
le passe' de leur peuple ; ils en ont fait un stupide mécanisme de salut,
de fautes contre lahwe' et de punition, de piété à l'égard de lahwé et de
récompense. »
Et ici, il faut bien l'avouer, apparaît un point faible de ce grand
esprit, une sorte de talon d'Achille de cette merveilleuse intelli-
gence : le philosophe impartial et impassible se montre, comme un
simple mortel, franchement anticlérical. Il dit, dans Humain trop hu-
main, p. 353, qu'on « mène actuellement les Juifs à l'abattoir, comme
boucs émissaires de tous les inconvénients intérieurs et extérieurs »
et il eu fait autant lui-même pour les ecclésiastiques de toutes les
confessions. Ainsi pour les prêtres juifs, il exagère manifestement
leur influence :
« Les prêtres juifs avaient su présenter tout ce qu'ils revendiquaient
comme un pre'cepte divin, comme l'exécution d'un ordre de Dieu »
{Critique du christianisme, t. XII.)
« Le peuple saint, lequel n'a gardé pour toutes choses que des valua-
tions sacerdotales, que des expressions sacerdotales » {Antichrëtien,
p. 249).
XL ACTES ET CONFÉRENCES
Ou bien :
« Les Juifs, ce peuple sacerdotal du ressentiment par excellence. . . »
[Par delà le bien et le mal, p. 335.)
Ou:
« Cette nation sacerdotale, qui ne s'est enfin veuge'e de ses ennemis
et de ses contempteurs que par un renversement radical de leurs éva-
luations morales, qui n'a pu trouver de compensation que dans cet
acte de vengeance toute intellectuelle. Cela seul convenait à un peuple
ecclésiastique, au peuple de la plus mystérieuse vindicte sacerdo-
tale » {Généalogie de la morale, p. 812.)
Ailleurs, à côté de la note de l'hostilité contenue, commence à
percer celle de l'admiration : pour Nietzsche, cette nation sacerdo-
tale est un ennemi, elle a détruit l'idéal antique, qu'il aimait, elle a
introduit dans le monde la « désensualisation », qu'il déplore (d'une
façon toute platonique, d'ailleurs, car oncques ne vit-on homme
moins sensuel que lui), mais c'est un ennemi puissant contre lequel
on peut partir en guerre sans s'abaisser :
« Les très grands haïsseurs dans l'histoire du monde ont toujours
e'té des prêtres — et les haïsseurs les plus spirituels. Comparée à
l'esprit de la haine sacerdotale, toute l'intellectualité humaine mérite à
peine l'attention » [Généalogie de la morale, p. 312.)
Ailleurs [Prép. et noies pour VAurore), il avoue que « la rage
« haineuse finit par les rendre intéressants ... ; c'est le ressenti-
« ment (le mot est toujours en français dans le texte) d'individus qui
« ne peuvent se dédommager que par une vengeance imaginaire... »
{Généalogie de la morale, p. 315).
Il admire aussi franchement et explicitement cette fois leur intense
et persistante vitalité :
« Ce peuple, animé d'une inexorable volonté de vivre, qui a su
se maintenir, après avoir perdu toute cohésion naturelle (étant privé
depuis longtemps de son droit à l'existence) et qui avait besoin, pour
cela, de s'appuyer sur des données purement imaginaires : comme
peuple élu, comme communauté de saints, comme peuple de la révéla-
tion, comme église » {Critique du christianisme, t. XII, p. 124.)
« Psychologiquement parlant, le peuple juif est celui qui possède la
plus tenace vitalité, celui qui, placé en des conditions impossibles, a
pris librement, par sagesse profonde et par esprit d'auto-conservation,
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XLl
le parti de tous les instincts de la décadence — non point qu'il fût do-
miné par eux, mais parce qu'il avait deviné en eux une puissance par
laquelle ou pouvait se maintenir en face du monde... ; ils ont su...
se mettre à la tôte de tous les mouvements de'cadeuts — avant le chris-
tianisme de Paul — pour en créer quelque chose de plus fort que
toutes les conceptions positives de la vie. » [Anûichréêien, p. 244.)
Et non seulement il admire l'énergie des Hébreux dans les siècles
écoulés, mais il rend justice à leurs descendants, si antipathiques
qu'ils lui soient, si dégénérés qu'ils lui paraissent. Dans le morceau
le plus considérable qu'il leur ait consacré, sous le titre « du peuple
d'Israël {Aurore, 1881, p. 200), il dit :
« En Europe... ils ont subi un apprentissage de dix-huit siècles,
auquel les vicissitudes d'aucun autre peuple ne peuvent être comparées,
et cela de façon à ce que ce soient, non pas la communauté, mais plutôt
les particuliers qui aient profite des enseignements de cet e'pouvantable
noviciat. La conséquence en est que les ressources de l'âme et de l'es-
prit sont extraordinaires chez les Juifs actuels. . . »
« Tout Juif trouve dans l'histoire de ses pères et de ses aïeux un
trésor d'exemples de raisonnement impassible et de fermeté' dans des
situations terribles, de ruse affinée et d'utilisation du malheur et du
hasard. . . Ils ont tous la liberté' de l'esprit et aussi celle de l'âme que
donne le changement fréquent de lieu, de climat, de mœurs, de voisins
et d'oppresseurs ; ils ont la plus large expe'rience de toutes les relations
humaines et se servent même, dans la passion, de la circonspection
qu'ils doivent à cette expérience. »
En outre, dans Par delà le bien et le mal, p. 218, il affirme
qu'ils « savent se maintenir en dépit des conditions les plus dures,
« mieux même que dans des circonstances favorables » (certes la
rapidité avec laquelle ils perdent leurs caractères dans ce dernier
cas, pourrait servir d'argument à la thèse du sagace observateur sur
les effets pernicieux, selon lui ravaleurs et niveleurs de la sécu-
rité, « grâce à certaines vertus qu'on voudrait bien aujourd'hui qua-
« lifier de vices, grâce surtout à une foi résolue, qui n'a pas besoin
« de s'incliner devant les « idées modernes ». Et plus loin [Aurore,
p. 200), il énumère leurs qualités concédées et reconnues :
« Parmi tous les habitants de l'Europe, ce sont eux qui, dans la mi-
sère, ont le plus raremcut recours à la boisson, el, dans le désarroi, au
suicide, actes auxquels sont si enclins les gens moins bien dones... »
ACT. ET CONF. »
XhW AGTKS ET CONFÉRENCES
« La manière dont ils honorent leurs pères et leurs enfants, la raison
qui détermine leurs mariages et leurs mœurs conjugales les distinguent
parmi tous les Européens. . . »
« Ils sont si siirs de leur souplesse intellectuelle et de leur finesse
d'esprit que jamais, même dans la plus dure nécessité, ils ne sont ré-
duits à gagner leur pain par la seule force physique, comme manœuvres,
portefaix ou esclaves ruraux. »
Mais il fait aussi à ce sujet des remarques moins banales. En par-
lant du savant {Le gai Savoir^ p. 348), il constate que celui-ci pro-
vient de toutes les classes de la société, comme une plante qui n'a
pas besoin d'un sol particulier :
« ...Mais on devine son origine, son histoire et les métiers de sa
famille. . . Les fils de ministres protestants ont la naïve certitude qu'il
leur suffit d'énoncer courageusement et chaleureusement une affirmation,
pour qu'elle soit tenue pour de'montre'e : chez leur père cela faisait partie
du métier. — Chez un Juif, au contraire, grâce... au passé de son
peuple, se voir ajouter foi est ce qu'il y a de moins habituel : on peut
vérifier le fait chez les savants juifs ; ils ont tous une haute opinion de
la logique, qui, par les arguments, force la conviction. Ils savent que la
logique leur procurera la victoire, môme lorsqu'il y a contre eux une
répugnance de race et de classe, et qu'alors on les croira malgré soi.
Car il n'y a rien de plus démocratique que la logique : elle ne côûnaît
pas les égards personnels. . . »
Voici encore de curieuses et intéressantes observations :
« . . .Ils ont été souvent emprisonnés et conquis, ils ont subi le mé-
pris oriental pour avoir été récalcitrants au sujet de leur foi ; ils se sont
comportés envers cette foi comme les peuples asiatiques envers leurs
princes : abjectement soumis et pleins de crainte, mais non exempts de
velléités d'indépendance s- {Préparation à V Aurore, p. 210.)
Ou encore :
« ...Les Juifs éprouvent, en la personne de leur divin monarque et
saint, une jouissance analogue à celle que Louis XIV donnait à la no-
blesse française. Cette noblesse s'était laissé prendre toute sa puissance
et tout son éclat ; elle était devenue méprisable ; pour ne point sentir
cela, pour l'oublier, elle avait besoin d'une splendeur, d'une autorité et
d'une plénitude de puissance royale incomparable, accessible unique-
ment pour elle. » {Le gai Bavoir^ p. 171.)
Et on ne peut s'empêcher de penser, à ce propos, à la page mer-
veilleuse de la Naissance de la Tragédie où Nietzsche nous dit com-
NIETZSCHE KT LE JUDAÏSME XLIIf
ment « les Grecs, peuple sensitif, avide d'émotions, supérieurement
« organisé pour la souffrance, ont inventé l'Olympe afin de pouvoir
« supporter la vie, afin de justifier et d'élever l'existence humaine
« par la grandeur et la majesté des Dieux ».
Mais où il sympathise avec les Juifs de tout cœur, c'est quand ils
font de l'usure, en vertu de son principe que « notre estime de
« nous-mêmes est liée à notre pouvoir d'user de représailles, en
« bien et en mal ».
« Us ont su se créer un sentiment de puissance — et c'est là pour
Nietzsche tout ce qu'on peut atteindre de plue enviable — et de ven-
geance éternelle, de ces métiers mômes qu'on leur abandonnait (ou aux-
quels on les abandonnait). Il faut dire, comme excuse, même de leur
usure, qu'ils n'auraient jamais pu garder si longtemps l'estime d'eux-
mêmes, sans recourir à roccasicn à celte torture (utile et agréable) de
leurs contempteurs » {Aurore, p. 200.)
Il leur fait même parfois le compliment de les trouver « effrayants »,
C'est de sa part un grand éloge, car Nietzsche, ainsi que tous les
hommes d'élite, avait dans les profondeurs de son être des recoins
féminins, et il comprenait à merveille Fétat d'esprit de la Martine
de Molière, qui aimait à être battue. Peut-être est-ce une preuve
de la justesse de sa théorie, d'après laquelle un être humain peut,
devrait, doit posséder plusieurs âmes. (C'est ainsi qu'il a décrit
Socrate, bien qu'il lui fût antipathique : a II avait, dit-il, une âme,
et au-dessous de celle-là, encore une âme, et au fond de celle-
ci, encore une autre». . . « Peut-être une âme humaine, pour être
complète, doit-elle être double et posséder, quand elle est masculine,
en guise de lumière, quelque chose de la femme, et quand elle est
féminine, en guise d'ombre, quelque chose de viril ? »
Dans y Antichrétien, p. 249, il a appelé les Juifs a le peuple
« saint qui a stigmatisé avec une conséquence effrayante tout ce
« qui restait de puissance sur terre, comme profane, comme monde,
« comme péché » ; et dans la Généalogie de la Morale, t. VII, p. 312 :
« Ce sont les Juifs qui, avec une eifrayante logique, ont osé l'inter-
version de l'équation : bon = noble, puissant, beau, aime' de Dieu,
et l'ont convertie en celle-ci : les misérables sont se^'^s bons ; les pau-
vres, les débiles, les humbles sont seuls bons ; les malheureux, les
besoigneux, les malades, les disgraciés sont seuls pieux, seuls proches
XLIV ACTES ET CONFÉRENCES
de Dieu, pour eux seulement existe le salut. Par contre, vous, les nobles,
les forts, vous serez en toute éternité les méchants, les cruels, les vi-
cieux, les insatiables et les impies — aussi serez-vous e'ternellement
damnés, maudits et repoussés. »
Et encore [Par delà le bien et le mal, t. VII, p. 126) :
« . . Leurs prophètes ont fondu ensemble les termes riche, impie,
méchant, violent, sensuel, pour faire du mot « monde » une appellation
dégradante. C'est dans ce renversement des valeurs dont fait partie l'em-
ploi du mot « pauvre » comme synonyme de « saint » et d' « ami » que
réside l'importance du peuple juif.. . Tout ce qui a été' tenté sur terre
contre les nobles, les violents, les seigneurs, les détenteurs de la puis-
sance, ne vaut pas la peine d'être mentionné, en comparaison de ce que
les Juifs ont fait contre eux ! »
Il appelle cette interversion des évaluations courantes une « ini-
« tiative énorme, à retentissement incommensurable », « la décla-
« ration de guerre la plus radicale qui ait jamais été proclamée »,
et il j voit le commencement de sa fameuse « insurrection des
<L esclaves contre la morale » (la morale antique, autocratique, des-
potique et, selon lui, naturelle) :
« Cette insurrection, qui a pour elle une histoire vieille de deux mille
ans et qui échappe aujourd'hui à nos regards, parce qu'elle... a été
victorieuse. . . » {Généalogie de la morale, p. 312.)
En effet, dans Par delà le lien et le mal, p. 335, il dit :
« Le symbole de cette lutte (bon et mauvais, forme aristocratique j
bon et méchant, forme démocratique) s'appelle : Rome contre la Judée,
la Judée contre Rome. Il ne s'est produit jusqu'à présent aucun événe-
ment plus considérable que cette guerre, cette remise en question (de
tout le code moral), cette contradiction mortellement hostile. »
Et plus loin, avec une véhémence croissante, qui est celle de l'in-
dignation, il se demande [Par delà le lien et le mal, p. 336) :
« Lequel des deux a vaincu pour le moment ? Rome ou la Judée ? Mais
il n'y a aucun doute à ce sujet : que l'on considère seulement devant
qui on s'incline aujourd'hui à Rome môme comme devant le représen-
tant des plus hautes valeurs morales — et non seulement à Rome, mais
sur la moitié de la terre, partout oii l'homme est apprivoisé, ou veut le
devenir. . . devant trois Juifs, comme on sait, et une Juive (devant Jésus
de Nazareth; devant le pêcheur Pierre, le tisseur de tapis Paul et la mère
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XLV
de Jésus susnommé, appelée Marie). Cela est fort remarquable. Rome
a eu le dessous, sans aucun doute ! »
Mais si importante que soit cette conquête, le peuple, que Tacite
décrit comme « né pour l'esclavage ». ne devait pas s'arrêter là :
« Il est vrai qu'il y eut pendant la Renaissance une brillante et ter-
rible résurrection de l'idéal classique, de la noble e'valuation de toutes
choses : Rome elle-même se comportait comme éveillée d'une léthargie,
comme afifranchie du poids de la nouvelle Rome judaïsée, superposée à
rancicnne, d'une Rome ayant l'aspect d'une synagogue œcuménique et
portant le nom d'e'glise. . . Mais la Jude'e triompba de nouveau, grâce
à ce mouvement de ressentiment foncièrement populacier (allemand et
anglais) qu'on appelle la réformation, y compris ce qui devait s'ensuivre :
la reconstitution de l'Église et le rétablissement du silence de mort dans
la Rome classique. » [Ibid.)
Enfin voici l'apogée de cette série de triomphes :
« Plus décisive encore, et plus profonde, fut la victoire que la Judée
a remportée sur l'idéal classique par la Révolution française : les derniers
vestiges de distinction européenne, les nobles traditions du xvii*' et du
xviii' siècle croulèrent sous le poids des instincts du ressentiment po-
pulaire... et jamais sur terre, n'ouït-on de clameur plus triomphale,
ne connul-on d'enthousiasme plus bruyant ! [Par delà le bien et le mal^
p. 336.)
Dans Généalogie de la morale, t. VIT, p. 315, il reconnaît que
Tétat de la cause qui lui tient à cœur, celle de la grandeur épique
de l'histoire, de la prépondérance des individus d'élite, est déses-
pérée :
« Pourquoi, — s'écrie-t-il, — parler encore d'un noble idéal.. . Ren-
dons-nous à l'e'vidence : le peuple a remporté la victoire, ou les esclaves,
ou la populace, ou le troupeau, comme il nous plaira de les désigner.
Si les Juifs en sont cause, eh bien ! jamais un peuple n'a eu de mission
historique plus mondiale ! » {Ibid., p. 315.)
Cette suprématie ne s'est pas établie sans difficulté, et il fallut
pour cela des circonstances historiques spéciales, pour ainsi dire des
heures de moindre résistance dans la vie des peuples :
« Rome passîi à son anlilhèsc extrême quand elle se fît chroliounc ;
c'est un signe de la dégénérescence des hommes de ce temps que ces
brusques revirements. {Préparation à l'Aurore, t. VII, p. 2r2,)
XLVI ACTES ET CONFÉRENCES
Ce qui est plus étonnant encore, c'est que l'Europe ait non seu-
lenaent accepté les théories sociales des Juifs, leurs unités et me-
sures éthiques, mais qu'elle ait encore fait une place à part, dans
son admiration, dans sa vénération, à leur littérature.
« Si on considère les etforts que l'Europe non sémitique a dû accom-
plir pour accueillir en son cœur ce singulier petit monde judaïque, pour
ne plus s'étonner de rien de ce qui est en lui. . ., on en arrive à penser
qu'elle ne s'est jamais mieux surmontée qu'en cette appropriation de la
littérature hébraïque.. . Le sentiment européen actuel pour la Bible est
la plus grande victoire sur la conception étroite de la race et sur Tobs-
curantisme de l'idée, que rien n'est précieux pour l'individu que ce
qu'ont fait et dit son aïeul et son trisaïeul » {Préjjaraùion et notes complé-
mentaires pour Aurore f t. XI, p. 322.)
Et, «"Z^., p. 320:
« L'attraction que possèdent pour nous les productions d'une race
asiatique très éloignée et très particulière est peut-être, dans la confusion
de la culture moderne, un des rares phénomènes certains qui s'élèvent
encore au-dessus des contradictions de la vraie et de la fausse instruc-
tion. C'est la plus forte survivance dans les mœurs du christianisme qui
ne s'adressait point aux peuples, mais aux homnies, et ne voyait aucun
inconvénient à mettre le livre religieux d'un peuple sémitique entre les
mains d'un peuple de race indo-germanique. »
Et l'Europe fait plus que de subir l'attraction de ce livre religieux,
elle s'identifie, en quelque sorte, avec lui :
« Que dit l'Européen quand on le questionne sur cette préférence
donne'e à l'ancienne littérature hébraïque sur toutes les autres littéra-
tures ? Elle contient plus de morale. Ce qui veut dire : il y a là davan-
tage de la morale qui a cours actuellement en Europe, ce qui ne veut
rien dire d'autre que : l'Europe a accepté la morale juive et la tient pour
meilleure, plus élevée et mieux adaptée aux mœurs et connaissances
actuelles que la morale arabe, grecque, hindoue ou chinoise » {Pré-
paration à l'Aurore^ p. 321.)
Déjà, dans Par delà le Uen et le mal, p. 335, Nietzsche remar-
quait que le peuple d'Israël est « doué d'une génialité morale sans
« pareille : qu'on le compare aux peuples doués de facultés analo-
« gués, par exemple, les Chinois ou les Allemands, et on sentira
« bien ce qui est de premier ordre et ce qui est du cinquième. »
Kn effet, ce que l'Europe a ainsi accepté, ce qui depuis des siècles
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME XLVH
est devenu sa chair et son sang, ce sont l'es interprétations, les as-
pirations, les estimations d'un petit peuple asiatique, qui a mariiué
l'humanité d'une empreinte ineffaçable, grâce à l'originalité, à la
profondeur, à l'intensité de sa vie psychologique. Elle a accepté tout
cela, bien que ce fût souvent contraire au génie de ses peuples, elle a
modifié à peine cette morale hébraïque pour l'accommoder tant bien
que mal à leurs divers tempéraments. Quel profit, ou quel dommage
en est-il résulté pour elle? Qu'y a-t-elle gagné, ([ue leur doit-elle,
à ces exilés, qu'elle a inconsciemment accueillis il y a tant de siècles
et qu'elle a si souvent repoussés depuis? Voici ce que Nietzsche en
pense :
« L'Europe doit être reconnaissante aux Juifs quant à la logique et
aux habitudes de propreté' intellectuelle. .. Partout où les Juifs out eu
de l'intlueuce, ils out enseigne à distinguer avec plus de finesse, à con-
clure avec plus de sagacité, à écrire avec plus de clarté et de netteté'... »
(Le gai Savoir^ p. 348.)
Dans Humain trop humain^ p. 353, il se plaît à rappeler que :
« Aux heures les plus noires du moyen âge, alors que les épais
nuages asiatiques s'étaient lourdement abattus sur l'Europe, ce furent
des libres penseurs et des docteurs juifs qui maintinrent le drapeau de
la lumière et de l'inde'pendance intellectuelle, maigre' la plus dure op-
pression. . . » ; en outre, « on leur doit l'homme le plus aimant (le Christ),
le savant le plus intègre (Spinoza), le livre le plus puissant et le code
moral le plus efficace du monde. »
Et ce n'est pas tout, dans Par delà Je bien et le mal, p. 21 "7, le
philosophe se pose encore une fois la question :
« Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses bonnes et mau-
vaises, et avant tout une, qui est en môme temps des meilleures et des
pires : le grand style dans la morale, l'o'pouvante et la majesté des rêveur
dications infinies, des significations infinies, tout le sublime et tout le
romantisme des énigmes morales ; donc précisément la partie la plus
attrayante, la plus fascinante cl la plus choisie de ce jeu de couleurs,
de cette séduction vers la vie, dans laquelle brille aujourd'hui peut-être
la dernière lueur du ciel crépusculaire de noire culture curopo'cnne.
Nous autres artistes parmi les spectateurs et les philosophes, nous gar-
dons à cause de cela, pour les Juif-;, de la reconnaissance. »
Puis [dans Par delà le bien et le mal^ p. 12(5 :
XLVIJI ACTES ET CONFÉRENCES
« ...Us ont réalise cette merveille du reuversemcnt des valeurs mo-
rales, grâce à laquelle la vie sur la terre a reçu pour quelques milliers
d'années un altrait nouveau et dangereux. . . »
Ce serait déjà très beau, mais il y a plus et mieux [Critique du
Christianisme, t. XII, p. 115) :
< La réalité sur laquelle le christianisme a pu se baser, c'était la
petite famille judaïque de la Diaspora, avec sa chaleur et sa tendresse,
avec sa disposition à s'entr'aider, à répondre les uns pour les autres
(inconnue et sans doute incomprise dans tout Tempire romain), avec sa
fierté des « élus » cachée et masquée par l'humilité, avec leur négation
inte'rleure, exempte d'envie, de tout ce qui a le dessus, de tout ce qui
possède l'éclat et le pouvoir. D'avoir reconnu la puissance de ceci,
d'avoir compris que cet état d'âme pouvait se communiquer, qu'il pou-
vait être entraînant et contagieux même pour le païen. . ., d'avoir utilisé
tout ce trésor d'énergie latente, de sage bonheur, pour fonder une église
juive de confession plus libre..., de s'être servi de toute l'expérience
juive, de la virtuosité dans le maintien de la communauté sous le joug
étranger. . . , ce fut là le génie de Paul. . . »
Et encore :
« . . .Le principe de l'amour provient de la petite communauté juive :
c'est une âme plus passionnée qui brûle ici sous la cendre de l'humilité
et de la faiblesse. Cela n'est ni grec, ni hindou. . . Le chant en l'honneur
de Tamour que Paul a composé n'a rien de chrétien ; c'est une explosion
judaïque de réternelle flamme qui est sémitique. Si le christianisme a
accompli quelque chose d'important au point de vue psychologique, c'est
une élévation de la température de l'âme dans ces races plus froides et
plus distinguées ; c'est la découverte que la vie la plus misérable peut
devenir riche, inappréciable par une semblable élévation de tempéra-
ture »
Une des thèses favorites de Nietzsche (diamétralement opposée
aux idées de Renan) est celle qui tend à prouver que le rôle du mal,
de la laideur, de la souffrance est aussi grand dans la vie et aussi
important pour elle, aussi « conservateur de l'espèce » que peut
l'être celui du bien, de la beauté ou de la joie, que le bien naît du
mal et le mal du bien par développement naturel. C'est au nom de
cette croyance qu'il excuse toujours le mal et souvent l'approuve.
La haine est pour lui un facteur très important du développement
dis races ; il la trouve intéressante et féconde, et voici que sur
NIKÏZSCHK ET LE JUDAÏSME XLIX
ce thème il s'c^lèvo à la hauteur d'une grandiose et poéticpie ins-
piration.
« . . .Du tronc de cet arbre de vengeance et de haine, de haine juive,
modificatrice des valeurs morales, créatrice d'idéal, la plus profonde et
la plus sublime des haines, qui n'a jamais été égalée sur terre, il a surgi
quelque chose d'aussi incomparable qu'elle : un nouvel amour, le plus
profond et le plus sublime de tous les genres d'amour. . . ; mais qu'on
ne s'imagine pas surtout qu'il s'est de'veloppé comme la négation de cette
soif de vengeance, comme le contraste de la haine juive. Non, le con-
traire est la vérité : cet amour a surgi sur celle haine, comme son dia-
dème, comme sa couronne triomphante e'ialés dans la plus pure lumière,
épanouie au grand soleil. .. Ce Jésus de Nazareth, celle incarnation de
l'évangile d'amour... n'elait-il pas la séduction dans sa forme la plus
occulte et la plus irrésistible, la séduction et le détour vers les valeurs
morales juives, vers leurs innovations dans l'idéal ? Le Judaïsme n'a-t-il
pas atteint, justement par le détour de ce Sauveur, de ce destructeur
apparent d'Israël, le dernier but de sa sublime soif de vengeance? »
{Généalogie de la morale, t. VII, p. 314.)
Et dans V Antichrètien^ p. 249 :
« ...Ce peuple a trouvé pour son instinct une dernière formule qui
était logique jusqu'à l'auto-renonciation : il a renié, en tant que chris-
tianisme, le peuple saint, le peuple des élus, la réalité judaïque elle-
même. »
Et encore 'Anlichrétiefi, p. 243) :
« ... Ils ont tellement faussé l'humanité qu'aujourd'hui encore un
chrétien peut avoir des sentiments anti-juifs, sans avoir conscience qu'il
n'est que la dernière conséquence juive. »
Quant à Tabîme qui s'est creusé entre la nation hébraïque et « le
petit soulèvement qu'on a baptisé du nom de Jésus de Nazareth »,
il l'explique ainsi : {Antichrétien, p. 2"6) :
« . . .Aussitôt que la fissure s'était ouverte entre Juifs et Judéo-chré-
tiens, il ne resta plus à ces derniers qu'à retourner contre les Juifs eux-
mêmes les procédés d'auto-conservation inspirés par l'instinct juif, pen-
dant qu'ils n'avaient été jusqu'alors employés que contre l'étranger. . . »
Si la haine du peuple saint contre ses oppresseurs a eu de si im-
portantes conséquences, (piel a été l'effet de 1 hostilité des autres
nations sur Israël?
ACTES ET CONFÉRENCES
« On a voulu les rendre méprisables en les traitant avec mépris pen-
dant 2000 ans et en leur interdisant l'accès de tous les honneurs, de tout
ce qui est honorable, en les poussant d'autant plus fort vers les métiers
les plus vils — et vraiment ces procèdes ne les ont pas rendus plus
propres. »
Mais ils ne sont pas devenus méprisables pour cela :
« Ils n'ont jamais cessé de se croire appelés aux plus grandes choses,
et les vertus de ceux qui soufifrent n'ont jamais cesse' de les parer. »
{Aurore, p. 200.)
Et dans le XIV® volume (récemment paru), p. 227 :
« Ils sont, dans l'Europe incertaine et flottante, peut-être la race la
plus solide ; ils sont supérieurs à tout l'Est européen par la durée de leur
développement. Leur organisation dénote un plus riche devenir, un plus
grand nombre de marches déjà gravies. . . que n'en peuvent montrer les
autres peuples. Mais cela, c'est presque la formule de la perfection... »
L'antisémitisme lui-même n'aura pas été seulement un fléau : il
aura eu pour Israël des conséquences stimulantes, anoblissantes :
« Valeur de l'antise'mitisme : d'amener les Juifs à se poser des fins
plus élevées et à trouver répugnante l'idée de l'absorption par les Étals... »
(t. XIII, p. 355, Œuvres posthumes.)
Et voilà comment le génie est prophète, car, du temps de Nietzsche,
il n'était point encore question du Sionisme, dont il indique ici la
base. Il croit, d'ailleurs, avec sa perspicacité habituelle, que :
« Une fois que le Christianisme aura été détruit, il y aura plus de
justice envers les Juifs... même comme fauteurs du christianisme et du
pathos en morale. » (t. XIV, p. 226.)
Et quel est, après toutes ces espérances et ces vicissitudes, l'ave-
nir réservé à ce peuple, quel est l'emploi probable de ses qualités si
péniblement acquises et de ses dons naturels si riches et si élevés ?
Le voici indiqué dans Aurore, p. 202 :
« Et que deviendrait celte plénitude de grandes impressions qu'est
l'histoire juive, celte quantité' de passions, de vertus, de renoncements,
de luttes, de victoires. . .; où tout cela pourrait-il se déverser sinon dans
de grandes œuvres et dans des hommes grands d'esprit?
.. .En attendant, il leur faut se distinguer dans tous les domaines de
l'activité européenne, être partout parmi les premiers, jusqu'à ce qu'il
NIETZSCHE ET LE JUDAÏSME LI
leur soit permis de déterminer eux-mêmes en quoi consiste la dis-
tinction »
C'est-à-dire, d'atteindre selon Nietzsche, le plus haut degré de
l'existence psychologique, celui où elle devient indépendante, posi-
tive, créatrice de valeurs morales et intellectuelles. . . et alors :
« Le vieux Dieu des Juifs aura le droit d'être content de lui-môme,
de sa création et de son peuple élu »
Voilà, certes, de la bouche d'un adversaire, un bel horoscope et
un superbe hommage. . .;mais aussi quel adversaire! le plu